Deuxième ascension du Crocodile par l'arête est (voie Allain)

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3—6 septembre 1940.

Avec 2 illustrations et 2 croquis.Par Raymond Lambert.

Le Crocodile est un sommet des Aiguilles de Chamonix, situé sur l' arête de l' Aiguille du Plan au Caïman. Son escalade est fréquemment combinée avec celle du Caïman ou celle du Plan en partant de la cabane du Requin. La première ascension par son versant est a été réussie les 29 et 30 juillet 1939 par Jean et Raymond Leininger avec Pierre Allain, alpinistes français ( voir Revue Alpinisme, mars 1939 ).

Il y avait déjà quelques années que je songeais à cet itinéraire, un des plus élégants, des plus audacieux de l' admirable cirque d' Envers de Blaitière, mais le manque de temps ou les mauvaises conditions de la montagne m' em toujours de mettre ce projet à exécution.

Enfin, le 3 septembre 1940, je quitte Genève pour Chamonix où j' arrive vers midi. Comme convenu, je retrouve Madame d' Albertas à la gare, et nous discutons de nos projets. Nous sommes d' accord pour le Crocodile et j' apprends que le guide Etienne Livacic monte également avec nous. Tout va très bien... nous vérifions les vivres et le matériel, pitons, marteaux, etc Un porteur montera le trop plein de nos sacs au Requin, et nous nous dirigerons directement vers le refuge Bobi-Arsandaux.

Nous quittons tous les trois Chamonix à 13 h. 30 et suivons la voie ferrée du Montenvers car le sympathique « tortillard » ne fonctionne pas cette année! Après une heure et demie de marche rendue pénible par la chaleur, nous arrivons à l' hôtel du Montenvers où nous trouvons une vieille connaissance, Armand Maglione, qui nous offre un verre. Il est le bienvenu! Une boîte de purée de marrons nous tombe sous la main; elle ne fait pas long feu!

Le sentier des Ponts est vite parcouru car nous sommes à l' ombre, puis, après l' Angle, les dernières pentes. Encore un peu de glacier, deux fissures où sont fixés de vieux bouts de cordes pourries auxquels il vaut mieux ne pas se fier, et nous atteignons la cabane Bobi que nous trouvons dans un triste état!

La poussée de la neige accumulée entre le rocher et la cabane se fait de plus en plus forte et la déforme peu à peu. La porte ne pouvant pas être ouverte, nous pénétrons par la fenêtre et pensons avec regret que c' est peut-être la dernière année que nous profitons de ce refuge. Madame d' Albertas prépare le souper pendant que Livacic et moi installons les paillasses. Le lever est prévu pour 3 h. 30.

Drrr... Comme le matin est vite là! Nous déjeunons, plions bagages, et en avant.

Nous remontons rapidement le glacier jusqu' à la base de l' arête Est du Plan. Les rimaies sont facilement franchies, elles se présentent dans de bonnes conditions cette année. Pour débuter, Livacic prend la tête et attaque un couloir que nous quittons après 50 m. par une vire à droite; delà un petit rappel oblique et nous traversons le couloir Plan-Crocodile, puis directement nous nous élevons dans la direction de la brèche du Caïman. Sur une petite plateforme où coule un peu d' eau nous faisons provision de ce précieux liquide et grignotons quelques biscuits. Jusqu' ici nous avons suivi l' itinéraire du Col du Caïman. Nous le quittons maintenant et nous engageons dans le couloir de la brèche du Caïman. Dans la pente de neige, Livacic nous fait de bons pas, puis, sous un bloc en surplomb qui barre le couloir, nous obliquons à gauche par des dalles et des vires faciles, légèrement enneigées, jusqu' à la base du premier ressaut. Nous hésitons quelques instants car la voie suivie par Allain est plus à droite. Qu' importe! Par une bonne vire, nous traversons l' arête vers la gauche et sommes maintenant en vue du couloir Plan-Crocodile. Une nouvelle vire nous ramène à droite, exactement sur l' arête que nous nous proposons de gravir.

D' abord un rétablissement où Livacic me fait la courte échelle ainsi qu' à Madame d' Albertas; lui, nous le hissons. Nous avons l' impression que maintenant les difficultés commencent; elles seront, en effet, soutenues jusqu' au bout! Une première petite fissure, où Livacic me fait encore la courte échelle, me conduit sur une petite plateforme où il me rejoint, ayant, entre temps, chaussé ses espadrilles. Il suspend quelques pitons à sa ceinture et s' élance dans une fissure qu' il monte brillamment en opposition et se rétablit sur une terrasse inclinée, assez désagréable. Là, un piton d' assurance est nécessaire pour traverser à droite sur une vire rébarbative. Il me prie de le rejoindre pour étudier avec moi la façon de continuer l' ascension. Nous faisons la grimace en découvrant qu' il faut faire un rappel pendulaire avant d' atteindre une fissure conduisant à une plateforme.

Quelques manœuvres de corde, puis notre compagne, qui grimpe comme un chat, nous rejoint rapidement, et bientôt sacs et grimpeurs sont réunis sur l' arête à la base du second ressaut.

Là, nouvelle hésitation: à gauche ou à droite? Je pense m' engager à droite: « deux fissures de 25 m .», m' indique Allain. Oui, mais peu engageantes. Livacic penche pour la gauche où s' ouvre un couloir-cheminée de 30 m. selon une photo de la Revue Alpinisme.

Après une courte discussion, je pars en tête à gauche; nous grimpons assez rapidement, mais au bout de ces 50 m. impossible de continuer, il ne faut pas songer à forcer ces effrayantes parois à pic. Une solution s' offre: un rappel pendulaire mais très exposé. Je me rétablis sur un gros bloc et plante un piton le plus haut possible, puis, me laissant glisser en traversant sur la droite, j' enfonce un second piton pour éviter un pendule désagréable. Ce piton tient mal; je préviens mon second, mais je réussis à forcer le passage et à me rétablir sur une corniche. Après 15 mètres encore, je peux enfin faire venir mes compagnons. Livacic passera le dernier pour enlever les deux pitons.

Lorsqu' au bout de quelque temps nous sommes tous trois réunis sur une petite vire, je vais donner un coup d' œil à son extrémité et je vois les deux fissures qu' Allain a dû monter, l' une au-dessous, l' autre au-dessus de nous. Un nouveau rappel oblique nous amène au début de la fissure supé- DEUXIÈME ASCENSION DU CROCODILE PAR L' ARÊTE EST.

rieure. Pour la gravir, le corps doit y pénétrer en entier, et par ramonage on progresse ainsi une vingtaine de mètres très pénibles. Vers le haut, on ressort, et 5 m. faciles mènent entre un gros feuillet et la montagne.

Notre compagne s' engage à son tour. Dans ce « crack » elle souffle et tempête. Les sacs suivent au bout de la corde, une fois de plus.

Le soleil a tourné, il est 13 heures. Le bivouac est inévitable; peu importe, nous avons le matériel nécessaire et le temps est beau. Le cirque d' Envers de Blaitière nous offre un spectacle toujours renouvelé. Nous regardons souvent toutes ces arêtes qui montent à l' assaut des sommets; des brumes s' y accrochent comme pour adoucir leurs lignes rudes.

Encore quelques gradins et nous sommes au pied de la fameuse dalle, clef de l' ascen! J' aperçois un piton très haut à gauche et crie presque victoire. Nous allons mettre la corde de rappel, etenpendulant, comme avec un « pas de géant » au-dessus du vide impressionnant, nous pourrons traverser cette dalle pour rejoindre une fissure de l' autre côté d' une arête arrondie et sans prises; cela paraît très simple, mais après plusieurs tentatives, nos pendules ne nous conduisent même pas à l' arête ( voir croquis lre phase ).

Nous essayons chacun à notre tour sans succès; toujours nous revenons au point de départ. Un piton planté plus à droite pour gagner 30 centimètres sur notre pendule ne facilite guère l' entreprise. Après quatre heures d' efforts, nous abandonnons à 19 h. pour reprendre le lendemain matin, un peu reposés.

Pendant ce temps, Madame d' Albertas a compris et nous a préparé une bonne soupe et des œufs aux plats. Nous nous habillons plus chaudement pour passer la nuit. Les sacs de couchage sont déroulés et chacun s' étend sur une petite plateforme. Nous ne pouvons dormir, la discussion revenant toujours sur le moyen de passer cette terrible dalle! Chacun donne son opinion et nous réfléchissons aux moyens à employer demain. La nuit est belle, nous respirons avec délices un air frais qui nous détend; quelques chansons font vite passer les heures. L' aube pointe, mais le soleil seul nous fait sortir de nos duvets et procéder aux préparatifs d' un copieux déjeuner. Bien restaurés, Livacic et moi partons à l' attaque de la dalle, tandis que notre compagne, en bonne ménagère, met de l' ordre, boucle les sacs htiU fissure DEUXIÈME ASCENSION DU CROCODILE PAR L' ARÊTE EST.

et récupère des forces au soleil en attendant que nous trouvions la bonne solution.

Au premier pendule, nous touchons l' arête avec le pied: légers progrès sur hier! Nous voulons passer tout en haut la dalle à coups de pitons, mais abandonnons rapidement ce moyen car les pitons ne tiennent pas.

Retour au pied de la dalle et nouveau pendule. Livacic veut tailler des prises dans le granit, mais marteaux et piolets seront usés avant le résultat! Un nouvel essai me permet de me maintenir sur l' arête que j' avais attrapée avec mon piolet. J' aper de l' autre côté un bloc qui pourra nous être utile. Je reviens au point de départ et prépare une corde avec un nœud au bout; je retourne sur l' arête à l' aide de mon piolet et lance la corde qui se coince. Je reviens à nouveau, tends la corde et repars en me tirant sur cette corde! Vais-je réussir? Hélas, à peine une jambe passée de l' autre côté de l' arête, la corde lâche et je reviens, pendu comme un sac, à mon point de départ.

Le désespoir se marque sur nos visages! Livacic retourne pour lancer la corde, l' accroche, tire dessus et m' assure que cette fois il faut passer ou couper la corde pour la reprendre! J' essaie à nouveau, mais déjà au départ la corde me reste dans la main. Encore un système à abandonner. Madame d' Albertas qui est venue nous aider commence à trouver que la plaisanterie a assez duré; elle formule à haute voix la question que Livacic et moi nous nous posions tout bas: Faut-il abandonnerNon. Je repars cette fois sans pendule, en me tirant sur de minimes prises, maintenu par les cordes d' assurance et de rappel; j' arrive ainsi à l' arête, la traverse en faisant opposition avec les pieds et tirant sur la corde de rappel. J' aperçois une petite fissure que je peux saisir avec la pointe de mon marteau-piolet. Tenu d' un côté par la corde et de l' autre par le marteau-piolet, je peux introduire un piton dans une fissure et passer une de mes cordes d' assurance dans un mousqueton. Le piton ne tient toutefois que si mes deux compagnons tirent sur la corde car cette manœuvre la coince.

Dans cette position précaire, je me dégage de la corde de rappel qui me gêne pour avancer, puis, après trois mètres de traversée très délicate, je peux saisir des blocs pour me reposer et assurer mes compagnons. Toute cette traversée se fait au-dessus d' un vide impressionnant car nous dominons le couloir de glace qui commence entre les deux sommets du Crocodile ( voir croquis 2 me phase ).

Mes compagnons me rejoignent à l' aide de la corde de rappel, mais nous sommes tous les trois dans une position particulièrement inconfortable. Il faut continuer par une fissure fatigante, un surplomb, puis sortir sur des blocs moins raides qui nous conduisent au pied du quatrième ressaut.

Celui-ci est formé par une dalle de 25 m. Après une rapide inspection des lieux, Livacic part en tête dans un dièdre sur la droite du ressaut; il le quittera bientôt pour traverser sur la gauche avec quelques prises branlantes et se rétablir sur une vire. A peine l' ai rejoint qu' il continue pendant que je monte les sacs et fais venir Madame d' Albertas. Il semble que maintenant les difficultés vont en diminuant; la suite devient plus agréable à l' œil, mais offre cependant une succession de fissures pénibles. Une étroite vire oblique, longue de 25 m ., nous conduit sur la gauche d' un éperon rocheux. De là le sommet est bien visible.

Après quelques passages faciles nous arrivons au pied du dernier ressaut.

Pendant toute cette deuxième journée les heures ont passé rapidement et bientôt la nuit nous enveloppe.

Nous grimpons encore une dernière grande fissure un peu à gauche de l' arête même, puis un petit ressaut difficile nous conduit sur une plateforme à 25 m. sous le sommet. Le temps de tirer les sacs, et notre amie doit monter dans l' obscurité. Nous nous concertons sur ce qu' il faut faire: deuxième bivouac ou marche de nuit? Comme le temps est beau, nous préférons rester sur place, mais nous n' avons plus rien à boire ni à manger. Livacic cherche de la glace à sucer et découvre une boîte avec un peu d' eau! Pour mon compte, j' ai ma pipe qui me fera passer la nuit sans trop de peine! Nous nous installons dans les sacs de couchage vers 1 h. du matin. Tout est calme. Brusquement un ronronnement se fait entendre. Alerte! Au-dessus de nous passe la R. A. F. qui va rendre visite aux Italiens. La nuit est plus fraîche que la précédente. Heureusement le temps reste au beau. Pendant la journée nous avions eu quelque inquiétude, mais le ciel redevint clair après le coucher du soleil.

Le lendemain, 6 septembre, nous atteignons le sommet à 8 h. 30 avec un profond soupir de satisfaction. Cinquante-deux heures environ se sont écoulées depuis l' instant où, à l' aube du 4 septembre, nous nous glissions hors du refuge Bobi-ArsandauxLe temps de griller la « cigarette du sommet », puis il faut songer au retour car la faim et la fatigue se font sentir.

Par quelques rochers faciles nous gagnons l' arête de neige qui mène au pied de l' Aiguille du Plan. Laissant cette dernière à notre gauche, nous descendons le glacier d' Envers du Plan pour rejoindre la cabane du Requin. Nous ne parlons plus car la soif nous torture et les sacs se font de plus en plus lourds. Madame d' Albertas verrait avec plaisir le sien dévaler la pente et se perdre au fond d' une crevasse!

Enfin la cabane apparaît; encore l' inévitable moraine, puis quelques lacets du sentier peu visible cette année, et nous laissons tomber nos sacs devant la sympathique cabane vide où, seules, nos provisions nous attendent patiemment.

Une fois restaurés, nous allumons cigarettes et pipes et retraçons les péripéties de cette course difficile exécutée dans une atmosphère de parfaite camaraderie.

Le lendemain, après une nuit de repos, nous pensions déjà à une nouvelle expédition!

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