Des chances de l'expédition suisse à l'Everest

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Avec 1 illustration ( 51 ) 1. Historique de l' exploration et mise sur pied de l' expédition actuelle En 1921, lors de la première exploration de l' Everest, Mallory avait vu pour la première fois le glacier très crevassé qui s' écoule de l' est vers l' ouest au pied sud de la montagne. Il l' avait baptisé le Cwm1. Il n' avait pourtant pas vu le versant ouest du col sud-est, caché par la montagne. Seul le versant oriental et inaccessible de ce col était connu, ce qui ne permettait pas de prévoir une voie d' accès par le sud.

En 1950, une expédition américaine composée de Charles et Oscar Houston, Elizabeth S. Cowles, A. Bakewell, et à laquelle se joignit H. W. Tilman, explora la partie inférieure du glacier de Khumbu 2. Ils ne montèrent pas assez haut et ce n' est qu' en automne 1951 que l' expédition dirigée par Shipton vit pour la première fois la partie supérieure du Cwm ( glacier de Khumbu ). Shipton en fut enthousiasmé car une pente de 400 mètres de dénivellation, relativement peu inclinée, probablement 45°, permet un accès apparemment facile au col situé à 8000 m d' altitude. Il n' en fallait pas plus pour tracer par le sud un nouvel itinéraire à la montagne. En effet, d' après les photos aériennes, on voit que le col sud est relié au sommet par une arête neigeuse qui paraît simple à gravir.

En 1949, la Fondation Suisse pour Explorations Alpines avait demandé au Gouvernement du Népal l' autorisation d' explorer l' Everest par le sud, et fin 1951 l' autorisation était accordée pour le printemps 1952. A Genève, les membres d' un groupe d' alpinistes, spécialistes du massif du Mont Blanc, préparaient fiévreusement une expédition dont le but devait être un sommet de 8000 mètres. Ils ne pensaient pas que leur rêve allait s' accomplir mieux encore que tout ce qu' ils avaient imaginé; en effet l' occasion se présentait d' attaquer le plus haut sommet de la terre.

La fusion de l' équipe genevoise avec la Fondation Suisse aplanit toutes les difficultés. De leur côté, les Genevois ayant établi un programme scientifique, le gouvernement de la République et Canton de Genève et la Ville subventionnèrent trois savants: une ethnographe, Mme Lobsiger-Dellenbach, un géologue, le professeur Augustin Lombard, et un botaniste, M. Zimmermann.

L' enthousiasme suscité par cette perspective ne connut plus de borne; on se voyait déjà au sommet, et tous les membres de cette expédition se croyaient être des héros. Cependant, la réalité n' est pas aussi prometteuse que 1 Cwm est un mot celtique qui, en Ecosse, désigne une vallée en forme de cuvette. On le retrouve chez nous sous la forme de « combe »; en allemand iKummei. * Voir Les Alpes, sept, et nov. 1951, Varia, pp. 196 et 227.

l' optimisme l' a fait croire à ceux qui ne connaissent pas encore l' Himalaya. Convenons pourtant que les alpinistes qui vont prendre part à cette exploration ont une chance unique dans leur vie et en même temps que l' alpinisme suisse augmente son prestige en lançant une équipe à l' assaut de l' Everest. J' adresse ici une pensée de sympathie à tous les grimpeurs et explorateurs suisses qui ne peuvent prendre part à l' expédition. Leur tour viendra, je l' espère et je le leur souhaite. Le Club Alpin Suisse a compris l' importante de cette mission et appuie de toute son âme et de sa bourse' cette entreprise intéressante.

Il fut question de former une équipe mixte de Suisses et d' Anglais qui aurait fait une série de tentatives trois années de suite. L' organisation pratique de cette combinaison intéressante se révéla impossible car, un guide suisse ne vent pas être guidé par un explorateur anglais, et, vice versa, un spécialiste britannique de l' Himalaya n' accepte pas de. se soumettre aux ordres d' un alpiniste suisse.

2. L' itinéraire Examinons comment se présente le problème. Du côté sud, la marche d' approche est beaucoup plus simple que du côté nord. On s' envole de la Suisse et trois jours plus tard on se pose à Katmandu, capitale du Népal. Le bagage expédié par bateau sera également transporté par avion des Indes à Katmandu. De là, quinze jours de marche dans des vallées verdoyantes amèneront la caravane au camp de base à 5000 mètres d' altitude au bord du glacier de Cwm. Nommons-le le glacier du labyrinthe Combu supérieur. Très crevassé, il pourrait bien nous opposer quelques obstacles! Cette marche raccourcit de 2 semaines au moins l' approche par le nord et évite d' exposer les participants aux vents désagréables des plateaux tibétains. En partant à mi-mars, l' ex se trouvera très tôt installée au camp de base; cela permettra une acclimatation rationnelle.

Le camp de base se trouvera au milieu de montagnes terriblement hautes et abruptes. Il semble pourtant qu' un itinéraire relativement facile puisse être trace au milieu de ces précipices. On peut diviser l' ascension elle-même en trois parties. Tout d' abord, il faut remonter une dizaine de kilomètres dans un labyrinthe crevassé. Sur ces dix km. le glacier descend de 7500 à 5000 mètres, soit 2500 mètres de dénivellation. Vers 6000 m. il est resserré entre deux montagnes, il s' écoule plus vite, se brise et se fragmente à tel point que les trois tentatives pour le remonter, faites par les Anglais en automne 1951, échouèrent, perspective peu encourageante. Il est probable que le fond du glacier s' écoule régulièrement comme un liquide visqueux, tandis que la surface plus rigide, retenue dans les bords, se déplace par à-coups, ce qui provoque des cataclysmes. Subitement les crevasses s' ouvrent, les tours de glace chavirent, les séracs s' effondrent. Malheur à la caravane qui se trouverait au milieu de ce bouleversement.

1 Le CC du CAS a accordé à l' expédition suisse de 1952 les 5000 fr. du Fonds Montandon, créé à cet effet.

D' après les photographies, la partie supérieure de notre labyrinthe du Combu paraît meilleure que la zone resserrée. La deuxième partie de l' ascension présente une difficulté: la pente qui mène au col sud-est qui se développe sur 400 à 500 mètres de dénivellation. Il semble possible de monter directement au col ou de s' élever à droite par un glacier moins raide et de traverser en montant légèrement jusqu' à la plus basse dépression de l' arête. En aucune façon cette pente ne peut nous arrêter, à moins qu' elle ne soit en glace vive, ce que je crois peu probable car son altitude est trop grande: elle se trouve en effet entre 7500 et 8000 m. Seule la descente de cette partie peut éventuellement être désagréable s' il y faut transporter un camarade blessé. Elle peut aussi devenir dangereuse et glisser en avalanche après des chutes de neige importantes. Au col se trouve un confortable plateau neigeux d' où part l' arête sud-est; de là, il reste 800 à 900 mètres de dénivellation à gravir. D' après les photographies, l' inclinaison moyenne serait de 34°, ce qui est favorable. A son début l' arête forme un ressaut qui, s' il ne peut être surmonté directement, paraît pouvoir être évité par la droite. Au-dessus, l' arête semble être facile à parcourir; elle est en neige jusqu' à un sommet sud de 8750 m. De là, une arête neigeuse moins raide mais plus effilée et en corniches rejoint le point culminant 8840 m. Cette arête terminale qui relie le col sud-est au sommet paraît bien être la voie la plus facile pour atteindre le point culminant. Elle a l' avantage d' être orientée à l' est et de recevoir aussi les premiers rayons du soleil. Elle est à l' abri des vents d' ouest qui précèdent la mousson. Tandis que sur le versant nord-ouest, où se sont faites jusqu' ici toutes les tentatives d' ascension, les grimpeurs devaient monter sur des dalles imbriquées de roche calcaire où chaque ressaut d' une strate à l' autre est surplombant, au sud-est on peut progresser sur la tranche des couches où les prises doivent être bonnes.

L' escalade terminale devra se faire sur la neige et à cette altitude la neige ne fond jamais, sauf au voisinage de roches foncées; elle forme une masse farineuse sur laquelle il est très pénible de progresser. J' espère qu' elle sera pourtant suffisamment tassée par le vent et que nous serons surpris en bien par sa consistance. D' ailleurs, même s' il est extrêmement pénible de monter dans cette neige que connaissent tous les Himalayens ayant dépassé 7000 m ., il est bon de savoir qu' une fois la trace faite, elle durcit et permet une progression facile. D' après les expériences faites dans l' aviation et lors des assauts précédents sur la montagne elle-même, il semble que l' être humain ne puisse pas vivre longtemps au-dessus de 8500 m. Il peut tenir quelques heures puis il s' endort sans même s' en apercevoir. Un apport d' oxygène lui est nécessaire. L' utilisation de petites gourdes d' aluminium employées par les mineurs qui doivent travailler dans des tunnels pleins de gaz toxiques a été adaptée; elles seront utilisées pour l' escalade de la dernière partie de la montagne. Nous comptons sur cet appareil pour nous permettre de vivre dans cette zone « tabou ».

3. L' équipement L' équipement n' est plus un problème pour la Fondation Suisse pour Explorations Alpines qui a déjà mis sur pied plus de dix expéditions. Chacune apporte son expérience aux suivantes, et de nos jours l' équipement a fait d' immenses progrès. Lorsqu' on relit les récits de Jacot-Guillarmod au Karakorum, on est étonné de constater que les explorateurs craignaient le mauvais temps, même à des altitudes de 5000 m. En 1934 j' ai passé quatre semaines à 6300 m. où nous avons essuyé de grosses tempêtes. Ce mauvais temps était déprimant mais pas autrement désagréable, car nos tentes qui n' étaient pourtant pas doubles fermaient hermétiquement. Les tentes que nous utilisons maintenant sont isothermiques ( double toile, on fait même des tentes mole-tonnées ). Les sacs de couchage sont doubles, les matelas pneumatiques isolent impeccablement. Le problème des chaussures n' est pas encore résolu. A une telle altitude, il n' est pas question de porter des chaussures comme celles que nous utilisons dans les Alpes, même avec 4 ou 5 paires de chaussons. Elles sont trop rigides. Nous emportons des chaussures en peau de renne, le poil à l' ex, sur lesquelles on fixe des crampons légers. Au Canada, nous avions d' excellentes chaussures de feutre dans lesquelles nous n' avons jamais eu froid. On se protège les mains par plusieurs gants superposés: tout d' abord en soie puis en laine, enfin en duvet comme les vestes et pantalons qui isolent de la chaleur comme du froid. Nous avons des « parcas » sorte de longues cagoules doubles, soie et nylon qui recouvrent tous les vêtements et descendent en dessous des genoux. Le grimpeur est alors protégé aussi bien que dans une tente individuelle. Les lunettes recouvrent entièrement le visage dont la peau sans cela se dessécherait et se fendillerait horriblement.

Il y a enfin les appareils à oxygène mentionnés plus haut, mis au point par des médecins spécialistes. Une bouteille en forme de gourde pèse 2% kg. et dure probablement deux heures. On respire l' oxygène sans masque par un tuyau qui vient à la bouche.

4. La tactique La tactique de l' attaque joue un rôle immense. Employée judicieusement elle permettra probablement la réussite. Elle consiste à ne pas séjourner trop longtemps à grande altitude car une détérioration de l' individu se produit qui le rend incapable de gros efforts. Il subit un amaigrissement, un surentraînement, une perte de résistance; d' autre part, il faut qu' il s' acclimate le plus possible. Cette acclimatation devrait se faire à partir de 6500 m. en montant progressivement jusqu' à 7000 et 8000 m. et en y séjournant le moins possible. L' acclimatation se fait ainsi sans que la détérioration ait eu le temps de se produire. L' assaut du sommet est un travail d' équipe et celle-ci doit être aussi nombreuse que possible au départ; soit six grimpeurs qui marchent ensemble. De cette façon les équipiers peuvent se relayer pour faire la trace, et les deux plus résistants peuvent pousser jusqu' au point culminant.

5. Le temps On sait que la période propice à l' ascension est très courte. Le printemps est trop froid, l' été est la saison des pluies qui déverse une énorme quantité de neige sur la montagne et la rend dangereuse. L' automne est de nouveau trop froid. Il faut donc profiter de la fin du printemps avant les pluies. Mais Die Alpen - 1952 - Les Alpesjj même avant la mousson, le temps n' est pas toujours beau et suivant les années la montagne subit de fréquentes tempêtes à cette époque. Avant la mousson, la cime est balayée par un terrible vent d' ouest qui rend l' attaque par la voie nord extrêmement pénible et dangereuse. Il semble que l' arête sud-est soit abritée de ce blizzard.

D' après les expériences des expéditions précédentes, en certaines années les conditions sont excellentes et d' autres fois le temps instable rend l' ascension pratiquement impossible.

A une telle altitude, une tempête tue rapidement son homme En effet, la résistance de l' individu est terriblement diminuée par la faible teneur en oxygène de l' atmosphère. On l' a vu lors de l' assaut au Nanga Parbat en 1934 où trois Allemands et quatre sherpas ont perdu la vie à 7000 m. en quelques jours de mauvais temps. Il y a cet avantage qu' au de 5000 m. il n' y a plus d' orages.

6. L' esprit Le moral des membres d' une expédition de ce genre joue un rôle très important. Il est déjà difficile de s' accorder en temps normal, il est absolument impossible de s' entendre dans les conditions dans lesquelles se trouve le grimpeur. En ce sens, l' équipe prévue est, jusqu' à preuve de contraire, la meilleure qu' on pouvait mettre sur pied. Ses membres ont fait ensemble des ascensions dans toutes les Alpes depuis plus de dix ans. Dittert, Aubert et Chevalley sont petits et excellents grimpeurs, ils ont suivi tous les grands itinéraires des Alpes occidentales, de la Bernina au Dauphiné! Flory et Lambert sont du type fort, d' une énergie et d' une résistance extraordinaires. Asper est une révélation en alpinisme. Hofstetter, coureur de fond à ski, a une grande résistance. Quant à moi, je suis loin d' être un surhomme en matière d' alpinisme, mais j' ai toujours su profiter au maximum des conditions et du temps. Ce serait donc dans la tactique que résiderait ma valeur! Espérons que j' aurai l' occasion ou la chance d' utiliser ces qualités qui viennent d' une longue expérience. C' est dans ce domaine que j' estime que les Français ont été géniaux à l' Annapurna. S' ils n' ont pas pu s' acclimater convenablement, ils ont toutefois su profiter d' une chance infime et ont réussi. Il s' agit de préparer minutieusement l' assaut et dès que les conditions paraissent bonnes il faut foncer avec la dernière énergie. A ce moment, il faut tout risquer, sans quoi l' expédition n' a aucun sens, car on ne peut pas escalader le plus haut sommet du monde en prétendant éviter tout danger!

7. Conclusions Je crois avoir exposé les difficultés qui se présenteront et ce qui a été prévu pour les surmonter. Pour ma part, je suis certain que le Mont Everest sera gravi une fois. Je voudrais cependant mettre le lecteur en garde contre un optimisme même modéré, car pour réussir, il faut la rencontre de tant de facteurs favorables que les chances de succès sont infinies. En effet, supposons que tout soit dans les meilleures conditions possibles, mais que le grimpeur tousse le jour de l' assaut, il est éliminé. L' air est très sec, cette toux l' irrite et l' anéantit littéralement. Si le grimpeur est en bonne santé, mais que le jour de l' assaut le vent souffle trop violemment, il attend un jour au-dessus de 8000 m. et le lendemain il a déjà perdu de sa résistance et n' a plus la possibilité d' atteindre le but.

Il est donc possible que l' Everest soit gravi demain ou que nous ayons encore tant à apprendre qu' il ne sera escalade que dans 50 ou 100 ans. Une réussite complète nous comblerait de joie et de fierté; ce serait si merveilleux qu' on ose à peine y penser. Mais même si nous échouons dans notre assaut final, nous avons néanmoins la chance d' explorer une nouvelle voie d' accès; il ne s' agit donc pas seulement d' arriver au sommet de la plus haute montagne du monde mais d' étudier si cet itinéraire est possible, pratique et avantageux. De toutes façons le résultat de nos efforts sera du plus haut intérêt, et si nous ne pouvons atteindre le but suprême nous aurons contribué à la réussite finale comme tous ceux qui nous ont précédés.

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