Cimes proches et lointaines

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PAR ERNEST REISS, BÄLE

Avec 3 illustrations ( 121-123 ) /. Neige fraiche dans le Dauphine Un beau voyage, dans un massif de montagnes encore inconnu, que faut-il de plus pour attirer l' alpiniste? Cette aventure, durant les jours de Päques 1960, vecue avec mes meilleurs compagnons de course, m' a donne une joie toute particuliere. Avec les annees, nos randonnees ä ski ä Päques et ä Pentecöte sont devenues une tradition.

Apres une trop courte nuit, nous sortons de la maison d' Eric qui domine le Lac de Thoune. Au-delä de la nappe sombre du lac, la mer nocturne des lumieres de la petite ville s' etale autour de la colline du château. Il nous est presque pénible de quitter ce toit hospitalier, mais d' autre part, le désir nous tient d' aller ensemble courir des aventures riches d' imprévu. Les joyeuses histoires que raconte notre camarade Dölf ne m' empechent pas de m' endormir sur le large siège arrière de la « caravane ». Je me réveille pour entendre grincer les freins et mes amis discuter virages et vitesse. Lorsque j' arrive à me redresser tout à fait, nous sommes déjà à Nyon sur les rives du Léman. La voiture traverse la cité de Calvin, puis les terres de la Haute-Savoie, et nous amène à Aix-les-Bains au bord du Lac du Bourget. Dans l' atmosphère populaire d' un petit bistrot francais de campagne, nous nous régalons de croissants chauds.

Au-delä de Grenoble, les montagnes prennent de l' altitude; nous roulons parfois dans l' ombre fraîche des gorges. Notre intention était d' aller directement à La Grave, mais Eric a la bonne idée de consacrer cette matinée du Vendredi Saint à faire une visite au petit village alpestre de St-Chris-tophe. Une étroite vallée bordée de forets de sapins et de mélèzes nous conduit à ce hameau solitaire tapi au pied sud-ouest du puissant massif de la Meije. De faibles rayons de soleil percent les nuages, tandis que nous parcourons le cimetière à la recherche des tombes des alpinistes célèbres qui y reposent. Voici celle d' Emile Zigmondi; plus loin celle d' Emile Solleder qui lui aussi a rencontre la mort à la Meije. L' heure qui sonne au vieux clocher de l' église nous rappelle la brièveté de nos jours. Les habitants de ce village perdu ont vécu une tranche d' histoire, des joies et des deuils. La profonde paix dominicale exprime la sainteté de ce jour.

Trente kilomètres de route et nous voici à la Grave. Quel changement de décor dans cette station réputée au pied nord de la reine du Dauphiné. Des voitures multicolores, une foule encore plus bariolée de skieurs entassés sur la terrasse accueillante de l' hötel. La lumière éblouissante coule le long des glaciers resplendissants et des pentes neigeuses de la Meije toute proche. Le col du Lautaret, qui conduit à Briancon, n' est pas encore ouvert à la circulation. Nous trouvons le temps de faire une promenade à travers le village, jusqu' au cimetière qui le domine. Les pentes tournées au midi sont dégarnies de neige mais encore nues. Le pale soleil y réveillera bientöt la flore; pour l' instant, il annonce un temps instable.

Tout au fond de la vallée, nous avons bourré et soupese les sacs des vacances pascales. Lourdement charges, nous tournons à droite dans un vallon parsemé de bouleaux gigantesques. Au bout de deux fortes heures, après avoir gravi une rampe très raide et une énorme moraine, nous arrivons à la tombée de la nuit au refuge du Chalet d' Arene.

Lorsque le gardien est présent, une cabane francaise peut aussi etre propre et confortable. Le soir, à la lumière falote de la lampe à pétrole, nous n' avons pas pris garde à l' illustre compagnie qui s' y trouve rassemblée. Mais le matin nous sommes renseignés: pendant près d' une demi-heure, nous pouvons et devons assister, par la porte grande ouverte, à la toilette capillaire d' une élégante qui peigne, brosse et arrange dans toutes les règles de l' art sa chevelure couleur de miel authentique. Nous avons beau détourner les yeux, le pliage de nos couvertures n' en finit pas.

« Jaune-miel! » Tel est donc notre cri de guerre en partant à l' attaque du Pic de Neige Cordier. En fait, il nous faut d' abord franchir de vastes moraines pour pénétrer dans un vallon latéral, puis ouvrir notre trace dans le lit du torrent encombre d' énormes blocs enneigés pour atteindre le Glacier des Agneaux et voir enfin la gigantesque muraille, haute de plus de mille mètres, se dresser devant nous. Une fois de plus mes camarades m' abreuvent de leur pitié et de leurs railleries pour n' avoir pas fixe des couteaux à mes skis, et comme d' habitude ce reproche m' éperonne et me fait foncer en avant, pareil à un sanglier, à l' assaut de la pente inclinée à près de 40°. Pendant longtemps je réussis à maintenir l' avance d' une longueur de nez, mais cette fuite vers le haut, ces couloirs balayés à nu par les avalanches n' ont pas de fin. Après 3 heures de montée épuisante, nous pouvons enfin dessiner nos serpentins dans la poudreuse du glacier immédiatement sous le col. Nous sommes tous d' accord que ce sera lundi une descente folle.

A midi nous sommes en haut. Le soleil brille encore au-dessus du brouillard qui remonte rapidement la vallée. Tout en bas, à nos pieds, s' étend le Glacier Blanc. La Barre des Ecrins, l' unique 4000 des Alpes du Dauphine, dresse dans le ciel sa masse indiciblement imposante, d' une beauté parfaite. Ce tableau, et la pause délassante au sommet du Pic de Neige Cordier, 3613 m, paient déjà amplement le voyage jusqu' ici.

Lorsque dans Papres-midi nous pénétrons par la fenetre dans la cabane encombrée de neige du Glacier Blanc, il commence déjà à neiger. Le gardien accueille avec empressement les seuls hötes du vaste refuge. Plus tard arrive un porteur qui raconte que son compagnon a fait une chute sur les dalles en franchissant la moraine. Bien que sérieusement blessé, il a préféré faire demi-tour et redescendre. Le temps est maintenant tout à fait gäte; dans les conditions hivernales actuelles, la descente vers Briancon ne sera pas facile. Avec la couche de neige fraîche qui ne cesse d' augmenter, notre retour à La Grave devient de plus en plus problematique.

Au matin, il neige toujours à travers le brouillard. La couche nouvelle peut mesurer ici 30 cm. Pour les pentes raides du col du Pic Cordier, c' est la limite extreme si l'on ne veut pas courir de gros risques d' avalanches. Un reflet de soleil nous decide; il faut partir. « Adieu, brave gardien! » Bientöt notre trace serpente sur le flanc du glacier. Vers midi nous approchons des rochers du col, l' esprit lourd d' appréhension. Nous sommes à plus de 3000 m. Jusqu' ici, nous n' avons vu aucun glissement de neige, mais nous sommes impatients de voir ce qui nous attend de l' autre cote. Les premiers virages prudents, dans le brouillard, me donnent le vertige. Ici, sur le versant nord, la couche de neige fraiche est presque le double. En tournant les « stems » suivants, je remarque avec effroi que toute la pente à ma droite commence à bouger. Bien que nous nous soyons attendus à la chose des le début, la peur me prend. Pourtant il ne se passe rien. La grisaille indéfinie s' arrete en meme temps que moi. Il est decide toutefois que celui qui est en tete doit accrocher la cordelette d' avalanche que nous avons emportée. La neige épaisse freine un peu la descente et la brume masque l' inclinaison de la pente. Bien qu' à tout prix il ne faille pas nous perdre de vue, nous évitons de nous interpeler à haute voix.

Tout à coup, nous nous trouvons devant une chute du glacier; nous avons probablement trop appuyé vers la gauche. La presence des crevasses sombrement béantes conseille de mettre la corde, et aucun de nous ne proteste. Il fait bon sentir auprès de soi de braves camarades; ce ne serait pas dröle d' être seul ici. Nous remontons un peu pour tourner la partie tourmentée du glacier puis reprenons, les nerfs tendus, la dangereuse descente. Depuis longtemps il n' est plus question de retourner en arrière. ca et là il se produit des glissements de neige. Si seulement il n' y avait pas ce brouillard!

Finalement le ciel s' éclaircit légèrement. Un couloir incline à 45° nous sépare des pentes suivantes. Se libérant de la corde, Ernest fonce à travers l' étroite coulisse, déclenchant de grosses masses de neige qui dévalent sans bruit au-dessous de lui. Ce qui reste est utile pour le contröle de nos dérapages. La neige est ici plus lourde et plus dangereuse, aussi c' est en « Schuss » que nous franchissons les couloirs jusqu' à la prochaine nervure où nous stoppons pour nous orienter. Avec un soulagement inexprimable nous laissons derrière nous la dernière rampe, scrutant le terrain en avant pour ne pas aller culbuter sur d' anciens cönes d' avalanches, et jetant parfois un coup d' ceil en arrière, heureux que cette raide et terrible descente se soit terminée, comme par miracle, sans une chute.

C' est avec le sentiment d' avoir fait une grande course difficile que nous ouvrons la trace sur la haute moraine jusqu' au Chalet d' Arène. Des portes s' ouvrent ci et là, mais cette fois point d' élégante en train de brosser ses cheveux couleur de miel. Nous nous appretons au retour.

Au début de l' après, nous rejoignons au pied du Lautaret la voiture d' Eric. Elle n' a heureusement pas gelé, et nous transporte comme à tire d' ailes et sans arret jusque près de Grenoble où nous nous livrons dans l' eau glacée du fleuve à d' indispensables travaux de rétablissement en vue de la soirée « Grenoble de nuit » envisagée. Pour ménager le budget de la course, nous faisons en pleine campagne un festin tire des sacs encore à moitié pleins.

La nuit tombe, lorsque nous abordons les wagonnets du chemin de fer « montagnes russes » de la grande foire foraine de Päques. Encore quelque peu étourdi par la descente dans le brouillard, j' hésite à entrer dans ce chariot infernal. Je le fais à condition d' occuper le dernier des trois sieges, afin de parer aux consequences d' une collision éventuelle. Nous y faisons de nombreuses tournées, si bien que le solde de nos petits francs suffit tout juste à payer l' entrée d' un grand concert nègre de jazz. Minuit sonne, lorsque nous nous installons sur une terrasse dominant l' Isere pour passer la nuit dans la « caravane ». Le vent fait bruire doucement le feuillage de l' allée de marronniers qui nous abrite. La mer des lumières, réfléchie sur le miroir terne du fleuve, trahit encore les pulsations de la vie nocturne de la ville. Il nous semble entendre au loin le roulement sourd des trains des « montagnes russes ». Ou bien est-ce le grondement des avalanches du Pic de Neige Cordier; peut-etre n' est en somme que les roulements du tambour nègre en frac blanc? Le sommeil ne tarda pas. Apparemment, le monde est en paix avec nous, et nous avec lui.

Le lundi de Päques nous vit de retour dans nos pénates. Pour nous, il y avait trop de neige fraîche dans le Dauphine.

//. Le Sommet ouest dans la vallée de Paccha ( Perou ) II existe des sommets qui restent toujours à l' ombre de leurs voisins d' un rang supérieur. Toutefois ces « Petits » parmi les « Grands » sont aussi là, soit qu' ils demeurent dans l' oubli à l' écart du monde ou qu' ils servent de terrain d' entraînement à d' effrontés envahisseurs. Mais si nous nous interrogeons sincèrement au sujet de teile ou telle de nos aventures alpines, nous devons avouer en toute franchise que l' ascension d' une de ces cimes mineures, avec ses harmoniques, nous laisse souvent des impressions plus profondes et plus durables. Est-ce le fait de sa solitude à l' écart des voies fréquentées, ou le sentiment qu' on n' y reviendra jamais après cette première visite, ou bien est-ce peut etre en raison de l' esprit combatif que nous avons apporté à sa conquete? C' est une de ces joies paisibles qui mérite à peine d' etre notée dans le « Journal », encore moins d' être racontée et publiée. C' est tout simplement une course dont on est seul à partager le plaisir avec son compagnon de cordee.

C' est ce qui nous arriva durant la période d' acclimatation lors de l' expédition au Lhotse et à l' Everest. Notre équipe avait déjà gravi plusieurs sommités de 5000 m dans les environs, et atteint le premier palier des séracs du glacier de Khumbou, lorsque notre chef prévoyant, Albert Eggler, estima qu' il était temps de consacrer une journée à escalader quelque sommet.

Une cime modeste, peu remarquée malgré ses 6000 m, se dresse entre les deux glaciers suspendus au flanc du formidable Nuptse, inclinant son double sommet sur le cours moyen du fleuve de glace du Khumbou. Elle a recu le nom de Trikhang du Nuptse; c' est probablement la seule sommité indépendante voisine de la combe du camp de base.

II était 2 h. de l' après; nous avions marche cinq heures dans la neige molle qui recouvrait les dalles de granit et nous étions tout près du sommet rocheux. Il avait fallu se faire violence à soi-meme pour arriver jusqu' ici, car cette journée était destinée au repos, et ce matin tout le camp était encore enseveli sous la neige glacée. Nous en éprouvions d' autant plus de plaisir à escalader ces rochers abrupts et titre les premiers à fouler ce sommet. Au bout d' un instant je suis agrippe, crampons aux i pieds, ä la paroi de 400 metres du versant sud-ouest; mais il est douteux qu' on puisse sortir de ce cöte. Alors nous inversons la cordee et Tuchel trouve dans le versant oppose de l' arete une sortie vers le sommet tout proche. Notre sherpa Pasang Phutar rayonne de toutes ses dents blanches, tandis que nous nous serrons la main sur la pointe exigue et vertigineuse. Quelques rayons de soleil nous accordent non seulement un repos exceptionnel au sommet, mais encore la vue sur les milliers de penitents de glace bleue du Khumbou. De l' autre cöte, nos regards errent par-dessus l' arete rocheuse k perte de vue dans les flancs du Nuptse, 2000 metres plus haut. Malgre et peut-etre ä cause de l' etroi de notre perchoir, nous sommes tout fiers de cette « premiere ». Et c' est de joyeuse humeur que ce soir-lä, dans nos souliers durcis par le gel, nous allons en trebuchant vers nos tentes et vers la nuit. Une petite montagne, insignifiante au milieu des 7 et 8000 avait fait notre bonheur.

Ce n' est pas avec moins de plaisir que je me rappeile une belle course ä trois dans les Andes du Perou. Cette sommite isolee au milieu de ses puissantes voisines souffre aussi de leur ombre, mais nos aventures lors de sa premiere ascension meritent d' etre contees.

Nous campions alors dans une sorte d' entonnoir revetu d' une toison d' herbe de puna, entre les grosses moraines laterales des glaciers Kaico et Mitri. Les indigenes appellent cette region Pucapuca, ce qui, dans la langue quecha qui est celle du pays, signifie Rouge-rouge ou Foyer-rouge, ä cause de la couleur rouille des moraines ou rouge-brun des roches des montagnes d' en face. Notre but etait de nous approcher du celebre Pumasillo; mais nous recherchions aussi le soleil et observions les cailloux rouges et les rares fleurs alpines, la faune sauvage, du petit ecureuil de terre ( Chinchilla ) au bouquetin des Andes ( Cierbo ), et admirions le vol du fier condor.

Un jour, au retour de ma premiere ascension dans les Andes, j' etais assis sur la haute moraine abrupte; il me sembla reconnaitre le timide puma parmi les blocs brunätres en face: ce n' etaitqu illusion. Plus serieusement, je caressais le projet de gravir avec un camarade le sommet encore vierge qui dominait ces rochers surplombants, noircis par les eaux et d' aspect si rebarbatif. Nous decidämes de Fattaquer par son versant le moins raide, revetu de glace.

Aux premieres lueurs de l' aube, notre equipe de cinq, accompagnee de l' un de nos deux porteurs, s' eleve sur le flanc abrupt de la moraine puis, tournant au sud-ouest, franchit le torrent impetueux et gravit rapidement les pentes recouvertes d' herbe de puna toute givree par le gel de la nuit. En fait, nous voulons montrer ä notre medecin comme nous sommes dejä bien acclimates, mais Hans ne se laisse pas deloger de la tete de la caravane. Aux premiers rayons du soleil, on fait halte pour alleger l' equipement, ce qui a pour effet de diviser l' equipe en deux groupes. Trois de nos camarades obliquent fortement ä gauche, tandis que Hans Thönen et moi, avec le porteur, tentons notre chance dans une escalade verticale directe. L' acces au glacier parait do uteux aux deux endroits; mais comme Victorino porte nos cordes, il s' agit de s' elever le long du rocher dans le prochain couloir de glace. Nous prenons ä la corde le fidele porteur, car tot apres la neige devient molle et les crevasses sont dangereuses. Insoucieux du lieu et de l' heure, nous contournons les fissures perfides. Le brouillard glisse le long des parois et supprime toute visibilite. Apres la premiere grosse bosse de glace, vient une cöte exposee aux glissements de neige et aboutissant ä une arete. Inlassablement, je fais la trace, enfoncant parfois jusqu' aux hanches. Les yeux noirs de Victorino refletent toutes sortes de per-plexites. Mais l' air plus vif qui nous accueille sur l' arete nous donne la certitude que cette crete doit conduire au sommet. Prudemment nous nous elevons, ignorant le vide voile de brume qui bee sous les rochers d' un rouge sombre. II est pres de midi, mais une irresistible curiosite nous pousse en avant.

Devant un ressaut de l' arete, nous faisons halte; nous sommes à 5000 m environ. Notre porteur nous donne clairement à entendre qu' il est au bout de sa technique glaciaire des Andes. Est-ce le brouillard ou peut-etre les dentelures de l' arete vertigineuse qui l' effraient? Nous nous demandons ce que nos camarades peuvent bien faire et penser. Nous ne sommes pas très à l' aise de les avoir abandonnés pour nous lancer dans l' inconnu. Mais c' est justement ce qui est passionnant, d' avan ainsi pas à pas à la découverte, comme sur un des plus grands sommets du globe. Meme à la mesure péruvienne, nous sommes ici au bout du monde.

La halte-pique-nique nous a réconfortés. Une arete scabreuse, puis une traversée dans le flanc gauche nous amènent au pied de la falaise de glace où pendent d' énormes glacons. La seule partie non surplombante de ce rempart n' a cependant pas moins de 10 mètres de haut. Des pitons à glace vont nous aider à la surmonter; ici et là on peut s' accrocher à des bourrelets de glace dangereusement évidés par-dessous.

Nous voici de nouveau sur l' arete. Le soleil perce à travers le brouillard et ramollit la neige. Un énorme trou permettra d' assurer la cordée en cas de décrochement d' une plaque de neige ou d' écroulement de la corniche. Mais aucune de ces choses n' advient. Après deux ou trois longueurs de corde, nous croyons apercevoir le sommet tout proche. L' altimètre indique 5565 m. Derrière, en effet, la crete neigeuse s' abaisse vers les rochers. Sommes-nous sur une corniche suspendue sur le vide? Dix mètres au-dessous de la coupole, nous enfoncons un piolet et une longue cheville de bois dans le mur de glace. Alors seulement nous pouvons fouler notre sommet que nous avons baptise Pucapuca. Bien que frustrés du panorama qui doit etre grandiose, nous sommes pleinement heureux.

II est 2 h. de l' après, lorsque nous faisons flotter dans le brouillard et le vent charge de flocons les oriflammes du Pérou et de notre patrie. Nous nous serrons la main et accordons une pensée à nos familles, aux camarades du CAS gräce à qui nous sommes ici et... à la descente périlleuse qui nous attend.

Aussi est-ce avec un redoublement de precautions que nous faisons les premiers pas. Au début tout va bien; ce n' est qu' à la falaise de glace que nous risquons de « dévisser ». Ni les chevilles de bois, ni les pitons à glace ne tiennent suffisamment pour fixer la corde de rappel. Il faut nous häter, car le pauvre Victorino doit etre depuis longtemps frigorifié à nous attendre. La corde passée autour des hanches, je laisse Hans dévaler la paroi. Tout à coup, une brusque secousse vient s' ajouter à la tension déjà forte de la corde et me courbe en avant. En un éclair, comme la détente d' un arc, le filin me glisse par-dessus le dos et la tete. Malgré une vive douleur à l' épaule gauche, je réussis à retenir la corde de la main droite et stopper la glissade de Hans: une saillie de glace de la paroi a cede sous ses crampons. Lorsque c' est mon tour, je ne puis descendre en libre la pente escarpée. J' essaie de planter le plus solidement possible une cheville de bois dans la glace pourrie. Ce n' est pas rassurant, mais d' autre part le filin mord profondément dans la lèvre. Hans m' assure et puis... le brouillard masque l' abime.

Deux ou trois rappels seront encore nécessaires, car notre porteur congelé n' aime pas du tout la descente. C' est à la corde aussi que nous sortons de la gorge du glacier. Nous sommes fiers, dans le brouillard opaque, d' avoir trouve le bon itinéraire du Pucapuca, et d' avoir évite toutes les crevasses et les corniches perfides.

Parvenüs en bas, nous prenons un bain de pieds dans l' eau glacée du torrent et tordons nos chaussettes trempées. En face de nous, l' arete rouge-pourpre du Pumasillo cuirasse de glace se détache en filigrane sur le ciel. La nuit des tropiques monte de la profondeur des gorges de l' Apurimac. Cette petite rivière prend ici sa source pour aller rejoindre tout là-bas l' Amazone et l' infini des forets bre-siliennes.

Vingt minutes plus tard, la lueur familière des chandelles annonce les tentes, la présence humaine dans cette impressionnante solitude alpestre. Les étoiles de la Grande Ourse tremblent dans le ciel nocturne, tandis que la Croix du Sud monte la garde à la porte de la vallée du Paccha.

( Traduit de Vallemandpar L. S. )

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