Cime de l'Est

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Par l' éperon central de la face de St-Maurice..

rPar G. Richon

Avec 2 illustrations ( 192, 193Section Jaman ) En pédalant doucement vers Monthey, dans la bonne chaleur de ce torride mois d' août, en compagnie de mon camarade Latty, je n' étais pas encore très bien fixé sur la voie que nous allions emprunter pour gravir la face de St-Maurice de la Cime de l' Est.

J' avais passé les dernières soirées de la semaine à me documenter sur les itinéraires possibles, sans toutefois oser m' arrêter trop longuement sur celui inauguré en automne 1943 par André Roch et ses amis Aubert et Bonnant. ( Voir Les Alpes, novembre 1944. ) Je pensais donc suivre simplement la voie ordinaire, dite de Breugel, et Latty, mon compagnon habituel lors de mes ascensions dans les Dents du Midi par les parois délitées du versant nord, était du même avis, qu' il fallait tout d' abord passer par le chemin des élèves avant de prendre celui des maîtres. Mais à Monthey, André Bernard, un des plus fins rochassiers que je connaisse, ne me laisse presque pas partir, avant que je lui aie promis de tenter la voie Roch. De plus, nous ne serons pas les seuls dans cette face. Rossi, le vigilant portier du massif des Dents du Midi, dit « Dent Jaune » pour les initiés, est parti pour les Hauts de Mex, d' où il a la ferme intention de gravir « sa » cime par le même itinéraire. Et c' est, je crois, cette perspective qui chasse les hésitations que nous pourrions encore avoir, pour ce soir du moins.

Dimanche matin, 3 heures. Au son guttural de mon petit réveil répond l' harmonieuse sonnaille d' une vache qui, dehors, secoue gentiment sa tête. Une demi-heure plus tard, après avoir avalé quelques tasses d' un lait délicieux, bien que froid, nous quittons le chalet de Valére ( 1711 m. ). La nuit est magnifique, l' air juste assez frais pour ne pas avoir froid. Dans un ciel sans nuage les étoiles scintillent, nombreuses. Encore un beau dimanche en perspective!

En une heure nous atteignons le sommet de la Dent de Valére; une heure plus tard, nous sommes sur la tête de Chalin ( P. 2595 m. ) Nos regards se dirigent immédiatement vers les chalets du pâturage de Mex et cherchent nos concurrents, mais en vain. Aussitôt notre incertitude quant à la voie d' ascension nous reprend. Allons toujours jusqu' au pied du grand couloir. Là, il sera assez tôt pour prendre une décision définitive. Par une large vire inclinée, longeant le pied de la muraille qui se dresse verticale à notre droite, nous atteignons sans peine le point d' attaque. Toujours personne en vue. Soudain, en cherchant bien, nous apercevons enfin, en bas à gauche la salopette bleue de notre ami Rossi, lequel aborde la paroi par des vires terreuses en direction de la base du couloir. Cette fois, il ne subsiste en nous plus aucun doute, et l' itinéraire est choisi sans hésitation. Nous décidons d' attendre ces camarades, pour éviter de les mitrailler. Je n' ai qu' un regret: celui de n' avoir pas emporté avec moi le récit de Roch et les photos qui l' illustraient.

Mais arrivés au haut d' une vire très inclinée, jaune dans le bas, se terminant par une sortie délicate sur des dalles blanches 1, Rossi nous accueille, une feuille à la main, étudiant la voie à suivre. Nous sommes sur le bon chemin. Nous quittons aussitôt le grand couloir, et par une série de cheminées faciles de sa rive droite, dans du rocher solide, pour la région du moins, nous gagnons rapidement de la hauteur. Une vire tentante s' offre à notre droite. Au-dessus, le petit couloir dans lequel nous nous trouvons engagés se redresse et devient 1 C' était là l' itinéraire original. Aujourd'hui on évite ce pas scabreux en continuant à suivre au SE sur 60—70 m. la grande vire de base, puis on revient au N\V par des vires montantes et cheminées faciles qui vous amènent à l' entrée du couloir, au-dessus de la falaise.

presque surplombant. Rossi s' engage sur la vire et cherche une sortie dans la paroi. La roche devient friable, rien ne tient. Je m' engage à sa suite pour revenir bientôt en arrière, car j' ai l' impression qu' à notre gauche doit se trouver une issue meilleure. Une cheminée verticale dans du bon rocher me semble être praticable. Mais Latty, en veine de flair, va voir quelques mètres plus à gauche. A l' extrême bord, une petite cheminée dont la sortie offre un léger renflement est bien vite escaladée, et nous nous trouvons sur une grande plateforme. Un cairn nous prouve que nous avons vu juste. Par de gros blocs nous regagnons le fil de l' arête, contournons par la gauche une petite tête, et nous nous trouvons au pied du deuxième ressaut que la cordée Rossi vient de franchir. Quelques mètres sur une petite vire à droite, du côté du grand couloir, puis une montée directe dans une paroi dont l' escalade me fait penser à la remontée du grand V des Gais Alpins, sauf que la paroi est infiniment plus haute et le vide bien plus impressionnant. La sortie, assez délicate, par des roches peu solides, nécessite une attention soutenue et de la prudence. Et de deux! Rapidement nous arrivons au pied du troisième ressaut, haute paroi jaune, verticale, impossible à gravir directement. Il est assez curieux de constater que dans presque toutes les grandes ascensions, il se trouve toujours une tour ou une paroi jaune pour vous barrer la route. Ainsi à l' arête des Quatre Anes, à la Dent Blanche, ou encore à celle du Schalli, au Weisshorn. Nous devons donc contourner ce ressaut par la gauche et en atteindre le faîte par un cheminement qui nous est encore caché. Une bonne vire, à la base du ressaut court en direction de l' arête du Jorat. Presqu' à son extrémité nous nous élevons par des gradins faciles jusque vers nos camarades pour prendre quelques minutes de repos.

Face au gouffre qui peu à peu grandit, dans un site des plus sauvages, nous faisons une petite halte. Le temps est superbe. La vue s' étend loin devant nous, des Préalpes fribourgeoises aux cimes familières du Valais. A droite en bas, le pâturage des Hauts de Mex, avec ses chalets serrés les uns contre les autres, repose dans la grande chaleur. Plus bas, sous nos pieds, c' est St-Maurice. Alors que j' étais persuadé que la face que nous gravissons était quasi verticale, ainsi qu' elle apparaît vue du Bois Noir, de près, elle est au contraire creusée, tourmentée, offrant aux regards de profonds cirques qui semblent s' enfoncer dans ses entrailles et la miner de part en part; elle se redresse enfin, en un jet puissant, d' une verticalité presque absolue, jusqu' au sommet.

Quittant notre vire, nous partons à l' attaque du troisième ressaut. Après quelques gradins et petites cheminées faciles, la paroi se redresse. Un mur de rocher gris-noir, d' une quinzaine de mètres de hauteur, en barre la sortie. Sans consulter le papier-guide, nous nous engageons à droite dans une cheminée haute d' une dizaine de mètres. Le rocher est mauvais, la sortie très délicate. Aussi un piton est-il planté pour assurer le second de cordée. Cinq mètres plus haut, nous débouchons sur un magnifique balcon, large d' un mètre et long de quatre, vrai nid d' aigle. Quelques vieilles pelures d' oranges, toute jaunies et ratatinées, attestent le passage d' humains dans ces parages. Au-dessous de nous, un à-pic impressionnant, au-dessus, un mur de 12 m. quasi vertical. Tout à droite, au bout du balcon, nous pourrions peut-être trouver Die Alpen - 1916 - Les Alpes23 une issue dans des vires branlantes sur le flanc droit du grand couloir de la voie ordinaire. Mais Rossi, ayant laissé son sac à son camarade, s' est déjà engagé dans la paroi, dont il a découvert un défaut sur la droite. Un passage très exposé l' amène sur un petit gradin. Une traversée de quelques mètres, non moins exposée, de la gauche sur la droite, nécessite l' emploi d' un piton d' assurage, le deuxième jusqu' à maintenant. Il arrive ainsi au pied d' une cheminée de cinq à six mètres, presque sans prises, retenant en son milieu un gros bloc qui ne demande qu' à aller sonder le fond de l' abîme. Si ce passage avait déjà été forcé, il semble que ce bloc ne serait plus là. Bientôt une huchée retentissante nous apprend que Rossi est arrivé au bout de ses efforts. Pour gagner du temps, arrivé sur le petit gradin, je me fais assurer, etLatty accomplit à son passage sa bonne action de la journée, en balançant le bloc dans le vide.

Par le fil de l' arête retrouvée, nous arrivons en escaladant une jolie cheminée de rocher gris-noir, au pied du quatrième et dernier ressaut. Le papier-guide est sorti. Nous constatons alors que la cordée Roch est arrivée à ce point en se tenant sur la gauche, dès le départ du troisième ressaut, et en franchissant le mur terminal en pitonnant.

Quatrième ressaut! Le plus beau, le plus formidable, le plus aérien! Prometteur de belles jouissances. Et ses promesses, il les tient, comme il nous tient en haleine, du bas jusqu' en haut. Tandis que Rossi, qui a déjà gravi ce passage, l' année dernière, en atteignant sa base directement depuis l' arête du Jorat, part sur la gauche pour revenir ensuite à droite, je m' élève dans la paroi verticale, droit en haut. J' avance lentement, m' assurant que chaque prise est solide. Le rocher est bon, et c' est un enchantement de se hisser ainsi de prise en prise. Juste sous mes talons, j' aperçois la tête de Latty, lequel s' impatiente et trouve que je grimpe trop lentement à son gré. Au bout de 15 mètres, je me rétablis sur un tout petit gradin, d' où je pourrai assurer mon camarade à l' aide d' une « crosse » de charpentier, plantée là probablement par nos prédécesseurs. Clou rouillé, simple tige de fer, combien tu es le bienvenu! M' élevant tantôt à gauche, tantôt à droite, je gagne enfin le haut de la gigantesque paroi fauve. Une cheminée de rocher pourri me permet d' accéder sur la partie supérieure de l' arête du Jorat, juste au-dessus du grand ressaut. A son passage, Latty laisse partir une pierre. Quelques secondes plus tard, un vacarme effroyable retentit, comme si tout un pan de la montagne s' était écroulé. C' est dire combien le rocher est délité sur cette dernière partie de l' ascension, après le quatrième ressaut, et dans le grand couloir de la voie ordinaire surtout. Une dernière cheminée intéressante, et nous posons le pied sur le sommet de la cime. Il y a exactement 6 h. 20 que nous avons quitté la base de la paroi.

La poignée de main que nous échangeons, face à la croix de fer forgé, en dit long sur nos sentiments. Nos espoirs n' ont certes pas été déçus, et de là-haut, je remercie André Bernard de m' avoir incité à gravir cette face de St-Maurice, tout en envoyant, en mon for intérieur, une pensée de reconnaissance à Celui qui a protégé notre ascension et nous a permis d' arriver au but.

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