Dans l'ombre du Wildhorn

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Par Egmond d' Arcis. 1900.

Fin janvier. Par un beau clair de lune nous arrivons à Gstaad après avoir passé les Saanenmöser à pied. Sur la neige épaisse, scintillante de mille cristaux — car il y avait des hivers alors, et de la poudreusela lune, œil tout rond d' étonnement dans un ciel où tremblaient de froid les étoiles, dessinait l' ombre noire des sapins sur l' ouate hivernale. Çà et là, une fenêtre de chalet ouvrait dans la nuit son carré lumineux qui projetait au loin la clarté vacillante, jaunâtre, d' une lampe à pétrole.

Ici l' hôtel plein de lumière, de brouhaha, de chaleur, bienvenue d' ail après le froid crispant du dehors. Dans le hall, des Anglais, presque uniquement, jouant tranquillement au whist. Soudain, un rire sonore et une exclamation: « Les voilai » Un géant bouscule les tables, accourt, s' em de nous et nous installe dans des fauteuils. C' est le colonel... nom-mons-le Bang — de l' armée des Indes qui nous a invités à venir le voir. « Vous arrivez à point, dit-il, car demain, nous allons faire du ski! » — « Du... ?» — « Du ski, mais oui, c' est une nouvelle invention que je rapporte de l' Himalaya. » Nous verrons ce qu' est ce ski dont nous entendons parler pour la première fois.

Un clair matin. Les montagnes découpent sur un ciel bleu leurs crêtes mouvementées. Vers les Saanenmöser, les pentes supérieures s' éclairent progressivement sous les caresses d' un soleil encore invisible. Dans l' ombre encore, Gstaad est silencieux, presque sans vie. Puis le soleil jaillit derrière le Sanetsch, et le vallon s' éveille sous la lumière chaude et dorée: un toit se met à dégouliner, les gouttes diaphanes accompagnant de leur cliquetis les coups de hache d' un paysan qui fend du bois; des oiseaux vont quêter sur les rebords des fenêtres, des enfants piaillent dans la rue où, au rythme joyeux des grelots, des chevaux, dont les naseaux crachent de la fumée, tirent des traîneaux rapides.

Devant l' hôtel un groupe de badauds entoure le colonel qui tente de porter sur ses épaules deux planches recourbées à un bout. La colonelle et ses deux sœurs apparaissent armées d' engins semblables. La foule s' ac: enfants rieurs, emmitouflés en de lourdes écharpes de laine dont les extrémités leur battent les talons; paysans goguenards, la pipe à couvercle au bec, coiffés du bonnet de laine noire; Anglais en casquettes à carreaux, curieux de voir ce qui va se passer.

— Allons I dit le colonel.

Nous suivons. La foule emboîte le pas. Nous voici hors du village, au sommet d' une pente. Le colonel et ses trois compagnes chaussent leurs planches tenues au soulier par une baguette de jonc et des courroies.

C' est laborieux. Tout en fixant ses skis, le colonel s' explique: « L' an dernier, un Norvégien est venu dans l' Himalaya pour essayer ces choses-là. Je l' ai vu descendre des pentes de neige à une vitesse extraordinaire. Quand il est parti, je lui ai racheté ça et je me suis dit: « Je vais m' en servir l' hiver prochain en Suisse. » J' en ai fait venir de Norvège pour ma femme et mes belles-sœurs. Et maintenant, vous allez voir.

Péniblement, le colonel s' approche de la déclivité, marchant comme un canard ankylosé. Il a grand air avec son chapeau plat de feutre gris, sa tunique khaki, sa culotte d' équitation et ses bandes molletières. Pour se tenir en équilibre, il a emprunté à l' hôtel une gaule de 3 m.

« Attention! » II part, glisse, prend de la vitesse, file à toute allure, bien appuyé sur sa gaule, et arrive en bas sans encombre. La foule applaudit. Au tour de la colonelle qui, sa longue jupe flottant derrière, fait aussi une descente fort bien réussie. Puis c' est une des sœurs qui termine par un plongeon dans la neige. La plus jeune, désireuse de faire mieux, choisit une pente plus rapide, mais, emportée par l' élan, elle passe par-dessus un chemin, saute dans un verger en contrebas et tombe en plein dans un pommier. Elle est à ce point empêtrée, qu' elle ne peut se dégager. On se précipite à son aide. Peine perdue. Du chalet voisin, on apporte une échelle, une scie et, peu à peu, le pommier ébranché, lâcha sa proie. A part le bois cassé, aucun dommage. Un vieux paysan édenté proteste. « Et mon arbre, alors? Il est perdu 1 » — « Tenez, mon bon, dit le colonel, en lui donnant une pièce d' or, voilà pour vous dédommager. » Le vieux cligne de l' œil, sourit, tire sa pipe de sa bouche et remarque: « A ce prix-là, je veux bien vous vendre chaque année la récolte de mon pommier! » Nous savons maintenant ce qu' est le ski.

Il y a un inconvénient avec ces machins-là, conclut le colonel comme nous regagnons l' hôtel, c' est comme avec le whisky: on ne sait pas quand il faut s' arrêter, ni comment!

1910.

A notre tour, nous faisons du ski, bien modestement d' ailleurs, sans technique aucune, autrement dit pour notre seul plaisir. Une fois encore, Gstaad nous accueille au terme d' une grande et audacieuse traversée, une « première », nous affirme-t-on: montée des Diablerets au Pillon, Lac de Retaud, Pointe d' Arnon, Col de Jable, Meielsgrund.

Fin d' une radieuse journée de février. Pique-nique en manches de chemise là-haut, sur une crête d' où le Wildhorn apparaissait comme une pyramide d' argent. Au crépuscule, nous descendons ce vallon qu' on nomme Meielsgrund. Dans une gloire de lumière, le soleil est descendu derrière les montagnes dont les silhouettes tourmentées s' emportent en noir sur un fond d' or rose. Les neiges se tachent de violet, de mauve, avec, ici et là, des touches de pourpre auxquelles s' ajoutent de curieux reflets bleutés. Le soir monte de la vallée où l' ombre fait les dépressions plus profondes, les forêts plus denses.

Nous nous hâtons afin de gagner, avant la nuit noire, les lieux habités. Rapides, nous glissons, l' étrave des skis soulevant un nuage de poussière irisée qui semble nous courir après. La figure cinglée par l' air glacé, nous filons de combe en combe, nous faufilant parmi les sapins mélancoliques, évitant les pièges que nous tendent les buissons à demi ensevelis, nous coulant sous la voûte des arbres, ou bien fonçant tête baissée quand le terrain s' ouvre. Devant, coiffé de son épais passe-montagne de laine grise, Frédéric cadet nous guide sans hésiter. C' est un Ormonan qui enseigne généreusement aux autres ce qu' il connaît de l' art du ski; nous l' avons cueilli en passant, aux Diablerets, pour qu' il nous conduise.

Nous coupons maintenant une pente raide aboutissant à un torrent, gelé actuellement, et dans lequel les grosses pierres, ouatées de neige, semblent de gros champignons.

Nous labourons une neige profonde, instable. Lebray, mon compagnon, fatigué de cette longue randonnée, peste tant qu' il peut. « Et puis, il ne manquerait plus qu' une avalanche nous tombe dessus! » — « Taisez-vous I ordonne Frédéric cadet, ce sont des mots qu' on ne doit jamais prononcer. » Lebray, maladroit, perd l' équilibre, tombe, la neige cède sous lui, part et l' entraîne, le roule, l' engloutit, et vient s' épandre, tout en bas, au bord du torrent. De la masse de neige accumulée, on voir surgir ici un ski, là un bâton...

Le premier moment de stupeur passé, nous nous précipitons. Déblayer la neige, extraire Lebray tout enfariné, un peu étourdi parce que son sac s' est retourné sur sa tête, embarrassé dans ses skis et ses bâtons, mais sans mal, c' est l' affaire d' un instant. Nous rions. Pourquoi? Je me le demande: sans doute parce que nous avons besoin de nous détendre. Lebray contemple le parcours de la coulée de neige: « Est-ce que c' était une avalanche? » demande-t-il à Frédéric cadet, qui fronce les sourcils et répond d' un ton rude: « Taisez-vous, et partons. » A la suite de notre guide — qui est de fort mauvaise humeur — nous reprenons la descente vers la vallée toute piquée des lumières jaunes des chalets.

L' obscurité croît rapidement. Les accidents du terrain s' estompent, se manifestent à contre-sens: ce qui est creux paraît en relief, et les saillies semblent des trous, de sorte que nous sommes à chaque minute par terre. Aucun bruit dans cette solitude blanche, sauf le crissement des skis sur la neige cristallisée. Enfin, voici la route où, comme un fantôme, passe un traîneau chargé de bois.

Tirant un peu la jambe, nous entrons dans Gstaad. La nuit est là; au ciel noir scintillent les premières étoiles. La neige, mate, marbrée de bleu, est sans vie, contractée sous la gelée qui pince douloureusement la peau du visage.

Dans la salle lambrissée du « Rössli », 1e dos au poêle de pierre, nous sirotons un café bien chaud.

Frédéric cadet n' a pour ainsi dire pas desserré les dents.

— Vous m' en voulez, lui dit Lebray; vous ne me pardonnez pas ma dégringolade?

— Ce n' est pas ça, répond l' Ormonan, mais ça m' a un peu remué. Je vous l' avais pourtant dit de ne pas prononcer le mot; c' est de votre faute. On le sait assez dans nos montagnes: mon père, mon grand-père le répétaient toujours: on ne doit jamais appeler l' avalanche!

1950.

Sur les pentes des Windspillen, une foule bigarrée prend ses ébats. Ils ont tous l' équipement scientifique indispensable: casque pneumatique protégeant la tête contre les mauvaises chutes; vêtements aérodynamiques, bleus

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pour les débutants, jaunes pour les spécialistes du slalom, rouges pour les sauteurs, verts pour les skieurs-touristes, blancs pour les pistards; chaussures blanches qui facilitent les christianas coulés, avec lacets rouges pour faire les télémarks, noirs pour mieux réussir les christianas larvés; skis orange en duralumine, avec ressorts « Freistutz » qui, fixés au genou, le font fléchir sans effort.

Au signal donné par un haut-parleur, ces gens se précipitent vers les douze téléskis, téléluges, télélifts qui les hissent en deux minutes au haut de la pente. Nouvel appel d' un haut-parleur: les skieurs, selon la couleur de leur vêtement, se rangent devant le départ de la piste qu' ils ont choisie suivant leurs goûts et leurs capacités. Coup de gong: sur les douze pistes de descente le premier de chaque file s' élance; second coup de gong, et le second part; et ainsi de suite, de minute en minute. Les pistes se croisent en divers points où un signal lumineux ouvre ou ferme le passage. A l' arrivée, le chronométreur remet à chacun sa fiche de descente. Certains, dépistés, constatent qu' ils ont mis un seizième de seconde de plus que le temps officiel autorisé, et doivent recommencer.

Il y a une piste de « schuss » bordée de barrières avec bat-flancs rembourrés; une piste de « stemm » aux tournants relevés; une piste de descente libre où des haut-parleurs, à chaque accident du terrain, clament au skieur: « Christiania à gauche! » — « Christiania à droite! » — « Position accroupie! » — « Freinage! » — II y a la piste des as de la descente où, sous la neige, des caniveaux de béton font comme des rails dans lesquels courent les skis, de sorte que le « pistard » n' a qu' à se laisser aller à toute vitesse sans se soucier des tournants. Enfin, il y a la piste de saut où, munis de skis à décuple cannelure chromée, et lestés de plomb, les sauteurs bondissent dans le vide, soutenus par un parachute en cellophane métallisée, attaché à leur ceinture.

Et tout ce monde s' en donne à cœur joie, silencieusement, afin de ne pas troubler les descendeurs par une parole inutile ou un mot déplacé.

Partout circulent des patrouilleurs, les uns avec un brancard pour ramasser les blessés; les autres — les policeskimen — avec un carnet à souche pour les contraventions; d' autres, les dépanneurs, pourvus d' un cric à air comprimé pour relever les gens qui tombent.

Tous les vingt mètres un jet de paillettes de neige vomit chaque heure une gerbe de neige artificielle.

Et sur tout cela, faisant étinceler la neige additionnée de borax opalin, le soleil ricane, à demi caché derrière un nuage.

Patatras I Je me retrouve sur ma descente de lit.

Ai-je rêvé, peut-être?

Vous me le direz dans onze ans.

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