Deux jours à 4000 (Grandes Jorasses)

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Philippe Staub, Lausanne

( Grandes Jorasses ) Pendant que la benne montait, nous parcourions des yeux les arêtes de Peuterey dont la silhouette se découpait sur le ciel couchant. Nous avions bien parlé de la Noire, mais quelques jours plus tôt, au retour d' une traversée de la Meije menée assez rondement j' avais proposé à Pierre d' oublier encore une fois les fines tours de l' arête sud au profit d' une course plus complète. Une semaine de soleil et de bonne chaleur devait avoir rendu aux plus hautes montagnes leur allure estivale, et j' estimais ces moments trop rares pour laisser passer les occasions de s' engager, pour deux jours, sur une arête difficile et sauvage à plus de quatre mille mètres d' altitude. Comme Pierre apprécie les grandes traversées, peut-être encore plus que moi, je n' eus aucune peine à le faire renoncer au morceau de bravoure des légendaires Brendel, Schaller, Welzenbach et autres.

En nous laissant porter paresseusement vers le col du Géant, nous évoquions l' horrible réputation de la descente en rappel sur les Dames Anglaises, descente qui nous ferait peut-être un jour préférer la face nord de la Blanche pour parvenir par un itinéraire royal au sommet du Mont Blanc. Ces montagnes nous envoûtaient, excitant nos imaginations comme à chacune de nos visites dans ce prodigieux massif.

Bientôt se succédèrent la laideur de la station supérieure, la recherche bien inutile d' une couchette et la courte nuit que nous passâmes allongés parmi les sacs, les cordes et les chaussures. Nous attendions l' heure du départ pour ce que nous pressentions être l' une des plus belles courses des Alpes, prêts à rallier en un crescendo idéalement dosé le sommet prestigieux des Grandes Jorasses.

Nous marchions depuis peu lorsque subitement les rayons du soleil effleurèrent la calotte du Mont Blanc puis inondèrent de vie tous les sommets voi- sins. Le massif entier rapidement s' anima, les cordées s' éparpillèrent aux quatre coins. A l' image de tous ces petits points noirs remontant des glaciers, franchissant des rimayes ou abordant des rochers nous déambulions dans l' air vif, conscients de façonner dès cet instant un précieux moment d' existence. Sur le plat du glacier uniforme, à l' aplomb des Aiguilles Marbrées, nous pouvions encore laisser nos regards errer dans les plus insignifiants replis du relief, le long des couloirs de glace et des éperons de roche rouge, jaune ou grise que l' éclairage rasant nous permettait de découvrir.

La Dent du Géant est posée sur un gigantesque socle de rochers brisés, d' abord sans intérêt; le passage des cordées a dessiné des sentiers et des raccourcis qui permettent de dépasser les moins adroits de la cohorte qui, jour après jour, se rend à la fière aiguille ou aux arêtes de Rochefort. Bien que peu enclins à suivre les chemins encombrés, nous ne prenions aucun ombrage de ce coude à coude et de ces éclats de voix, sachant que, quelques heures plus tard, nous aurions retrouvé soli tude et silence. Mais notre route passait par là, dans ces entassements de gros blocs, puis par ce petit couloir où l' un de nos amis s' était fracassé la jambe, évitant de justesse le grand saut. Curieux souvenir qui me fit poser délicatement les pieds dans les marches glacées tandis que Pierre se retournait en me sentant soudain plus lent.

Au petit Plateau du Déjeuner, sous la face sud de la Dent du Géant, nous fixâmes nos crampons pour aborder les arêtes de Rochefort. Pour la troisième fois nous allions savourer cette courte marche ailée sur des dentelles de neige encore dure. Comment ne pas s' enthousiasmer dans un décor aussi parfaitement équilibré, fait de bosses élégantes, de lignes fuyantes et de corniches audacieusement recroquevillées sur l' abîme, tantôt sur la France, tantôt sur l' Italie, comme si les vents ici se livraient à des luttes sans merci?

Mais le charme est soudain rompu. La trace s' arrête contre la paroi raide qui défend l' accès de l' Aiguille de Rochefort. De nouveau des dalles peu avenantes et des rocs branlants. Nous les gravîmes sans précipitation, soucieux de ne pas décrocher de dangereuses volées de cailloux.

Au sommet nous remîmes les crampons pour rallier facilement la large tombe neigeuse où le temps instable nous avait fait abandonner, il y a une année. Cette fois, non seulement le temps était beau, mais l' arête venait d' être foulée par trois cordées françaises que l'on voyait progresser déjà vers le Dôme de Rochefort. Quittant les groupes qui retournaient sur leurs pas ou plongeaient vers le glacier du Mont Mallet par un itinéraire subtilement tracé entre crevasses et murs de glace, Pierre attaqua la première bosse. L' atmosphère d' un coup s' était modifiée en devenant moins aimable: la grande course commençait. L' arête très belle, fine, coupée de quelques gendarmes à franchirou à éviter, nous amena finalement sous le sommet du Dôme de Rochefort, dont seule une pente raide de rochers brisés nous séparait du sommet curieusement aigu. Les rochers, plus loin, firent de nouveau place à la neige, et il fallut remettre les crampons pour les enlever définitivement quelque trois cents mètres plus loin. Les quelques cordées, entrevues tout à l' heure, n' étaient plus que fourmis tout là-bas sur le glacier du Mont Mallet. Le coup d' œil nous remémora l' inoubliable séjour de l' année précédente, serrés à trois dans le minuscule bivouac en forme de tente dissimulé dans les Périades.

Les difficultés semblaient s' amenuiser au fur et à mesure que nous nous approchions de la calotte de Rochefort, mais une brèche aussi profonde qu' inattendue ralentit soudain notre avance. Le rocher surplombant au sud, nous choisîmes le nord, vertical: rappel aérien jusque sur un faîte de neige aigu où Pierre me rejoignit pour repartir aussitôt vers les quelques rochers et la large croupe de la calotte. Cette alternance des passages neigeux et rocheux nous enchantait, contribuant pour une bonne part à l' ambiance et surtout à la diversité de la course.

Nous avions hâte maintenant d' arriver à l' ex de l' arête pour plonger nos regards en direction du col des Grandes Jorasses et du bivouac Canzio qui allait nous abriter pour la nuit. Une cordée revenait de la Pointe Young et amorça la descente du versant français du col. Sensation agréable de savoir que l'on pouvait s' échapper facilement par là, plutôt que par le versant italien constitué d' un couloir très peu accueillant. Impatients d' aller pousser la porte du refuge-bivouac, nous entamâmes la descente. Un premier rappel nous déposa sur une épaule du versant sud; un second, vertical, nous vit patiner dans une cheminée tapissée de glace. C' est par une traversée oblique que l'on revint finalement à l' arête et aux rochers solides que nous avions quittés. Enfin, des gradins faciles nous permirent d' atteindre l' harmonieuse anse de neige qui forme le col des Grandes Jorasses. C' était le début de l' après, nous allions heureusement bénéficier de longues heures de repos.

Après plusieurs heures d' escalade, de manœuvres souvent délicates et d' attention ininterrompue, le refuge, aussi petit, fragile et inconfortable qu' il paraisse, est toujours là comme une oasis de sécurité. Dès le seuil franchi, une douce quiétude s' installe. Que viennent le vent, la neige et la tempête, nous dormirons, voluptueusement installés dans un monde de rêveries.

Au milieu de l' après, le brouillard descendit et apporta quelques flocons. Nous étions inquiets, car il n' en fallait pas beaucoup pour rendre impraticable le versant nord-ouest de la Pointe Young. Puis une belle tache bleue dans une déchirure des nuages dissipa nos craintes. Ce n' était probablement qu' un orage de fin de journée, comme nous en avions essuyé déjà plusieurs fois en cette saison. Alors la porte fut refermée sur les dormeurs et leur optimisme.

Grelottant dans le jour naissant et le vent glacial du col, nous regardions les Français s' engager dans l' impressionnante paroi de la Pointe Young. Les hésitations du guide à l' approche de ces grandes dalles striées de fissures bouchées par le grésil de la nuit n' avaient rien de réconfortant.

Nous avions hâte d' entrer en action, d' aban nos positions figées et nos appréhensions. Une demi-heure fut nécessaire pour que les quatre cordées enfin s' échelonnent le long de l' itinéraire compliqué. Traversée à gauche sur d' étroites vires et des écailles, montée verticale sur des plaques verglacées et retour à la ligne initiale par une seconde traversée ascendante. Nous étions réchauffés, et c' était nécessaire pour aborder la suite qui devenait nettement plus difficile. Il s' agissait d' une sorte de dièdre vertical, jalonné de quelques pitons, mais aussi de traître verglas. L' escalade s' avéra magnifique, aérienne et très fine sur une ou deux longueurs de corde. Puis la paroi perdit un peu de sa raideur, mais non son intérêt, et nous suivîmes une ligne de fissures qui nous amena au centre d' une facette orientée au nord-ouest, dans un terrain mixte, fait de dalles raides et imbriquées.

Le guide était déjà très haut, mais les deux autres cordées furent arrêtées par une plaque difficile. De notre relais, nous assistâmes, apeurés, aux trois chutes successives des hommes de tête sur un unique petit piton qui heureusement tint bon. Etonnante confiance! Un peu secoué par l' exhibi douteuse dont nous venions d' être témoins, je m' engageai à mon tour avec la plus grande circonspection. Mais le problème fut rapidement simplifié par quelques encoches taillées au piolet dans la glace qui tapissait le passage.

Cinquante mètres au-dessus de nos têtes, le soleil dorait les rochers de l' arête. Agréable réconfort à la sortie de ce versant sombre et inhospitalier. Merveilleux instants dans la lumière du petit matin, la tiédeur des premiers rayons, la sauvagerie fabuleuse de l' arête hérissée de gendarmes aigus, ultimes défenseurs de la Pointe Young qui maintenant s' offrait généreusement.

Du sommet, où nous étions assis, nous regardions les Français s' éloigner, puis disparaître dans la descente de la brèche profonde qui nous séparait des premiers escarpements de la Pointe Marguerite. Alors nous suivîmes sans hâte, sachant combien les manœuvres de rappel allaient retarder nos six devanciers. Du fond de la brèche, ils poursuivirent la descente dans le versant sud, amorçant une longue traversée qui permet d' éviter le fil de l' arête dont les difficultés devraient être d' un autre ordre. D' ailleurs a-t-elle été gravie intégralement cette arête?

Rappel d' abord dans un couloir terreux. Les Français cherchaient l' itinéraire trente mètres plus bas et finalement le trouvèrent le long d' une côte de rochers moutonnés, limés par les chutes de cailloux. L' endroit n' invitait pas à la flânerie; il fallait traverser rapidement ce vaste et austère dévaloir. Pierre découvrit le meilleur passage, et c' est sans perte de temps que nous pûmes atteindre le pied d' un couloir-cheminée qui, bien que tapissé de glace, représentait le plus sûr cheminement vers cette épaule ensoleillée à l' aplomb du sommet tout proche.

Les principales difficultés étaient derrière nous, mais la course était loin d' être terminée. Nous nous en rendîmes mieux compte en arrivant au sommet de la Pointe Marguerite, à 4066 mètres. Comme elle me parut longue l' arête aiguë qui reliait notre sommet à la Pointe Hélène, puis à la Pointe Croz et, dans le lointain, à la Pointe Whymper! Seule la dernière croupe, sous la Pointe Walker, semblait large et avenante.

C' est en descendant l' arête extraordinairement effilée de la Marguerite que l'on s' aperçut que le temps se détériorait. Trop souvent durant l' été nous avions vu l' orage s' abattre sur le massif vers le milieu de l' après déjà pour espérer y échapper ce jour-là. De volumineux nuages s' in en maints endroits, et la Walker rapidement disparut dans une brume épaisse. Certes l' orage n' allait pas se manifester avant une heure, peut-être deux ou trois, mais il fallait avancer, car aucune échappatoire n' était possible avant la Pointe Whymper. L' arête était merveilleusement sauvage, soulignant l' atmosphère incomparable des courses à grande altitude. Coup d' œil sur l' im Eperon nord de la Pointe Croz à gauche, coup d' oeil curieux à droite sur l' hélicop qui déposait des sauveteurs sur le glacier de Planpincieux. Un rappel, une vire et l' arête reprit un court élan jusqu' à la Pointe Hélène. Courte escalade aérienne d' un côté comme de l' autre, contournement d' un gendarme pourri par une vire tout aussi croulante du versant sud, puis de nouveau la neige sur laquelle nous allions pouvoir progresser plus rapidement. Seul un mur de rochers médiocres ralentit notre allure sous le sommet de la Pointe Croz. Les difficultés étaient toutes dernière nous, une crête neigeuse sans obstacle nous séparait de la Pointe Whymper. C' est alors que les premiers grondements du tonnerre nous firent encore accélérer: la peur souvent donne des ailes. Et qui ne craint pas la foudre en montagne?

Partagés entre le désir ardent d' atteindre encore ce sommet et la peur de nous exposer sur le point culminant à quelque décharge électrique, nous courûmes vers la Pointe Whymper, petit dôme caillasseux, cent mètres au-dessus de nous. Ce n' est pas tous les jours que nous sommes aux Jorasses, il fallait profiter de ce court sursis que nous accordait la tempête.

Du sommet, il ne me reste que le souvenir d' un regard furtif dans les profondeurs vaporeuses du versant nord, puis d' une fuite immédiate dans la descente, le long d' une gigantesque échine de rocs plongeant en droite ligne sur plus de six cents mètres. Guide en tête, les cordées françaises nous précédaient de peu. J' aurais voulu courir, accélérer encore pour me soustraire aux attaques de la foudre. Mais déjà les cheveux crépitaient, l' orage était sur nous. Il allait nous accompagner dans les deux tiers de la descente. D' abord terrifié, je m' accroupissais à chaque alerte sur l' un ou l' autre versant à la recherche d' une sécurité illusoire. Puis une sorte d' accoutumance remplaça la peur panique, et nous descendîmes régulièrement, plus ou moins indifférents à cette colère céleste. Cette fuite, le long des rochers de la Pointe Whymper, dura une ou deux heures. Les ressauts les plus abrupts furent franchis en rappel. Au bas de chacun d' eux nous nous arc-boutions sur notre corde gorgée d' eau et de sable pour la récupérer.

Enfin nous rejoignîmes l' itinéraire de la Pointe Walker qui traverse obliquement le bas de l' éperon.

Rochers brisés, mêlés de terre et de gravier, ravines glacées et ruisselantes, terrain délicat dans lequel nous nous efforcions, malgré une grande fatigue, de rester pleinement lucides. Un autre rappel nous déposa dans une combe glaciaire, où nous vîmes les Français se regrouper, puis s' égrener plus loin sur une fine tranche de glace, unique défaut dans un dédale de trous béants et de séracs surplombants. Subtilité d' un itinéraire varié qui doit faire de la voie normale des Grandes Jorasses une course pleine de charme. Une courte contre-pente et la descente reprit, sinueuse entre les crevasses, puis soudain évidente sur une nervure de neige qui menait au faîte d' un grand rognon rocheux, façon élégante et sûre d' éviter le glacier qu' il partage en deux chutes tourmentées.

L' orage s' était éloigné, mais la nuit bientôt allait nous envelopper. Il n' était pas question de faiblir, de trop ralentir l' allure et de risquer un bivouac à quelques pas du refuge. Alors nous dévalâmes les rochers, attentifs à ne pas nous laisser trahir par nos jambes affaiblies. La corde d' un ultime rappel se répandit sur le névé. Nous courions dans la trace profonde... ou si peut-être nous cheminions mollement, nous avions au moins l' impression de gambader allègrement vers le refuge Boccalate, tout proche maintenant, et penché sur son glacier, loin au-dessus du scintillement des lumières d' Entrèves, de Courmayeur et du val Ferret italien.

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