Départ. — Sur un sommet. — Fatigue

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Dans les têtes mal réveillées cahotent durement les pensées, débiles, plus lucides soudain, ensuite roulant à nouveau dans la brume lourde du sommeil. Ils ne peuvent se tenir debout, les mots, et ils sont raides comme nos gestes. L' heure? le temps? Les pensées cahotent, et se heurtent, et un malaise énerve, malaise d' idées à l' envers, d' idées opaques, et lentes. Au désordre des choses s' ajoutent la confusion silencieuse des pas et des paroles — à voix éteinte, les paroles, indistinctes —. Et combien de gestes inutiles, pour faire avancer nerveusement le travail... vite... plus vite.

L' heure?

Il est difficile de se bouger, de faire quelque chose — quoi? je ne sais pas — proprement, calmement. Il est impossible d' être à l' aise dans cette odeur de paillasse, odeur humaine, odeur de nuit. Alors on va manger, pas pour le plaisir, pour que le ventre travaille lui aussi pendant le grand travail du corps dans un moment. Sur la table, les assiettes d' étain rayées au fil des couteaux s' alignent, avec dans leur creux le reflet gras des bougies. Au milieu, où une cuisine de montagne a pyrogravé un rond de braise, c' est un désordre d' objets cabolés, ressoudés, ficelés, qui ont un air pauvre, insolite, comme des jouets de gosse, incassables et sans valeur...

L' heure?

Énervement de partir, attente d' être parti. Enfin la porte s' ouvre, toute grande.

Nous avons franchi le seuil froid. La montagne vivait le moment le plus austère, froide sous le ciel cru dans le demi-jour hostile, simple, comme au soir, sans bosses ni trous, drapée en grands plis droits blancs et noirs, catafalque des dieux antéhumains, catafalque noir et blanc drapé en grands plis droits usés par les temps.

Déjà les vagues ardentes du soleil passent rapides dans le ciel rutilant d' étoiles. Sous la chaude coulée d' or tous les sommets se rosent.

Et bientôt, dernière étoile au ciel, scintille comme une lumière d' argent la crête de glace de l' Aiguille d' Argentières.

Sur un sommet.

Au fond, lorsqu' on y songe, tout ce qu' il y a de meilleur en nous-mêmes, tout ce qu' il y a de pur, d' heureux et de limpide dans notre intelligence et dans nos sentiments prend sa source en quelques beaux spectacles. M. Maeterlinck.

A la fin d' août j' ai passé de longs après-midis sur un sommet. Etendu dans l' herbe fanissante je me laissais envahir par le vertige des nuages qui passent, puis je tournais les yeux vers les montagnes pour remettre d' aplomb mes pensées. Au-dessus de ma tête, dans un tournoiement incohérent, plus bourdonnant à mes mouvements, bourdonnait sans mesure la cantilène des frelons et des mouches.

J' étais seul, bien seul.

Parfois le vol noir de deux choucas s' abattait sur l' échiné pelée de la montagne et dans l' herbe rase les oiseaux faisaient des taches de deuil. Mais bientôt ils disparaissaient, pour chercher leur pitance vers les abris des bergers.

Et j' étais de nouveau seul.

Invisible, le troupeau de Carlaveyron sonnaillait au loin et la symphonie capricieuse de ses cloches m' arrivait claire et délicate, épurée à travers les grands pâturages de clarté et d' espace. Ainsi, pendant ces longs moments de calme où toute la nature s' harmonisait dans la tranquillité, j' attendais les effets d' ombre changeant à la suite des heures et je m' appliquais à détailler chaque sommet, à chercher les plus fines ciselures du camée de pierre appliqué sur le ciel. Le temps glissait imperceptiblement et dans ces dernières journées d' été déjà une limpide lumière d' automne rendait plus blanche la neige et plus rouge le rocher.

Je revivais des souvenirs et chaque fois un nouvel enthousiasme m' étrei de désirs de force, de danger, de possession du monde...

Autour du sommet c' était un univers d' obstacles avec des appels incessants de conquête: les Aravis, les Fiz, les Aiguilles Rouges, l' Aiguille Verte et enfin les trois groupes des Aiguilles, de granit mat chaudement cuivré, l' Aiguille du Midi, les trois sommets de glace du Mont Blanc, luisant de réverbération, rattachés à la terre par l' arête bondissante de Bionnassay.

Voilà ce qui m' attachait à la crête délaissée de l' Aiguillette et je suis si imprégné de cette vision que toujours, lorsque la vie me sera trop pénible, je pourrai faire renaître la féerie, se dérouler l' inconcevable cortège des cimes...

Peu à peu la lumière rasante accusait les ombres, les étirait hors de proportions en des silhouettes grotesques. A l' heure où l' étoile du berger apparaît à l' occident je descendais du sommet à travers la solitude des pâturages; chaque pas m' enfonçait dans l' ombre, mais là-haut la Cime couleur de feu ardait aux lueurs du couchant.

Puis j' entrais dans la forêt, et c' était déjà la nuit.

Fatigue.

En souvenir d' un retour du Buet aux Houches par la Vallée de la Diosaz, dans l' orage et la nuit.

On ahane, cassés, durant le lent envahissement de tout le corps par la fatigue.

L' esprit s' endort, dans le balancement arythme, laissé aux hasards du chemin.

Gonflé, raidi, le cou porte — avec peine — une tête lourde, vide pourtant où de subites colères montent en congestions — des colères contre soi, contre les autres, contre la montagne — des colères rageuses, folles à faire pleurer — qui étirent encore plus — douloureusement — les muscles noués.

Dans la torpeur, stupéfiés, on marche — par volonté? Non.

Par mécanisme, par crises d' énergie qui soudain font prendre des élans nerveux — vite épuisés.

Et l'on retombe dans la résignation, incapables même de désespérer.

Aux tempes, le sang bat — inutilement — la mesure pour des pas inégaux.

Et c' est l' affaissement du corps, courbé en avant, en équilibre sur les pas à faire — qu' il faut faire — qu' on fait — inéluctablement, dans l' angoisse du demi-sommeil.

Puis on avance moins vite, sûrs d' arriver...

Et l'on s' arrête, devant une porte, et il faut attendre — debout.

On s' étend, doucement, avec précaution — et une douleur lancinante se ravive, fouaille les articulations — rugueuses, la chair — crispée, étire, disjoint les tendons, avant l' anéantissement — lourd — comme une mort.

Emile Duperrex.

Feedback