Chronique himalayenne

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AVEC NOTES COMPLÉMENTAIRES SUR LES ANNÉES PRÉCÉDENTES PAR G. O. DYHRENFURTH

1° Le Bhoutan est l' une des régions les moins connues de tout l' Himalaya. Depuis l' ascension en 1937 du mont sacré Chomolhari ( 7315 m ), par F. Spencer-Chapman et Pasang Dawa Lama, on n' a plus guère entendu parler des 7000 du Bhoutan, dont le Khoula Kangri ( 7555 m ) est le sommet culminant. Aussi faut-il tout au moins mentionner une expédition botanique, bien qu' elle n' ait eu en vue aucune ascension. Le maharadja du Bhoutan avait invité le savant japonais Sasuka Nakao, de l' Université d' Osaka. Son voyage, qui dura de juin à septembre 1958, fut avant tout une exploration botanique. Toutefois son périple de près de 1500 km le conduisit à trois reprises dans diverses régions de haute montagne. Dans l' angle NW du pays, Nakao admira particulièrement les sommités Tsoulim Khon, Takha Khon et Masa Khon, qui sont accessibles de Linghi Dzong ou de Laya. Le Khoula Kangri et les montagnes bordant les vallées du Pho Chou, Trongsa Chou, Bumtang Chou et Kourou Chou sont accessibles de la piste caravanière qui relie le Bhoutan au Tibet. Cependant le principal obstacle est de nature politique.

Source: American Alpine Journal 1959, p. 244/245. 244 2° Après la première ascension en mai 1955 du formidable Kangchenjunga, ce massif si ardemment convoité autrefois a été laissé en paix; cependant en automne 1957, les Français ont fait une discrète reconnaissance au célèbre Jannu ( 7710 m ), dans le Népal oriental. Le chef de l' expédition était Guido Magnone, accompagné de J. Bouvier et P. Leroux. Le versant SE, qui regarde le glacier de Yaloung, paraît inabordable; la formidable paroi N, qui domine le glacier de Jannu, était hors question. Il ne restait pratiquement que le versant SW, face au glacier Yamatari, bien que de ce côté également il faille s' attendre rencontrer des difficultés extraordinaires. L' expédition principale, sous la conduite éprouvée de Jean Franco, fut fixée au printemps 1959.

Mais à l' instant même où j' écrivais ces lignes m' est parvenue la nouvelle que la tentative 1959 a du être abandonnée à 7400 m environ après une lutte des plus dures. Cela ne m' a pas surpris, malgré toute l' estime que j' ai pour les qualités dynamiques exceptionnelles des équipes de pointe de l' alpinisme français et leur impeccable préparation. Mais j' ai encore bien vivante dans mon souvenir l' impression formidable que le Jannu a faite sur moi et mes compagnons en 1930. Ce pilier d' angle SW du massif du Kangchenjunga est une des montagnes les plus redoutables de toute la chaîne himalayenne, et sa conquête coûtera peut-être davantage d' efforts que celles de la Tour de Mustagh ( 7280 m ), du Machapuchari ( 6997 m ) ou de l' Ama Dablam ( 6856 m ).

Sources: Annales du Groupe de Haute Montagne 1957, p. 1-10. La Montagne, février 1959, p.32; avril, p.66; juin, p. 72/73.

3° Au cours d' une expédition de trois semaines dans le bassin de l' Arun au printemps 1957, Tom Slick ( Texas ) et Peter Byrne ( Irlande ) ont rencontré entre le Chhoyang Khola et le Iswa Khola une piste qu' ils ont prise pour les traces d' un Yeti. En 1958, Tom Slick a financé une importante expédition dans la région de l' Arun. Y participaient: Gerald Rüssel en qualité de zoologue, Norman G. Dyhrenfurth d' alpiniste et cinéaste, Peter et Bryan Byrne de chasseurs. George Holton de photographe, capt. Pushkar Shamshere comme officier de liaison népalais, Gyaltsen Norbou ( qui a été au Makalou et au Manaslou ) comme sirdar et... trois chiens de chasse, qui furent très décevants dans la forêt vierge et plutôt encombrants dans les gorges escarpées et lors des difficiles traversées de torrents.

D' après les observations faites par cette expédition, il existerait deux types de Yèti. Une espèce qui habite les forêts de la zone des pluies entre 2400 et 3600 m, dont la taille ne dépasse pas 1,40 m, et une autre espèce qui hante les régions intermédiaires entre les lieux habités et les glaciers, et mesure de 1,80 à 2,40 m. L' expédition n' a malheureusement pas réussi à obtenir des documents photographiques convaincants. Les photos publiées dans Paris Match étaient truquées et du genre sensationnel.

Source: American Alpine Journal 1959, p.'il^-'ilò.

4° En automne 1958, une expédition italo-britannique, sous la conduite d' Alfred Gregory et à laquelle participait l' alpiniste bien connu Piero Ghiglione, s' est rendue à Solou-Khumbou ( région de l' Everest ). Parvenus à 3 km au delà de Thangpoché, ils quittèrent au Naré Khola la vallée principale pour s' attaquer à l' arête SW du fameux Ama Dablam ( 6856 m ). Bien que cette arête offre peut-être la meilleure voie d' ascension, la cordée J. Cunningham-G. Pirovano, après des journées d' âpre lutte avec des difficultés tout à fait exceptionnelles, ne dépassa pas 6100 m. Une nouvelle tentative à cette montagne d' une beauté féerique est prévue pour 1959. Le chef en sera H. Emlyn Jones1.

1 Une dépêche de Kathmandou du 7 juin 1959 annonce que deux membres de l' expédition britannique, M. J. Harris et G. J. Fraser, ont fait, le 3 mai, une chute mortelle.

En novembre 1958, la dite expédition Gregory dirigea ses pas vers l' Island Peak ( 6100 m ), bien plus accueillant, dans le bassin de l' Imja Khola. Son sommet SW ( 6100 m ) a déjà été atteint en avril 1953 par Ch.Evans, A. Gregory, Ch.Wylie, Tensing Norkay et plusieurs sherpas. De même Erwin Schneider, au cours de son travail photogrammétrique en mai 1955, se contenta de visiter cet antécime. Le sommet principal NE ( 6189 m ) ne fut gravi que le 6 avril 1956 par H.R. von Gunten, accompagné des sherpas Phurba Lobsang et Gyaltsen. Les cordées Gregory-Cook et Ghiglione-Levene en firent la 2e ascension. Piero Ghiglione était dans sa 76e année - certainement un record d' âge à l' Himalaya.

Sources: Les Alpes, janvier 1959, p. 7/8; mars 1959, p. 54/55; avril 1959, p. 74. Alpine Journal, n° 298, May 1959, p. 133; carte Mahalangour Himal—Chomolongma—Mount Everest 1:25 000, Kartenbeilage zur Alpenvereinszeitschrift Bd. 82, 1957.

5° En 1958 il faut mentionner l' expédition indienne au Cho Oyou, dirigée par Keki F. Bunshah de Bombay. Un malheur s' abattit sur cette expédition dès le début: le 28 avril 1958, le major Narenda Dhar Jayal, directeur du Mountaineering Institute de Darjiiling, succomba brusquement à une pneumonie ou à un infarctus cardiaque. Il fut inhumé au pied du Cho Oyou.

Il y eut un nouveau départ le 9 mai, et le 15 le sommet du Cho Oyou fut foulé de nouveau, mais seulement par les sherpas Pasang Dawa et Sonam Gyaltsen, montagnards expérimentés. Pasang fut en fait le chef réel de cette seconde ascension du Cho Oyou, 8153 m; il fut très fêté à Kathmandou et reçu à New Delhi par le président Nehru. C' était le premier 8000 gravi sans le concours des sahibs. L' himalayisme est en progrès dans le sous-continent indien.

En tant que 8000 relativement facile, le Cho Oyou semble devenir à la mode; il figure en 1959 au programme d' une expédition uniquement féminine. Le nom de Claude Kogan témoigne qu' il s' agit d' une entreprise tout à fait sérieuse.

Sources: Communiqués de presse et lettre personnelle de Pasang Dawa Lama.

6° Depuis que Kathmandou est facilement accessible par avion, cette ville est le point de départ de nombreuses excursions qui ne doivent toutefois pas être considérées comme de véritables expéditions himalayennes. Les massifs favoris sont ceux du Jougal Himal et du Langtang Himal, qui furent visités en 1958 par un groupe japonais sous la conduite de K. Foukata. Ils ne dépassèrent pas l' alti de 5500 m. Tant au point de vue montagnard que scientifique, cette expédition n' a rien rapporté d' important.

Source: American Alpine Journal 1959, p. 245/246.

7° Les trois principaux sommets du groupe du Manaslou sont: le Manaslou lui-même ( 8125 m ), le Peak 29 ( 7835 m ) et le Himal Chouli ( 7864 m ). Le Manaslou fut gravi deux fois en 1956 par une imposante expédition japonaise dirigée par l' alpiniste réputé Youko Maki. La notice provisoire de ma chronique himalayenne de 1956 ( voir Les Alpes 1957, fase. trim. I, pp. 19/20 ) peut maintenant être complétée et quelque peu rectifiée.

L' assaut de 1953 avait été poussé de façon très systématique, mais trop circonspecte. Du camp de base situé à 3850 m au-dessus du village de Sama, on n' avait installé pas moins de 9 camps d' alti: le camp IV ( 5600 m ) au col Naiké, le camp VIII ( 7100 m ) sur la selle nord, le camp IX ( 7500 m ) en bordure du plateau sommital. Le point le plus haut atteint cette année-là fut 7750 m, soit près de 400 m au-dessous du sommet.

En 1956, on fit de plus longues étapes, ce qui permit l' économie de trois camps. Sur le glacier inférieur de Manaslou, il n' y avait que le camp I à 5050 m; au col Naiké le camp II; à l' est, sous le Pic Nord le camp III à 6200 m; le camp IV à 6550 m, au-dessus de la chute du glacier, servait de camp de base avancé. De là, évitant le détour par la selle N, on se dirigea presque droit au sud pour dresser le camp V à 7200 m, sous la ceinture rocheuse haute de 300 mètres. Celle-ci est sillonnée par une étroite pente de neige - le « Tablier de neige » - qui permet d' accéder directement au névé supérieur. La tente rouge de l' assaut définitif ( camp VI ) fut placée à 7800 m. C' est de là que la cordée Imanishi-Gyaltsen Norbou ( n° 145 du rôle des sherpas de l' Himalayan Club ) atteignit le 9 mai à midi le point culminant de cette montagne gigantesque. L' ascension fut répétée le 11 mai par K. Kato et M. Higeta.

Sources: Berge der Welt 1954, p.59-66; 1955, p. 140/141; 1958/59, p. 184-198. Himalayan Journal XX, 1957, p. 11-25.

Afin de poursuivre de façon méthodique l' exploration alpine et scientifique du massif, les Japonais envoyèrent en automne 1958 une équipe de reconnaissance au Himal Chouli ( 7864 m ). Elle comprenait J. Kanesaka et S. Ishizaka, un officier de liaison népalais, 3 sherpas et 39 porteurs. Le gouvernement avait accordé l' autorisation, et les droits - 2000 roupies - relativement considérables pour une petite expédition avaient été acquittés. Malgré cela, l' expédition rencontra une forte opposition de la part des indigènes. Lidanda barra carrément la route aux Japonais; Namrou exigea le paiement d' un droit supplémentaire de 300 roupies en espèces, plus la valeur de 400 roupies en marchandises. Les Japonais purent alors aller de l' avant et, passant par la vallée de Shourang et le col Lidanda, ils réussirent à atteindre l' arête E de l' Himal Chouli on ils établirent leur camp II à 5750 m. Le 8 octobre, ils mettaient le point final à leur reconnaissance, poussée jusqu' au pied d' une extraordinaire tour rocheuse de l' arête ( 6250 m ). Malgré cet excellent travail préparatoire, l' expédition principale du Club alpin japonais au printemps 1959 se termina sur un échec. Selon une dépêche de l' agence Reuter à Kathmandou, l' assaut du Himal Chouli dut être abandonné à cause du mauvais temps à quelque 500 m du sommet.

Sources: Alpine Journal n° 298, May 1959, p. 133/134. Dépêche d' agence du 29 mai 1959.

8° Le Dhaulagiri ( Montagne Blanche ) qui, d' après les anciennes mesures, cotait 8167 ou 8172 m, et d' après les calculs plus récents 8222 m, s' avère un adversaire particulièrement coriace et dangereux. En tant que dernier 8000 non gravi, et le fait qu' il est le plus haut sommet encore vierge de la Terre, il est actuellement assiégé chaque année et « réservé » plusieurs années à l' avance. Etant donné cette concurrence, une brève revue rétrospective n' est pas inutile.

1950: Expédition française; reconnaissance des versants nord et est du Dhaulagiri; les équipes de pointe poussent jusqu' à environ 5500 m sur son versant est.

1953: L' expédition suisse de l' AACZ, attaquant par le nord, parvient à l' altitude de 7300-7400 m ( d' après J. Hajdukiewicz ).

1954: Première expédition argentine. Les cordées G. Watzl-Pasang Dawa, A. C. Magnani-Ang-nyima II arrivent par l' arête W jusqu' à plus de 7900 m. Mort du chef Francis Ibanez.

1955: Expédition germano-suisse; W. Stäuble et Pasang Dawa Lama montent jusqu' à environ 7400 m.

1956: Deuxième expédition argentine; elle ne dépassa pas 7600 m.

1958: La troisième expédition suisse ( les Suisses y étaient en majorité ), après avoir installé son camp supérieur à 7550 m, près de la plateforme des tentes des Argentins, dut abandonner à cause des conditions catastrophiques de mauvais temps et de neige.

Voici encore quelques détails sur l' expédition de 1958: Cinq des participants, Ruedi Eiselin, Fr.Haechler, l' Allemand D. Hecker, G. Reiser et K. Winterhalter, quittèrent Zurich le 15 janvier dans deux voitures DKW et arrivèrent le 7 mars à New Delhi. Werner Stäuble, chef de l' expédition, et Max Eiselin prirent l' avion à Zurich; l' excellent alpiniste polonais Dr Georg Hajdukiewicz, médecin de l' expédition, vola de Port Saïd à Bombay. Le 10 avril, le camp de base fut installé à 4600 m au glacier de Mayangdi, au pied nord du Dhaulaghiri. L' établissement des camps d' altitude, I ( 5200 m ), II ( 5600 m ), III ( 5950 m ) et IV - celui-ci dans une grotte de glace6550 m ) eut lieu conformément au programme; mais du 8 au 15 mai une période ininterrompue de mauvais temps interdit toute avance, et ce n' est que le 17 mai que le camp V put être installé sur un grillage de métal léger. Le jour suivant, on plaça des cordes presque jusqu' à l' arête W où l'on dressa le camp VI. Pour lancer l' assaut final avec chance de succès, il aurait fallu monter encore un camp VII à 7900 m, mais des tempêtes furieuses et de fortes chutes de neige empêchèrent tout nouveau progrès vers le sommet. Le 27 mai, de petites avalanches entraînèrent plusieurs des grimpeurs en divers endroits, sans suites graves heureusement; même celle qui obstrua l' entrée de la grotte du camp IV passa légèrement sans causer de mal. Le ler juin, l' expédition quittait le camp de base et par le « Col des Français » ( 5680 m env. ) et la vallée du Dambush Khola ( appelée Dapa Khola par les indigènes ) gagnait Toukoucha ( prononcé Touktché ) dans la vallée de Krishna Gandaki.

1959 ( printemps ): Une expédition autrichienne, sous la conduite de Fritz Moravec, fit une tentative par l' arête NE et parvint ( information de la fin juillet ) à environ 7700 m. Le 29 avril, Heinrich Roiss trouva la mort dans une crevasse à proximité du camp II; plus tard un sherpa fut victime d' un accident mortel.

Sources: Les Alpes, Bulletins de juillet 1958, p. 148; août, p. 165-168. Der Bergsteiger, juillet 1958, Chronik, p. 141 et 142. Communications personnelles de Max Eiselin et du Dr Hajdukiewicz.

9° Une expédition indienne a réussi en 1958 la lre ascension du Mrigthuni ( 6855 m ), sommet situé sur la bordure méridionale du cirque de la Nanda Devi. Le chef en était Gourdial Singh, secrétaire local de l' Himalayan Club à Dehra Dun. Les autres participants étaient Aamir AU, Rajendra Vikram Singh et deux porteurs du Garhwal. Le sommet fut atteint le 19 juin par les pentes de glace fortement crevassées du versant NE.

Sources: Himalayan Club « Newsletter » n° 15, août 1958, p. 2. Alpine Journal n° 297, November 1958, p. 261.

10° En complément à la notice n° 14 de ma « Chronique himalayenne 1956 » ( voir Les Alpes 1957, fase. trim. I, p. 22 ) il faut revenir sur les tâches des expéditions 1955 et 1956 au Spiti, lesquelles consistaient à recueillir et ramener dans la plaine une quantité invraisemblable d' ammonites splendidement conservées. Cette région n' a qu' une importance secondaire au point de vue alpinisme, ses sommités ne cotant que 5000 m, avec quelques modestes cimes de 6000 m, la plupart d' accès facile.

II y a pourtant là une montagne qui a occupé l' attention de tous les himalayistes pendant des décennies. C' est la Shilla. D' après les données officielles du « Survey of India », elle mesurerait 7025 m, et elle aurait été gravie en 1860 déjà par un aide topographe anonyme. Ce serait donc un record mondial d' altitude - cette expression moderne convient particulièrement mal ici - qui aurait été détenu pendant près d' un demi-siècle, de 1860 à 1907, par un modeste collaborateur, un « soldat inconnu », du Bureau topographique de l' Inde. Se fondant sur une vue panoramique prise en 1952 par Jan de V. Graaf, Marcel Kurz a déduit « que la Shilla n' atteint pas les 7000 m, peut-être pas même 6500 » ( Berge der Welt 1954, p. 220 ). La chose est confirmée par l' expédition de Cambridge 1955. Trevor Braham estime l' altitude de la Shilla à 21 000 pieds, soit 6401 m; F. Holmes même à 20 000 pieds = 6096 m, et son ascension doit être des plus faciles. L' arête ouest, dont l' inclinaison ne dépasse jamais 20°, est tout à fait débonnaire. On ne saurait donc parler d' un exploit dans les débuts de l' exploration himalayenne. Ainsi, une fois de plus, disparaît une belle légende.

Sources: Alpine Journal n° 293, November 1956, p. 309. Himalayan Journal XX, 1957, p. 80.

11° Les provinces de l' Himalaya du Panjab - Koulou, Lahoul, Spiti, Chamba, Zaskar et Rupshou - seront toujours plus appréciées comme champ de travail pour de petites expéditions qui ne disposent que de peu de temps et d' argent, et ne visent pas à des exploits alpins spectaculaires. A cette catégorie appartient un groupe de quatre Britanniques qui, fin juillet 1958, sous la direction de G. Stevenson, sont partis de Manali, se donnant pour tâche de remplir les « blancs » de la région frontière de la carte Koulou-Spiti de P. F. Holmes. Les résultats précis de leur travail manquent encore.

Sources: Himalayan Club « Newsletters » n° 15, p.2. American Alpine Journal 1958, p.328.

12° A la même époque est partie l' expédition au Chamba-Lahoul 1958, sous la conduite de Hamish McArthur qui, en 1955 déjà, en collaboration avec Frank Solari, avait donné une excellente cartes-esquisse du Lahoul central oriental. Malheureusement, McArthur mourut subitement le 15 août, probablement d' une thrombose cervicale.

Sources: Alpine Journal n° 298, May 1959, p. 102-104. American Alpine Journal 1959, p. 327/328.

13° L' expédition himalayenne féminine ( Women' s Overland Himalayan Expedition ) à' Anne Davies, Antonia Deacock et Eve Sims parvint à Manali après un voyage en auto ( Land Rover ) de 42 jours à travers la France, l' Allemagne, l' Autriche, la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l' Iran, le Pakistan et l' Inde - plus l' Afghanistan au retour. Ces jeunes femmes menèrent vaillamment à chef cette grosse entreprise. Elles franchirent plusieurs cols, gravirent le Biwi Ghiri ( montagne des dames ), 5600 m environ, puis gagnèrent Padam, ville principale du Zaskar ( plus exactement Zanskar ), etc. Toutefois ce fut là plutôt un voyage de vacances aventureux, joyeusement raconté, qu' une véritable expédition himalayenne.

Source: Alpine Journal n° 298, May 1959, p. 83-90.

14° ( Note complémentaire. ) J' ai parlé dans ma « Chronique himalayenne » de l' an dernier ( Les Alpes, fase. trim. I 1958, pp. 166-167 ), de l' expédition 1957 de l' Impérial College au Karakorum, dirigée par Eric Shipton. Depuis lors en a paru la relation officielle. La crise de Suez, le transport du matériel par le Sud de l' Afrique, l' encombrement du port de Bombay, le mauvais temps qui gêna le transport aérien de Rawal Pindi à Skardou, firent perdre beaucoup de temps, celui-ci étant du reste trop strictement mesuré. Il restait à peine six semaines en août-septembre pour le travail projeté dans les districts de Bilafond et de Siachen: photogrammétrie terrestre, géologie et glaciologie. Les résultats scientifiques n' en sont pas encore publiés; cependant il semble qu' il ne faille pas trop attendre de 1957, et le grand glacier des Roses reste pour l' exploration alpine et scientifique une des régions les plus riches en promesses de toute la chaîne himalayenne. De tous les grands ou petits « 7000 » de sa couronne, le seul Sia Kangri ( 7422 m ) a été gravi jusqu' ici.

Source: Alpine Journal n° 297, November, p. 185—193.

15° Le Gasherbrum I ou Hidden Peak ( 8068 m ) avait été l' objet d' une sérieuse reconnaissance effectuée par mon expédition internationale de 1934, allant du NW au SE en passant par l' W et le SW. La cordée Hans Erti-André Roch était parvenue à 6200 m sur l' éperon « I. H. E. » qui conduit du glacier des Abruzzes au plateau de la crête de l' Urdok en franchissant une abrupte ceinture de parois rocheuses et le P. 6703; elle avait pu s' assurer que cet itinéraire est effectivement une voie d' ascension possible et vraisemblablement la meilleure pour atteindre le Hidden Peak. Des difficultés de transport et la grève des porteurs nous empêchèrent alors d' utiliser cette découverte et d' en tirer la conclusion logique; nous tournâmes nos efforts vers le Sia Kangri et le Baltoro Kangri.

Deux ans plus tard, l' importante expédition française 1936 lança le premier assaut contre le Hidden Peak, toutefois non par notre route, mais par l' éperon sud qui aboutit au P. 7069 ( Hidden Sud ). Mais l' escalade des rochers s' avéra très difficile, et l' équipement des parois prit beaucoup de temps. Le déchaînement anticipé de la mousson, avec de fortes chutes de neige, imposèrent l' abandon de la tentative. Pendant plus de vingt ans, et bien que j' aie à plusieurs reprises signalé cette ascension, le Hidden Peak fut laissé en paix.

Mais lorsque, sur les 14 « huit mille » du globe, il n' en resta plus que trois - Dhaulaghiri, Shisha Pangma et Hidden Peak - inévitablement la « montagne cachée » réapparut, et en 1958 les Américains voulurent en dernière heure s' assurer un 8000. Nick Clinch organisa l' expédition. Non sans peine, car l' alpinisme n' est pas populaire aux USA, et le financement d' une expédition himalayenne y est presque plus difficile que dans la vieille Europe. On parvint finalement à réunir 25 000 $, ce qui parut suffisant. Le chef était Peter K. Schœning, qui connaissait le bassin du Baltoro depuis l' expédition américaine de 1953, et qui avait alors joué un rôle décisif au cours de la retraite dramatique du K2. Lors d' un « dévissage », les cordes des trois équipes s' étaient emmêlées, et tous furent entraînés sauf un, Schœning, qui arrêta la chute des cinq autres. Les autres participants à l' expédition 1958 étaient Thomas McCormack, Andrew J. Kauffman, Robert L. Swift et le médecin Dr Tom Nevison, les deux officiers pakistanais M. Acram et H. Rivzi, et finalement J. Roberts et K. Irving; toutefois ces deux derniers ne rejoignirent l' équipe que plus tard, lorsque le sort du Hidden Peak était déjà fixé.

Le gros de la troupe arriva le 4 juin au glacier supérieur de Baltoro. Tout d' abord Schœning, Kauffman et Swift firent une reconnaissance au glacier sud du Gasherbrum, afin d' étudier les versants W et NW de la montagne. Ils arrivèrent à la même constatation que nous en 1934, et au bout de quelques jours ils décidèrent d' attaquer par l' éperon SE, c'est-à-dire par notre « Eperon IHE ». Le 21 juin, ils dressaient leur camp I au pied de l' éperon, à 5300 m.

L' étape du camp I au camp II ( 6100 m environ ) fut longue et coûta beaucoup de fatigues, d' autant plus que l' expédition ne disposait que de peu de porteurs d' altitude. Jour après jour, Américains et Baltis durent transporter des charges de 25 kg. Le morceau le plus difficile techniquement fut l' arête aérienne menant au camp III ( 6550 m environ ), place sur un dôme neigeux, le sommet apparent de l' éperon. Cette section exigea énormément de taille dans la glace, et il fallut l' équiper de 1500 mètres de cordes fixes. Le 28 juin néanmoins, soit 16 jours après le début de l' attaque, l' aménagement de ce camp était achevé, approvisionné pour huit jours, et l'on comptait pouvoir lancer de là une offensive-éclair.

Mais un gros obstacle se présenta dès le lendemain: facile au début, l' arête qui relie le sommet de l' éperon à la crête de l' Urdok se présenta tout à coup très aiguë et ourlée de telles corniches qu' il fallut descendre à la corde, hommes et charges, un mur de glace d' environ 30 m, en partie surplombant, pour rejoindre un peu plus bas le plateau du glacier. Une corde fixe est ici indispensable pour assurer le retour. Les porteurs baltis flanchèrent devant ce passage; aucune parole ne réussit à les convaincre. Les Américains durent dresser le camp suivant au bord du plateau et faire la navette pour y transporter les charges descendues à la corde. Ainsi le camp IV ( 6700 m ) se trouvait de 2 km plus éloigné du sommet du Hidden Peak qu' on ne l' avait prévu.

Ce n' est pas tout: le capt. Rivzi et un Balti, ne se sentant pas bien, redescendirent au camp I; de même McCormack, qui déjà durant les transports du camp I au camp II avait souffert d' un début de pneumonie dont il n' était pas complètement rétabli, dut abandonner. En ce moment critique, le temps se gâte. La cordée d' assaut, bloquée pendant quatre jours au camp IV, s' efforce de maintenir ouverte une piste de 3 km sur la crête de l' Urdok en direction du sommet, mais la neige balayée par le vent la recouvre incontinent. Le seul réconfort est le fait que deux Baltis au moins tiennent bon au camp III, d' où ils apportent des vivres qu' ils dévalent à la corde sur le plateau où les Américains peuvent les récupérer. Ce camp III, faiblement occupé, est le seul relais entre le pied de la montagne et le camp IV - situation peu rassurante.

Le 4 juillet enfin, le vent tourne au nord et le ciel s' éclaircit. En route! Pataugeant dans la neige profonde, les cinq avancent péniblement pour installer le camp V en vue de l' assaut final. Ah! si seulement on avait des skis! Dans mon livre Baltoro ( 1939 ), j' avais en son temps signalé que le plateau de l' Urdok se prête bien au ski, mais personne ne semble avoir eu l' idée d' emporter des skis, même courts.

L' avance est très lente; l' homme qui fait la trace doit être relayé toutes les 10 ou 15 minutes; il fait même usage de l' oxygène. Aussi dans l' après, à 7100 m environ, il faut s' arrêter et dresser la tente, alors qu' on avait prévu de placer ce camp V à 7500 m. D' ici au sommet du Hidden Peak, il y a encore près de 1000 mètres à surmonter, sur une distance de 4 km, sans difficultés techniques il est vrai, mais en foulant une neige où l'on enfonce jusqu' aux genoux. Cela peut-il être effectué, aller et retour, en une journée?

Clinch, Swift et le médecin Nevison qui a si bravement travaillé comme alpiniste et comme porteur de charges, après une chaleureuse poignée de mains à ceux de la cordée d' assaut, redescendent lentement, en titubant, au camp IV. Schœning et Kauffman sont désormais seuls; sur eux repose toute la responsabilité du succès de l' expédition.

Pour la première fois, ils utilisent l' oxygène, ce qui leur procure une bonne nuit. Pour la montée au sommet, chacun d' eux dispose encore de deux cylindres. Le 5 juillet, à 6 heures du matin, ils se mettent en route par un temps magnifique. Outre l' équipement normal pour l' ascension d' un 8000, ils emportent aussi des raquettes de secours, lesquelles ne leur furent toutefois que de peu d' uti. En quatre heures ils parviennent à la selle horizontale au NE du P. 7504 ( carte Spoleto-Desio 1:75 000 ), puis traversent par une montée oblique la grande combe neigeuse entre l' épaule et la pyramide sommitale ( P. 7760-7784 ). Des heures encore, jusqu' à ce qu' ils rencontrent enfin de la neige durcie par le vent où les crampons mordent bien, et ils touchent le sommet à 15 heures.

Seul le K2 ( 8611 m ), la « montagne des montagnes », les domine; le Broad Peak et les autres cimes des Gasherbrums semblent à portée de main; le ciel est radieux, la vue s' étend jusqu' aux extrêmes lointains; mais il fait si froid qu' ils se hâtent de tirer les photos du sommet ( très bien réussies ) et commencent la descente à 15 h. 20.

Le retour fut un calvaire; la piste effacée devait être ouverte à nouveau. Les tubes d' oxygène, sans lesquels la montée - neuf heures sans une halte - eût été impossible, n' étaient maintenant plus que ballast à jeter. A force de volonté ils en vinrent à bout. A 21 heures ils parvenaient à la tente solitaire du camp V, se glissaient dans leur sac de couchage et... les heures suivantes se passèrent à fondre la neige et ingurgiter tasse après tasse de thé.

Pour permettre à une seconde cordée d' atteindre le sommet, il eût fallu rééquiper et ravitailler à nouveau les camps supérieurs. Se contentant du but atteint, ils y renoncèrent. Par une heureuse rencontre, les Américains purent, le 9 juillet, enrôler les coolies de l' expédition japonaise au Chogolisa. Haute conjoncture pour les porteurs baltis du Baltoro! Le 21 juillet, on était de retour à Skardou, exactement deux mois après l' avoir quitté. Un temps étonnamment court pour une expédition victorieuse au Hidden Peak.

Sources: Alpine Journal n° 297, November 1958, p. 242-243. American Alpine Journal 1959, p. 165-172. La Montagne, avril 1959, p. 39^5.

16° Le Chogolisa ( 7654 m ), surnommé autrefois Bride Peak, est célèbre depuis que le duc des Abruzzes y a établi en 1909 un record d' altitude à 7498 m, record qui tint pendant quinze ans, et ne fut dépassé qu' en 1922 à l' Everest. C'est aussi au Chogolisa qu'Hermann Buhl a trouvé la mort, causée par la rupture d'une corniche. Le Chogolisa est le sommet glaciaire par excellence, et son ascension - chaque Himalayen le sait depuis des décennies - est certainement possible et pas particulièrement difficile. Les Japonais l' entreprirent en 1958 après une préparation minutieuse et systématique.

L' expédition, organisée par le Club alpin académique de Kyoto, était dirigée par le professeur T. Kuwabara. Le 8 juillet, elle installait son camp de base sur la moraine au pied de l' arête NW du Baltoro Kangri ( 7312 m ). Suivirent les camps I ( 5400 m ), II ( 5900 m ), non loin de la selle Kondus, III ( 6400 m ), au pied du cône neigeux P. 7150 de l' arête SE du Chogolisa, et IV ( 6700 m ), près des vestiges de la tente de Buhl et Diemberger. Le 29 juillet, par mauvais temps, on plaça encore un camp V à 7000 m, sur un éperon rocheux. De là, M. Foujihira et K. Hiraï firent une première tentative, mais ils perdirent beaucoup de temps à la descente dangereuse de l' arête vers le P. 7150, et renoncèrent l' après à la hauteur d' environ 7200 m. Ce ne fut toutefois pas une journée perdue; ils découvrirent que le Dôme ( 7150 m ) pouvait être tourné par son flanc sud; aussi au retour purent-ils regagner directement et sans difficulté le camp III ( 6400 m ).

En conséquence, les camps IV et V purent être évacués, et un nouveau camp IV installé à 6400 m, environ 200 m au-dessous de la selle entre le P. 7150 et le Chogolisa. Ce fut le point de départ de la 2e attaque, menée le 4 août, par un temps superbe, par Foujihira et Hiraï. Partis à 04 h. 30, heure exceptionnellement matinale pour l' Himalaya, ils gagnèrent la selle ( env. 6900 m ) en 40 minutes. Utilisant l' oxygène, ils suivirent l' arête classique NE du Chogolisa. Les formidables corniches qui surplombent les cannelures de la paroi NE réclamèrent une attention soutenue et la plus grande prudence. La neige était profonde et par endroits si molle qu' ils y enfonçaient jusqu' à la poitrine. Leur trace était presque un fossé. A 15 heures l' oxygène était épuisé, et ce n' est que trois heures plus tard qu' ils parvinrent à l' arête sommitale. Les derniers 40 m présentaient une escalade de rocher, à 16 h. 30 ils foulaient enfin, l' un après l' autre, la crête finale extrêmement aérienne, salués par le spectre de Brocken. Après 15 minutes de halte ils commencèrent la descente, mais ce n' est qu' à 22 h. 30, dans la nuit noire, qu' ils réintégrèrent le camp IV.

Les Japonais gravirent encore deux sommets secondaires, le Kondus Peak ( 6752 m ) au sud de la selle du même nom, et le Kaberi Peak ( 7000 m ) au sud du Dôme.

Sources: Alpine Journal n° 298, May 1958, p. 134/135. American Alpine Journal 1959, p.243/244.

17° Le fier Gasherbrum IV, qui a donné son nom à tout le groupe, est cote officiellement 26 000 pieds = 7925 m. Les relevés photogrammétriques exécutés en 1926 par le professeur K. Mason sur le versant de Shaksgam attribuèrent à cette sommité 26180 pieds = 7980 m, chiffre que j' adoptai. Mais des doutes me vinrent en étudiant le magnifique panorama tiré par Kurt Diemberger depuis le sommet principal du Broad Peak ( 8047 m ). A droite de la crête sommitale du Gasherbrum IV surgit le K12 ou Peak 8 ( 7428 m ), situé 63 km plus en arrière entre les glaciers de Bilafond et de Siachen inférieur. Cette cime domine visiblement le Gasherbrum IV, ce qui ne serait pas le cas si ce dernier, éloigné de 6,5 km du Broad Peak, avait vraiment 7980 m1.

En comparant le Gasherbrum IV avec ses homonymes G. III ( 7952 m ), G. II ( 8035 m ) et G. I ou Hidden Peak ( 8068 m ) sur le panorama Diemberger, il est évident que la cote de Mason est trop haute de 50 à 60 m. Je reviens donc pour le Gasherbrum IV au chiffre officiel de 7925 m. Cette même image montre aussi que la route naturelle, jusqu' à présent problématique, pour l' ascension de cette cime, est l' arête NE, dont la base, soit l' éperon NE, est certainement d' accès difficile. Ces questions prirent bientôt une grande importance, car lorsque le gouvernement du Pakistan eut promis le Hidden Peak aux Américains pour 1958, le Gasherbrum IV devint le but d' une nouvelle et importante expédition italienne organisée par le Club alpin italien. Le chef en était l' alpiniste bien connu Ricardo Cassin de Lecco. Les autres participants étaient Toni Gobbi, Walter Bonatti, Carlo Mauri, Beppi de Francesch, Giuseppe Oberto, le médecin Donato Zeni et l' écrivain spécialiste de l' Orient Fosco Maraini, cinéaste.

Ils quittèrent Skardou le 30 mai. C' était une caravane imposante, car aux 7 tonnes d' équipement et de vivres s' ajoutaient 4 tonnes de nourriture pour les porteurs; huit Italiens, l' officier de liaison pakistanais capt. Dar, six porteurs d' altitude avec leur chef Taki, et 450 coolies. Le 17 juin, ils étaient à la jonction du glacier sud de Gasherbrum avec le glacier Duc des Abruzzes, où ils établirent leur camp de base à 5150 m, presque au même endroit où se dressait le camp 5 a ( comptés à partir d' Urdoka ) de notre IHE 1934.

Le 29 juin les trois premiers camps d' altitude étaient installés: le camp I à 5600 m sur la langue terminale très crevassée du glacier sud de Gasherbrum, le camp II ( 6150 m ) dans un large golfe glaciaire presque sans crevasses, et le camp III ( 6350 m ) au pied de la formidable cascade de glace ( Seraccata degli Italiani ) qui se précipite entre les sommets III et IV des Gasherbrums. Une semaine de travail difficile et dangereux fut nécessaire pour franchir cette chute de séracs de 500 m et pénétrer dans la combe glaciaire au-dessus, où fut placé le camp IV ( 6900 m ). Le 8 juillet, ils touchaient pour la première fois la selle NE ( env. 7100 m ). Cette large dépression, entre les sommets III ( 7952 m ) et IV ( 7925 m ) des Gasherbrums est un vrai col, c'est-à-dire un passage entre le glacier nord et le glacier sud de Gasherbrum, soit entre le Shaksgam, qui coule vers Yarkand, et l' Indus. Le versant nord de cette selle n' a pas encore été parcouru; il est à la vérité très raide, mais probablement bien moins difficile que les séracs des Italiens.

Le camp V fut installé une centaine de mètres au-dessous du col NE ( 7200 m ) sur l' arête NE, qui était la voie prévue pour atteindre le trapèze sommital Partant de là, Bonatti et Mauri équi- 1 Cette question donna lieu à un échange de lettres très intéressant avec le baron Eduard Sternbach ( Mareit bei Sterzing ) qui a analysé minutieusement les panoramas pris du sommet des 8000.

pèrent la partie inférieure de l' arête qui se présentait tantôt en lame de couteau, tantôt fortement cornichée, et après avoir franchi plusieurs tours rocheuses en escalade exposée, ils parvinrent le 14 juillet à l' altitude de 7700 m. La solution semblait prochaine, mais le temps, qui s' était maintenu beau pendant 11 jours, se gâta et devint si mauvais que toute l' équipe dut redescendre au camp de base.

L' activité reprit le 24 juillet. En une semaine, le camp IV au-dessus des séracs fut largement approvisionné. Le 2 août, les cordées Bonatti-Mauri et Gobbi-de Francesch occupèrent le camp V ( 7200 m ). Le lendemain, on entreprit l' installation du camp VI ( 7580 m ), qui devait être muni de tout le nécessaire. Sur un terrain où l' ordre des difficultés oscillait toujours du 3e au 4e degré, avec des sacs de 15 kg, et à cette altitude... ce fut un terrible calvaire. Finalement la tente fut dressée sous la dernière tour, au pied de la grande cheminée Tandis que Bonatti et Mauri s' installaient dans le camp d' assaut, Gobbi et de Francesch redescendaient au camp V.

Au matin du 4 août, Bonatti et Mauri firent leur deuxième tentative vers le sommet, emportant 350 mètres de cordes pour la dernière section de l' arête. Ce fut une amère déception. Parvenus à 130 m du sommet, donc plus haut que le point atteint le 14 juillet, ils durent renoncer pour la seconde fois. La journée était déjà trop avancée, et tous deux se ressentaient des fatigues des jours précédents; ils n' étaient manifestement pas en forme. Et maintenant?

Le soir ils purent communiquer avec le camp V, où le médecin Zeni était arrive entre temps, et sur son conseil ils s' accordèrent le 5 août une journée de repos bien gagné. Gobbi, de Francesch et le Dr Zeni montèrent au camp VI, apportant des vivres frais, surtout des fruits, des jus de fruit et du combustible - ce qui leur permit de préparer des boissons à gogo - et... des lettres de leur famille. Cette médecine opéra des miracles: tous furent de nouveau pleins d' espoir et de confiance.

Ce même jour Cassin, chef de l' expédition, monta à la selle nord du Gasherbrum III, d' où il obtint une vue très précise de la paroi E et de l' arête NE du Gasherbrum IV, photo très importante aussi au point de vue géologique.

Le 6 août devait apporter la décision. A 08 h. 00 déjà Bonatti et Mauri parvenaient à la brèche derrière la « Tour Noire », point extrême de leur tentative du 4 août. Au delà c' était terrain neuf: d' abord la « lame noire », un mince feuillet de granit foncé, puis le « Col noir et blanc », point de contact entre la roche cristalline noirâtre et le calcaire marmorisé d' un blanc pur. Une cheminée du 4e degré les amena sur l' avant, début de la crête faîtière de cette formidable montagne. Ses créneaux forment une dentelure à la muraille de marbre haute de 3000 mètres dont l' éclat illumine tout le glacier de Baltoro. La couronne du trapèze gigantesque dominant Concordia porte plusieurs campaniles de hauteur sensiblement égale, dont l' escalade ne fut pas facile ( 4e et 5e degrés ), ainsi qu' en témoigne un dernier piton dans le rocher du sommet.

Dans la même journée du 6 août, Maraini et Oberto firent une « première » beaucoup plus facile, mais importante au point de vue géographique. Partis du camp II ( 6150 m ) en direction est, ils atteignirent le Gasherbrum La. C' est le nom que j' ai donne en 1934 à la large selle au nord du Hidden Peak, qui borne à l' est le vaste bassin neigeux du glacier du Gasherbrum. J' avais alors estimé à quelque 6500 m la hauteur de ce col, chiffre trop bas de 100 ou 150 m semble-t-il. La cote n' en est pas encore fixée. Le Gasherbrum La est un de ces « faux-passages », nombreux au Karakorum. Accessible seulement de l' ouest, il tombe en précipices abrupts sur le glacier de Sgan. Il est donc sans utilité pratique pour pénétrer dans le Shaksgam.

Sources: Rivista Mensile, Luglio-Agosto 1958, p.231-237; Marzo-Aprile 1959, p.77-84. Annales du Groupe de Haute Montagne 1958, p. 2-8.

18° Dans ma « Chronique himalayenne » de 1957 ( Les Alpes, fase. trim. III/1958 ), j' ai parlé de l' expédition Masherbrum 1957, d' après des données précises qui m' ont été communiquées par lettres privées. En guise de complément, je renvoie à ce qui a été publié depuis dans VAlpine Journal n° 297, novembre 1958, p. 169-184.

19° Une année à peine s' était écoulée depuis l' échec tragique de l' expédition 1957 de l' Université d' Oxford ( voir Les Alpes, fase. trim. III/1958, p. 173-175 ) au redoutable Haramosh ( 7397 m ) qu' un nouvel assaut était livré à cette montagne - entre l' Indus et le glacier Chogo-Loungma - par une expédition organisée par la Société autrichienne de l' Himalaya à Vienne. L' équipe était composée de cinq alpinistes et deux scientifiques. Les alpinistes étaient: Heinrich Roiss, chef de l' expédition, le professeur Franz Mandi, Rudolf Ebner, Stefan Pauer et le Dr Rudolf Hammerschlag comme médecin. Le groupe scientifique comprenait le géographe K. Wiche, l' ethnologue KJettmar et le zoologue E. Piffl.

Le 17 avril 1958, l' avion les transporta de Rawal Pindi à Gilgit, où ils durent attendre six jours les porteurs hunzas. Ils en choisirent 6 comme porteurs d' altitude, qui ne leur donnèrent guère satisfaction par la suite. On fréta quatre jeeps pour gagner Sasli, 1500 m, dans la vallée de l' Indus -voyage des plus palpitants. Grâce aux efforts de l' officier de liaison pakistanais Jamil ur Raman on parvint finalement à réunir 125 porteurs locaux et 14 ânes pour le transport des 150 charges de matériel. La marche d' approche est courte. L' expédition se mit en route le 27 avril et le lendemain déjà elle arrivait à Iskir, un des derniers hameaux de la vallée de Haramosh, où de nouvelles difficultés surgirent. Effrayés par des avertissements et des prédictions, les porteurs firent grève. Il fallut installer un « camp forestier » très bas dans la vallée, près de Koutwal Sar, sur la rive droite du glacier de Mani. De là, 14 jours de navette furent nécessaires pour amener les colis au camp de base ( 3400 m ). Le site n' était pas exempt de danger. Avec un bruit de tonnerre, d' énormes avalanches croulaient sans cesse des flancs nord du Haramosh, qui dominait le camp de près de 4000 m, et projetaient jusque dans la vallée des trombes d' air si violentes que les tentes furent endommagées. Une fois même, 11 charges furent « soufflées » au camp de transit ( 4200 m ), qui ne purent être récupérées qu' en partie après des semaines. Le camp I, sur le Haramosh La ( 4800 m ), confortablement aménagé dans une grotte de glace, avec des tentes, ne put être occupé que le 15 juin. Toute l' équipe y était réunie à la fin du mois. Le camp II ( 5600 m ) fut également placé dans une grotte, qui offrait bonne protection contre les tempêtes et les avalanches. Les occupants étaient depuis longtemps acclimatés à la température moyenne ( —4° C ) de ces abris.

On put alors commencer l' attaque du Mani Peak, montagne à quadruple sommet, qui barre l' accès à l' arête NE du Haramosh et qui doit d' abord être traversé. La paroi de glace de 200 m du Mani Peak II ( 6300 m ) fut un obstacle particulièrement coriace; il fallut quatre jours et l' emploi des moyens artificiels modernes pour en venir à bout. Le camp III ( 6200 m ), dans une dépression entre les sommets du Mani Peak, ne put être installé que le 15 juillet. Le même soir, Roiss et Mandi montèrent encore au Mani Peak IV ( 6450 m ). Sous les rayons du couchant, les silhouettes familières du Baltoro, du Nanga Parbat et du Rakaposhi resplendissaient et semblaient à portée de main, spectacle d' une indicible grandeur, mais mauvais augure pour le comportement futur du temps. Et le sommet du Haramosh était encore éloigné de 7 bons kilomètres; le parcours de l' arête qui y conduit, avec ses grosses contre-pentes, exigerait, aller et retour, au moins trois jours.

Le temps se gâta déjà pendant la nuit. Ils attendirent deux jours, mais comme la situation empirait, ils durent se résigner à la retraite. Sous les coups de l' ouragan déchaîné, ils remontèrent au Mani Peak II; mètre après mètre il fallut dégager les cordes fixes enfouies sous la neige; le vent brutal bousculait de ci de là les hommes agrippés luttant pour leur vie, les gants s' en allaient en lambeaux... pourtant ils s' en sortirent et dans l' après, complètement épuisés, ils rejoignaient leurs camarades au camp I du Haramosh La.

La radio pakistanaise, qui émettait des prévisions météorologiques spécialement pour l' expédi autrichienne, annonçait l' arrivée prématurée de la mousson, et en effet les jours suivants apportèrent de grosses tempêtes de neige. Le temps ne s' éclaircit que dans l' après du 31 juillet, mais les pronostics de la radio ne laissaient espérer qu' une amélioration passagère de 3 à 4 jours. Alors... maintenant ou jamais!

Le ler août, à 3 heures du matin, il y eut un nouveau départ auquel tout le monde, Autrichiens et Hunzas, participa. L' ouverture de la piste exigea trois fois plus de temps; les camps durent être cherchés à la sonde; le camp III était enfoui sous trois mètres de neige fraîche. Les Hunzas, parvenus au pied de la paroi de glace, se déclarèrent malades, et c' est sur les seuls Autrichiens que retomba la tâche surhumaine de faire la trace.

Trois hommes, Roiss, Mandi et Pauer, formèrent la cordée d' assaut. Au matin du 3 août, lourdement charges, ils traversèrent le Mani Peak IV et s' engagèrent dans la « trappe à souris », pleinement conscients des dangers que représentaient les 7 km de l' arête NE. Aux corniches aériennes succédait une tour rocheuse qui fut baptisée « Petite Tête de More » en souvenir du Nanga Parbat. Au pied des rochers, Roiss disparut dans la rimaye, d' où il fut retiré à grand' peine. Son sac s' éventra au cours de la manœuvre, éparpillant son contenu vital. Un temps précieux fut perdu en ramassages et racommodages.

Puis on continua le long de l' arête, montant, descendant, surmontant ou tournant les obstacles de toute nature. Une bosse valant presque un sommet fut dénommée « Pic du Hasard » ( 6120 m ). Les corniches se faisaient toujours plus méchantes, exigeant un assurage attentif et constant, et la fatigue toujours plus lourde. Un semblant de terrasse abritée du vent, sur le flanc nord de l' arête, les attira, et bientôt une tente solitaire se dressa sur une saillie audacieuse ( camp IV, 6000 m env. ). Fondre de la neige - thé - limonade - boire, boire encore, des litres de liquide. Ils sont bien trop éreintés pour pouvoir manger. Dormir pas davantage; la tension est trop forte; seulement quelques heures de repos!

A 1 heure du matin, le 4 août, ils se remettent en route. Il s' agit d' abord de descendre - 200 m -dans la grande combe qui précède le Haramosh proprement dit. Ils se trouvent là à environ 5800 m; il ne leur reste pas moins de 1600 m à gravir pour atteindre le sommet Là commence vraiment l' ascension. Vers 04 h. 30 le soleil parut, splendide, mais annonçant le mauvais temps. En avant!

Cinq heures plus tard ils sont à l' Epaule ( 6900 m ); les cimes environnantes sont déjà noyées de brume; seul le Haramosh surgit encore du plafond. Le « Rouleau d' écume », grosse verrue de glace sous le sommet, se rapproche peu à peu; ils tournent ce bastion par son flanc sud. Au delà, la tempête est plus violente; sur la bosse sa rage s' exaspère, ils ne peuvent presque plus se tenir debout. Encore un bout d' arête effilée et, à 13 h. 50, ils touchent enfin la dernière crête aiguë du Haramosh! Instant sublime, une heure lumineuse de la vie, bien que le froid et le vent les obligent d' abréger autant que possible les « inévitables rites du sommet ».

L' ascension avait duré treize heures; la descente en prit six. Le pire fut la remontée de 200 m de la grande combe ( 5800 m ) au camp IV ( 6000 m ). Arrivés à 20 heures à la tente, ils se glissèrent dans les sacs de couchage et passèrent la moitié de la nuit à préparer du thé et des jus de fruit pour les gorges douloureuses et les corps déshydratés.

5 août: Pour alléger les sacs trop lourds, il fallut abandonner tente, cuiseur et une partie des vivres. Le strictement indispensable pesait encore plus qu' il n' aurait fallu. Le retour dans le vent glacial, le long de l' interminable arête avec ses nombreuses contre-pentes, fut une lutte pour la vie de plusieurs heures. Tard dans l' après ils se traînaient péniblement pour franchir les derniers pas vers le sommet du Mani Peak IV, descendirent en chancelant au camp III pour le trouver finalement... vide! Ils ignoraient que dans l' intervalle Ebner et Hammerschlag étaient tombés malades et avaient dû redescendre.

Un jour de repos dans le confort du camp III eût été le bienvenu pour ces trois hommes épuisés, mais la neige martelait les parois de la tente et l' altimètre, qui sert aussi de baromètre, était monté de 300 m; il fallait donc descendre aussi rapidement que possible au camp de base, sinon la deuxième « trappe à souris » risquait de se refermer sur eux.

6 août: Ils commencèrent par dégager à la pelle l' entrée de la tente, puis ils remplirent six sacs! Chacun essayerait d' en prendre deux, afin d' évacuer rapidement le camp III. Tout haletants, ils hissèrent les charges jusqu' au sommet du Mani Peak II ( 6300 m ). Les 100 m de contre-pente leur coûtèrent plus d' une heure d' efforts. Mais le pire fut la descente de la paroi de glace par les cordes fixes enrobées de verglas, chacun avec deux sacs très lourds: trois heures, exposés aux soufflets de la bourrasque, les bras et les doigts n' ayant plus la force de tenir. Au pied du mur, Roiss et Mandi laissèrent chacun un sac, Pauer les deux qu' il portait... Il se sépara même de sa caméra, ce qui ne s' était encore jamais vu.

Le camp II, lui aussi, était abandonné. Personne n' avait plus la force de creuser la neige profonde pour dégager les tentes; il faut continuer! Le soir tombait; le brouillard et les tourbillons de neige masquaient toute vue lorsqu' ils parvinrent dans la vaste dépression du Haramosh La. Ils s' égarèrent, tournèrent en rond et revinrent sur leurs traces. Un autre bivouac dans ces conditions et été la fin... Mais qu' est que cette ombre, là devant?... Un rocherEn vérité, c' est le rocher du camp. Lorsque, titubants, ils pénétrèrent dans la tente commune où se trouvaient leurs camarades, ceux-ci les regardèrent comme s' ils venaient de l' au delà. Puis ce furent des explosions de joie.

Du Haramosh La au sommet de la montagne il y a 9 bons kilomètres, le double aller et retour, soit un parcours d' arête de 18 km à l' altitude de 5000 à 7400 m, avec de fortes contre-pentes et des difficultés techniques considérables, et cela sans porteurs, dans les conditions de temps et de neige créées par la mousson. Ce fut là une entreprise d' une rare audace, un exploit étonnant. Une de ces aventures, certes, dont on ne sort pas souvent indemne.

Sources: Österreichische Alpenzeitung, Folge 1301, September, Oktober 1958. Österreichische Touristenzeitung, Oktober 1958. Alpine Journal n° 298, May 1959, p. 12-24.

20° Le Minapin Peak ( 7273 m ), qui figure sur la plupart des cartes sous le nom de « Diran », se dresse au NE de Gilgit, donc à l' est du Rakaposhi, dans la chaîne entre la vallée de Bagrot et le glacier de Minapin. L' expédition anglaise Minapin 1958 était placée sous la direction de E.G.C. Warr, chef d' une firme londonienne d' équipement pour la montagne et le ski. Les autres membres étaient F. C. Hoy te, médecin de Liverpool, Dennis Kemp et Walter Sharpley. T. H. Braham, rédacteur honoraire de l' Himalayan Journal, les accompagna pendant six semaines, puis la fin de ses vacances l' obligea à retourner à Calcutta.

A ce moment, un camp II ( 5334 m ) avait été installé dans une grotte de glace sur le flanc nord du Minapin Peak. Partant du camp supérieur, la cordée Warr-Hoyte fit le 7 juillet une tentative pour atteindre le sommet. Ils furent aperçus pour la dernière fois en train de monter, à 100 m sous le point culminant, au moment où une violente tempête de neige se déchaînait. Depuis, on perd totalement leurs traces, bien que Kemp et Sharpley aient poussé leurs recherches durant deux jours entre le dernier camp et le sommet. L' expédition fut interrompue.

Sources: Himalayan Club « Newsletter » n°15, August 1958, p.3. Alpine Journal n° 291, November 1958, p.261.

17 Les Alpes - 1959 - Die Alpen257 21° Le Rakaposhi = Queue du Dragon ( 7788 m ), était si bien connu par des reconnaissances et des tentatives d' ascension que depuis des années il était considéré comme « mûr ». Le fruit fut cueilli en 1958 par une expédition commune britannique-pakistanaise, composée de neuf officiers sous la conduite du capt. B. Banks, qui avait déjà dirige en 1956 une expédition anglo-améri-caine à cette même montagne, au cours de laquelle on était parvenu à 7160 m environ. Les autres participants étaient F. R. Brooke, W. M. M. Deacock, R. H. Grant, E.J. E. Mills, le médecin T. Patey, J. R. Sims, capt. Raja Asiani et capt. Shah Khan. Ce dernier était un personnage important, oncle du Mir ( prince ) de Hunza. C' est lui qui avait choisi les six porteurs d' altitude hunzas. Le dixième était Sahib Shah, cartographe pakistanais et « expéditionnaire » chevronné.

Le 20 mai, le camp de base fut installé près du glacier de Kounti ( 4270 m ). Mais là où les précédentes expéditions avaient joui des prairies émaillées de fleurs et du murmure des ruisseaux, il fallut cette fois déblayer la neige à la pelle. Néanmoins on se mit tout de suite au travail à l' éperon SW, entre les glaciers de Kounti et de Biro. Cet éperon SW - ne pas confondre avec l' arête SW qui se trouve de l' autre côté du bassin de Kounti - offre le meilleur chemin pour franchir la ceinture rocheuse inférieure qui encercle le massif; il se soude à l' arête SW au « Mönchskopf » « Tête de Moine » ( 6400 m ). Des noms évocateurs tels que « Gendarme » et « Nageoire du Requin » indiquent déjà clairement que cette partie inférieure, jusqu' à la « Tête de Moine », est la plus difficile, et par de mauvaises conditions la plus dangereuse, de toute l' ascension. L' expédition de 1958 y vécut aussi des* heures tragiques.

Entre les camps I et II Patey et Brooke, occupés à fixer des cordes à un passage scabreux, furent presque emportés par une petite avalanche. Quelques jours plus tard, Shah Khan et Aslam avec un groupe de porteurs furent surpris sous le camp I par une avalanche qui les entraîna sur 450 m. Par miracle, aucun d' eux ne fut gravement blessé. Le moral des Hunzas, qui, il est vrai, travaillaient sous les ordres de leurs propres officiers, tint bon; ils apprirent rapidement - au passage sous le « Gendarme » par exemple - à s' assurer à une rampe de corde au moyen d' un mousqueton. La montagne fut équipée de près de 1000 m de cordes fixes.

Le temps était très incertain, souvent carrément mauvais, et les fréquentes chutes de neige rendirent très fatigant l' établissement du chemin. La conquête de la « Tête de Moine », en particulier, donna lieu à une lutte ardue. Lorsque cet obstacle fut surmonté, l' avance fut rapide. Le 23 juin, le camp V fut place dans une brèche de l' arête ( env. 7000 m ) et le lendemain le camp VI ( 7300 m ), en bordure d' une terrasse du névé sous la pyramide sommitale. Le 25 juin, malgré le froid et les bourrasques de neige, Banks et Patey, le chef de l' expédition et son médecin, foulaient le sommet du Rakaposhi ( 7788 m ).

Sources: Berge der Welt 1955, p.36-38. Himalayan Journal XX, 1957, p. 62-70. Alpine Journal no 291, November 1958, p. 159-168.

22° Le Mountaineering Club d' Oxford a organisé en 1958 une expédition au Chitral, pays dépendant du Pakistan ouest, région encore très peu explorée aux confins de l' Afghanistan, au sud de l' Oxus ( Amou Daria ). Deux cimes principales seulement ont été gravies dans ce haut massif de l' Hindoukouch: en 1951 le Tirichmir ( 7700 m ) par les Norvégiens, et en 1955 l' Istor par une petite équipe américaine. Le chef de l' expédition oxonienne était E. W. Norrish. Y participaient P. S. Nelson, F. S. Plumton, W. G. Roberts et N. A.J. Rogers. Ils étaient accompagnés de l' officier de liaison major Mohammed Ibrahim Khan, du sirdar Ali Morad Khan et de quatre bons porteurs d' altitude, dont trois avaient été au Tirichmir.

De Chitral, terminus de la route, une marche de huit jours via Drasan et le col Sarth-an ( 3960 m ) les amena à Zoundrangam dans la vallée du Tirich puis, remontant la vallée quasi inconnue de Rosh-Gol, aux riantes prairies de Totiraz Nokou, où le camp de base ( 4200 m ) fut installé, au pied occidental du Saraghrat ( 7349 m ). Le haut de la vallée est dominé par sept sommets dépassant 6100 m, tous anonymes à l' exception du Saraghrat.

Après dix jours consacrés à l' acclimatation et aux reconnaissances, il fut décidé d' aborder la montagne par le bassin nord. Le camp I ( 5334 m ) était occupé le 12 août, le camp II le 19. Le 27 août Nelson et Plumton montèrent jusqu' à 6600 m. A la descente, Nelson laissa échapper son piolet. Le geste qu' il fit pour le rattraper lui fit perdre l' équilibre, il fit une chute mortelle de 300 m. L' expé fut interrompue.

Ce triste dénouement ne change rien au fait qu' il y a là une région absolument intacte et riche en possibilités.

Sources: American Alpine Journal 1959, p.330/331.

Comme je l' ai prédit il y a deux ans, le poids de l' activité alpine en 1958 s' est porté vers le Pakistan occidental: Hidden Peak, Chogolisa, Gasherbrum IV, Haramosh et Rakaposhi. 1958 a été une grande année pour le Karakorum.Traduit par L. S.

Note additive

Le manuscrit de l' article qu' on vient de lire recevait son point final au début d' août 1959. De cette date à la mi-novembre sont venus à notre connaissance un bon nombre de faits qui méritent de compléter une chronique destinée à paraître à fin 1959.

The Himalayan Journal ( en abrégé HJ ), volume XXI, porte assurément le millésime 1958, mais on ne l' a reçu qu' à la fin de l' été 1959. Ce numéro, rédigé par H. Braham et J. A.J.ackson, et très riche de matières, complète notre bibliographie en donnant les sources suivantes:

Pour le chiffre 2° ( JannuHJ XXI, pp. 40-45 9° ( MrigthuniHJ XXI, pp. 86-96 10° ( SpitiHJXXI, pp. 153-154, recension de Peter Holmes: Mountains and a monastery. London: Bles 1958. 181 pp., ill ., ct.

11° ( Kulu/SpitiHJ XXI, pp. 97-101 12° ( LahulHJXXI, pp. 122-125 14° ( SiachenHJ XXI, pp. 33-39 15° ( Hidden PeakHJ XXI, pp. 46-54 16° ( ChogolisaHJ XXI, pp. 78-85 17° ( GasherbrumHJ XXI, pp. 134-137 18° ( MasherbrumHJ XXI, pp. 16-32 19° ( HaramoshHJ XXI, pp. 60-77 20° ( MinapinHJ XXI, pp. 117-121 21° ( RakaposhiHJ XXI, pp. 55-59 Ce serait une entreprise tout à fait vaine que de vouloir écrire maintenant déjà la chronique himalayenne 1959. En effet, nous ne savons pas grand-chose de plus sur un bon nombre d' événe de l' année qui s' achève que ce que nous en apprennent les dépêches d' agences ou les faits divers plus ou moins fantaisistes relatés par la presse quotidienne. Le chroniqueur conscient de sa responsabilité a besoin d' un certain recul dans le temps, et doit attendre au moins jusqu' à réception des nouvelles authentiques, qui ont encore souvent besoin d' être complétées par un échange épistolaire avec les intéressés. Un fait ressort toutefois avec clarté: l' année 1959 a été malheureuse pour l' exploration de l' Himalaya et du Karakorum. A un petit nombre de réussites s' opposent bien des coups manques, et d' abord une liste effrayante d' accidents mortels. Voici un compte rendu succinct qui ne prétend pas être complet:

Echec de l' expédition française au Jannu ( chef: Jean Franco ).

Insuccès de l' expédition britannique à l' Ama Dablam; chute de M. J. Harris et G. J. Fraser.

Issue tragique de l' expédition féminine au Cho Oyu. Mort de Mme Claude Kogan, de Mlle CI. van der Stratten et de deux sherpa, vraisemblablement à la suite d' une tempête terrible.

Insuccès des Japonais à l' Hima Chuli et, semble-t-il, au Gauri Shankar.

Echec tragique de l' expédition autrichienne au Dhaulagiri ( chef: Fritz Moravec ). Mort de Heinrich Roiss ( et d' un sherpa ?).

Echec au Minapin ( groupe du Rakaposhi ) de l' expédition allemande au Karakorum ( chef: Dr Jochen Schneider ).

Echec au Disteghil Sar de l' expédition suisse au Karakorum ( chef: Raymond Lambert ).

Catastrophe atteignant l' expédition britannique au massif du Batura. Le chef, Dr K. Warburton, R. Knight et H. Stephenson ainsi que les Allemands Dr M. Gunnel et A. Hirschbichler ont été, de toute évidence, ensevelis par une avalanche et n' ont pu être découverts malgré toutes les recherches.

Les Italiens ont, par contre, enregistré de beaux succès. Leur expédition au Karakorum, sous la direction de G. Monzino, annonce la première ascension du Kanjut Sar ( 7760 m ), au nord du glacier de Hispar, par Camillo Pelissier. Au Chitral, Fr. Alletto, G. Castelli, P. Consiglio et C. Pinelli ont conquis le Saraghrat ( 7349 m ), dont il a été question sous chiffre 22. Nous ne pourrons donner de plus amples détails que dans la chronique de l' an prochain.

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