Chomolungma

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Jean-François Guignard, La Chaux-de-Fonds

Si l'on prend la peine d' observer l' homme, de chercher à le comprendre, on se rend compte bien vite que le mouvement lui est aussi nécessaire que le bien et le mal, l' alternance du jour et de la nuit, parce qu' il est changement. Plusencore, le mouvement, c' est le futur, c' est le pouvoir d' étreindre de temps à autre une étincelle de l' im Inconnu qui passe et... qui n' attend rien, ni personne.

De même le voyage.

Marche d' approche solitaire, de Kathmandu au pied de l' Everest. Février-mars 1968.

Meter ü.M. 1970 ( 1 Messdatuni 1968 1970 Quand on sent le départ proche, alors on peut commencer d' oublier, on peut laisser tomber en poussière la gangue étroite des heures et des secondes, oser enfin imaginer l' Univers et comprendre un peu de l' Infini...

Partir...

Ainsi je n' ai pas pu, je n' ai pas voulu résister, quand le moment est venu pour moi de m' en aller, vers l' Est, assister de plus près au lever du soleil. Et le jour de Noël 1967, à l' autre extrémité d' une route de douze mille cinq cents kilomètres, j' arrivais à Kathmandu, capitale du petit royaume du Népal, à 1400 mètres d' altitude. Tout de suite, cette ville qui a hanté les veilles de tant de voyageurs devient fascinante. C' est ici que viennent expirer les derniers sursauts de la longue route sans issue, partie d' Europe ou des Etats-Unis, la longue route qu' ont suivie tous ceux qui, se détournant du fracas d' une civilisation inhumaine, voulaient remonter aux sources de la sagesse orientale. Kathmandu, sur la frontière de l' au, symbole, et preuve aussi, en dehors du temps et de l' espace, qu' il est possible à l' homme, sinon de continuer, du moins de recommencer à vivre.

Mais le vrai voyage est plus long.

Après avoir lu les récits de Raymond Lambert, de Hillary, Terray, Herzog, et d' autres encore, le nom de Népal évoquait pour moi les hauts sommets de l' Himalaya, l' histoire de leur conquête, les interminables sentiers qui mènent à leur pied, à plus de 5000 mètres d' altitude.

C' est pourquoi, après une randonnée de sept jours au nord de la capitale et une autre qui, en neuf jours, devait me conduire à Pokhara, en bordure du massif de l' Annapurna, je me suis mis en route pour la longue marche d' approche des expéditions de l' Everest, jusqu' au pays des Sherpa, tout près de la frontière chinoise.

Ce pèlerinage, je voulais l' accomplir seul, sans amis, sans guide. Pourquoi? -je ne m' en souviens plus maintenant. Parce que la solitude vous découvre plus profondément les choses du monde et qu' ainsi seulement on peut apprendre à les connaître et à... se connaître? Peut-être! Mais je crois plutôt que c' est sans y penser que je me suis davantage encore séparé du monde des hommes, parce qu' il m' était devenu impossible de ne pas le faire, que j' étais enfin délivré de la réflexion, et qu' il est des instants dans une vie où se réalise l' unité parfaite de l' esprit qui décide, et du corps qui marche.

Je n' ai pas besoin même de fermer les yeux pour revoir danser une foule colorée de petits paysans népalais, pétillants de malice, avec leurs visages finement ridés où brillent des sourires, tirant, poussant, se tortillant pour trouver place dans un vieil autocar plein à craquer déjà de hottes rebondies, de volailles, de légumes criards, et où d' éclatantes plaisanteries semblent fuser de toutes parts dans la joyeuse pluie d' étincelles des éclats de rire. Rafistolé de fils de fer, grinçant de toute sa carrosserie de bois vermoulu, arc-bouté sur des pneus lézardés, le vieux tacot serpente au milieu des rizières, s' arrêtant tantôt pour permettre aux pérégrins qui l' ont patiemment attendu, accroupis à palabrer dans la poussière, de venir se tasser encore dans sa carlingue.

Ainsi, en un matin et pour quelques roupies, on économise deux jours de marche. A Dolalghat, je puis déplier mes jambes engourdies et, retrouvant mes esprits que la cohue avait pour un temps absorbés, je lève la tête, comme on a coutume de le faire au pied d' une haute paroi verticale. Devant moi, une montagne d' inconnu.

Le peu de renseignements que je possède sur le chemin à suivre, et les quelques bribes de népali que je parviens à faire entendre ne l' en guère. Pour cette fois, je suis bien seul avec mes forces d' homme, mes faiblesses aussi, face à la nature qui, si elle n' est pas ici abrupte et inaccessible, n' en est pas moins farouchement présente, infinie, par sa démesure. Mes pensées, mêlées d' inquiétude, sont troublées comme l' est une vitre ruisselante. Pourtant - est-ce un ins-tinctdevant la difficulté, l' homme - et maintenant l' alpiniste — par-delà la poésie qui étreint son cœur, se mesure et calcule: « Dans dix jours, si tout va bien, c' est Namche Bazar. Ensuite, en trois étapes, quatre peut-être, tu pourras découvrir l' Everest; si la neige a fondu, s' il ne t' arrive pas d' accident, si... Allons, en route! » L' énorme sac qui me brise les épaules, loin de m' effrayer, me rassure plutôt: je porte avec moi toute mon existence; et puis, il y a la puissance de la tradition, rassurante elle aussi: dans ce genre d' entreprise, le sac, au premier coup de rein, étonne toujours par son poids et, quand on est deux, on échange une grimace ou une boutade...

Mais ici, qui pourrait comprendre un tel signe? Lequel de ces porteurs, eux qui ploient dès l' enfance sous des fardeaux bien plus lourds? Malgré tout, je me sens déjà étonnamment proche de ces gens. C' est un peu de leur vie que je vais partager; les peines qui sont préparées pour moi sur les pentes des cols, dans la chaleur moite des bords de rivières, eux les connaissent déjà, pour les avoir si souvent affrontées, puis surmontées. Une communauté de l' effort, de la marche, est en train de s' éta, qui m' encourage et me réconforte.

Très vite, la pente est rude. Dès qu' il a franchi les deux rivières qui enserrent Dolalghat, le sentier attaque sans détour le flanc d' une colline de terre rouge, rebattue de soleil. Ponctuée de sourires et de « Namasthé » empreints à la fois de franchise et de respect, échangés avec les porteurs que je croise, cette première grimpée de plus de mille mètres me donne un solide avant-goût des pentes à venir. Vers le soir, le soleil diminue ses ardeurs et la côte, qu' ici sans failles, s' adoucit peu à peu. Au milieu d' un vaste pâturage aride, le sentier semble perdu. Et, avec la fraîcheur revenue, je suis pris par le sortilège des infinis désertiques, sorte d' attrait puissant, frénétique, qui vous pousse à courir, toujours plus avant, à la rencontre du néant tapi derrière chaque dune, derrière chaque repli de la terre. D' un détour, je découvre quelques chaumières au penchant de la colline. Les ombres s' étirent, le vent froidit, c' est ici que je vais passer la nuit. Et le miracle s' accomplit, qui se renouvellera tous les jours, jusqu' aux confins de l' Altitude: on frappe à une porte, on explique par le geste et par la voix que l'on cherche un abri, pour se reposer; et, sans devoir attendre la réponse, on peut enlever son fardeau, tant est naturelle l' hospitalité claire et souriante de ces populations. Après un repas de pommes de terre bouillies, mêlées de tsampa, j' étends mes os au mieux du relief de la terre battue du plancher, et je ferme les yeux sur ma fatigue.

Au matin, la marche reprend, entourée déjà du halo de l' habitude midi, je cherche un replat, un cours d' eau, et entre trois pierres, je rassemble quelques brindilles pour chauffer un peu les pommes de terre et la tsampa qui, qu' au soir, me permettront de tenir.

Et les jambes, d' elles, se remettent à grignoter la distance.

Le soleil se lève, la nuit descend, le jour revient... Les heures de marche, les étapes s' en, sans heurts, en accord parfait avec le rythme de la nature, avec le temps.

Parfois, il faut passer un col enneigé; parfois, transpirer dans la lourdeur des forêts, où les rayons de lumière franchissent à peine l' entre des lianes et des feuilles. Cependant, les montées prennent peu à peu le pas sur les descentes et, à de minuscules détails que l'on ressent plus qu' on ne les remarque, comme la couleur du ciel, la caresse plus rude du vent, sa saveur plus âpre sur la langue, l' Altitude laisse maintenant deviner sa présence.

Aujourd'hui, il pleut à verse sur les contreforts de l' Himalaya.

Parti avant l' aube avec l' intention de parcourir en une seule les deux journées de marche qui me séparent encore de Namche Bazar, transpercé de froid et d' humidité, j' éprouve une grande fatigue. Mon esprit, sans cesse, se rebiffe, trépigne, cherchant à revenir en arrière, à retrouver la douceur du passé, l' éclair de chaleur d' une tasse de thé, la poigne vigoureuse du soleil... Le vent chargé de pluie me déchire le visage, le froid transit mes pas... Et pourtant, toutes ses récriminations restent vaines. Rompu à la souffrance, à la morsure de la lassitude, mon corps tout entier est tendu vers la montée. Mes pieds évitent une pierre branlante, une épaule se contracte et équilibre sa charge, ma paupière brusquement close interrompt la chute d' une goutte de pluie. Les gestes deviennent avares, précis, automatiques, presque étrangers. La pensée, qui d' abord s' acharnait à faire renoncer cette mécanique implacable, s' évade et vagabonde maintenant, bien au-dessus du sentier pris dans la brume, ramassant en elle-même le passé et l' avenir.

Lorsque, enfin, une saute de vent plus violente encore brise le carcan du brouillard, dévoilant les premières maisons de Namche Bazar cahotées dans la sarabande des embruns, soudainement ramené à la réalité, mon être sursaute, comme s' il avait oublié ce but vers lequel il marche depuis des jours. J' ai réellement l' im de redécouvrir le monde, l' impression que l' Univers vient de disparaître et attend un peu avant de revivre, écarquillé, vide, profondément silencieux.

Hébété de fatigue, avec la nuit tombante, je me perds dans la douceur du village.

Trois jours plus tard, à deux journées de marche de Namche Bazar, je remontais lentement la moraine du grand glacier de Khumbu, gigantesque déferlement de glace descendant le cours des siècles, depuis le sommet de la terre.Vers 4900 mètres d' altitude, dans une cahute de pierres sèches, j' ai installé mon dernier bivouac, grelottant autour d' un maigre feu de brindilles et de bouse de yack. Après une nuit glaciale, le soleil est venu me remettre en route, toujours plus haut.

L' altitude rend maintenant la marche pénible. Les tempes serrées, le pouls affolé, on a la sensation d' avancer dans une atmosphère qui, paradoxalement, semble devenue plus dense, presque gluante. Tous les quarts d' heure, il faut s' arrêter et s' asseoir. Malgré tout, sitôt relevé, la fatigue et l' épuisement reparaissent, intacts.

Enfin, sur un épaulement du Pumori, à environ 5600 mètres d' altitude, je me suis arrêté, pour de bon. Lentement, comme pour ne rien troubler de cette grande vérité on se mêlent le cristal, l' esprit, et Dieu, je me suis retourné et j' ai levé les yeux vers la montagne. La Montagne au-delà de toute imagination, la Montagne telle encore que les premières convulsions de la planète l' ont dressée dans le ciel, bien au-dessus du Temps, la Montagne enfin on l'on croit toucher l' extrême limite de la vie, et de la terre.

Après quinze jours de montées et de descentes, de chaleurs étouffantes, de vents glacés, j' avais devant moi le Mont Everest, peuplé de démons et de légendes; Chomolungma, la déesse mère du monde, comme l' appellent avec respect les Tibétains et tous ceux qui ont pu la contempler.

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