Dans La Terre de Feu, au temps de l'Avent

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PAR H.R. KATZ, PUNTA ARENAS, CHILI

Avec 6 illustrations ( 91-96 ) Terre de Feu - nom aux consonances magiques! Pays des guanacos et des condors, des steppes, des forêts et des marécages, des lacs, des montagnes et des glaciers; pays rude, balayé par les tempêtes, mais superbe dans sa beauté sauvage! C' est l' un des plus perdus et des plus isolés de notre globe. Situé à l' extrémité du continent américain, il est bien plus au sud que tout autre pays du monde, à l' exception de la région antarctique elle-même. Croisière unique en son genre, un bateau pourrait faire le tour du globe à partir de la Terre de Feu sans apercevoir de rivage jusqu' au retour à son point de départ. De cette situation vient aussi la rigueur du climat. Cette région n' est pas plus proche du pôle sud que Hambourg, par exemple, ne l' est du pôle nord; mais tout rappelle la mer houleuse, le proche voisinage de l' Antarctique. On peut à peine y parler d' un véritable été, et la limite supérieure des forêts est située à 600-700 m. C' est pourquoi, même dans les régions peu élevées, on a très vite l' impression d' être en montagne, et même en haute montagne. Les glaciers à vaste bassin d' alimentation traversent la ceinture étroite et souvent très épaisse des forêts, et arrivent jusqu' à la mer où s' ébattent des troupes de phoques, d' otaries et de pingouins...

Depuis des temps reculés, les hommes, eux aussi, ont habité ce pays. Ils entretenaient des feux partout où ils vivaient, se faisant des signaux de colonnes de fumée par-dessus les montagnes et à travers les détroits. C' étaient les Onas, dans la grande île, peuple de chasseurs nomades d' une taille extraordinaire, n' ayant pour tout vêtement qu' une peau de bête jetée sur les épaules. Ils se rat-tachaient à la tribu des Indiens patagons. Il y avait aussi les Alakalufs et les Yaganas qui vivaient complètement nus dans le labyrinthe des îles et des fiords de l' archipel occidental et méridional, naviguant sur des embarcations fragiles et se nourrissant des produits de la mer: crustacés, coquillages et algues. C' étaient les hommes les plus primitifs et les plus résistants qu' on trouvât encore sur la terre à l' époque moderne. Mais ils ont été exterminés par la civilisation. La race, dont on ne rencontre plus, par-ci, par-là, que quelques dizaines d' individus dégénérés, s' est pratiquement éteinte au cours de la première moitié de ce siècle.

L' élevage des moutons représente actuellement la richesse des steppes de la partie nord et nord-est de la Terre de Feu, région désertique, sans arbres, balayée sans cesse par les vents. Des véhicules motorisés roulent sur les routes interminables, des avions survolent la région et atterrissent dans des localités perdues, qui semblent sorties du néant. La nuit, une mystérieuse lueur rouge et vacillante joue par endroits sur les nuages bas et échevelés. Flambeaux de l' exploitation industrielle qui atteint non seulement la surface des steppes, mais encore les profondeurs de la terre, ce sont les gaz naturels qui brillent, nouveaux feux allumés nuit et jour. Les gaz qui s' échappent en excès et ne peuvent être utilisés sont brûlés sur place dans ces terrains pétrolifères situés au point le plus austral du globe.

Mais ce sont les montagnes qui nous attirent, dressées dans les solitudes lointaines du sud. Et nous voilà, un beau jour, ayant dressé nos tentes dans un coin perdu: une petite vallée boisée, dominée par des sommets dénudés et rocheux. Une petite rivière paisible serpente dans le fond de la vallée et une jolie prairie offre un bon pâturage pour nos chevaux. Le temps s' est gâté. Recouvrant tout d' un manteau Blanc, la neige tombe doucement, serrée, continue. Partout, c' est le calme et la paix. Je me sens dans une vraie atmosphère de Noël. C' est décembre et je pense à la maison, loin dans le nord, où maintenant c' est le vrai hiver. Que de fois ces mêmes sentiments m' ont envahi autrefois, à cette époque de l' année! Mais à peine peut-on parler vraiment de nuit ici: un jour s' enchaîne à l' autre, coupé seulement par quelques heures de crépuscule. Nous sommes en été, nous approchons du jour le plus long de l' année! Cependant la neige tombe sans arrêt, silencieuse et épaisse.

Un peu plus tard, par vent du sud froid et cinglant, nous remontons à cheval la vallée, dégagée de la neige, puis nous suivons une pente jusqu' à la limite des forêts. De là, nous irons à pied. Dans ces régions, le haut des montagnes est le plus souvent plat, comme si l' éternel vent soufflant en tempête les avait balayées et aplanies. Soudain, devant nous, un troupeau de guanacos remonte tranquillement les éboulis et les névés. J' essaie, en me cachant derrière un rocher, de leur couper rapidement le chemin pour les fixer de près sur ma pellicule. Le vent fait rage! Au prix des plus grands efforts j' atteins enfin un bloc de rocher, mais quand je veux me redresser, mon appareil prêt à l' action, je suis presque jeté à terre. Cependant mes efforts sont récompensés: tout un troupeau est à ma portée. Fiers et paisibles, ils se tiennent sur un ressaut balayé par un vent furieux dont ils semblent faire fi. Quand ils m' aperçoivent enfin, c' est d' abord un grand étonnement. Puis ils font entendre leur sifflement d' alerte, deviennent nerveux; alors, faisant demi-tour, ils me regardent une dernière fois et disparaissent derrière la crête.

De fiers animaux, ces guanacos. Passablement curieux aussi. Dans les montagnes, ce sont les habitués des arêtes: hauts sur pattes, ils se posent sur un ressaut dominant la vallée et examinent les flancs des montagnes. Leur attitude, leur comportement sont tout à fait semblables à ceux de nos chamois; on les rencontre partout et on trouve leurs pistes même sur les pics rocheux les plus inhospitaliers. On les trouve aussi dans les forêts. De bon matin, des troupeaux entiers paissent dans les clairières et les vallons marécageux, tout comme nos chevreuils. Et plus au nord, là où la plaine est doucement ondulée, où le climat est plus sec et les forêts font place à la steppe, ces mêmes guanacos habitent la steppe. Ce sont partout les mêmes bêtes magnifiques et nobles. Approchant souvent de la taille d' un cheval, ils tiennent cependant du chameau par leur forme et leur espèce. Avec cela, fins comme des chevreuils et agiles comme des chamois sur les pentes rapides et dans les éboulis. Une drôle de bête, vraiment, réunissant en elle tant de caractères différents!

Une chevauchée par les hauteurs où le vent balayait la neige nous conduisit un jour au Lac Deseado qui s' étend au fond d' une vaste vallée longitudinale. Profondément encaissé entre des montagnes relativement hautes, serti dans les forêts, c' est une vraie perle, un peu sévère, il est vrai, et difficile à atteindre. Ses deux rives longitudinales sont si escarpées qu' il n' y a pas de passage pour les longer; il faut pousser son cheval dans l' eau et avancer sur le fond pierreux du lac, se tenant aussi près que possible du bord. Mais un chaos de troncs d' arbres tombés des rochers barre à tout moment le passage et un déblàyage à la hache retarda beaucoup le trajet de notre caravane. Nous remontâmes ensuite vers le sud une vallée latérale, pour établir notre camp sur des hauteurs plus aimables, au cœur d' une grande chaîne de montagnes qui, au nord de la dépression de Seno Almirantazgo et du Lac Fagnano, forme en quelque sorte l' avant de la Cordillère principale de la Terre de Feu ( Cordillère Darwin ). Celle-ci forme une muraille formidable de sommets géants, recouverts de glaciers, drapés presque toujours dans le brouillard et les nuages de mauvais temps, difficiles à atteindre et pratiquement inexplorés. Mais quel coup d' oeil splendide quand une fois, par hasard, leurs sommets d' une blancheur éblouissante se détachent sur un ciel bleu d' une douceur infinie, contraste de couleurs intense et doux à la fois, comme on n' en voit que dans les régions au climat glacial!

Par temps gris et venteux, mais bonne visibilité, nous entreprenons une tournée de reconnaissance sur les sommets des environs. Comme toujours, il s' agit d' abord de grimper à travers les pentes rapides couvertes de forêts; à la limite supérieure des arbres nous tombons dans un fouillis inextricable de « pins rampants » qui, naturellement, ne sont pas des pins, mais une sorte de hêtres {Nothofagus pumilla et N. antarctica, variétés de hêtres de l' hémisphère austral, à côté des N. betu-loides toujours verts, plantes caractéristiques des Andes de Patagonie et de la Terre de Feu ). Les mêmes constituent aussi la forêt de futaies, mais sous une autre forme de croissance. Ces « aparra-gados », fort répandus à la limite supérieure des forêts, sont très difficiles à franchir, si l'on n' a pas la chance de tomber sur les pistes bien battues des guanacos. Nous finissons cependant par avoir raison de la forêt et des broussailles, et la marche devient plus aisée et plus libre. Par des pâturages et des éboulis nous nous dirigeons vers un petit col. Quelle surprise! A travers une vallée étroite et très inclinée, la vue s' ouvre au sud directement sur le Lac Fagnano, et au-delà, dans un ciel bleu et complètement dégagé, se dressent d' innombrables pointes et pyramides de massifs cristallins, avec des glaciers et des névés. Au-dessus de nous, c' est toujours la grisaille; mais tout là-bas, dans le sud, chose inattendue, le temps est donc meilleur. Le coup d' œil à partir de l' un des sommets sera unique!

Nous choisissons le sommet le plus beau et le plus élevé parmi ces montagnes maintenant toutes proches, et nous voilà en route, impatients d' être en haut. Ces montagnes à la structure uniforme se présentent sous l' aspect de forteresses et de châteaux, d' une roche partout et toujours grise; parois escarpées, profondément déchiquetées, arêtes hérissées de pointes et de tours, le tout modelé dans une roche schisteuse, fortement plissée et brutalement écrasée. Nous atteignons les rochers après une montée par de raides éboulis; le vent nous jette des tourbillons de neige arrachée au versant opposé; il siffle avec violence par-dessus les arêtes, et l'on se sent bientôt transi de froid. C' est le moment de tirer de mon sac le vieux pantalon imperméable au vent; étrenné dans les régions polaires arctiques, il saura remplir ses fonctions ici encore, à l' extrême sud. Qu' il est bon de l' avoir garde et de le trouver sous la main en ce moment!

L' altitude de notre sommet atteint presque 1200 m; plus de 1000 m au-dessous de nous, entre des pentes boisées et des marécages, l' immense Lago Fagnano. Tout entouré de montagnes que les glaciers recouvrent en partie, il s' étend sur 100 km vers l' est, large et tout droit, jusqu' à la Pampa unie. Mais ce qui fascine encore plus nos regards, ce sont, loin au sud, des sommets élevés, très élevés même, alignés les uns à côté des autres, ou les uns derrière les autres. Couverts de glaciers, ils forment, sauvages et solitaires, une rangée ininterrompue du sud-est au nord-ouest.

Autant de sommets que dans toutes les Alpes de la Suisse - c' est le spectacle qui s' offre ici au regard. Et ce n' est encore qu' une toute petite partie de la puissante chaîne sud-américaine aux dimensions prodigieuses, la dernière ramification des Cordillères des Andes! Elle s' étend jusqu' à la mer polaire australe, déchiquetée, dépecée par d' innombrables bras de mer. La partie centrale de ces Andes de la Terre de Feu, s' infléchissant fortement vers l' est, nous reste malheureusement cachée en partie par un épais banc de brouillard. ca et là seulement on peut apercevoir quelques-uns des géants les plus élevés, entièrement cuirassés de glace. On se rend compte de la puissance de la glaciation ( c'est-à-dire de la réserve de glace et de l' accroissement continuel dans la zone des névés ) quand on voit, par exemple, le glacier Mannelli dont le front, large encore de 5 km, tombe jusqu' à la mer, dans une région où, normalement, une forêt épaisse s' étend jusqu' à l' altitude de 600 m.

En dépit du vent violent, nous passons plus d' une heure au sommet à contempler, photographier, admirer encore. Qu' il est difficile d' arracher les yeux de ces splendeurs! Souvent j' ai du, comme ici, me contraindre à penser au retour. Descendant presque toute la pente en ramasse par les éboulis et les névés inclinés, nous sommes vite en bas. Excursion inoubliable qui nous remplit de joie tandis que nous prenons la direction du camp.

Une autre fois, faisant route encore à cheval, nous trouvons un étroit passage dans les parties supérieures de la forêt et atteignons un groupe de montagnes, plus loin à l' est. Nos chevaux, habitués aux équipées aventureuses, nous portent par les pâturages des guanacos, les moraines, les éboulis, même les névés. Arrivés à un cirque merveilleux, nous abandonnons nos montures sur les dernières taches d' herbe, auprès d' un torrent glaciaire écumant, pour continuer la montée à pied. Nous nous séparons au-dessous d' un petit glacier recouvert d' éboulis dont la moraine noire est entièrement formée de schistes argileux. Je me dirige seul vers un couloir d' éboulis en grande partie recouverts de neige, marquant mes pas dans un terrain encore très enneigé. Le haut du couloir, plein de neige ramollie et peu adhérente, domine un terrain très incliné. Il est donc préférable de sortir dans les rochers à droite au-dessus. La montée est pénible, mais enfin je suis dans l' encoche de l' arête. Une fois de plus, le coup d' œil au-delà est inattendu. Cette surprise, c' est bien ce qui distingue nos courses d' ici. Dans les Alpes, chacun possède un guide de la région et une carte exacte, indiquant les moindres détails du terrain; il peut se faire d' avance une image précise de la région et s' orienter à chaque moment. Ici, rien de pareil; nous avons des cartes, il est vrai, mais des vallées entières y sont parfois mal dessinées et il y manque la configuration détaillée du terrain: les courbes de niveau ont une équidistance de quelques centaines de mètres, et l' échelle est de un millionième. Agrandie parfois à 1:250 000, elle n' est pas plus exacte pour autant! On ne peut donc avoir qu' une orientation générale très grossière. Dans le détail, le terrain et les formes des montagnes offrent toujours des surprises. Pratiquement, on est dans l' inconnu.

C' est bien ce qui m' arrive cette fois encore. Lorsque, à travers l' étroite brèche de l' arête, la vue vers l' est s' ouvre à moi, je découvre à mes pieds un vaste névé très bombé, encadré de moraines noires; puis, au-dessous d' un à pic de rochers, une profonde vallée en U, couverte d' une épaisse forêt verte, et, au-delà, des montagnes et encore des montagnes: des pyramides noires aux flancs couverts de neige; quelque part un large col poli par l' érosion glaciaire, avec d' innombrables petits lacs; au loin, dans l' espace entre les sommets, la ligne droite de l' horizon des steppes qui se fond dans un ciel d' un bleu foncé. Image aux teintes rares, si irréelle qu' on se demande si elle appartient bien à notre terre familière et habitée. Je pourrais en douter... Mais je sais que précisément là, dans ce paysage, passe une importante frontière politique! C' est une ligne théorique que personne encore n' a vue, que personne n' a marquée sur le terrain. Mais à des milliers de kilomètres, dans les capitales des deux pays, on a fixé autour de tables de conférence et tire du nord au sud sur les cartes une ligne toute droite, orientée selon la graduation géographique.

Pourtant, il y a des sentinelles ici. Non pas des gardes-frontières surveillant la démarcation tracée théoriquement par les hommes dans le désert, mais des gardiens de la souveraineté animale naturelle, dont l' œil ne laisse rien échapper: les condors! Dans les vallées ou sur les hauteurs, où que vous alliez, vous les rencontrez, isolés ou en groupes. Souvent, cet oiseau dont la puissance est sans égale s' approche de très près, mais sa curiosité naturelle s' allie à une attitude menaçante. En cercles silencieux, il se rapproche toujours davantage; sa laide tête se tend en avant, agitée d' un mouvement incessant; ses yeux perçants épient de tous côtés. Sans donner un seul coup d' aile, le voilà un instant plus tard à des centaines de mètres plus haut, et très loin, sur l' autre versant de la montagne, où on le distingue à peine. Puis il revient, et suit de près ou de loin notre marche sur de longues distances.

Quel souverain incontesté de ce monde infini de sommets inexplorés! Et quel aéronaute inégalable! Je l' ai vu au-dessus des sommets beaucoup plus élevés des Andes septentrionales, décrire ses cercles à plus de 5000 m aussi tranquillement qu' ici. Partant de vallées incroyablement profondes, encaissées entre des montagnes qui se dressent vers le ciel, il s' élève en quelques minutes, sans un coup d' aile, à des milliers de mètres d' altitude. Les variations atmosphériques de pression et de teneur en oxygène qui pour nous, les hommes, ont rapidement des effets ou fort désagréables ou même catastrophiques, semblent passer inaperçues pour le condor. La capacité d' adaptation de son organisme lui permet de se tenir à n' importe quelle altitude entre 0 et 6000 m! Sans égal parmi les êtres vivants, il est le souverain incontesté de la terre, des vallées et des géants andins aux carapaces de glace.

Faut-il le craindre? Je ne le crois guère. Et pourtant... Tandis que j' avançais, solitaire, par une étroite arête rocheuse tombant de chaque côté en longues pentes raides, un condor apparut, se détachant des flancs déchiquetés d' une montagne voisine et vint si près de moi j' aurais pu l' atteindre d' un jet de pierre; puis deux, trois - que dis-je, six, et même sept de ces noirs géants ailés se mirent à tournoyer sans répit autour de moi, à gauche, à droite, devant, derrière, au-dessus et au-dessous. La sensation devenait désagréable, presque angoissante. Dans le sifflement du vent, les oiseaux se laissaient ballotter, tombaient sans un mouvement comme une flèche dans l' abîme pour reprendre l' instant d' après leur essor, viraient et lentement revenaient vers moi en louvoyant contre le vent. Parfois ils semblaient arrêtés dans l' air, tout près, à la hauteur de ma tête... Se regarder ainsi, les yeux dans les yeux, avec ces chevaliers pillards de fair, être fixé de tous côtés à la fois par sept paires d' yeux sombres et perçants, cela commençait à m' agir sur les nerfs. En dépit du solide rocher sous mes pieds, je me sentais mal à l' aise en face de ces oiseaux muets qui avaient quelque chose de diabolique. Je regardai ma montre. Il y avait une heure que cette comédie durait et que je tentais de prendre quelques gros plans de condors dans toutes les positions de vol. Que de fois déjà j' avais réussi à attraper dans mon viseur, bien au point et tout près, leurs ailes typiquement étendues et relevées! Mais au même moment, j' entendais dans mon dos le sifflement d' une autre paire d' ailes toutes semblables, et je me retournais en hâte, oubliant le déclencheur! Les femelles surtout ( il y en avait trois ) s' approchaient exagérément, à mon avis. Et puis je tenais moins à les photographier, les mâles étant beaucoup plus caractéristiques, surtout quand ils laissaient bien voir, en passant au-dessous de moi, le blanc de la face supérieure de leurs ailes.

Enfin, après une première disparition, ils piquèrent encore une fois sur moi lorsque je terminai mon excursion en marchant vers un sommet dressé sur mon chemin et dominant de haut la vallée. Puis, tandis que je descendais l' autre versant de la crête par des pentes de rochers et d' éboulis, ils prirent définitivement congé sans cérémonie et sans avertissement, tout comme ils étaient venus. Je rejoignis bientôt l' endroit où attendaient nos chevaux.

Journée grise, temps maussade et vent froid; mais à la fin de l' après le soleil doré éclaira les pentes, éveillant les plus belles impressions du printemps alpin dans mon pays. La région se serait si bien prêtée au ski dont le souvenir et le désir me hantaient! Entre les éboulis et les rochers s' éten, sur les hauteurs, de vastes champs de neige, pentes magnifiquement ondulées qui devenaient progressivement pierreuses, dégagées de neige, et plus bas des pâturages couverts de fleurs! cà et là des taches de neige subsistaient encore parmi les premiers arbres rabougris. Partout l' eau de fonte descendait en ruisselets bouillonnants. Calme parfait, ciel bleu où planaient quelques petits nuages isolés, soleil baignant toutes choses de sa chaleur rayonnante et les colorant de teintes douces et lumineuses! Les terrains de ski tout autour seraient vraiment magnifiques, surtout en novembre, pendant la période de l' avent, le printemps venant ici au début de décembre. Si seulement on pouvait les atteindre plus facilement! Mais les raides pentes inférieures sont couvertes de l' épaisse forêt qu' aucun chemin ne traverse.

Quelques jours plus tard, nous atteignons un but qui m' attirait depuis longtemps: nous sommes au bord du Lac Fagnano, « la grande nappe d' eau à l' intérieur des montagnes », comme l' appellent les Fuégiens. Quelques heures auparavant, après une chevauchée vers le sud par une étroite vallée boisée, nous avions atteint le pied de la chaîne de montagnes; là, la vue se découvrit soudain: plus bas s' étendait devant nous un vaste paysage doucement mamelonné où alternaient landes, marécages et forêts; le terrain descendait sur 200 m encore vers le lac qui paraissait infini. Çà et là on voyait les traces typiques de la présence de l' homme vastes surfaces de forêt incendiée, avec des squelettes d' arbres morts ou noircis par le feu, couches en tous sens sur le sol ou dressant encore leurs troncs vers le ciel, comme une accusation grotesque et horrible! Au-delà du lac, de hautes et belles montagnes avec des glaciers et des parois de rochers en partie granitiques; temps magnifique, soleil, température douce. Quelques bûcherons vivent dans cette région perdue, menant une existence des plus primitives. Ils font tirer par des bœufs jusqu' au lac les troncs d' arbres qu' ils ont abattus. De là, le courant les entraîne dans le fleuve qui déverse l' eau du lac dans la mer, à l' extrémité intérieure du Seno Almirantazgo ( Fiord de l' Amirauté ). Là se trouve une scierie, tout aussi isolée du monde; un cotre qui passe à intervalles irréguliers charge le bois travaillé et l' amène aux régions habitées.

C' est là que nous voulions encore nous rendre. Quelques jours plus tard, accompagnés d' un bûcheron, nous nous dirigeons au trot de nos montures vers le bout du lac. Sur de grands espaces une paroi de rochers peu engageante tombe à pic dans les eaux. De hautes vagues chassées par un vent violent se brisent en mugissant contre les rochers affleurants. Passer par là? L' écume des vagues empêche de bien discerner la profondeur de l' eau au pied des rochers; pourtant, tout en riant, notre guide fait entrer son cheval dans l' eau et disparaît derrière le rocher le plus proche; nous le suivons, pas très rassurés. Ce passage sur un sol irrégulier, parsemé de pierres et même de blocs invisibles, au pied de rochers escarpés, est fort désagréable. Nous sentons que nos chevaux n' ont plus le pied très sûr. Plusieurs fois l' eau glacée monte jusqu' à la selle et le ressac asperge les cavaliers qui replient en vain les jambes. Pour le retour, nous préférerons prendre un autre chemin, tout en haut par-dessus les montagnes!

En bas, au Seno Almirantazgo, souffle comme presque toujours un très fort vent d' ouest, venant à notre rencontre; son effet est renforcé par la forme du fiord, longue tuyère profondément encaissée entre des rochers et des glaciers. C' est un paysage sauvage et tout différent des précédents. A des kilomètres de l' extrémité du fiord il s' est forme, dans le fond plat de la vallée, de véritables dunes de sable. Nos chevaux traversent cette région semi-désertique dans un galop allongé et sauvage, pressés d' arriver au but de la journée. L' air sec, presque brûlant, est chargé de poussière et d' un léger embrun salé, apporté de la mer qu' on voit au loin, resserrée et agitée. L' eau est couverte d' écume blanche; les îles rocheuses et les deux rives disparaissent à l' horizon, dans la brume claire et uniforme de la tempête déchaînée.

Nous voilà au terme de notre course. Après avoir procédé aux prospections géologiques que nous avons à faire, nous nous préparons au voyage du retour. Nous voulons faire en trois jours la traversée vers le nord des montagnes, des forêts et des vallées jusqu' à la vaste région des steppes. Mais il s' en faudra de peu que ce plan n' échoue. Par un temps splendide nous nous engageons sur le sentier pierreux passant par le haut des montagnes et atteignons de nouveau le Lago Fagnano dont la vaste dépression s' étend à nos pieds. Nous apercevons alors de puissants panaches de fumée montant vers le ciel bleu intense: un incendie de forêt fait rage exactement à l' endroit où nous devons passer!

Lorsque, dans I' après, nous atteignons le lac, le vent d' ouest, violent comme toujours, a encore étendu l' incendie qui embrase maintenant une surface de plusieurs kilomètres carrés d' un seul tenant. Forêt, lande et marécages sont en feu et une fumée épaisse s' élève jusqu' aux sommets de 1000 m. Pourrons-nous passer? Mon compagnon met son cheval au grand trot et part en avant, tirant à la corde le cheval de somme; je le suis. Deux hommes sur une seule monture viennent à notre rencontre, poussant devant eux un petit troupeau de bœufs mugissants: ce sont les bûcherons de la région, cherchant à échapper de la zone embrasée vers le lac avec leurs bêtes. Déjà la fumée nous enveloppe; le sentier passe sur une terre noire et brûlée, entre les restes carbonisés, encore ardents et fumants de ce qui fut buissons verts, broussailles et bruyère. Un autre cavalier émerge, casquette noire et manteau flottant. « Ave Maria », gémit-il, « le pays tout entier est en flammes, vous ne passerez jamais, le défilé boisé qui monte vers les montagnes est déjà un brasier. » Son cheval se cabre farouchement et d' un coup sec de sa cravache il le met au galop, disparaissant à nos regards aussi brusquement qu' il était apparu. Nous sommes seuls maintenant; il faut continuer à avancer le plus vite possible par le sentier très passant, fait de terre nue bien battue, sans végétation. A notre droite et à notre gauche c' est un brasier crépitant et de longues langues de feu; par bonheur ces langues ne se dressent pas, mais, couchées par le vent, s' étirent sur le sol. Dans les parcelles boisées seulement le feu prend à l' écorce très inflammable des arbres et s' élève rapidement à un mètre de hauteur. Il fait très chaud, la fumée nous pique les yeux, et le soleil lui-même n' est plus, à travers elle, qu' un pâle disque rose ou mauve.

Sans nous arrêter et sans regarder autour de nous, nous continuons notre chevauchée. Il est exact que le vent chasse toute la fumée précisément dans la vallée par laquelle nous devons regagner les montagnes. Par bonheur, cependant, le feu lui-même n' est pas encore parvenu aussi loin. Quand nous atteignons une colline à l' entrée de la vallée, la zone embrasée est derrière nous; nous avons passé!

Quelques heures plus tard nous chevauchons paisiblement au-dessus de la forêt, remontant la partie supérieure de la petite vallée pour atteindre le col. Le soleil déclinant donne des teintes paradisiaques à un paysage de vacances: des champs de neige étincellent au milieu de pâturages verts, dominés par des rochers nus sous un ciel sçrein. Nous oublions déjà tout ce que nous avons laissé derrière nous. Mais dans notre dos l' air est encore empli de fumée; le vent la pousse vers la section étroite de la vallée en V et le long des pentes des montagnes, par-dessus arêtes et sommets.

Deux jours avant Noël nous prenons enfin congé des montagnes et des forêts au sud de la Terre de Feu. Une jeep nous conduit à travers des prairies sans fin. Nous avions passé la nuit précédente dans l' Estancia Vicuna, ferme d' élevage de moutons, magnifiquement située au pied nord de ces chaînes montagneuses. C' est l' avant extrême de la colonisation et de la civilisation dans ces lieux. L' estancia dispose de 64000 ha de terre, mais de grandes parties en sont couvertes de tourbières et de forêts, si bien qu' elle ne compte que 30 000 moutons ( à côté de quelques centaines de chevaux et de bétail bovin ). Ce chiffre est imposant certes, mais, compare à la superficie du terrain, il est moindre que pour la plupart des estancias, même dans cette région du bout du monde au sol peu favorisé par la nature. On compte en moyenne un mouton par hectare pour toute la province de Magallanes, pour autant qu' il s' agisse de zones où l' élevage est possible, mais bien des estancias peuvent avoir actuellement un plus grand nombre de ces bêtes dont la rentabilité est très grande.

Nous étions donc en route à travers la steppe, par une journée d' été comme il n' y en a peut-être qu' une seule par année. Il faisait chaud et la contrée avait des teintes lumineuses aussi loin que portait le regard. Derrière nous s' élevaient les sombres montagnes couvertes de forêts, et plus en arrière encore, dans un air parfaitement limpide, la rangée infinie de ces chaînes que nous avions en partie traversées et où se succédaient sommets rocheux et sommets neigeux. On voyait même des parties de la Cordillera Darwin, d' une blancheur immaculée et éblouissante, s' élevant dans le ciel sans nuages. Spectacle grandiose que ces montagnes entièrement couvertes de glace, d' une beauté si parfaite! Des collines se succèdent doucement devant nous; le pays est plat, légèrement ondulé, avec, d' abord, quelques forêts et buissons encore, puis seulement la steppe nue, aussi loin que porte le regard. Parfois de petites rivières et des lacs d' un bleu profond. Ailleurs, éparpillés sur une grande distance, d' immenses blocs de granit, comme les pierres tumulaires d' une préhistoire gigantesque. Ce sont les témoins des glaciers qui recouvraient ce pays il y a des milliers d' années. La baie de la mer, dont nous approchons maintenant et qui, sur une longueur de 70 km et une largeur de 35 km environ, entre profondément dans la grande le de la Terre de Feu, a la même origine glaciaire, quoique moins évidente. Les larges ceintures de moraines qui l' entourent, rongées avec une fureur incroyable par la mer, forment de hautes falaises à pic. La Bahia Inutil - Baie Inutile -, entièrement ouverte aux vents dominants du sud-ouest, ne présente aucune protection et possède en outre un fond très peu propice au mouillage. Aujourd'hui l' eau de cette baie de 2500 kilomètres carrés s' étend devant nous comme un miroir. Au loin, là où elle rejoint le détroit de Magellan, elle prend des teintes d' un bleu très doux. Il fait une chaleur quasi estivale, un calme plat; comment résister au plaisir d' une baignade? Pendant une heure au moins, nous jouissons de l' eau et du rare coup d' œil.

Puis nous atteignons Porvenir, un patelin misérable sur le détroit de Magellan. Le grand avenir qu' on avait prévu en lui donnant ce nom ne s' est pas réalisé; les réserves d' or trouvées autrefois dans les débris morainiques et activement exploitées se sont épuisées sans apporter l' Eldorado. Pourtant Porvenir est la capitale du département « Tierra del Fuego ». Ce département fait partie de la province chilienne de Magallanes, aussi grande que toute la Suisse, et comprend la « Grande Ile » ( Terre de Feu ) et toutes les autres les situées au sud du détroit de Magellan. C' est un pays en majeure partie désert et rude, mais très beau dans son caractère primitif et grandiose.

Dix minutes de vol nous séparent encore de Punta Arenas, capitale de toute la province de Magallanes et port continental important sur le célèbre détroit de Magellan. Le jour suivant, 23 décembre, par temps gris, froid et venteux comme d' habitude, l' avion nous y dépose. Toute la famille se trouve enfin réunie et heureuse. Les garçons et leur mère ont passé les vacances au soleil des tropiques, sur la plage chaude et sablonneuse de la mer, loin dans le nord, séparés de leur père par 4000 à 5000 km pendant toutes ces semaines. Ce continent est grand, immensément grand, et pourtant il est si facile aujourd'hui de le traverser d' un bout à l' autre! Que de temps et de peines en revanche pour en parcourir les régions écartées! Contrastes incroyables dans tous les domaines; variété infinie dans les climats et les paysages - voilà les caractéristiques de l' Amérique du Sud.

Demain, c' est la veille de Noël. Nous fêterons la nativité dans cette ville à l' extrémité méridionale du globe, où la nuit existe à peine à cette saison, où le ciel à minuit reste éclairé au sud par la lueur du jour, où nous trouvons en plein été une température proche de zéro, un air froid, clair et frais qui nous arrive comme l' haleine du pôle.Traduit par Nina Pfister-Alschwang )

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