Dans les Alpes du Dauphiné. Une traversée de la Meije (3987 m.)

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Une traversée de la Meije ( 3987 m. ).

Par Georges Pellaton.

Un ascensionniste de grand renom a dit, en parlant du Dauphiné, que l' alpiniste qui ne connaît pas cette contrée ne connaît pas les Alpes. Ce jugement me revenait sans cesse à la mémoire ainsi que celui d' Andreas Fischer qui considère cette partie des Alpes comme la plus déchiquetée et la plus sauvage. Toujours en quête de nouvelles campagnes alpines, je ne pus céder à la tentation, et c' est avec le désir de réaliser mon rêve de traverser cette fameuse Meije que je me dirigeai vers Grenoble, accompagné de ma femme.

La première fois que cette belle montagne s' offrit à nos regards, ce fut en gagnant le refuge du Promontoire depuis La Bérarde. Comme le voyageur qui guette le Cervin depuis le train qui le mène à Zermatt, l' alpiniste est impatient de voir la Meije lorsqu' il arrive au tournant du Vallon des Etançons, peu avant le refuge du Châtelleret. Là, elle se présente à ses yeux sous sa plus belle forme.

Ce jour-là, le temps ne nous fut pas favorable; dès le soir, la neige tomba en abondance, de sorte que nous devions apporter un changement à notre programme. Ayant deux semaines devant nous, le fait n' était pas bien grave et il ne restait qu' à nous diriger vers les montagnes moins imposantes et moins abruptes. Le refuge de l' Alpe, situé sur l' alpage du Villar d' Arène, quoique très bas dans la vallée, est un merveilleux centre d' excursions de tous les degrés. Nous l' avons atteint en passant par le mauvais Col du Pavé que je ne conseille à personne ( du moins à cette saison ). Les Cols du Chamois et du Clot des Cavales sont plus courts et plus faciles.

Favorisés par un temps superbe, nous avons gravi la Grande Ruine qui est incontestablement le plus beau point de vue de tout le Dauphiné, puis le Pic Gaspard. Pour nous rendre au refuge Carron, nous avons emprunté les Cols d' Arsine, Cordier et d' Emile Pic, après avoir traversé le Pic de Neige Cordier dont la pente nord est assez raide. La Barre des Ecrins ( 4103 m .), le plus haut sommet du Dauphiné, s' atteint du refuge Carron, sans trop de difficultés. Son ascension offre au touriste beaucoup de variété; à la traversée du glacier, qui comprend quelques passages intéressants, succède une varappe sur une belle arête.

Le petit hameau d' Ailefroide, entouré de superbes forêts de mélèzes, attire le touriste; celui qui aime la nature, sera émerveillé de la flore du Parc national du Pelvoux. Pour regagner La Bérarde, nous avions choisi le Col du Sélé, non sans avoir gravi le Pelvoux depuis le refuge Lemercier et l' Ailefroide depuis le refuge du Sélé.

Le beau temps qui durait depuis plus d' une semaine avait fait disparaître toute trace de neige sur la paroi sud de la Meije. La réussite ne dépen- V' tot u.. .3 dait donc que de nous; je connaissais par cœur la description si détaillée des passages difficiles, contenue dans le guide Gaillard.

La situation du refuge du Promontoire est des plus favorables pour l' ascension de la Meije; il se trouve perché comme un nid d' aigle sur l' arête du même nom. Un guide de la région m' a affirmé avoir assisté à une scène un peu comique lors du départ d' une cordée de trois personnes: le premier cherchait ses prises à 10 mètres au-dessus, dans les rochers, le second l' ob depuis le seuil de la porte et le troisième, attablé dans le refuge, absorbait tout tranquillement sa tasse de café.

A ceux qui veulent faire l' ascension de la Meije sans guide, je conseille de gravir, la veille de la course, le passage du « Crapaud » qui permet d' accéder sur l' arête du Promontoire, en contournant une paroi lisse. Ce passage qui se trouve à 30 mètres au-dessus du refuge n' est pas difficile, mais est un peu en surplomb et peut faire réfléchir bien des grimpeurs à une heure où les yeux ont encore de la peine à s' ouvrir.

Favorisés par un temps chaud et calme, nous quittons la cabane à 5 heures du matin, heure assez tardive vu la longueur de la course. L' arête du Promontoire est facile à suivre; à l' endroit où elle se redresse et devient impossible, il faut se diriger dans la paroi ouest, pour gagner un couloir que l'on remonte afin de retrouver l' arête. Nous atteignons bien vite la Grande Muraille, considérée par bien des alpinistes comme le passage le plus difficile de toute la course. Haute de 200 mètres, elle semble être inaccessible lorsqu' on la regarde de loin, du refuge du Châtelleret par exemple. A vrai dire, la grande difficulté consiste à ne pas perdre la bonne voie d' ascension, si bien décrite dans le guide Gaillard. Un alpiniste routine pourra facilement s' orienter, si les rochers sont secs, en suivant les traces laissées par les clous de souliers.

Pour jouir pleinement de la course, il ne faut pas se charger d' un sac trop lourd, car certains passages sont en surplomb ou n' ont que peu ou pas de prises. Le passage du « Chat » est une vraie trappe à souris lorsqu' on s' y engage avec un gros sac; j' y suis resté coincé, et le moment où j' étais aplati sur la dalle, sans pouvoir ni avancer ni reculer, restera dans ma mémoire. Le Glacier Carré qui fait suite à la Grande Muraille est assez raide; il peut être dangereux suivant l' état de la neige. On en longe le bord jusqu' à la Brèche du Glacier Carré, entre le Pic du même nom et le Grand Pic. L' escalade de ce dernier est relativement facile. La dalle du Cheval Rouge qui s' aperçoit de loin est pénible et le vide qui s' offre à la vue, en passant au Chapeau du Capucin, des plus imposants.

Au sommet, nous rencontrons deux touristes avec deux guides, partis du refuge une demi-heure avant nous. Pleins d' égards, ils nous attendent pour faire en commun le rappel vers la Brèche Zsygmondy. Après une courte halte, nous organisons cette descente à la corde qui n' est pas si farouche qu' elle en a l' air, du fait qu' il y a toujours possibilité de maintenir le contact avec la roche. Pour la faire en une seule fois, une corde de 70 mètres est nécessaire; cela ne veut pas dire qu' il faille en emporter une pareille réserve, car il y a possibilité de faire un deuxième rappel au milieu de la paroi.

L' ascension du Pic Zsygmondy qui fait suite à la Brèche du même nom est considérée, avec raison, comme étant très délicate et très exposée. Après une fissure raide dans la paroi du côté de La Grave viennent des rochers verglacés qui obligent le premier à tailler dans une position désagréable. Dès le sommet, la roche fait place à de la neige et de la glace. La traversée des arêtes qui sont passablement aériennes et déchiquetées est certainement la partie la plus intéressante de toute la course. Le vide impressionne le touriste, et la vue sur les paysages, au fond du gouffre vers La Grave, est inoubliable. Le Pic Central, qui marque le point terminus de cette traversée, est plus bénin qu' il n' en a l' air. Ce curieux doigt offre plus de difficultés à la descente vers la brèche ouverte au pied nord-est. La pente qui précède la rimaie est raide et presque toujours à verglas vers le haut. Cependant, il y a possibilité de fixer la corde de réserve à un gros bloc muni d' une boucle, ce qui permet d' atteindre la neige sans tailler. Cette rimaie indique la fin des difficultés, et de là le refuge de l' Aigle est vite atteint. Accueillant et propre, il est un des plus beaux et des plus confortables du Dauphiné.

Celui qui désire se rendre le même jour à La Grave n' est pas au bout de ses peines, car la différence d' altitude entre le refuge et la vallée est énorme. Notre intention est de descendre par la rive droite du Glacier du Tabuchet qui est très crevassé, mais un guide nous déconseille cette voie. Nous traversons la face ouest du Bec de l' Homme pour en franchir l' arête nord. Après une descente sur le Glacier du Bec, nous trouvons dans les éboulis des traces qui nous mènent jusqu' au de la chute du Glacier du Tabuchet. L' interminable pente gazonnée, jonchée d' edelweiss, qui s' étend jusqu' à La Romanche devient un supplice. Fatigués, nous avons l' impression que le petit village fuit devant nous.

Que de trafic et de bruit, ce jour-là, sur la route du Lautaret, très fréquentée pendant la belle saison! La vallée est certes très pittoresque, et la vieille église de La Grave, d' où l'on a une bien belle vue sur la Meije, mérite une visite.

On peut rejoindre La Bérarde en autocar, en faisant le grand détour par d' Oisan. Etant bien disposés, après une nuit passée dans un bon hôtel, nous préférons nous y rendre à pied. La voie la plus courte mais la plus pénible est celle qui passe par la Brèche de la Meije. Nous choisissons de préférence le Col du Clot des Cavales qui nous donnera la possibilité de revoir l' accueillant refuge de l' Alpe et de gravir le Pic Nord des Cavales.

J' ai emporté de mon séjour dans cette contrée un souvenir ineffaçable, tant à cause de la beauté des paysages que de la grande variété des ascensions.

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