Dans les montagnes de l'Andorre (Pyrénées orientales)

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PAR MAURICE M. BLUMENTHAL ( LOCARNO-MINUSIO )

Avec une esquisse topographique et 16 illustrations ( 72-87 )

Un peu d' histoire et de géographie

II existe encore quelques petits Etats indépendants, restés comme des îlots dans des vallées où ne passe pas de grande autoroute et où aucune richesse du sol n' éveille l' intérêt économique des puissants voisins. Le Lichtenstein, San Marino, le petit pays pyrénéen de l' Andorre en sont des exemples. Ils se sont conservés jusqu' à nos jours depuis le moyen âge féodal, ou sont nés d' un remaniement plus récent. Les relations et les dépendances politiques et économiques les plus diverses ont consolidé le lien qui les unit leurs puissants voisins, si bien que ces sympathiques spécimens d' une vie politique propre se conserveront sans doute longtemps encore sous leur forme actuelle.

Le plus grand de ces Etats nains est Y Andorre ( « Principat Andorra » ), situé dans les Pyrénées orientales, entre la France et l' Espagne ( fig. 1, petite carte d' angle ). Sa surface de 450 km2 dépasse celle des plus petits cantons suisses et égale, à peu de chose près, celle des deux Bâle ou des deux Appenzell. Ce pays montagneux est trois fois plus grand que notre voisin le Lichtenstein et engloberait approximativement le massif du Säntis.

La petite république n' est, en somme, qu' une vallée comprenant les ramifications d' un seul système fluvial ( voir esquisse topographique fig. 1 ): le bassin du Valira. Près de Seo de Urgel, en aval du défilé qui s' ouvre sur la haute vallée de l' Andorre, cette rivière se jette dans le Rio Segre, affluent lui-même de l' Ebre qu' il rejoint beaucoup plus bas, dans la plaine de Catalogne.

La région compte quelque 6000 habitants, répartis uniquement dans les vallées principales. En été, le chiffre de la population mouvante peut atteindre le double, car l' Andorre est devenu actuellement un pays de tourisme très fréquenté, avec de nombreux hôtels dans tous les villages et tous les hameaux. Le flux principal du grand trafic routier suit l' excellente route de montagne qui part de Seo de Urgel, traverse le chef-lieu Andorra la Vella ( Andorre-la-Vieille ) et franchit le col d' Envalira ( 2409 m ). Sur territoire français elle rejoint les routes de montagne qui se dirigent au nord vers Aix-les-Thermes et Foix ( département de l' Ariège ), ou obliquent vers l' est, en direction de Perpignan. Le touriste qui ne fonce pas à travers le pays au volant de sa voiture, comme le fait la majorité, trouve partout dans les villages de bonnes bases pour ses randonnées, mais, sauf sur la route du col d' Envalira, pas de refuges à plus grande altitude.

Comment se fait-il - se demande le voyageur qui visite ce petit pays et ses montagnes - qu' un Etat ne possédant plus qu' une demi-souveraineté ait pu se maintenir entre la République française, centraliste, et les régions d' Espagne ( Catalogne ) qui lui sont presque identiques au point de vue linguistique et ethnique? Il faut en chercher l' explication dans le haut moyen âge avec ses institutions féodales.

10 Les Alpes - 1961 - Die Alpen145 La légende conte le passage de Charlemagne chassant les Maures établis jusque dans l' An. Des documents historiques du lie siècle mentionnent ce pays. On y parle déjà des six communes qui le forment aujourd'hui encore. Le pays était soumis alors aux comtes d' Urgel ( au sud ) et passa plus tard aux mains des évêques de Seo de Urgel. Ceux-ci donnèrent la vallée en fief à la famille des Caboet; par mariage et héritage elle revint ensuite aux ducs français de Foix. C' est là l' origine de la double dépendance: la France au nord, l' Espagne au sud.

Au milieu du 13e siècle, des querelles s' élevèrent entre l' évêque d' Urgel et les ducs de Foix, jusqu' alors seigneurs de la région, querelles qui furent réglées par un traité d' arbitrage, le « Pa-riatge » ( acte de paréage ) de 1278. Les droits des évêques étaient reconnus, ceux des Français échurent indirectement à la couronne de France. Depuis bientôt 700 ans, cette dualité subsiste; deux souverains étrangers sont à la tête du petit Etat, le privant du prestige d' une république entièrement indépendante. Pourtant, les interventions de ces « co-princes » - aujourd'hui le président de la République française et l' évêque espagnol de Seo de Urgel - se réduisent à peu de chose. La législation et l' administration intérieures incombent aux « viguiers » ( juges ) et au « Conseil général des Vallées »; ce dernier nomme aussi les « Bâties » ( gouverneurs locaux ). Une large autonomie est reconnue aux communes. Selon le guide de l' Andorre, d' Henri Kucera, le pays paie aux « co-princes » un tribut en espèces, la « Quistia », vestige de sa vassalité passée; l' évêque d' Urgel reçoit en outre à la Noël 6 jambons, 12 fromages, 12 chapons et 12 perdrix.

La langue officielle de la petite « république » ( qui, au fond, n' en est pas une ) est le catalan; mais dans les écoles on enseigne le français et l' espagnol. L' auteur de ces lignes a eu l' impression que ce petit peuple ne possède pas un sentiment national particulièrement développé. Cela s' ex facilement par l' entrelacement des relations avec les puissants voisins, en outre le développement moderne du tourisme efface de plus en plus les rudiments qui en subsisteraient encore.

Caractère orographique A l' intérieur du massif des Pyrénées, et tout spécialement dans sa zone centrale dont fait partie l' Andorre, les éléments orographiques et les principales lignes géologiques sont nettement orientés de WNW à ESE. Mais précisément dans les montagnes de l' Andorre cette direction n' est pas très nettement marquée, et seul un coup d' œil au-delà des frontières permet de reconnaître de quelle façon elle se rattache à la ligne d' orientation générale. L' orientation orographique est étroitement liée aux directions géologiques, déterminées, elles, par la tectonique ou le caractère dominant de la roche. La direction orographique du système des vallées du Valira semble ne pas concorder avec celle de la zone centrale des Pyrénées; cela est dû au fait qu' il existe ici un seul système fluvial ramifié et profondément encaissé, qui pénètre en direction N et NW le système pyrénéen. Ce système découpe dans la direction principale WE des crêtes s' abaissant du NW et du NE vers la vallée principale. C' est pourquoi la direction générale des Pyrénées est visible seulement au N et au S dans les chaînes frontières n' appartenant que partiellement à l' An. Nous distinguons une chaîne frontière nord et une chaîne frontière sud.

La chaîne frontière sud commence au défilé étroit ouvrant sur le petit pays et le sépare de la vallée catalane du Segre; elle est formée de sommets arrondis de 2200-2600 m. Dans son secteur oriental seulement ses crêtes deviennent étroites et escarpées, atteignant 2800-2900 m ( Puig Pedros 2911 m, Pic d' Envalira 2812 m ), et obliquent vers le nord.

La chaîne frontière nord s' étend du Pont de Fontargent ( à l' est ) au nœud forme par les plus hauts sommets à l' ouest. Sa partie NW avance nettement vers le nord. Contrairement à une grande partie de la chaîne sud, granitique, la chaîne nord renferme aussi des schistes. C' est pourquoi ses formes sont plutôt arrondies ( photos 87 et 85 ), mais ses sommets peuvent atteindre 2900 m ( Pic de Serrera 2914 m, Pic de Siguer 2905 m, etc. ).

A l' est, entre les limites orographiques N et S du pays, un court tronçon que traverse la route principale allant vers le nord ( Port d' Envalira, 2409 m, photo 86 ) prend la direction méridienne, tandis qu' à l' ouest, correspondant à la ligne frontière la plus longue, se trouve une chaîne frontière plus variée, s' abaissant vers le sud. Les sommets de cette chaîne, situés à l' arrière de la vallée d' Arinsal et dominant de quelques mètres seulement les autres « plus de 2900 », représentent les points culminants du petit Etat ( Roca Enravesada 2961 m, etc. ). Mais ces sommets ne dépassent pas les 3000 m. En parlant des courses de montagne que j' ai faites, j' aurai encore l' occasion de souligner d' autres particularités orographiques et morphologiques de cette région. Une brève esquisse de sa formation géologique en facilitera la compréhension.

Eléments de géologie Tout comme les Alpes suisses où les massifs centraux cristallins ( massif du Gothard, massif de l' Aar, massif du Mont Blanc ) représentent l' ossature du système montagneux, les Pyrénées ont une zone axiale qui les traverse de ESE au WNW; elle atteint sa plus grande largeur ( 60 km ) sur le méridien d' Andorre et comporte un grand nombre de massifs granitiques. L' Andorre en a aussi sa part: une partie de sa surface est une masse compacte de granit. Les massifs granitiques sont situés à l' intérieur d' anciens schistes paléozoïques, de calcaires et de quartzites, dans lesquels les masses granitiques ont fait intrusion au temps des mouvements orogéniques hercyniens et qu' elles ont fortement métamorphisés ( formation de zones de contact, silicification, etc. ). Cette intrusion dans le système sédimentaire déjà plissé peut être définie comme anté-permienne, probablement antécarbonifère supérieur, et se répète en maints endroits dans les massifs centraux des Pyrénées.

L' intrusion granitique se comportait comme une masse relativement rigide au sein des schistes argilo-calcaires, et sa présence explique la formation de vastes formes arrondies au cours de I' érosion des périodes postérieures. Les schistes, matériau plus plastique, formèrent sous l' in des mouvements orogéniques des plis serrés redressés, déversés vers le sud, ou poussés en forme d' écailles dans cette direction. Ce phénomène, antérieur de quelque 200 millions d' an à la formation des Alpes, fut suivi de l' érosion des montagnes. Les sédiments permotria-siques, le plus souvent bigarrés et composés surtout de débris comparables à notre Verrucano, en sont la preuve. La « phase orogénique » alpine tertiaire s' empara de nouveau de l' ancienne ossature en bordure de laquelle de puissants sédiments s' étaient superposés au cours de périodes postérieures, et créa le massif actuel des Pyrénées. Mais les nouvelles formes de plissement ont marqué surtout les zones extérieures française et espagnole ( zones subpyrénéennes ); l' ancien noyau de granit et de schistes, rendu rigide par le plissement antérieur, réagit à la nouvelle pression de plissement surtout par un morcellement. Il en résulta des blocs séparés par des failles, le long desquelles sourdent aujourd'hui des sources chaudes. Les formations relativement plus récentes du Mésozoïque et du Tertiaire ne sont plus représentées dans l' ancien secteur axial d' An et on peut même se demander si elles y ont jamais existe. Dans le Tertiaire plus récent, les Pyrénées sont devenues de hautes montagnes. Par suite du changement de climat survenu au Quaternaire elles furent, comme les Alpes, recouvertes d' une couche de glace. Dans le chapitre suivant il sera question de l' effet de ce phénomène sur le caractère morphologique.

Morphologie de la surface

Les deux principaux composants des montagnes andorranes, les granits et les schistes paléozoïques, déterminent dans leur ensemble une forme de terrain régulière et plutôt douce, où l' érosion diluviale et plus tardive a creusé de profondes encoches - les vallées actuelles. Mais par endroits, dans les formations schisteuses paléozoïques appartenant en majeure partie au Silurien, des roches très dures affleurent. Les schistes plus anciens ont été transformés en roche dure par des modifications et des interpositions de bandes de quartzite. C' est une roche qui présente souvent de petits plis serrés et se désagrège ainsi plus facilement. De vastes régions sont aussi silici-fiées par l' action des granits qui les ont pénétrées. On trouve également entre les schistes des sédiments calcaires, fréquemment métamorphisés en marbre, mais se présentant le plus souvent en bandes minces. Quand ils sont importants, ces sédiments calcaires dévoniens peuvent former des arêtes déchiquetées très impressionnantes ( photos 81 et 82 ). On voit aussi dans les zones schisteuses des plissements intérieurs et des roches comme froissées par endroits. C' est, bien entendu, une région qui tend à glisser, mais ces glissements sont moins fréquents et moins dévastateurs que dans nos schistes pennins suisses ( schistes grisons, etc. ).

Dans les granits qui, d' ailleurs, ressemblent à un granit alpin avec ses feldspaths rougeâtres, la diaclase et la déformation intérieure créent une structure qui tend à se désagréger. Il en résulte de petites pentes d' éboulis, pareilles à celles des Alpes. La partie granitique du pays est un terrain aux lignes douces, mais il a subi des modifications considérables là où s' étaient implantés les glaciers diluviens, façonnant dans les pentes des cirques grands et petits. Les cirques d' origine glaciaire sont entourés de rochers abrupts qui, autrefois, émergeaient de la couverture de glace. Ce sont les régions les plus pittoresques de tout le pays ( Cire de Pessons, photo 74, etc. ).

Dans les Pyrénées orientales la limite diluviale des neiges se trouvait à 2200-2300 m, ces montagnes ont donc été très fortement recouvertes par les glaciers qui ont donne à la surface les formes glaciaires caractéristiques. A 2200-2500 m nous trouvons partout sur les croupes des cuvettes, égayées de petits lacs d' origine glaciaire. Sauf dans les deux grandes vallées du Valira ( « oriental » et « occidental » ) il n' y eut pas de glaciers importants remplissant le fond des vallées. Les vallées du Valira présentent le profil en U, pas très marqué, il est vrai, avec de petites vallées latérales surélevées, mais le phénomène est beaucoup moins typique que dans les vallées alpines.

Ailleurs, les vestiges d' anciens systèmes de surface créent des paysages d' un caractère très particulier. On peut virtuellement reconstituer une surface continue dont les sommets actuels sont des restes. Ces anciennes surfaces, désignées dans les Alpes du nom de « Gipfelflur », sont encore très faciles à reconstituer en imagination dans les montagnes de l' Andorre entre 2500 m ( sud ) et 2800 m ( photo 87 ).

A un niveau inférieur à cette « Gipfelflur » on trouve en maints endroits des replats de formation plus récente, restes d' anciennes surfaces, apparaissant parfois sous forme de bandes étroites dans les pentes ou bien de parties comme posées sur les arêtes. Nous reviendrons sur ces observations dans la brève description de nos courses de montagne.

Les buts de courses Rentrant d' un voyage dans des pays lointains du sud, l' auteur de cet article s' est trouvé quasi à l' improviste et sans préparation appropriée dans les montagnes de l' Andorre. Ses courses pourront donc paraître quelque peu dictées par le hasard. Cependant, grâce à la carte topogra- phique d' Henri Kucera1 qui me fut un bon guide, ce séjour de deux semaines, favorisé par le beau temps, put être judicieusement employé. Un coup d' œil dans presque tous les coins du pays, régions schisteuses aussi bien que granitiques, permit d' avoir une idée de ses problèmes dans les domaines touristique, géographique et géologique.

Les hôtels offrent de bons points de départ. Mais il faut reconnaître que pour un gourmet de l' alpinisme les montagnes de l' Andorre ne sont pas un mets particulièrement affriolant: il leur manque la grande richesse des paysages alpins avec leurs lacs dans le fond des vallées, leurs glaciers, leurs montagnes aux formes majestueuses et aux vastes forêts. Elles n' en méritent pas moins le respect dû à tout ce que crée la nature, respect qui devient toujours plus profond à mesure qu' on la connaît de plus près et plus longuement.

A. La région granitique du Cire de Pessons La meilleure voie d' accès pour la région granitique part de la partie postérieure et supérieure de la vallée du Valira. Tout au long de la journée on y entend ronfler les moteurs du grand trafic routier du col d' Envalira ( 2409 m ). A 2100 et au col même on trouve des « rifugios » qui sont presque des hôtels. Bien que nous fussions en juin, deux jours de fortes précipitations avaient posé sur toutes les montagnes une mince couche de neige qui fit apprécier le chauffage électrique de ces refuges. De la route du col on découvre au sud un paysage montrant avec une netteté merveilleuse les traces de l' époque glaciaire. Trois énormes cirques, dont celui de Pessons est le plus grand ( photo 74 ), permettent de reconnaître très clairement la position et l' action des glaciers de l' époque glaciaire. Ce sont trois cuvettes inclinées vers le nord, anciens fonds peu déclives, niches d' érosion peu profondes dans lesquelles les glaciers s' étaient encastrés et ont creusé la forme visible aujourd'hui. Dans tous ces cirques il s' est forme de petits lacs; le Cire de Pessons à lui seul en compte une quinzaine, alignées entre 2100 et 2500 m comme les grains d' un chapelet. Au-dessus du cirque actuel, ancien lit d' un glacier qui fut sans doute assez plat, s' élèvent, abruptes et rocheuses, les chaînes de montagnes qui ne portaient pas de couverture glaciaire ( photos 74 et 76 ).

La première partie du chemin conduisant vers les montagnes de Pessons traverse l' ancienne zone des schistes, charmante région de pâturages alpins avec des bosquets et de petites forêts de pins. Il n' y a pas de vaches, mais de nombreux groupes de chevaux. Quelques chevaux, qui semblent être des chefs de groupe, portent une petite cloche allongée au son sourd, rappelant les clochettes des troupeaux de nos Alpes.

La première course dans cette ancienne région glaciaire eut pour but le Pic d' Envalira ( 2812 m, photo 72 ), situé à la frontière franco-andorrane, au fonds du petit « Cire de Clot de Minera ». La limite entre le granit et les phyllites gneissiformes qui l' entourent se dessine dans la paroi sommitale, de l' W à l' E ( photo 73 ). La journée était claire et les contours apparaissaient avec une netteté extraordinaire. Devant le spectateur ravi, tout l' Andorre, recouvert d' un léger voile de neige fraîche, s' étendait dans sa parure la plus brillante ( photo 87 ). Errant librement par-dessus les frontières le regard découvrait les vallées du haut cours de l' Ariège au N, celles du Segre au SE.

Le lendemain nous dirigeâmes nos pas vers un sommet de la chaîne encadrant le Cire de Pessons et dont le Pic de Pessons forme au SW le point culminant. Toute la région du cirque avec ses nombreux lacs ( photo 74 ) s' étendait, solitaire, dominée par des parois escarpées de granit. Au revers, dans leur partie cachée à la vue et moins polie par les glaces diluviales, ces parois 1 Mapa d' Andorra, 1:40000. Elle est jointe à un bon petit guide de cet auteur: « Les vallées d' Andorra, » Barcelone 1958 ( Auteur-Editeur, Correo de Apartado de Correos 1045 ).

perdent un peu de leur air altier et prennent l' aspect d' une « montagne à vaches » herbeuse. Comme le prouvent les nombreuses inscriptions dans le livre du sommet, la solitude de ces parages fait place plus tard dans la saison à une animation plus grande. Un loustic, animé, qui sait, de sentiments patriotiques, y inscrivit un vivat en l' honneur du « co-prince » Coty, président de la République française, « mi-souverain » en ces lieux.

La longue vallée du Rio Ensagents, orientée presque exactement à l' W, nous ramena dans la vallée du Valira, près du village d' Encamp. On quitte là les roches moutonnées de granit sur les pentes raides de la rive gauche pour un bref passage dans une région de schistes. A l' entrée de la « capitale » de l' Andorre on retrouve une croupe de granit, formant comme un îlot dans le ter-tain de schistes et présentant un sous-sol solide pour les hautes maisons qui surgissent nombreuses dans la capitale modernisée. Nous quittons là la région granitique, adieu un peu hâtif à vrai dire, car il y aurait encore de nombreuses belles courses à faire dans la chaîne frontière sud. Nous pénétrons dans un terrain de schistes anciens avec des chaînes calcaires incorporées.

B. Autour de Canillo: Pic de Casamanya et Pic de Serrera Les quelques communes du pays - il y en a six - ont leurs chefs-lieux dans le fond des plus grandes vallées et les autres agglomérations ne remontent pas bien haut sur les pentes. Parmi ces localités Canillo ( 1600 m ), situé assez exactement au centre du pays sur la route principale, est particulièrement intéressant. Etroitement serré entre les pâturages et le rocher, entre le cours d' eau et un torrent latéral écumant ( photo 77 ), c' est un bon point de départ pour toutes les ascensions dans la région des schistes. Il est dominé par les contreforts calcaires du Pic de Casamanya ( 2701 m ) qui se dresse au centre du pays comme une tribune dans l' arène et offre un point de vue et d' orientation remarquable.Vu d' en bas, il n' a pas l' air d' un sommet hardi ( photo 80 ), mais en haut il redresse fièrement au-dessus des pâturages son sommet formé de dalles de calcaire dévonien bleuâtre ( photos 81 et 82 ). Ces calcaires s' étendent au loin en direction W—E. Quelques instants de recherche permirent de découvrir des restes organiques recristallisés. C' étaient des Crinoïdes avec calice et tige et des parties de tige de Crinoïdes et d' Orthocères étirées, démembrées par la pression, ayant toutes subi un « traitement » analogue à celui des parties de Bélemnites étirées du calcaire du Malm de Fernigen.

Malheureusement, la course au Casamanya tomba sur un jour de mauvais temps. Il fallait profiter des éclaircies pour découvrir par bribes la partie culminante des montagnes de l' Andorre située vis-à-vis et les sommets plus modestes dominant l' entrée sud de la vallée. Nous reparlerons encore de cette région que nous avions atteinte en partant de Sant Julia. Nous descendîmes du Casamanya par son versant SW; par des régions un peu plus boisées nous rejoignîmes près d' Ordins la longue vallée du Valira occidental. Pour approcher le massif le plus élevé de l' Andorre, nous rendîmes visite quelques jours plus tard à une vallée latérale ouest, la vallée d' Arinsal.

Mais il fallait auparavant faire une visite à la chaîne frontière nord, facilement accessible de Canillo en un jour par le val de Riu. Une vallée profondément creusée dans le calcaire s' élargit et se termine en cirque d' origine glaciaire ( photo 85 ), ceint de montagnes schisteuses noires ( Pic de l' Estanyó, 2912 m ). La véritable chaîne frontière forme une deuxième rangée, cachée derrière cette première coulisse. Le Pic de Serrera ( 2914 m ) nous déçut un peu par son caractère de « montagne à vaches ». Mais il offre un joli coup d' œil vers le nord, dans la profondeur des vallées françaises. La vallée de Ransol qui se prolonge jusqu' à la frontière et qu' agrémentent des lacs et des prairies de narcisses nous ramena dans la vallée du Valira et à Canillo.

C. Le point culminant des montagnes de VAndorre Même les derniers hameaux des vallées de l' Andorre sont toujours accessibles par une route, si étroite soit-elle. Les vieilles maisons de pierre de forme presque cubique dans le style andorran s' élèvent au bord des chemins et semblent s' éveiller avec étonnement aux temps modernes. Leur toit à deux pans peu inclinés est recouvert de lourdes ardoises noires des carrières de la vallée. Les vieilles maisons typiques ne portent pas de crépissage blanc sur leurs murs, dont la teinte, alliée à celle des toits, donne un aspect plutôt sombre aux villages. Les maisons sont souvent divisées symétriquement en une partie d' habitation et en granges. Selon la configuration du terrain, elles forment un groupe irrégulier ( photos 78, 77 ) ou s' alignent le long d' une seule rue quand la vallée est étroite. C' est le cas de la station thermale d' Encaldes qui a fusionné en une seule petite cité avec Andorre-la-Vieille.

Un hôtel sympathique nous attend dans le dernier hameau de la vallée d' Arinsal. Au-delà s' offrent à nous des sommets aux flancs abrupts, partiellement cachés par la partie aval de la vallée. Les cotes des cartes topographiques présentant des divergences; plusieurs sommets se disputent l' honneur d' être le point culminant du petit pays. Aucun de ces sommets, du reste, n' atteint les 3000 m. Tous les concurrents sont situés sur la frontière occidentale où se trouve le point de réunion de trois frontières: France ( Gascogne ), Espagne ( Province de Lerida ) et Andorre. La compétition se joue à peine sur des dizaines de mètres entre ces « deux mille neuf cents ». La dernière carte de Kucera ( voir note au bas de la page 5 ) donne la cote 2961 à la Roca Enravesada, sur la médiane des trois arêtes schisteuses orientées WE ( arête médiane de la photo 84la carte de l' Andorre de M. Chevalier1, un peu plus ancienne, ne mentionne pas la Roca Enravesada et déplace le point culminant du pays vers un massif plus au nord. Le Pic Pia de l' Estanyò, point le plus élevé de ce massif, est cote 2951. Les gens de la vallée, eux, prétendent que le point culminant de l' Andorre est le Pic Alt de la Coma Pedrosa ( carte Kucera 2945 m ), situé plus au sud. Une nouvelle triangulation apportera sans doute la solution à cette « querelle d' Allemands » Il s' agit, au fond, de différences d' altitude minimes; qu' il suffise donc de constater que les sommets de schiste du groupe d' Arinsal atteignent une altitude de 2950 m environ, altitude qui ne se présente plus dans la partie orientale des Pyrénées, tandis qu' à l' W certains sommets et crêtes dépassent les 3000 m.

Romantique et sauvage, la vallée supérieure de l' Arinsal est presque dépourvue de sentiers. Sur ses pentes raides on reconnaît la direction WE des couches fortement inclinées vers le N, coupées de côtes effilées et de rigoles; de près, on distingue de minces couches de schiste, striées de grès clair. Elles appartiennent au Silurien, comme dans toute la zone axiale jusqu' au vieux massif de Barcelone, et peuvent former des arêtes hardies. Jusqu' à 2500 m on trouve des buissons de rhododendrons rabougris ( des variétés de plus basse altitude se rencontrent à 1400 m déjà ), plus haut commence une zone de plaques de neige qui s' étend jusqu' au Pia de l' Estanyò, point culminant de l' Andorre, selon l' ancienne carte. Pourtant lorsque, à travers les nuages qui s' étaient amassés, on apercevait de là les sommets situés plus au sud, on avait bien l' impression qu' ils nous dominaient ( photo 84 ). Les brouillards venus de l' occident avaient malheureusement englouti les montagnes plus à l' ouest, où se trouve le massif central des Pyrénées avec la Maladetta et le Pic d' Anetou ( 3404 m ), que nous connaissions d' une ascension antérieure.

1 Marcel Chevalier: Carte d' Andorra 1:50 000, 1933, publiée sous le patronage de l' Académie des Sciences de Barcelone.

Fig. 1 Esquisse orographique et hydrographique de l' Andorre 1Crêtes et sommets principaux 2Lacs d' origine glaciaire 3Cirques d' origine glaciaire 4Région des schistes 5Zone des calcaires ( marbres ) ^devoniens 6Région granitique 7Routes automobiles et itinéraire de l' auteur 8Localités et hameaux 9Frontières d' Etats Abréviations:

C.d.Pessons = Cire de Pessons G Mi.

Cire du Clos Minera C.Q.

Cire de Queils P. A. M. = Pic Alt de Medacorva, 2926 m P. CPedr. = Pic Alt de la Coma Pedrosa, 2946 m P.d.Peg.

Pic de Peguera P.C.

Pic Cubil, 2798 m P.d.R. = Pic del Valle de Riu P.E. = Pic del Estanyò, 2912 m P. En. = Pic de Ensagents, 2824 m P.M.

Port de Medacorva P. Ms. = Pic de Montmalus P.Q.

Pic de Queils ( nom donné par l' au d' après le cirque que ce Pic domine ).

R. En. = Roca Enravesada, 2961 m D. Dans la chaîne frontière sud Le beau village de Sant Julia est situé à moins de 1000 m d' altitude, non loin du point où la route pénètre dans la vallée. Un beau matin je remontai en flânant la petite route carrossable des Cortals ( mayens ), me dirigeant cette fois vers des sommets moins élevés. Grimpant raide par des pâturages et une forêt de pins, j' atteignis en quelques heures la large crête frontière. Une certaine curiosité me poussait à voir sur la hauteur ce qu' il en était des vestiges de l' ancien plateau dont j' ai parlé. On pouvait très bien les identifier quand, du Pic de Casamanya, on regardait vers le sud ( photo 83 ), et elles étaient reconnaissables aussi d' après les courbes de niveau de la carte. En effet, dans la région du Pic de Claror ( 2610 m ) on voit au NW, dans la ligne de la crête, un haut plateau d' une altitude moyenne de 2550 m. Il coupe des chefs de tête dans les couches redressées des schistes et se termine brusquement au-dessus des pentes d' érosion qui tombent dans la profondeur. Comme je l' ai mentionné dans l' aperçu morphologique, nous devons considérer de telles formes de terrain comme les restes d' une ancienne surface; la forte érosion qui s' est produite plus tard les a épargnés. On distingue des niveaux moins nets, plus bas, et qui sont par conséquent plus jeunes, sur d' autres pentes de la chaîne frontière sud. L. Sole Sabaris et N. Llopis Llado1, qui ont fait des études géologiques de la région du Segre ont pu distinguer sur le versant sud de la vallée du Rio Segre des vestiges semblables d' anciens plateaux; une compilation de telles observations faites sur de grands terrains donnera une image de l' ancienne configuration des Pyrénées orientales.

Au nord de la chaîne du Claror nous prenons la direction ouest, descendant par une charmante région préalpine vers Andorre-la-Vieille. Bientôt nous retrouvons un sous-sol granitique qui s' in non loin de la vallée principale.

Nous arrivons ainsi au terme de notre programme andorran proprement dit, qui présente, il est vrai, encore de nombreuses lacunes. Pour compléter notre description, nous sortirons du cadre de l' Andorre et nous nous tournerons vers la Sierra del Cadi située au sud de la vallée du Segre et séparant sur 50 km environ la zone axiale des montagnes de l' Andorre de la zone catalane-subpyrénéenne plus basse.

E. Une visite à la Sierra del Cadi Cette petite expédition n' a pas été réalisée d' une façon systématique, du centre vers la périphérie, c'est-à-dire de la zone axiale vers sa couverture. Il a fallu faire d' abord un détour par la plaine de l' Aragon et de la Catalogne afin d' apprendre quand le bateau devait quitter Barcelone et déterminer le temps dont nous disposions pour retourner dans ces montagnes. L' itinéraire suivit la vallée du Llobregat qui descend des Pyrénées pour se jeter dans la Méditerranée non loin de Barcelone. La proximité de cette ville industrielle de plus d' un million d' habitants est cause d' une grave pollution des eaux du fleuve qui, dans son cours supérieur déjà, reçoit les égouts des mines de charbon ( lignite ) activement exploitées dans la région de Berga et prend la couleur de l' encre. Après quelque 130 km de montée, le petit chemin de fer cahotant nous dépose au pied sud de la Sierra del Cadi. La petite ville pittoresque de Bagà fut pour quelques jours notre base de départ ( voir petite carte d' angle, SE de la fig. 1 ).

De la chaîne frontière sud de l' Andorre on voit au sud, au-delà du Segre, une crête montagneuse plutôt monotone et uniforme, au-dessous de laquelle les formations plus anciennes de la zone 1 L. Solé Sabaris y N. Llopis Llado: « Estudios geologice« en el alto Valle del Segre ». Institute de Estudios iler-denses. Lerida 1944.

axiale plongent vers le sud; nous avons devant nous la couverture sédimentaire mésozoïque plus récente dont on reconnaît de loin les bandes de calcaire et de dolomie. De Seo de Urgel l' aspect est autre: des sédiments du Trias, dolomie surtout, et, au-dessus, les calcaires jurassiques et crétacés tombent en hautes parois vers les collines bordant la ligne du Segre. De Bagà l' image est encore une fois différente: vers le sud tout le système de couches plonge de telle sorte que les bandes claires de calcaire urgonien suivent la ligne de pente, tombant dans les vallées longitudinales situées à l' est et à l' ouest de Bagâ. C' est pourquoi nous n' avons pas, comme dans le massif du Säntis par exemple, une formation de plis mouvementés, mais une disposition ordonnée de bandes de rochers.

La partie de la longue chaîne située à l' ouest du méridien de Bagâ est ce que les gens du pays nomment la Sierra del Cadi proprement dite. Nous avions projeté une visite aux sommets du secteur occidental et oriental. Ni l' une ni l' autre de ces courses ne présente de difficulté touristique. Ce sont des préalpes où la longueur du chemin et le passage pénible à travers la ceinture de maquis provoquent plus de fatigue que la dénivellation de 1700 m. Nous gagnâmes à l' ouest le sommet du Comabona ( 2530 m ) d' où l'on a une vue intéressante sur la vallée du Segre pareille à un tapis. L' ancien massif schisteux plonge dans une profonde dépression. Vers le sud, le paysage est tout autre: les calcaires crétacés disparaissent dans cette direction et au-dessus dominent les marnes du Tertiaire inférieur et les calcaires nummulitiques. Seule la Pedraforca1 se détache tout près, comme une klippe rocheuse isolée; on la considère comme une partie d' une nappe de recouvrement, déplacée vers le nord. Ces lignes de terrain apparemment tranquilles sont donc le résultat de profondes modifications tectoniques.

La Sierra del Cadi proprement dite se présente comme un bonnet posé sur la zone axiale; pour le secteur est cela n' est vrai que dans des limites plus étroites. L' excursion suivante eut pour but le pilier angulaire est de la longue chaîne de la Tosa ( 2521 m ). Là les roches du Paléozoïque forment par endroits la crête ( on exploite depuis peu le manganèse dans leur zone de contact avec les calcaires ) et le sommet arrondi connu en Catalogne comme terrain de ski. Au-dessous de nous s' étend le vaste haut plateau de Cerdana recouvert de couches du Miocène; au loin on voit briller la petite ville frontière de Puigcerdâ. Plus à l' est, la Sierra del Cadi est rattachée à d' autres hauts sommets, parmi lesquels le Puigmal ( 2930 m ), le plus haut sommet de Catalogne, est bien connu des skieurs.

Revenant à Barcelone par la vallée du Ter que suit la ligne internationale allant à Puigcerdâ, nous pûmes ajouter ce sommet à notre riche itinéraire. De la station touristique de Ribas, un chemin de fer électrique emporte pèlerins et touristes vers le nord, par une vallée latérale qui se resserre en gorge. A 2000 m se dresse l' hospice de « Nuestra Sefiora de Nuria », immense hôtel-caserne de 250 lits, en l' honneur de la Sainte Vierge et de la cloche légendaire trouvée ici. Cet « Einsiedeln » perché sur la hauteur est déjà fortement marqué par le tourisme et le sport. Chemin de fer à crémaillère et skilifts montent vers les pentes qui, du reste, ne sont guère attrayantes. On projette un moyen de transport mécanique jusqu' au point culminant, le Puigmal, où nous montâmes le jour suivant par des pâturages, des pentes d' éboulis et des arêtes schisteuses, enveloppés par les traînées de brouillard venues de l' ouest. Par-dessus le haut plateau de Cerdana nous adressons un dernier salut aux montagnes déjà lointaines de l' Andorre, à la Sierra del Cadi et aux sommets estompés des Pyrénées orientales. Le même soir nous étouffons dans l' air épais du port de Barcelone.Traduit par Nina Pfister-Alschwang ) 1 Voir Les Alpes 1948, illustration 204, p.557; J. Wildi: « Wanderungen in den Pyrenäen ».

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