Dans la trace de Javelle

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Par Jules Guex.

Il y a quelques mois, les archives de la section de Jaman se sont enrichies de documents précieux, dont l' heureux propriétaire, M. Oscar Nicollier, avec un désintéressement méritoire, a bien voulu faire don au Club Alpin. Il s' agit, en effet, de notes prises au cours de quelques ascensions par son ami et ancien maître, Emile Javelle. Avec l' assentiment de M. Nicollier, nous avons décidé de les mettre sous les yeux de tous ceux à qui est chère la mémoire de l' auteur des Souvenirs d' un Alpiniste. Avons-nous eu raison? Autant l' exhumation de lettres intimes, jetées en pâture à la curiosité du public, nous paraît souvent une profanation, autant il nous semble légitime de faire connaître les matériaux dont se sert un artiste pour ses créations définitives. Les esquisses d' un sculpteur, les « études » d' un peintre et les « carnets » d' un romancier permettent de mieux comprendre, partant de mieux admirer leur œuvre. Toutes proportions gardées, il en est de même pour ces notes de Javelle, en particulier pour celles qu' il consigna lors de la première ascension du Tour Noir, en 1876, âgé de 29 ans.

Représentez-vous une trentaine de pages d' un petit format, jaunies par les années et couvertes d' une écriture d' autant plus difficile à déchiffrer qu' elle est minuscule, irrégulière, pleine d' abréviations et que les mots au crayon sont parfois aux trois quarts effacés. Ce ne sont pas, malheureusement, toutes les notes de Javelle: nous ne savons pas ce que sont devenues celles qu' il rapporta du Weisshorn, de la Dent Blanche, du Rothorn et d' ail, celles surtout du Cervin, dont il tira les pages sobres que l'on sait, son d' œuvre à nos yeux.

Quelques-uns s' étonneront peut-être, mais bien à tort, que Javelle n' ait jamais noté ses impressions morales et ses pensées au cours de l' escalade et pendant la halte sur le sommet vaincu. Elles s' inscrivaient d' elles dans l' âme du grimpeur, et la forme d' un lyrisme émouvant qu' il leur a souvent donnée n' eût point gagné à n' être que l' analyse ou le développement d' une petite formule elliptique et banale. Noter ces choses eût paru à Javelle un sacrilège: il les gardait gravées dans son cœur et dans son imagination, pour nous les restituer dans toute leur fraîcheur quand il jugeait à propos de raconter une de ses ascensions.

Qu' est donc que Javelle tenait à noter dans son carnet de route? On remarquera que les renseignements sur l' horaire des départs, des haltes, de l' arrivée au sommet et du retour sont consignées avec une précision plus grande, semble-t-il, que ceux de l' itinéraire, que quelques jalons, en apparence insignifiants ou obscurs, suffisaient à faire renaître tout entier dans la mémoire de l' alpiniste. Il aimait aussi à fixer, en des chiffres précis, les indications du thermomètre placé à l' ombre, puis en plein soleil. Très intéressantes, à mon avis, sont les notes relatives à l' inclinaison des pentes parcourues; Javelle faisait avec raison un usage fréquent du clinomètre, et l'on peut se demander si nos Guides du C.A.S. ne sont pas trop pauvres, vraiment, en indications de ce genre, si précieuses quand il s' agit de faces neigeuses ou de couloirs de glace. Emule et disciple de Rambert, Javelle observe avec attention et intelligence la nature et la structure des rochers qu' il escalade. Mais ce qui semble lui tenir singulièrement à cœur, c' est la description précise du panorama. On devine sans peine, à certains points d' exclamation, que la joie d' apercevoir au loin une cime modeste mais chère n' était pas étrangère à ces enumerations consciencieuses, qui n' ont rien d' un inventaire: Javelle saluait ses amies rangées autour de lui, et d' une épithète rapide, d' une comparaison heureuse et synthétique il marquait la sensation visuelle dont il pouvait tirer plus tard les vastes tableaux, si fermes et si sobres, qui sont un des ornements des Souvenirs. Il ne faut pas oublier que, dans ses corps à corps avec les hauts sommets, Javelle allait à la montagne pour la contempler plus encore que pour la vaincre.

Aussi bien, n' hésite pas à noter ses maladresses ou ses imprudences: l' impasse où il se fourvoie et où il réclame l' aide de son guide; le piolet qu' il laisse échapper; celles aussi d' un compagnon inexpérimenté qui commence à glisser sur une pente de neige escarpée. Il nous apprend un saignement de nez, une torpeur somnolente, effets de l' altitude ou symptômes du mal de montagne. Et comme il rend élégamment justice à l' aisance et à la supériorité des guides qui l' accompagnent! On se rappelle alors que Javelle savait écrire dans leurs « livrets », en une langue irréprochable, d' éloquents et amicaux certificats. Enfin, s' il aimait la montagne avec une ferveur passionnée, il s' intéressait avec une intelligente sympathie aux propos des montagnards, fussent-ils des « pâtres velus, couverts d' une croûte de crasse ». Sur un coin de feuillet, il note incidemment que les Anniviards appelaient autrefois le Cervin: la Grand' Couronne, que la Dent Blanche était pour eux le Mont Cerne ( qu' il traduit, imprudemment peut-être, par « Mont Noir » ) et qu' un lieu où les chamois hivernent se disait en patois un ivergnau.

Mais trêve de commentaires inutiles! Ceux qui se pencheront avec respect sur ces reliques ne nous blâmeront pas, je l' espère, de ne pas les avoir égoïstement gardées dans le cimetière de nos archives.

Les notes qu' on va lire se rapportent presque toutes à la campagne alpine de Javelle en 1876, une des plus riches qu' il ait faites x ). Dans la première quinzaine de juillet, il arrive à Zermatt avec quelques-uns de ses élèves du collège de^Vevey, et le même jour la caravane couche au Riffelberg, pour en repartir à minuit, fatiguée et sans entraînement préalable, mais encadrée par deux guides, Aloys Pollinger et Joseph Moser, qui devaient la conduire au Mont Rose. La journée était chaude et orageuse, la neige fondait et la marche était pénible, de sorte que tous, Javelle et guides compris, eurent le mal de montagne. « Je me souviens, m' écrit M. le Dr Maurice Muret qui, âgé de treize ans, faisait partie de l' expédition, que nos deux cordées marchaient pendant quelques minutes, puis s' arrêtaient, la tête penchée sur les piolets, presque endormies, pour reprendre la marche pénible et s' arrêter de nouveau. Au Sattel, il fut décidé de renoncer et de redescendre: il faisait très chaud et nous enfoncions dans la neige jusqu' aux genoux. Cependant, je me souviens avoir remarqué que le mal de montagne cessa comme par enchantement dès le commencement de la descente. Je me souviens en outre que Javelle avait eu la malencontreuse idée de nous faire manger du lard cru pour nous fortifier, qui nous avait dégoûtés et avait certainement contribué à nous rendre malades x ). » Peu après, Javelle gravit la Dent Blanche avec J. Moser. Ils avaient bivouaqué au sommet de la Wandfluh, où l'on vit longtemps, dit-on, le petit mur qui leur servit d' abri. M. Maurice Muret, qui n' avait pu obtenir de sa mère l' autorisation d' y accompagner Javelle, put se dédommager le 13 juillet en escaladant avec son maître l' Untergabelhorn, et le 17 le Strahlhorn.

Unter Gabelhorn. 13 juillet 1876.

Seul avec Maurice Muret.

Dép. à 6 h. ½. Tête de gazon ( Hohlicht9 h. 40. Au sommet 2 h. ½.

Montés par l' arête dès le premier sommet. Traversé une pente de neige d' environ 50° donnant sur le Triftgletscheron peut passer à gauche de la corniche ). Tout le cirque de Zermatt. Au loin, M* Blanc. Quelques cimes italiennes au pied du Cervin, mais le plus beau est du Cervin au Rothhorn. Le Gabelhorn surtout est d' une grâce admirable, avec son glacier qui descend souple, en quatre plateaux séparés par des chutes de beaux séracs. Bien encadré par des précipices à belles arêtes couronnées de corniches. Le Rothhorn s' élance penché, sauvage comme une bête furieuse qui, au moment de bondir, est retenue par des chaînes.

On peut descendre directement sur le Triftgletscher par un névé rapide, sans rimaye.

Strahlhorn. 17 juillet 1876.

Monté seul avec Maurice Muret; couché à l' Eggen Alp, dans le chalet d' une jeune fille seule qui nous cède son lit. ( Arrivés à la nuit.Départ à ( 1 h. ?). Clair de lune faible — perdu le sentier peu après les chalets — erré sur les pentes de pierres et de gazon — retrouvé — marché longtemps à la lanterne vénitienne. dos des moraines, les dernières en arêtes très mincesenfin au bord du glacier, beau site ( déjeuné ). Crevasses en désordre à moitié comblées. Passé par le rocher ( je saigne du nez ). Corniche! puis par les pentes des blocs et des champs de neige sous les Rimpfischwänge. Superbes murailles de blocs menaçants, beaux éboulementsAu dernier tournant on entend la caravane Gardiner 2 ).

De là, pentes insensibles ( neige dure, traces ), quelques crevasses faciles x ) jusqu' au plateau où le Rimpfischhorn domine, abrupt, superbe! Maurice perd son bâton. Une pente de glace unie de 45° monte au Col ( 50 à 60 m. ). Monté obliquement par la gauche à la base du rocher. La caravane Gardiner a pris les devants. Une 50alne de pas glace vive et plus rapide pour finir. Au tournant, vent très fort sur le col. Déjeuné sur du rocher.

De là, pentes vagues et douces, sans crevasses visibles. Fatigués, montés lentement; Maurice a sommeil. Mis plus d' une heure. Les Gardiner ont ½ h. d' avance. Sommet 10 h. ½.

Vue immense et splendide. Plaine italienne, beau fleuve qui serpente et brille. Doux petits nuages semés, planant doucement.

Au loin, le groupe de l' Ortler et au delà cimes vagues. La chaîne bernoise! Le TschingeU, le Wildstrubel, la Dent du Midi, Combin, Mont-Blanc et sa chaîne. Aucune vallée bien ouverte. Le Mattmark ( froid ), Fletschhorn, etc. Vallée sauvage.

Insoutenable lumière; bleu éthéré.

Le revers du Mont Rose, glacier en désordre et pentes rocheuses, neigées.

Restés près de % h. Descendus ensemble jusqu' au col. P. Knubel 2 ) prête son piolet à Maurice et descend libre avec une magnifique sûreté les gradins de glace. Sur la pente, délicieuse glissade très bien exécutée. Nous laissons les Gardiner et rentrons tranquillement. Chaleur étouffante! fatigue.

A la moraine près du lac vu et hélé Moser 3 ) et toute une caravane de MM. italiens. Halte ensemble dans l' herbe.

Le 23 juillet, départ de Zermatt. Par le Théodule, Javelle et Moser se dirigent vers Aoste, où François Fournier, de Salvan ( 1837—1914 ), engagé comme porteur, n' est pas au rendez-vous fixé. Ils montent à Cogne et, en attendant l' arrivée de leur compagnon, ils font quelques petites courses. Fournier rejoint et, le 27, avec le renfort d' un guide local, ils partent pour la Grivola.

La Grivola. 27 juillet 1876.

Sommet 10 h. de Cogne 1 h.Pousset 3 h. ¾, au pied à 8 h. température 28° au soleil — à l' ombre 8°.

Tour d' Aï et Diablerets. Jura, Combin, Velan, Cheillon, etc. Alp. bernoises entre Otemma et Bertol — Dl Blanche, Weisshorn, Hérens, Cervin ( souligné deux fois ). Mischabel, Breith., Rosa —nuages — Becca — Tersiva, ApenninsS* Pierre, Paradis — Alp. Marit. italiennes entre deux. Clapier, Viso, Levanna, Embrunois — Pelvoux, Ailefroide, Ecrins — Meidje, Gl. de Lans — Iseran, Grande Casse ( souligné deux foisAig. d' Arves, Grandes RoussesRuitor, Ch. du M4 Blanc, Géant, Jorasses, Tour Noir, Aig. Dorées, Portalet.

( « On ne voit pas le roi, il est trop petit. » ) Grande illusion! le bas paraît 65° et le milieu 55°, et en réalité la pente du milieu est de 45°, celle du bas environ 55°.

Retour midi moins 10 m. Descente des rochers 1 h. Traversée au glacier y2. Au Pousset 1 h. 5 m. à Cogne à 5 h.

Les lignes qui suivent ont été écrites un peu plus tard et complètent ce qui précède.

Monté de nuit à la lanterne avec Jantet1 ), l' aube au chalet du Pousset2 chamois sous les rochers du Pousset, puis 4 bouquetins. Le bouquetin mort pris dans une avalanche ( le garde-chasse en avait enlevé les cornes ). Vue de la Grivola au Col; simple et grand beau roc couleur de fer. Mais rien de si imposant que le Cervin, à beaucoup près. Quelque rapport dans l' as de la pente, vue de son milieu, avec celle du Cervin — inclinaison, régularité grise, bancs, mais roc différent, assez semblable au Rimpfischhorn — rèche et cependant pas très sûr, peu solide. Cependant, à 3, pas fait tomber une pierre jusqu' au sommet. Le bas est le plus escarpé, puis vers le haut. Une tour jaunâtre à gauche sur l' arête, qui rappelle à la fois la D4 Blanche et la D* d' Hérens. Sommet déchiqueté. Bien monté sans corde jusqu' au sommet, peu fatigué. Moser se repose souvent. Deux petits sommets avec Steinmann. Arête irrégulière qui va s' abaissant de chaque côté en plusieurs sommets. Deux, trois, quatre piedsde largeur. Grands couloirs — mais nulle part vue plongeante précipice I comme à la D' d ou du Midi. Vallées rousses, montagnes pelées. Premiers plans peu saisissants. La grande arête de névé est belle, mais loin de ce qu' on attend. La gloire de cette vue est dans sa richesse panoramique et son étendue, ses seconds plans de glaciers. Le Cervin est le roi, il se détache isolé et rude, sombre, original entre tous. Mais on est frappé de cette foule de cimes blanches italiennes, superbes! des Alpes nouvellesles deux tours d' Aï, les Grandes Jorasses!

Descendus avec une grande rapidité. Halte au pied, repas — 2 chamois sortent et épient sous le névé, puis en 5 minutes montent au col, ce qui prendrait une heure. Traversé le glacier à grands pas. Vu un bouquetin sur l' arête du Pousset puis du chalet. En somme, ascension très facile, beaucoup plus qu' elle ne le semble, et qu' on peut faire par plusieurs chemins. On peut la comparer au Vélan de Proz.

Le 29, « traversée » du Grand Paradis et descente à Valsavaranche.

Grand Paradis. 29 juillet 1876.

Monté de Cogne. Fond grandiose, à la fois Moming et Oberland. Grande muraille de rocher. Glaciers purs et brisés. Forme fière. Col immaculé. Rochers bizarres; à gauche, montagne par immenses plaques lisses et en même temps polies par le glacier — beaux séracs. Les 3 routes du roi: une dans la moraine s' arrête au pied d' un roc, sous le glacier; l' autre, que nous suivons, monte près de 2 h. à 8000 pieds, inclinée de 5 à 10°, 4 pieds de large, propre, soutenue par des pierres; des ponts. Un homme 2 h. de travail pour l' espace d' un pasl — redoutes, tours de 4 pieds. Installés dans les chalets abandonnés, achetés par le roile pâtre velu, croûte de crasse, « Notre majesté », la vallée en est tout occupée ).

A l' aube, vu dans le vallon 5 bouquetins, environ 100 pas. Un n' avait qu' une corne. Nous observent peu farouches. A la moraine, 19 l' un après l' autre; prudentes, les mères se retournent pour regarder les jeunes.

Au glacier, dû tailler 25 pas couloir oblique très raide et glissant. Parois de la Grand' Serre. Les cornes de deux bouquetins qui nous surveillent. Splendide glacier tout brisé — lever pur et transparent, rose, puis jaune paille à la fin. Monté par le glacier, pente douce. Grande crevasse à tourner. Beaux gneiss et superbes rochers de la Grande Serre —.

Délibérons sous la cime — prenons trop à droite. Roc aux cristaux, grande table. Gradins réguliers énormes. Pente de 45° deux cents pas. Beau sommet blanc. Vent froid. Fournier ne croit pas possible. Moser assuré pour midi. « Ce serait drôle si... ». Arête de neige très étroite par le vent, etc. Sur le sommet tube Tuckett.

( Ici le côté italien domine; à la Grivola c' était le Cervin, etc. ) A l' arête, à droite névés rapides et crevasses; à gauche, idem et rocs.

Le Grand Paradis est un grand mur démantelé dressant des tours bizarres. On peut monter directement, obliquement par la droite aussi, mais difficile.

Sommet midi. Température au soleil variable 21° et 19°; ombre 3½°. Vent. Vue même que Grivola, plans mieux accentués et ordonnés. Côté italien, on sent que les Alpes sont finies, longues lignes d' arête massives, fortes du val de LocanaCeresole ). Au delà vaste ouverture, collines de plus en plus, et un bleu vague, la grande plaine, la bienheureuse Italie; mais nuages suspendus comme des ballons — par endroits plus de monde. Immense plateau glacier et séracs, précipices plus beaux quoique moins profonds. Château en ruine. De toutes parts neiges splendides, arêtes pittoresques, vallées s' ouvrant.

Dep. sommet 2 h. moins dix. Moraine finale 3 h. ¼. suivi l' arête Sud, roc et neige, glace ( deux mots indéchiffrables ). L' Arête de neige. Descente, vallée sauvage, gorge, rocs brisés à travers lesquels mugit le torrent. Très beaux sites. Ponts fréquents.

De Valsavaranche, par Villeneuve, ils se rendent à Courmayeur, et, par le Col Ferret, arrivent le 1er août aux chalets de Laneuvaz, où ils trouvent leur quatrième compagnon, M. Turner, qui tentera avec eux la conquête du Tour Noir. De grand matin, Moser part en reconnaissance pour trouver un emplacement de bivouac et pour étudier la meilleure voie d' accès au Col \ a A. f \J ,'378 - Croquis d' E. Javelle ( 1876 ) Dent du Géant, du Tour Noir I:

379 - Croquis d' E. Javelle ( 1876 ) Bivouac à la Wandfluh

V

380 - Croquis d' E. Javelle ( 1877 ) Le Cervin, de la Garde de Bordon

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381 - Croquis d' E. JaveUa ( 1879 ) Dolent, du glacier d' Argentière d' Argentière. Son choix se porte sur un gros bloc, la célèbre Pierre Javelle, à l' altitude 2149 m ., que l'on peut atteindre en 1 h. 30 m. de Laneuvaz. Il redescend en hâte et, dans l' après, toute la caravane monte au bivouac. La nuit est orageuse et les alpinistes, à l' aube du 3 août, frissonnent dans leurs vêtements détrempés.

Tour Noir. 3 août 1876.

Départ 4 h. 14. Col 10 h. Halte sous le pic 11 h. ½. Pour prendre le glacier, bancs polis; tombe partout pierres. Pris au milieu, puis à droite du grand couloir; attaqué directement le contrefort de rocher par petit couloir. Une place très raide présentant lames obliques. Puis rocs ( un mot illisible ). Arête de neige un peu cornichée.

Col, le glacier monte jusqu' au haut, facile. De là, rocs détestables, tous brisés et chancelants, mais grande portion d' arête large et peu rapide. Tour fauve penchée sur le glacier d' Argentière. Les Grandes Jorasses, mur énorme et sombre. Le Triolet, cône noir de roc et de glace en affreux précipices. Les Droites et les Courtes, le Dolent, pur et hardi. Le Géant et son pendant d' ici, le M* Mallet.

Vue incomparable à la droite — Argentière tout près, rouge-doré. Aiguille Verte en fer de lance. Le Mont Blanc majestueux et énorme sur les Courtes. Le Dolent; affreuse pente des Droites.

Aiguille du Tour. Savoie dans l' intervalle: Cheval Blanc — Midi — Salentin — Léman. D* d' Oche. Cubly.

Arêtes nombreuses effrayantes de minceur. Rien d' accessible, sauf par Argentière. Deux sommets séparés par arête étroite neige et quelques rocs. Deux cimes à 100 pas l' une de l' autre, sommet pierre blanchâtre de 2 pieds carrés.

Arrivé au sommet 1 h., dép. 1 h. ½. Construit petit steinmann. Placé papier dans bouteille. Ombre 10soleil 26°. Protogine, gneiss. A la traversée, séparé avec Foumier — pour cristaux. Rocs très peu solides, assez difficile. Peu de confiance. Je laisse Fournier tourner sous le pic. Pour redescendre, un passage critique. Je dois l' appeler. Il m' aide, m' offre l' épaule; je descends seul.

Les arêtes de neige sont molles. Une cheminée de neige de près de 60°. Pour quitter le rocher, je m' attache le 1er — passages difficiles. Enfin fente à 5 ou 6 pieds. Une petite dalle de champ, prise, au-dessous plus rien... descente très difficile à la corde, mais presque seul. Moser le dernier descend sans peine et vite. Dernier rocher difficile. Sauté l^e crevasse, puis par la neige à reculons au bord de la rimaye. Sauté sur un pont solide, de là en tournant ou passant de grandes crevasses. ( Environ 4 h. du Col d' Argent. Environ 7 h.¾ fin du glacier, 9 h. la Seiloz. ) Les rochers de toutes ces aiguilles paraissent rouge-doré. L' Aiguille d' Ar par grands tuyaux d' orgue, réguliers, convergents. Les Aiguilles Dorées, idem. Le précipice de Laneuvaz est superbe. Pas de meilleur belvédère pour étudier la structure étrange de ces granits. ( Ce dernier paragraphe ajouté plus tard, à l' encre ans après, le 31 juillet 1882, de Saas-Fée, Javelle écrivait à Eugène Rambert, à un moment où sa santé était gravement compromise:

Die Alpen — 1937 — Les Alpes.32 « En attendant, j' occupe mes bonnes heures à un travail de machine; je recopie pour l' Echo un article fait le mois passé sur la première ascension du Tour Noir. Ce n' est pas un récit; j' y ai mis le moins possible de mes faits et gestes, mais j' ai tâché de rendre quelques impressions et surtout l' im originale et incomparable que m' a faite la chaîne du Mont-Blanc vue de là-haut. J' ai fait ce que j' ai pu pour que ce morceau sente la solitude, le rocher, les lieux vierges et le sauvage plaisir que l'on a à les parcourir. Vous me direz dans quelle mesure j' y ai réussi1 ). » Mais revenons à notre caravane. Arrivée à Orsières, elle se disloque: Fournier 2 ) préfère rentrer dans son Salvan qu' il a quitté il y a quinze jours et où l' attend du travail en retard. Remontant le Val d' Entremont, Javelle, Turner et Moser s' en vont coucher, le 5 août, au chalet d' Amont ( Valsorey ), d' où ils feront l' ascension du Grand Combin par le versant de Sonadon. Sur le col, ils déposent leurs sacs, escaladent les rochers abrupts qui conduisent au sommet, redescendent par la même voie, mais un peu plus à gauche, en dessous du col, profitant de la neige d' une grosse avalanche tombée pendant la montée pour faire quelques glissades et gagner du temps, car il faut encore, le même jour, atteindre l' auberge de Mauvoisin. Après avoir donné à Moser un brillant certificat 3 ), Javelle quitte ses compagnons pour rentrer à Vevey.

Grand Combla. 6 août 1876.

Dép. de Valsorey 2 h.¼, arrivée 11 h.¼. ( A 7 h. au col, dép. 7 h.½. ) Pris d' abord par un des couloirs du milieu, puis en travers, en gagnant l' arête de gauche. D' abord Diablerets, ensuite, depuis l' arête, éboulis de schistes sur tablette horizontale. Pente moyenne 45puis environ 500 pieds d' abord rocailles branlantes avec glace et neige, puis neige mince et mauvaise sur glace vive, 50°; derniers pas 55°. De là arêtes. On arrive entre deux sommets; plusieurs jusqu' au dernier peu incliné; corniches. Vent froid, 4° à l' ombre, + 2 soleil.

Beau temps très limpideà et là nuages. M* Rose extrêmement large. Alpes Graies toutes. Mais par dessus tout M4 Blanc. A la descente, grandes précautions.

* ) Bibliothèque universelle, 1923, tome CXI, p. 196.

2 ) Voir deux portraits de ce guide, si populaire et si aimé, dans Les Alpes 1931, p. 73, et 1935, p. 197.

3 ) « Du 23 juillet au 6 août, j' ai fait avec J. Moser l' ascension de la Dent Blanche, de la Tête Blanche, de la Grivola, du Grand Paradis, de la Tour Noire ( première ascension 3843 m, par le Col d' Argentière ) et du Grand Combin. Ces quatre dernières étaient absolument nouvelles pour J. Moser, qui cependant les a exécutées sans hésitation et sans erreur. Je n' ai pas besoin de redire, après tant d' autres excellents témoignages, que Moser est aussi intelligent et habile que vigoureux; je le tiens pour un guide de premier ordre, capable de diriger les expéditions les plus difficiles.e. Javelle, prof.

C.A.S. C.A.F. » Voir, Echo des Alpes 1920, p. 83—91, Réminiscences sur les vainqueurs du Tour Noir, par Ed. Bornand, article qui m' a fourni d' utiles renseignements.

Rochers extrêmement faciles: sortis par l' angle. Il tombe quelques petites pierres. Glacier Durand facile, coupé de grandes crevasses. Chute de séracs — détours — La Tour de Boussinel Deux ou trois jours plus tard, accompagné d' un de ses élèves veveysans, François Paschoud, Javelle monte à Orny, où son ami Ed. Dufour, de Lausanne, présidait à la construction de la première cabane. Le temps de déjeuner, et à 14 heures tous trois partent pour le Portalet, encore inviolé.

Portalet. Août 1876.

Orny 2 h. traversée du glacier 20 min. Sommet 6 h. ¼. Un ¼ d' h à la cime. Environ 10 h. Chapelle ( d' Orny ). Vue très mouvementée, plans variés. Grivola, Combin ( souligné ), Cervin, Argentière, Verte, Tour, D* du Midi, Mordes, le Lac, Ch. bernoise.

Monté par la gauche. Sorte de col, traversé jusqu' à la brèche, puis de flanc. Blocs surplombants, courte échelle, puis grand pas dans le vide. Arête de neige facile, coupée de groupes de rochers.

Descente par la face. Bancs de rochers et poussières, débris. Facile. Danger d' avalanches de pierres. Pente de neige, 200 à 250 pas jusqu' à la rimaye.

Monté avec ardeur, très vite, surtout vers la fin. Au-dessus du col, à gauche, roc lisse, une plaque fendue en travers, très mince, lame peu solide, tranchante, oblique, dentelée. Je veux prendre la neige; Dufour, le rocher. J' essaye, fais les 2/ä- Au 1er Vs ) Paschoud ne peut plus. Je dois retourner: le piolet tombe dans la fente. Grande difficulté à descendre. Resté au moins 10 min. à genoux sur la saillie pour ravoir le piolet.

Belles teintes au couchant, plans multiples, éthérés, cendrés, dorés. La D* du Midi silhouette d' or, et toute la chaîne, le Lac vapeur d' or. Autour de nous ( trois mots illisibles ) doré. La nuit commence vers la pente de neige. Au bas, peine à distinguer les pas bien taillés. Vite; vers la rimaye détour à droite. Paschoud glisse 2 pieds ½.

Les deux derniers paragraphes n' ont pas été écrits en cours de route.

A la nuit, ne voyant pas rentrer la caravane, le chantier d' Orny est en émoi. On dépêche un homme à Orsières pour demander du renfort et des cordes. Dufour, à peine rentré, se hâte, mais trop tard, sur les pas du messager: la vallée est déjà alarmée, la colonne de secours allait partir! Dufour. descend ensuite à Martigny pour affaires et, chez le barbier, on lui apprend tous les détails de la catastrophe du Portalet 1 II eut quelque peine à remettre les choses au point, en expliquant qu' il était de la course, et télégraphia aux journaux pour couper les ailes au canard échappé * ).

Le 12 août, Javelle se dirige vers la Pointe des Ravines Rousses, en compagnie d' Alfred Hutchinson, jeune ingénieur écossais, fixé à Vevey, qui collaborait avec Dufour à la construction de la cabane.

Première ascension de la Ravine Rousse. Samedi 12 août 1876. Dép. 9 h. 10; sommet 11 h. ½, ret. 1 ¼.

Plusieurs sommets, 3 principaux, et même 4. Montés par le glacier qu' au pied du sommet S. Puis, par couloir, etc. à l' arête. Hutchinson renonce à passer au plus haut sommet. Descente d' un roc escarpé et mince. Cime: blocs chancelants penchés sur Saleinaz. Vue restreinte: Saleinaz, Darrey, Tour-Noir, Dorées, Chardonnet, Orny, Portalet.

Dans sa campagne de 1877, Javelle reprend, comme compagnon de course, son élève et ami Maurice Muret, âgé de quatorze ans, qu' il avait conduit l' année précédente à l' Untergabelhorn, au Mont Rose et au Strahlhorn. Ils ont avec eux un jeune Salvanin de 17 ans, Gaspard Coquoz, engagé par Javelle comme porteur, sur le conseil, je crois, de François Fournier, et qui commença ainsi la belle carrière de guide que la plume autorisée d' un ami a esquissée à l' occasion de sa mort1 ). Ils gravissent la Garde de Bordon, le Pigne de la Lex et le Besso par un chemin nouveau et si difficile qu' ils ne rentrent à l' Hôtel Durand, à Zinal, que fort tard dans la nuit, au grand émoi de l' aimable hôtelier Epiney.

Puis ils se rendent tous trois à Courmayeur avec de grands projets. Sous la conduite d' un guide local, Henri Séraphin, sauf erreur, une tentative au Mont Blanc échoue à cause des intempéries. On s' en console en escaladant le Flambeau du Ruitor et l' Aiguille de la Sassière, et l'on repart pour le Mont Blanc, sous la conduite du grand guide Julien Grange, de Courmayeur. Favorisée par le temps, la caravane suit l' itinéraire: Miage, Glacier du Mont Blanc, les Bosses, et atteint le sommet vers les 2 heures, par une température de 17° au soleil.

De cette belle campagne de 1877, les fameuses notes sur le Mont Blanc ne sont pas entre nos mains. Nous ne possédons malheureusement qu' une très courte note sur la Garde de Bordon, où figure un intéressant croquis du Cervin.

Garde de Bordon.

Mercredi 11 juillet 1877.

Partis de Zinal à 5 h. %. Montés par l' alpe de Singline, 6 h.puis par pente gazonnée, blocs. Halte pour déjeuner, 8 h. 5 m. à 8 h. 30 m. Pente de neige, rocs. Vire. Traversé un mauvais petit couloir: 3 pas à tailler. Puis sorte de cheminée de rocs, arrivée à la coupure. Tourné par le revers, assez jolis pas. Ardoises pourries; suivi l' arête avant 3145—3316. Au sommet 11 h. 5 m.

Temps parfaitement beau.

Toute la chaîne bernoise de la D* de Mordes au Galenstock et une série plus éloignée encore. Diablons, Weisshorn, etc. Lyskamm derrière le Trifthorn. Cervin ( de 3400 m. en haut, sur le Col Durand — Pte de Zinal — D' Blanche, sur Gd Cornier, D* d' Hérens. Cirque de Moiré. Bertol. Za. Collon. Ruinette. Gd Combin, Pleureur. Le M* Blanc derrière les Aig. Rouges. Fin sommet de l' Aig. Verte et d' Argentière. Chardonnet. Tour. ( Orny ?). Tanneverge, Salière, D* du Midi ( souligné ), un peu de Jura par Anzeindaz.

Le Cirque de Zinal est magnifique de lignes gracieuses et de belles glaces. Le Moiré très beau.

Zinal tout à ses pieds ( angle de 31° sur l' Hôtel ). Température 33° au soleil, 8° à l' ombre.

En 1879, le Vésuve et l' Etna reçurent la visite de Javelle. Mais il ex-cursionna surtout dans son cher massif du Trientx ). Nous n' avons pu déterminer la date exacte d' une tentative par le sud à l' Aiguille d' Argentière, jusqu' à environ 100 m. du sommet, mais la note incomplète ou inachevée qu' on va lire décrit la marche d' approche.

Aiguille d' Argentière. 1879.

Passé les Montets à la tombée de la nuit; vent sauvage, nuages.

( Le lendemain. ) Montée à Lognan. D' abord moraines, puis vieilles moraines couvertes, fougères, hautes herbes, rhododendrons, mélèzes. Montée ravissante, lumineuse. Le Chardonnet au-dessus. En 1 h. ½ on atteint l' épaule, au-dessus les brillants glaciers tombant de l' Aig. Verte — bon chalet de pierre — lait exquis épais 1 Nous buvons au milieu d' un étourdissant et délicieux carillon de sonnailles, cris du boveiron, des vachers. Vie alpestre dans la splendide lumière du glacier.

Maintenant 2 ) notre soupe est faite, le petit repas bien sobre est fini. Nous sommes étendus à l' entrée de notre grotte, mes compagnons fumant leur pipe. Nos affaires sont éparses, nos piolets plantés dans le gazon.

La nuit tombe; le grand mur blanc et noir des Aig. Verte, etc., abrupt et terrible, se dresse de l' autre côté, silencieux comme des spectres.

Derrière la Tour Salière, une bande rouge. A l' horizon de grands nuages de ouate sombre, qui traînent et s' écharpent dans le ciel. Au-dessus de nous, les grands rocs avec leurs couloirs de neige — déjà rigides.

Un ruisselet tombe encore du haut d' un grand rocher à pic.

Ce serait un parfait silence, sans des bruits d' eau, vagues, solennels, qui montent d' en bas. Et les incertitudes de demain! Voici le vent qui fraîchit...

Reconnaissance pour l' Aiguille d' Argentière. 5 h. 1/î au bout du promontoire. Monde sublime et presque effrayant: on n' ose presque pas regarder les horribles murailles des Droites, etc., où les glaces se cramponnent en masses croulantes, où les couloirs, sillonnés des raies effrayantes des avalanches, semblent d' ici verticaux. Au bas une colossale rimaye défend les abords, comme s' il n' y avait pas assez de toutes ces horreurs.

Au fond du cirque allongé, la pyramide aiguë et pure du Dolent, puis la chaîne de dents verticales qui le relie au Triolet.

Et tout cela tranquille... jusqu' à ce que, soudain, le tonnerre d' un écroulement de glace dans le grand couloir vienne frapper tous les échos de son bruit solennel...

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