Des êtres vivants célébrant leurs noces

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PAR ROBERT HAINARD, BERNEX

En disant au porteur d' un bouquet qu' il n' aime pas les fleurs puisqu' il vient de les cueillir, on risquerait de passer pour un fou. Nous admettons que les plantes n' ont pas de sensibilité ( mais qu' en savons-nous ?). L' animal tué est sanglant et lamentable, la fleur garde quelque temps la fraîcheur de la vie. Et puis les fleurs sont souvent abondantes et, quand les animaux pullulent, souris ou insectes, nous n' avons guère d' égards pour eux. Nous n' avons sans doute pas tort, puisque la nature elle-même maintient jalousement les espèces à travers les millénaires, tout en semblant faire peu de cas des individus.

Cueillir des fleurs est donc le type de l' acte innocent. Hélas! l' accroissement de la population, l' extension des loisirs et surtout la multiplication rapide des moyens de transport en font une passion dévastatrice. Ce n' est pas d' aujourd qu' un réflexe rapace et étourdi, le sentiment assez bas « qu' il faut profiter puisque cela ne coûte rien », ont fait des ravages dans notre flore. Le Sabot de Vénus devient rare partout. Pourquoi? Parce qu' il était particulièrement beau et d' autant plus intéressant qu' il devenait rare. Les botanistes avaient la consolation de penser que ces espèces menacées trouvaient un refuge dans des lieux écartés, d' accès difficile. Mais les routes, les téléfériques vont partout. La foule se rue sur les « stations » de plantes jusqu' ici épargnées, les ruine, les détruit pour un plaisir superficiel et vite oublié, sans se douter qu' elle a souvent anéanti un trésor dont les botanistes se transmettaient le secret de génération en génération.

L' éducation de l' ensemble de la population pour une discipline librement consentie et plus efficace que tous les règlements, peut seule empêcher la passion irréfléchie des fleurs de détruire son propre objet. Par bonheur cette discipline n' est pas une restriction. Elle est un développement, un approfondissement de I' amour des fleurs, une libération de préjugés grossiers. Les fleurs ne doivent plus nous apparaître comme des ornements gratuits semés sous nos pas par le hasard. Ce sont des êtres célébrant leurs noces dans une éclatante et fraîche parure, mûrissant leurs fruits et les confiant, grâce à d' ingénieux artifices parfois, à la terre qui leur convient.

Et si nous apprenons à respecter la flore pour notre joie personnelle, nous penserons aussi qu' une discipline librement consentie est nécessaire pour conserver tous les joies les plus pures et les plus naturelles, dans un monde toujours plus accessible à tous. Les gros bouquets signalent les gens peu instruits des égards qu' on doit à la nature et son prochain.

Oi prudent que l'on soit, ou que l'on croie être, il y a toujours une part de chance dans la réussite d' une escalade; l' art est de réduire cette part au minimum en ne comptant jamais sur elle.

G. Livanos: Au-delà de la verticale

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