De la Cabane Bétemps au Théodule

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Par S. Clot.

Dans le courant de l' automne 1931 les skieurs de la section des Diablerets apprenaient avec un vif plaisir qu' une semaine clubistique serait organisée à la cabane Bétemps, avec ascensions de divers grands sommets, notamment de la Pointe Dufour. La date en fut fixée du 24 avril au 1er mai 1932.

La saison d' hiver 1931/32 fut mauvaise pour les skieurs et la majorité des participants à cette semaine clubistique virent arriver le jour du départ sans avoir pu s' entraîner comme ils l' auraient voulu. La neige, qui nous fit tant défaut durant tout l' hiver, se mit à tomber en abondance après Pâques et le chemin de fer ne put circuler entre Zermatt et Rotenboden. Tout le ravitaillement de la cabane dut s' effectuer à dos d' hommes depuis Zermatt, et les skieurs qui comptaient arriver gentiment à Bétemps, de Rotenboden, durent déchanter.

Le dimanche 24 avril au soir, 25 clubistes se trouvaient réunis à la cabane Bétemps, passablement fatigués d' une montée rendue pénible par les conditions de la neige et le brouillard. La montée de Riffelalp au Gugel — les risques d' ava étaient trop grands pour suivre le tracé de la ligne du chemin de fer entre Riffelalp et Riffelberg — fut un dur calvaire.

La cabane atteinte, les lourds sacs déposés, les visages retrouvent toute leur sérénité et la bonne humeur ne tarde pas à régner. Les dures paillasses de Bétemps procureront une déception aux « douillets ». La haute montagne leur en réservera bien d' autres au cours de la semaine.

Lundi 25 avril. Au Fillarhorn ( 3679 m ). Nous nous levons tard. Rien ne presse, le temps étant complètement bouché. Vers 8 h. 30 le soleil filtre à travers les nuages et, peu après, tous les sommets qui forment à Bétemps sa majestueuse couronne sont visibles. Les regards courent du Lyskamm au Cervin et ne savent où s' arrêter, tant le paysage est grandiose sous sa parure hivernale. Les yeux ne se détachent de l' al pyramide du Cervin que pour revenir à Castor et Pollux qui brillent d' un éclat sans pareil sous la caresse du soleil matinal.

A 9 h. 30 nous partons, sous la conduite du guide Otto Lehner, pour le glacier du Gorner. Ceux dont les peaux sont collées sont déjà bien loin que leurs compagnons bataillent encore dans la moraine, en dessous de la cabane.

A 10 heures les cordées sont formées et elles partent pour une course d' entraînement dans la direction du Fillarhorn. Elles partent joyeuses, sous un soleil de plomb, pour la jolie ballade « juste là en dessus » comme nous le dit Matthey, le directeur de la semaine clubistique.Vaillamment le guide ouvre la trace dans une neige profonde et dans une sorte de vallonnement qui nous mène à la hauteur des séracs du Gorner. La chaleur, la fatigue accumulée le jour précédent au cours de la montée de Zermatt, met la volonté de beau- coup à rude épreuve.Voici bientôt midi. La petite ballade continue et les estomacs crient famine. Enfin une halte; juste le temps de manger une « morce », car nous dînerons en descendant. Il vaut mieux atteindre le sommet avant dîner, n' est pas!

Les à-coups, déjà fréquents avant cette halte, deviennent plus fréquents encore. Nous allons lentement et pourtant nous peinons. Les cordées commencent à s' arrêter, à s' asseoir et, en moins d' une demi-heure, plus de la moitié des participants abandonnent. Les autres montent toujours, de monticule en monticule, à la recherche du Fillarhorn qui joue à cache-cache.Vers 14 h. 40 la première cordée atteint le sommet et les autres suivent à peu de distance, après avoir passé à proximité de méchantes corniches.

Quelle vue splendide de ce sommet! Quelle beauté que cette paroi nord de la Nordend où tourbillonne la neige, chassée par un vent violent! Nos regards plongent dans le vide, dans ce gouffre béant qui s' ouvre sur l' Italie, au fond duquel se trouve Macugnaga.

Un vent très froid sévit, aussi nous dînerons un peu plus bas, bien à l' abri. La descente s' effectue encordés, ce qui n' est pas du goût de chacun. Notre cordée, où un clubiste glisse trop vite tandis que l' autre colle, est bientôt la dernière. Sitôt que faire se peut sans trop de danger nous reléguons la corde sur le sac et, libres, joyeux, affamés, nous nous lançons à la poursuite du gros de la troupe. Nous rejoignîmes quelques cordées. Le glacier fut, ce jour-là, témoin d' une belle débandade! Ceux qui avaient abandonné étaient rentrés à la cabane, ceux qui ne surent jamais trouver un emplacement convenable pour dîner se dirent que les tables du réfectoire seraient plus confortables que celles du glacier et continuèrent leur descente. D' autres s' étendirent sur place et, tranquillement, apaisèrent leur faim. Aux environs de 17 heures les derniers étaient rentrés à la cabane. La petite ballade « juste là en dessus » était terminée.

Le Fillarhorn est un sommet magnifique pour les skieurs. Nulle part les pentes ne sont trop raides et on arrive au but, d' où on jouit d' une vue magnifique, sans déchausser les skis. Nos skieurs furent handicapés par la fatigue de la journée précédente, un départ trop tardif et une chaleur accablante. Il en est qui expérimentèrent pour la première fois qu' il ne suffit pas d' être un skieur fort habile dans la montagne moyenne ou sur la pente d' exercice pour que les hauts sommets s' agenouillent devant vous. Ce premier contact avec la haute montagne fut funeste pour plusieurs: ils ressentirent de graves brûlures, provoquées par le soleil, qui nécessitèrent une énergique intervention de notre docteur.

Mardi 26 avril. Nous nous levons à 8 heures. Le temps est magnifique. A 9 h. 30 nous partons pour Obere Platije, à 3350 m environ. La neige est toujours profonde et la grimpée dans les rochers, entre Untere et Obere Plattje, fort raide. N' ayant pas de corde, nous nous arrêtons sur les rochers d' Obere Plattje, juste en dessus du Grenzgletscher en face du majestueux Lyskamm. Le guide, avec nos directeurs du cours, continue quelque peu. Ils préparent la trace pour demain, trace qui doit nous faciliter la montée au Mont Rose. Nous passons là quelques minutes délicieuses, sous le chaud soleil, au cœur même de la haute montagne. Que de beautés, de grandeurs et de majestés accumulées tout autour de nous! A midi nous commençons la descente qui nous ramène prestement à la cabane.

L' après nous nous rendons sur le glacier et cherchons un emplacement propice pour démontrer la manière la plus rationnelle pour retirer un alpiniste d' une crevasse. Ces exercices sont de la plus grande utilité et nous ont montré combien seraient encore empruntés s' ils tombaient dans une crevasse ou s' ils étaient appelés à porter secours à un camarade.

Le temps se couvre et, à 18 heures, la neige se met à tomber. Nous nous préparons cependant à monter au Mont Rose demain.

Mercredi 27 avril. Le temps s' est gâté et, à 4 heures, la diane n' a point retenti. Il est tombé cette nuit 10 à 15 cm. de neige, la belle trace ouverte hier est comblée et tout le travail est à recommencer. Nous partons, à 9 h. 30, pour Obere Plattje, ce qui nous donne l' occasion de passer de nouveau de délicieux moments sur ce belvédère incomparable.

Le reste de la journée se passe à flâner aux abords de la cabane. Nous espérons que demain sera la grande journée, aussi tout le monde se couche tôt.

Jeudi 28 avril. A la Pointe Dufour. Debout à 4 h. 15. Le temps est magnifique. Nous quittons la cabane à 5 heures.

L' air est froid, sec, immobile. Les sommets se détachent dans un gris d' acier, la trace est dure à souhait et nous nous élevons rapidement. Soudain, comme une flèche, un rayon de soleil a fusé et a atteint le sommet du Cervin qui, pendant quelques minutes, est le seul point lumineux. Le Breithorn s' embrase à son tour et la grande féerie du lever de l' astre s' accomplit. Au sud du Col de Lys, un croissant de lune verte, prêt à s' éteindre, se distingue encore. Nous voici à Obere Plattje et la rude montée qui le précède à déjà mis à l' épreuve quelques compagnons. Devant nous, méritant bien son nom, le Silbersattel étincelle. Les pentes se succèdent aux pentes, nous longeons des séracs et des crevasses magnifiques, puis, sans beaucoup de peine — pour nous qui cheminons dans une trace ouverte — nous atteignons les 4000 mètres. La neige est profonde, très poudreuse. Le temps reste beau, le succès de la journée paraît assuré. Sur le plateau, en dessous du Sattel, les camarades les moins entraînés abandonnent.

La pente se redresse, les lacets se succèdent. Le guide, les skis aux pieds, se fraye un passage sur la rimaie. Les autres cordées suivent mais prennent de telles précautions pour ce passage que nous perdons beaucoup de temps. Il est près de midi lorsque nous atteignons le Sattel. La première cordée, à la tête de laquelle se trouve le guide, est déjà très haut sur l' arête.

Une brève halte au Sattel, 1e temps de chausser les crampons et nous partons pour l' ultime grimpée pour le grand sommet, but suprême de notre semaine clubistique. Nos rangs se sont éclaircis avec l' altitude, et nous ne sommes que neuf et le guide à tenter le sommet.

La première partie de l' arête est facile mais l' ascension est rendue assez pénible par une couche inusitée de neige fraîche. Sur les rochers la prudence est de rigueur. La grande pente de neige ne présente pas de difficultés particulières et nous émergeons sur les rochers. L' air est toujours calme, le froid très supportable, mais le temps est sur le point de changer. La mer de brouillard recouvre l' Italie, les grands monts exceptés.

Le sommet est là, tout près, mais il nécessitera encore une demi-heure d' efforts avant d' être atteint. Cette dernière partie de l' arête est plus accidentée, mais jamais difficile. Nous sommes depuis longtemps à une altitude supérieure au Cervin. La Nordend paraît encore nous dominer. Une dernière cheminée, où il est nécessaire d' enlever les gants, quelques coups de reins et, brusquement, nous émergeons à quelques pas du signal, autour duquel nous nous groupons. Il est 14 h. 45.

Le sommet est exigu, de tous côtés fuient les précipices. Nous sommes sur le plus haut pic des Alpes suisses, à 4638 m. Nous ne sommes nullement fatigués et nous jouissons, pendant des minutes hélas trop courtes, de la vue splendide qui s' étend à nos pieds. Un dernier coup d' œil sur la cabane Regina Margherita, vite une photo, et à 15 heures la descente commence.

Brusquement le temps est devenu menaçant. Il faut fuir. La tempête nous surprend sur les derniers ressauts de l' arête. D' un seul coup, sans avertissement, elle sort du gouffre, nous serre à la gorge, nous suffoque. Son attaque fut si impétueuse, si douloureuse que, pour ma part, je poussai un cri. Instantanément le visage se couvrit de glace. Nous rejoignîmes nos sacs et skis au pas de course et nous nous enroulâmes la tête dans nos chandails. Une cordée est encore sur l' arête exposée à la fureur des éléments déchaînés. Nous prenons nos skis sous le bras et fuyons ces lieux devenus trop inhospitaliers. La rimaie, qui nous a pris tant de temps ce matin, est franchie sans que nous nous en apercevions, et nous dévalons la pente, à grandes enjambées, jusque sur le plateau, où nous sommes un peu à l' abri du vent. Enlever les crampons, la corde gelée, quelle corvée !! Pour éviter de trop nombreuses chutes, nous tentons la descente individuellement.

Ceux qui ont pris le temps de jeter un coup d' œil du côté du Cervin ont été témoins d' un spectacle magnifique. Pareil à un fleuve géant, les nuages, en flots pressés, franchissaient le Col du Théodule et se précipitaient dans la vallée de Zermatt. Malgré le froid, et bien que je fusse le dernier sur le Mont Rose, je n' ai pas pu résister au désir de photographier ce spectacle, et cette photo est la plus originale, la plus belle de celles prises par moi durant toute cette semaine clubistique.

La première partie de la descente est un régal, dans une neige poudreuse à souhait. Plus bas elle devient lourde, difficilement maniable. La fureur du vent s' étant calmée, nous flânons sur le glacier. Que nous importe de rentrer une heure plus tôt ou plus tard à la cabane, ce en quoi nous eûmes grand tort car, subitement, la neige se croûta d' une telle manière que tout virage devint impossible. Non seulement la neige était devenue intraitable, mais la visibilité était si mauvaise que nous ne distinguions plus du tout le relief du terrain. Vers 19 heures tout le monde avait regagné la cabane, heureux de la réussite de notre course. La Pointe Dufour avait eu, aujourd'hui, ses premiers visiteurs de l' année.

Il est regrettable qu' un si petit nombre de clubistes ait atteint le sommet, mais tous les participants ne me paraissaient pas animés de l' ardente volonté de vaincre. Un haut sommet se gagne depuis le bas et seuls ceux qui partent avec la ferme volonté d' arriver arrivent.

Vendredi 29 avril. Cette journée est consacrée au repos. Le temps est d' ailleurs douteux; par moments le vent secoue la cabane et la fait prestement réintégrer aux quelques skieurs partis dans les environs. L' après le guide Lehner procède à une démonstration d' un traîneau formé de deux skis. C' est ensuite au tour de notre collègue et Dr Isenegger de nous expliquer et de nous démontrer la respiration artificielle. Par ces démonstrations nous complétons heureusement des connaissances de première importance pour le skieur alpin.

Nous partons demain pour la cabane du Théodule et ceci pour permettre une meilleure réussite de l' ascension du Breithorn. Les gardiens de cette cabane monteront du Val Tournanche.

Samedi 30 avril. Le déjeuner a été promptement expédié, les sacs sont bouclés et, à 10 heures, nous chaussons les skis. Nous descendons d' environ 200 m ., jusque sous l' Unter que nous remontons, sans être encordés, jusque sous la cabane Gandegg. Le temps est très bouché, nous cheminons par moments en plein brouillard et seules quelques éclaircies nous ont permis d' examiner la structure des parois nord du Breithorn et du Petit Cervin. Une pente raide est gravie, nous abordons le Glacier du Théodule, que nous traversons pour nous heurter, pour ainsi dire, à la cabane. Nous y arrivons à 14 h. 30. Une tranchée, creusée dans la neige, nous conduit à une porte derrière laquelle, aimablement, les deux gardiens nous reçoivent.

Au dehors les nues tourbillonnent, créant, par-ci par-là, de belles échappées. Pour un moment seulement le versant sud du col apparaît et nous nous rendons compte à la vue de tant de cimes, que ce n' est point là que commence la Plaine Lombarde.

Dimanche 1ei mai. Une violente bourrasque de neige sévit. Le brouillard ne permet aucune visibilité. Il n' est plus question de monter au Breithorn mais bien d' organiser la descente, de nombreux clubistes devant reprendre leurs occupations le lendemain. Vers 9 heures nous quittons la cabane et nous enfonçons dans la tempête, répartis en sept cordées. Nous cheminons en longeant les rochers, puis nous abordons l' immense surface du Glacier du Théodule et celui de Furgen. Seules les premières et les dernières cordées sont munies de boussoles. Les autres suivent aveuglément sans trop savoir où elles vont. Nous sommes des moutons attachés par grappes de trois ou quatre. Le regard ne porte qu' à quelques mètres et il ne perçoit que le tourbillonnement furieux de poussières de neige, de cette poussière qui roule sur le glacier, qui grimpe le long des jambes, du buste, se plaque sur la joue et forme sur le crâne comme un plumet. Le tableau, par moments, est d' une grandeur extraordinaire, tant il est vivant, tant il est sauvage. Nous avançons tête baissée n' ayant comme repère que le dos de celui qui nous précède. Parfois un vague cri de « halte » se mêle à la grande voix de la tempête. Nous nous groupons, nous nous comptons et constatons que la cinquième ou la septième cordée manque à l' appel. Sous la fureur des arrivâmes vers 6 heures du soir après une marche assez monotone de 2 h. 1/2 sur le glacier. Le temps était idéal et, durant cette descente, nous avions eu le loisir d' examiner notre voie d' ascension. A première vue rien ne me semblait bien difficile dans les diverses parties de cette ascension, et je regrettai un peu de ne pas éprouver ce sentiment de légère inquiétude qui pour moi est une des voluptés de l' alpinisme et que l'on ressent lorsque l'on sait ou que l'on a entendu dire que « tout de même c' est assez mauvais! »; j' avais trop, en arrivant à la cabane, la certitude que nous ferions l' Aletsch sans la moindre difficulté; cette certitude, toutefois, ne devait pas tarder à disparaître.

En effet, nous étions à table à la Concordiahütte lorsqu' arrivèrent à la cabane deux jeunes Anglais avec un guide de Grindelwald: ils revenaient du Finsteraarhorn. Un vent terrible les avait retenus au départ jusqu' à 8 heures du matin et ils avaient été bien près d' abandonner au Hugisattel... Et voilà ma belle quiétude disparue, d' autant plus que, depuis un instant déjà, j' entendais le vent souffler sur le glacier au-dessous de la cabane.

Pendant la première partie de la nuit, le vent souffla de plus en plus fort et devint bientôt d' une extrême violence; vers minuit, heureusement, il sembla diminuer, puis s' apaiser complètement; et c' est de nouveau plein de confiance que je finis par m' endormir...

2 h. 30! Debout! La pleine lune éclaire le glacier, le vent est complètement tombé, le temps est superbe! Nous nous hâtons de faire nos préparatifs et de prendre notre thé; à 3 h. 30, nous partons.

Nous traversons rapidement le Concordiaplatz sans être encordés: le glacier est ici parfaitement sec et fait songer aux routes pavées du Nord de la France; à 4 h. 15 cet état de choses cesse cependant, et nous nous encordons pour nous engager sur le Grosser Aletschfirn; 1e spectacle qui nous est offert est splendide; 1a masse purement neigeuse du Sattelhorn en particulier est éclairée en plein par la lune et semble une montagne d' argent vue par transparence à travers le bleu de la nuit...

Nous remontons d' un bon pas le Grosser Aletschfirn en direction de la Lötschenlücke, et à 5 h. 15 nous atteignons le pied d' une côte rocheuse, la plus occidentale de celles qu' on voit sur la face nord de l' Aletschhorn; nous sommes à 3000 m. environ. Cette fois, c' est l' attaque!

Nous abordons notre montagne par la pente de neige d' environ 40° qui termine le couloir assez large qui sépare les deux côtes rocheuses; bientôt, nous obliquons vers celle de droite, par laquelle nous prenons pied. Elle n' est pas bien difficile, d' ailleurs; dans sa partie inférieure c' est plutôt du gros cailloutis dans le rocher que de l' escalade rocheuse; il faut surtout faire attention de' ne pas précipiter trop de cailloux; c' est assez raide tout de même, mais en général, le rocher au milieu duquel on s' élève permet de bien placer les mains. De temps en temps on revient vers la gauche et on effleure la neige; celle-ci est en bon état, et c' est par prudence surtout que Brunner taille par-ci par-là quelques marches. Nous sommes bientôt plus haut que la Lötschenlücke; un instant après, l' altitude du Jungfraujoch me semble à son tour dépassée, cependant que le caractère de l' arête se modifie gra- duellement et devient de plus en plus « escalade » et de moins en moins « cailloutis ». Elle est maintenant formée par de gros blocs; les prises y sont très abondantes, mais souvent peu solides: cela demande beaucoup d' attention.

A ce moment une rafale violente se met à souffler; la surprise est pénible, mais cela ne dure que cinq minutes, puis tout redevient calme; un peu plus haut, cela recommence, puis cesse de même; l' escalade se poursuit avec régularité et à 7 h. 25 nous atteignons le point 3716, sommet de notre côte rocheuse. Il nous faut maintenant mettre lunettes et crampons. Nous en profitons pour nous restaurer et admirer les montagnes environnantes qui d' argent ont été changées en or pâle. Nous sommes à un endroit très exposé, à l' intersection de l' arête rocheuse que nous venons de gravir et de l' arête de neige qui soude en quelque sorte le point 3716 à la partie supérieure de l' Aletschhorn; elle n' est pas longue, 50 mètres environ, sa ligne faîtière est d' inclinaison presque nulle, mais en lame de couteau; son côté sud est très raide; de plus, elle comporte quelques petites corniches en miniature qui surplombent le côté nord; il faudra donc nous tenir sur le côté sud parallèlement à la ligne faîtière, un mètre plus bas environ.

Au moment où nous finissions de fixer nos crampons, se déchaîne une nouvelle rafale et nous pensons que c' est particulièrement désagréable à cet endroit; nous préférons attendre et la suite nous donne raison; la rafale s' apaise en effet soudainement et complètement au bout de trois à quatre minutes, et c' est sans aucune difficulté que la petite arête est franchie. Nous atteignons les pentes d' inclinaison modérée du petit Aletschhorn, et nous nous y élevons rapidement sans tailler: la neige est excellente. Nous arrivons au Petit Aletschhorn sans presque nous en apercevoir. Nous devons être à 3900 mètres environ, car le Mittaghorn et le Grosshorn sont maintenant moins élevés que nous, mais l' Ebnefluh nous domine encore. Pas pour longtemps toutefois, car nous poursuivons notre route sans désemparer.

Encore une brusque rafale: à genoux, et laissons passer! Un bergschrund, pas bien méchant, et la pente s' accentue brusquement; les crampons mordent tellement bien qu' il est inutile de tailler. Nous avons maintenant dépassé 4000 mètres; la pente augmente encore à mesure que nous nous rapprochons de l' arête terminale que descend une caravane de trois personnes.

Nous attendons ici leur passage pour n' avoir pas à les croiser sur l' arête, et nous échangeons quelques mots. Ce sont des Anglais qui ont fait l' Aletsch depuis Oberaletsch; pas de vent du tout de ce côté, disent-ils; ils paraissent enchantés de leur course! Nous repartons et abordons bientôt l' arête, où nous trouvons par endroits de la glace. Elle rappelle quelque peu celle du Mont Rose entre le Sattel et 1a Dufourspitze; elle est toutefois nettement moins étroite, beaucoup moins aérienne et infiniment moins longue: au bout de dix minutes, en effet, nous la voyons s' élargir, c' est là le sommet de l' Aletschhorn où nous prenons pied à 9 h. 15; nous sommes en excellente forme et nous jouissons pleinement de la vue incomparable que nous découvrons. Nous poussons un yodel formidable et, plus prosaïquement, nous pensons qu' il serait agréable de redéjeuner, ce que nous faisons aussitôt avec appétit. Je ne puis toutefois détacher mes yeux des Alpes valaisannes; le Mont Rose est splendide, vu d' ici; je pense à lui avec reconnaissance.Voici le Cervin, le plus beau de tous, je dois le reconnaître, quoiqu' il n' ait pas voulu de moi, l' année dernière, et me l' ait fait dire par son allié, le mauvais temps; voici maintenant la terrible Dent Blanche, elle me paraît tout à coup bien désirable, de même que le majestueux Weisshorn. Plus loin vers l' ouest, le Grand Combin a l' air de nous inviter lui aussi; le Mont Blanc semble un bon gros obèse ( qu' il ne m' en veuille pas, ni les bons gros obèses non plus !). Plus loin, au sud-ouest, de vagues lignes blanches et bleues: l' Oisans, sans doute! Je pense à nos amis qui s' y trouvent en ce moment; puisse la montagne leur être favorable! Enfin, très, très loin, un petit coin à peine visible; je pense que c' est le Viso!

A nos pieds, tout en bas, un petit carré vert; c' est un morceau de la vallée du Rhône; Brunner, aux yeux de lynx, prétend y voir des vignes!

Il nous faut, bien entendu, allumer nos pipes; et cela va être la partie la plus difficile de toute l' ascension: pour la première — et la seule — fois de la journée, je dois employer l' aide de Brunner.

Nous passons quelques instants de béatitude totale; l' air est pur et frais, comme dit l' hymne que nous venons de chanter; il n' y a pas un souffle de vent; à quoi bon bouger ou regarder l' heure, puisque je suis dans l' état de bien-être parfait? Je ne pense à rien, je me contente de vivre avec intensité. Mais tout a une fin, et Brunner me dit bientôt qu' il y a une heure que nous sommes au sommet; je n' en avais aucune idée! Il nous faut, hélas, redescendre! Aller sur Oberaletsch nous emmènerait trop loin de chez nous; aussi reprenons-nous le même chemin. A part un ou deux pas délicats en quittant l' arête supérieure, la descente jusqu' au point 3716, arête inférieure de neige comprise, n' est qu' une promenade dans une neige qui, chose remarquable, est excellente, quoique le soleil tape et qu' il soit 11 heures du matin.

Nous déchaussons donc les crampons au point 3716 et nous entreprenons la descente de la côte rocheuse: il n' y a pas à proprement parler de difficulté, mais le mauvais état du rocher nous oblige à une extrême prudence, surtout dans la partie inférieure; cela rend la descente quelque peu fastidieuse et nous retarde beaucoup; et ce n' est qu' à 2 heures que nous reprenons pied sur le Grosser Aletschfirn; l' Aletschhorn est terminé. Halte, repas et repos; mais, maintenant, il nous faut prendre une décision: où allons-nous aller? Notre première idée, qui consistait à aller coucher à la cabane Egon von Steiger pour descendre à Fafleralp et rentrer par le Petersgrat, n' est mise aux voix que pour la forme et repoussée à l' unanimité comme manquant d' intérêt au point de vue alpinisme. Je propose alors de passer la Grünhornlücke et d' aller coucher à la Finsteraarhornhütte pour aller le lendemain rendre visite à notre vieux camarade, le Finsteraarhorn, mais cette fois en le traversant et en descendant vers la Strahlegg; Brunner m' objecte que cette traversée est bien plus rationnelle en sens inverse et que la taille des marches à la descente prendrait beaucoup trop de temps. Il en est de même de l' Agassizjoch, que je propose à défaut du Finsteraarhorn.

Il faut pourtant faire quelque chose et rentrer d' une façon quelconque; bien entendu, il n' est pas question du chemin de fer du Jungfraujoch. C' est alors que Brunner a l' idée simple qui caractérise le génie: pourquoi ne mon-terions-nous pas coucher au Jungfraujoch? Le lendemain, nous ferions la Jungfrau et nous descendrions par le Rottal, ce qui aurait l' avantage de nous ramener directement chez nous. Evidemment, nous avions fait la Jungfrau en montant le Rottal trois ans auparavant, mais la traversée à l' envers prendrait un tout nouvel aspect; j' avais d' ailleurs exprimé plusieurs fois le désir de descendre le Rottal un jour: pourquoi ne pas saisir l' occasion qui se présentait?

C' est donc avec enthousiasme que je me ralliai à cette proposition; j' appréhendais toutefois le caractère extrêmement ennuyeux de la montée du Jungfraufirn jusqu' au Jungfraujoch; j' en avais conservé un souvenir atroce pour l' avoir fait dix ans auparavant en revenant du Finsteraarhorn par une chaleur accablante; mais enfin, par amour pour la Jungfrau, je me déclarai prêt à la recommencer.

A 3 heures, nous nous mettons en route; nous coupons en diagonale le Grosser Aletschfirn, puis nous nous engageons sur le Jungfraufirn. Après une marche d' une monotonie désespérante et d' un ennui absolu, le Jungfraujoch est enfin atteint à 8 heures! Je dois dire que la neige n' était pas trop molle sur le Jungfraufirn, ce qui est aussi rare que remarquable, et qu' une forte brise rendait la température très supportable.

Après un souper substantiel et la traditionnelle pipe nous allâmes vers un repos bien gagné, et c' est en nous félicitant de ce que nous avions fait et en nous réjouissant de ce qui nous restait à faire que nous nous endormîmes du sommeil du juste, dont le réveil ne nous tira qu' à 3 h. 30, encore trop tôt à mon gré. Mais la Jungfrau a de ces exigences! A 4 h. 40, ayant confortablement déjeuné, nous partons: nous traversons rapidement le Jungfraufirn; puis, chaussant les crampons, nous escaladons la pente de neige raide mais facile qui mène au Rottalsattel, et sans désemparer celle qui mène du Rottalsattel à la Jungfrau, dont nous atteignons le sommet à 7 h. 15. Plusieurs caravanes s' y trouvaient et, tous, d' un commun accord tacite, nous entonnâmes « Salut, glaciers sublimes »; et ce chant, là-haut, prenait une extraordinaire grandeur: tous se sentaient pleins de respect pour la majesté de ce sommet que toujours je préférerai entre tous.

Après y être restés une demi-heure, nous entreprîmes la descente par le Hochfirn en direction du Rottal; comme je connaissais les lieux, alors que c' était la première fois que Heinz s' y trouvait, je passai en tête. La neige du Hochfirn était dans une condition absolument idéale et le temps on ne peut plus parfait: aussi une demi-heure nous suffit-elle du sommet au point 3757, où l' arête du Rottal rejoint le Hochfirn; maintenant allait commencer la partie la plus sérieuse de notre campagne de l' été 1932, cependant que, dans le fond de la vallée, nous distinguions fort bien Trachsellauenen et notre demeure! Une courte halte pour enlever les crampons, et en avant! Tout de suite, la descente présente un caractère assez sérieux: il s' agit de rochers dont l' inclinaison, dont j' évalue la moyenne entre 45 et 50°, varie à tout instant; c' est du gneiss brun, toutefois, et les prises y sont bonnes, quoique parfois éloignées les unes des autres. Nous arrivons au sommet de la corde fixe supérieure, sans l' assistance de laquelle il serait, je crois, bien difficile de franchir ce passage: c' est un rocher ventru de huit à dix mètres de hauteur, dont les quatre derniers en surplomb. Mains à la corde et pieds au rocher, je commence la descente doucement; mais, arrivé à la partie surplombante, mes pieds manquent le rocher et je me trouve suspendu à la corde par les mains, ne sachant pas du tout où et comment je poserai mes pieds sur la vire extrêmement étroite qui, quatre mètres plus bas, borde la partie inférieure de notre bloc. Par prudence et pour reposer mes bras, je saisis la corde fixe avec mes dents et, des yeux, j' explore la vire; j' ai trouvé bien vite une solution: il y a sur la vire une minuscule plateforme, heureusement inclinée vers l' intérieur, où je pourrai poser les pointes des deux pieds... si je ne fais pas le pendule avec la corde! Je me laisse donc descendre très doucement, sans secousses; Brunner et Heinz tiennent les cordes en haut, et j' atterris sans incident. Il me faut encore avancer pour laisser à Heinz la jouissance de ma plateforme; il me reste suffisamment de corde pour franchir ce que j' ai nommé il y a trois ans, lors de l' ascension, le « pas de tango »: agrippant des deux mains une bonne et solide pointe de rocher à gauche, me tenant face au rocher, je croise la jambe droite devant la gauche et porte le pied droit sur une petite, mais bonne prise à un mètre environ au-dessous de mes mains; puis, déplaçant le pied gauche, je le porte sur une véritable marche d' escalier qui se trouve au-dessous et à gauche de mon pied droit; enfin, je rejoins avec celui-ci. En somme, ce ne serait rien si nous n' étions pas à 3700 mètres et si le fond n' était pas à 2500! Voici que maintenant Heinz passe fort bien la corde fixe et atterrit; à mon tour d' avancer pour le laisser effectuer le pas de tango qu' il exécute brillamment; quant à Brunner, c' est en se jouant qu' il fait tout cela!

C' est maintenant assez facile pendant quelques minutes: la traversée d' une plaque de neige qui recouvre une dalle demande quelque attention.

Mais bientôt, en un point difficile, nous trouvons un des plus grands ennemis de l' alpiniste, le verglas: il recouvre une courte vire que surplombe un rocher de trois mètres de haut environ; il nous faut absolument la franchir. Passer à pied serait dangereux: je demande donc qu' on tienne fermement la corde, et je passe à genoux, ayant laissé mon piolet à Heinz pour avoir toute liberté de mouvements. La manœuvre est rendue très délicate par le gros rocher surplombant, où les prises pour les mains sont verglacées et par là-même assez illusoires; enfin, après quelques tâtonnements, je m' en avec une extrême circonspection et je passe. Heinz me passe les piolets à bout de bras et franchit à son tour le passage, où sa petite taille l' avan; il s' assure à son tour et nous assurons la corde; c' est maintenant Brunner qui répète la même manœuvre; elle semble un jeu pour lui. Nous voici de nouveau tous trois debout: Brunner affirme que nous venons de franchir le passage le plus difficile de toute la descente. Nous descendons maintenant dans la face du Rottal, en obliquant vers la droite et en traversant quelques inoffensifs couloirs. Brusquement nous quittons le gneiss pour aborder le calcaire schisteux, et nous arrivons à la deuxième corde, dont on se sert comme d' une rampe d' escalier pour descendre le long d' une cheminée, face au rocher, avec une jambe de chaque côté. Nous descendons un à un, bien entendu, nous prévenant mutuellement chaque fois que nous savons pouvoir nous arrêter en sécurité: un autre alors s' avance, et ainsi de suite; je prends un plaisir intense à cette descente d' environ quarante mètres. Maintenant il faut traverser un couloir, entre la deuxième corde et la corde inférieure; le fond de ce couloir est ici formé par une mince couche de neige glacée qui recouvre une dalle légère; ce passage a peut-être dix mètres, il me fait quelque impression; je m' aperçois toutefois qu' il est beaucoup moins mauvais qu' il n' en a l' air. Voici maintenant la corde inférieure que nous tenons de la main gauche, en descendant le dos au rocher, et nous arrivons en quelques minutes à la « place du déjeuner », ainsi nommée parce que c' est ici que ceux qui font l' ascension du Rottal marquent en général une halte; nous ferons de même, et bien vite nous nous restaurons confortablement; il est 11 h. 45. Je suis heureux de revoir les montagnes qui me sont les plus familières, vues du côté de « ma » vallée: le Gletscherhorn, l' Ebne, le Grosshorn, le Mittaghorn, le Breithorn, le Tschingelhorn même nous dominent maintenant; je sais d' ailleurs que nous ne sommes plus qu' à 3450 mètres. Le temps est toujours immuablement beau, le moral splendide; ma joie d' avoir si bien réussi cette magnifique descente est immense. Je pense que je viens de passer la matinée la plus intéressante que j' aie jamais passée en montagne: la difficulté est ici toujours soutenue, mais jamais assez grande pour altérer le plaisir de la course, comme cela avait été pour moi le cas au Schreckhorn, dans des conditions déplorables, il est vrai. Il faut, sur cette face du Rottal, posséder une certaine technique et une certaine force musculaire; mais, à mon avis, il ne s' y trouve aucun danger objectif, inhérent à la montagne; le rocher toutefois est souvent très coupant, témoin mon pantalon dont les blessures sont cette fois incurables!

Le déjeuner se poursuit avec appétit et gaîté: Brunner me raconte en « Schwyzerdütsch » des histoires qui sont probablement très drôles, mais s' aperçoit bien vite qu' il vaut mieux s' en tenir à notre langue commune... l' anglais! Nous sommes très agréablement installés ici, mais il faut tout de même continuer la descente, non sans allumer une bonne pipe, évidemment! Nous franchissons très facilement la petite arête de neige qui sert en quelque sorte d' arc à la face du Rottal, et continuons à descendre dans les calcaires... de plus en plus coupants! Cette roche n' est d' ailleurs que d' une solidité relative, et il faut avancer avec précaution. Nous passons bientôt la dalle avec ses trois crampons de fer, nous tournons un rocher surplombant peu agréable, nous franchissons encore par endroits quelques pas délicats et nous arrivons au bout d' une heure à l' étage qui domine immédiatement la Rottalhütte; ce ne sera plus dès lors qu' une facile promenade. Nous nous décordons ici, et Heinz court en avant pour allumer le feu, cependant que mon genou gauche que je viens de cogner un peu durement m' oblige à une allure quelque peu ralentie; et c' est d' un pas de bourgeois paisibles que nous descendons. Nous cueillons chemin faisant quelques edelweiss et nous atteignons la cabane à 2 h. 10.

. Pendant que l' eau bout pour le thé, je parcours le livre de ma cabane préférée; c' est aujourd'hui la douzième fois que je m' y trouve, mais jamais, peut-être, je ne m' y suis senti aussi heureux.

A 5 heures, nous quittons la cabane et rentrons sans nous presser à Trachsellauenen, où Madame Brunner et les enfants des chalets environnants nous font une réception chaleureuse... en musique, car l' un des enfants a apporté son accordéon!

Mais maintenant, pendant que je me change pour dîner, je me sens pris d' une grande mélancolie en pensant que je ne foulerai plus les sommets et les glaciers cette année; et je ressens le désir de vieillir d' un an bien vite! Pourquoi faut-il que l' alpiniste soit un être insatiable et perpétuellement insatisfait, chez qui l' assouvissement d' un désir fait naître un désir nouveau et plus grand encore? Mais chassons vite ces pensées mélancoliques: Madame Brunner, en effet, m' annonce que le café au lait est servi!

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