Dhaulagiri

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PAR MAX EISELIN, LUCERNE

Avec 3 illustrations ( 32-34 ) L' Himalaya, la « montagne des neiges », s' élève dans toute sa puissance au-dessus des steppes de l' Asie. Les plus hauts sommets de la terre s' alignent sur des centaines, sur des milliers de kilomètres, des montagnes du Pamir à l' Etat du Bhoutan. Vénéré par les indigènes comme le trône des dieux, et par les Européens comme le plus mystérieux et le plus saisissant des édifices de rocs et de glaces, ce massif érige, entre Sikkim et Cachemire, ses « huit mille » prestigieux dans le ciel intensément bleu de l' Asie.

Est-il un alpiniste, surtout parmi les jeunes, qui n' ait rêvé de ce monde plein de magie et de grandeur? Qui n' ait caressé en imagination le projet de faire, une fois au moins dans sa vie, une randonnée dans les vallées de l' Himalaya et même - qui saitl' ascension d' un de ses sommets géants? Mais il appartient à un bien petit nombre de réaliser un tel vœu; car il faut venir à bout d' une foule énorme d' obstacles avant qu' une expédition puisse se mettre en route.

Le Dhaulagiri - en français le Mont Blanca exercé sur moi, depuis longtemps, une fascination particulière. Avec ses 8222 m ( 8172 selon les plus récentes mensurations ), il est le septième en altitude des 13 « huit mille »; mais on le considérait il y a un certain nombre d' années comme le sommet le plus élevé de la terre - sans doute du fait que, par temps clair, il est bien visible des plaines basses de l' Inde.

« Les expéditions himalayennes sont un sombre chapitre de l' alpinisme » - me déclarait un jour un camarade d' un certain âge. « Tu ne peux t' y joindre que si tu as de l' argent ou si tu es pistonné dans certains milieux. Faute de quoi tu n' as plus qu' à croupir à la maison et à t' offrir l' Himalaya dans les livres! » - Pourtant, en février 1960, le désir est enfin devenu pour moi L' argent nécessaire à l' organisation d' une expédition d' envergure visant la conquête d' un huit mille a été déniché par les moyens les plus divers. Ernst Forrer, mon trésorier et mon suppléant, a pu empocher avec un soupir de satisfaction les dollars, les roupies, les francs suisses et les chèques de voyages nécessaires à ses quatre compagnons et à lui-même... et surtout y ajouter un billet pour le bateau de Bombay. Première victoire de notre expédition. Les problèmes d' ascension nous donneront moins de souci.

Les six tonnes de notre matériel voguent donc de compagnie, de Gênes aux Indes, avec cinq participants: Forrer, Diemberger, Hajdukiewicz, Vaucher et Skoczylas. Quinze jours plus tard le reste de l' équipe peut suivre par les airs; on y trouve Saxer, Wick, Diener, Weber, Schelbert et moi-même. Le Valaisan Jean-Jacques Roussi, un fromager qui travaille à Kathmandu comme collaborateur de l' Aide suisse aux régions extra-européennes, nous attend au Népal. Quant au treizième membre de notre team, Norman Dyhrenfurth, il vient à Kathmandu, accompagné de son épouse, directement par avion de Californie, sa nouvelle patrie.

Grande nouveauté dans l' histoire de l' exploration himalayenne, notre expédition sera munie d' un engin absolument original: un avion conçu pour atterrir sur les glaciers. Notre « Pilatus Porter PC-6 » à moteur unique doit être baptisé d' un nom facile à prononcer. L' idée m' en vient comme une illumination, et je puis donner par téléphone, au peintre de l' usine d' aviation, ce nom à écrire sur l' appareil: Yeti. Oui, vraiment, ce nom s' imposait... Et si par hasard la machine ne devait pas revenir de son voyage himalayen ( comme nous le prédisent beaucoup d' experts en aviation ), eh bien! il y aura au moins un yeti là-haut, et ce sera pour les journaux la fin de ce sujet à sensation.

Le 12 mars 1960 nos deux pilotes, Ernst Saxer et Emil Wick, font franchir les Alpes à notre Yeti. A la vue des névés resplendissants du Krönte et du Sustenhorn, nous échangeons un long coup coup d' oeil, Peter Diener et moi. Nous serions restés de bon cœur ici, dans ce monde merveilleux de nos montagnes... Mais ne pensais-je pas de même, deux ans plus tôt, en volant pour la première fois vers l' Himalaya? J' avais longuement contemplé, par l' étroit hublot du gros avion de transport, l' arête de la Mittellegi et la puissante muraille du Fiescherhorn... Puis nous avions plongé dans une mer bouillonnante de nuages. Nos Alpes!... A vrai dire, elles sont cent fois plus admirables encore que l' Himalaya; et pendant les interminables semaines où une expédition s' acharne sur un unique sommet de là-bas, on pourrait s' offrir des douzaines d' ascensions bien plus belles dans les Alpes. Pourtant l' aventure himalayenne attire irrésistiblement vers cette immense et lointaine Asie, vers ses pays pleins d' un mystérieux enchantement, vers ses habitants encore préservés de nos corruptions.

Tandis que nos pilotes contrôlent leurs nombreux instruments, se règlent sur un radio-phare puis sur l' autre, font des supputations sur le carburant et sur notre rayon de vol, nous nous livrons, Pierre et moi, à la joie de contempler la vue que nous offre le lent appareil. Voici dans l' éloignement l' énorme paroi orientale du Mont Rose... A présent nous survolons les aiguilles bizarres de la Grigna... Et déjà défilent les coquettes cités de la haute Italie.Voler avec notre minuscule et lent Yeti est un plaisir infiniment plus grand que celui d' être emporté par un gros avion de ligne. Florence... Rome... Brindisi... Athènes... Et maintenant, dépassant comme dans un rêve les les de Rhodes et de Chypre, nous approchons de l' Asie, ce continent merveilleux aux contrastes les plus extrêmes. Les chaînes légèrement poudrées de neige du Liban, puis l' attirante ville de Beyrouth, ouvrent le long cortège des splendeurs infiniment variées que nous propose ce vol. Après Damas, capitale de la Syrie, ravalée aujourd'hui au rang de chef-lieu de province de la République Arabe Unie, commence le désert sans fin d' Arabie. Pendant des heures, sur des centaines de kilomètres, ce n' est que sable, et sable encore. Pas le moindre signe de vie, si loin que porte le regard; ni arbre, ni buisson, ni brin d' herbe même. Nous survolons des territoires en pleine effervescence politique: le triangle Syrie/Jordanie/Irak. Et soudain, du milieu du désert, émerge un aérodrome moderne, sans qu' il soit possible de discerner entrepes horizonspa moindre localité habitée. Ce ne peut être, pensons-nous, que le légendaire aérodrome du désert « H-2 », station irakienne de pompage du pétrole. Et de fait nous reconnaissons sans peine, à présent, le gigantesque pipeline qui évacue sur le port le plus proche l' or noir du désert. Ernst décrit deux cercles au-dessus de l' aéro, aussi bas que possible... juste le temps de prendre quelques photos « strictement interdites ». Puis, de nouveau, cap vers l' est, jusqu' à ce que se montre la Mésopotamie, avec le Tigre et l' Euphrate. Nous atterrissons enfin, vers le milieu du jour, à Bagdad, la cité d' Harun al Raschid. Le ministre de Suisse en Irak et son secrétaire nous y reçoivent avec beaucoup d' amitié, et les prestes Irakiens ont tôt fait de nous convoyer à travers les écluses de la bureaucratie. Le même soir nous sommes à Abadan, ville pétrolière de la Perse, où un Suédois nous accueille de la façon la plus hospitalière. Il nous reste cependant la plus longue étape du jour, qui nous conduira s' il se peut — au Pakistan. Mais le golfe persique n' en finit pas. Deux fois il nous faut refaire le plein d' essence en atterrissant près de petits villages... A l' une de ces occasions on nous propose même d' acheter en surplus un esclave nègre! C' est le commerce de I' ébène en plein vingtième siècle!

Le jour descend, tandis que nous prenons terre enfin à Jiwani, localité-frontière pakistanaise. La joie des employés de l' aérodrome est sans bornes. Des étrangers! C' est la sensation de l' année! Nous sommes donc reçus on ne peut mieux, quand bien même il n' existe pas ici la moindre goutte d' eau potable, à part celle que l' avion postal apporte une fois par mois. Le souvenir de l' accueil de nos amis pakistanais ne sera même pas assombri quand nous découvrirons le lendemain, à bord du Yeti, toute une colonie d' insectes les plus divers embarqués avec nous. Longtemps nous devrons nous acharner à les extraire du drap de nos pantalons. Peu avant Karachi nous avons la victoire sur cette vermine et un peu de repos, malgré les taches rouges et enflées de nos épidermes. Deux jours encore passeront à survoler l' Inde immense et fertile, à nous remplir les yeux des aspects contrastés de ce monde grandiose. Et voici enfin devant nous la chaîne de l' Himalaya.

Nous volons à 5000 m. Tout proche, comme à portée de la main, défile pointe après pointe, de la Nanda Devi au Gaurisankar et à l' Everest, le cortège étincelant. Et bientôt je vais éprouver la joie d' un revoir attendu et désire: celui de « notre » montagne, le Dhaulagiri. Il représente dans ma vie un jalon, une étape. Que n' ai fait pour que ce sommet prestigieux puisse devenir le but de notre expédition! Mes camarades de vol, qui voient l' Himalaya pour la première fois, ont place eux aussi toute leur mise sur cette carte, et depuis longtemps il n' y a qu' un but dans leur esprit: le Mont Blanc de l' Inde.

Deux semaines plus tard l' équipe venue par bateau a gagné le Népal en train, puis au moyen de deux antiques camions, en convoyant les six tonnes de notre matériel d' expédition jusqu' au vil-lage-frontière de Bhairava, lieu de notre base provisoire en plaine. Mais quel endroit inhospitalier! Le climat chaud et humide des régions impaludées de l' Inde règne aussi dans ces lieux; mais il s' y ajoute, pour nous les rendre encore plus insupportables, une tempête de sable brillant qui s' élève chaque après-midi avec une régularité d' horloge. C' est notre pauvre Yeti qui souffre le plus. Une rafale plus violente que les autres finit même par démolir son gouvernail de direction. A la longue notre situation devient si précaire que nous changeons de résidence pour nous établir dans des conditions nettement meilleurs à Pokhara, à l' altitude de 900 m, juste au pied de la chaîne himalayenne. Ce serait un paradis, après Bhairava, s' il n' y avait un autre inconvénient: on n' y trouve pas d' es, c' est donc le chômage pour notre avion. Par bonheur le capitaine King, capitaine-aviateur au service du maharadjah de Darbangha, nous tire d' affaire en se déclarant prêt à nous apporter de temps en temps le précieux liquide avec son Dakota. Les vols sur les glaciers du Dhaulagiri vont pouvoir commencer.

Chaque jour j' apprécie davantage l' extraordinaire faveur que nous a faite le gouvernement du Népal en nous autorisant, avec la plus grande amabilité, à voler à notre gré dans toute la contrée. Et pourtant il est connu que le voyageur doit demander ici, pour le moindre déplacement, une autorisation du Ministère des affaires étrangères. Encore n' est pas sans peine qu' on les obtient. Nous devons notre autorisation de vol à notre compatriote le Dr Toni Hagen, qui jouit au Népal de la plus grande considération, ayant fait comme géologue, dans ce royaume himalayen, un travail de pionnier tout à fait remarquable. Il est aujourd'hui le meilleur connaisseur du Népal. Si notre pays a une exceptionnelle renommée dans cette terre lointaine, il la doit au Dr Hagen, aux collaborateurs de l' Aide suisse aux régions extra-européennes, et parmi eux, tout spécialement au maître fromager Werner Schulthess.

L' accoutumance à l' altitude, qu' on appelle aussi acclimatation, va maintenant commencer selon une méthode toute nouvelle, grâce à l' avion. Nous partons de Pokhara, à l' altitude de 900 m - ou de Bhairava, à 200 m -, c'est-à-dire de la chaleur tropicale, pour atterrir une demi-heure plus tard dans la froidure arctique du col de Dambusch, à 5200 m. C' est à vrai dire un traitement de cheval, mais nous croyons que le choc inévitable de l' altitude sera absorbé en trois ou quatre jours sans laisser de suites. Quelle opinion hérétique! A vrai dire, nous sommes une expédition purement sportive, sans but scientifique accessoire. Cependant les premiers atterrissages sur glaciers dans l' Himalaya, le record d' altitude qu' ils représentent pour cette opération et celle du décollage, et enfin l' expérience d' une acclimatation-éclair, intéressent de nombreux milieux étrangers aux problèmes alpins. Nous sommes nous-mêmes impatients de savoir si les choses se passeront comme nous l' avons présumé, ou si nous devrons redescendre dans les régions plus basses, après un court séjour au camp d' acclimatation du col de Dambusch.

Or tout se déroule comme prévu. Un seul d' entre nous ne peut supporter le brusque changement d' altitude et doit redescendre en plaine. Nous constaterons plus tard qu' il est en fait inapte à supporter l' altitude: l' air raréfié le fera souffrir même après une montée à pied. Quant à moi, je dois dire à la louange du Yeti que je me sens cette fois-ci plus vite acclimaté, après trente minutes de vol, que deux ans plus tôt après une marche d' approche de vingt jours. Notre essai d' employer l' avion est donc une réussite, la deuxième de notre expédition. Que la presse ait claironné le contraire ne change rien aux faits.

Le point le plus important pour le séjour au col de Dambusch est d' observer un repos absolu, de manière que le corps puisse s' adapter au manque d' oxygène sans avoir à fournir aucun effort. A la descente nous n' éprouvons d' abord rien de particulier. Après quatre heures environ nous re- marquons une légère somnolence, qui subsiste durant trois ou quatre jours, tandis que le manque d' appétit et l' insomnie sont les symptômes les plus frappants. Mais avant une semaine écoulée les premiers qui ont atterri au col peuvent déjà commencer des courses d' entraînement - au début, des promenades plutôt que des ascensions. Bientôt nous pouvons penser à lever le camp d' accli pour établir notre camp de base sur la selle NE du Dhaulagiri, à 5700 m.

En compagnie des deux pilotes et du Dr Georg Hajdukiewicz, notre médecin ( qui nous accompagnait au Dhaulagiri en 1958 ), je décolle pour un vol de reconnaissance par le sauvage flanc nord de notre montagne, jusqu' au pied de l' éperon nord-est. Ernst Saxer, qui est aux commandes, atterrit le plus simplement du monde dans la neige molle, à 5700 m d' altitude. Performance due autant à l' habileté du pilote qu' à la maniabilité de notre appareil. Ce qui nous intéresse surtout, Georg et moi, c' est l' éperon, notre chemin. Car nous le considérons depuis longtemps comme la voie d' accès du Dhaulagiri, bien que, sur sept expéditions précédentes, une seule l' ait choisi. Notre espoir est de réussir, nous huitièmes, par ce chemin-là.

Nous commençons déjà à décharger du matériel sur la selle NE; puis nous prenons notre envol pour regagner le col de Dambusch et nous occuper intensivement à transporter sur la selle hommes et équipement. L' expédition fait des progrès réjouissants. Mais voici qu' un jour, tandis que j' attends le retour du Yeti au col, rien ne paraît dans le ciel parfaitement serein. Nous gardons notre confiance, nous efforçant d' écarter toute supposition pessimiste. Deux jours, trois jours passent, et à la fin une semaine. La situation est sérieuse. Sans appareil notre expédition est totalement dés-organisée. Un groupe se trouve au camp de base, un autre à l' aérodrome de Pokhara, nous au col de Dambusch. Tous trois sont séparés par de grandes distances, et sans nouvelles l' un de l' autre. Il faut à tout prix établir la liaison avec le camp de base de la selle NE. Qui sait si les camarades, là-haut, ont assez de vivres et de combustible après une semaine sans ravitaillement? Nous ne disposons que d' un petit nombre de porteurs, en tout sept Sherpa, dont l' un est encore à Pokhara et trois sur la selle nord, si bien qu' il ne reste ici, au col de Dambusch, que de trois hommes, alors qu' il faudrait près de 200 porteurs! Mais nous ne voulons pas désespérer. Une bonne partie du matériel est déjà au camp de base, et le Yeti va peut-être reparaître. En attendant, nous hisserons à dos d' homme tout ce que nous pourrons.

Un soir - nous venons précisément de rentrer d' un transport au col des Français - des silhouettes émergent du brouillard juste sous le col de Dambusch. C' est notre pilote, Ernst Saxer, accompagné de Norman Dyhrenfurth, du Sherpa Ang Dawa et d' un coolie. Ils sont montés à pied de Pokhara. « Et le Yeti? » - « Un cylindre a sauté en plein vol, nous avons dû faire un atterrissage de fortune. Tout s' est passé en douceur. Emile est resté à attendre auprès du Yeti, à Pokhara, l' arrivée d' un moteur de rechange. » Les nouvelles si ardemment attendues sont mauvaises, mais nous sommes soulagés de savoir qu' il y a seulement des dommages matériels. Tandis que je descends à marche forcée à Pokhara, avec Emil Saxer, pour y régler le plus vite possible les difficultés administratives auxquelles on peut s' attendre pour le dédouanement d' un moteur neuf, un groupe de liaison rapide, sous la conduite de Peter Diener, est envoyé à la selle NE. Georg Hajdukiewicz a la charge de conduire les membres plus lents de l' équipe. Je sais que l' expédition est ainsi en bonnes mains, et je puis me consacrer sans arrière-pensée à ma tâche, fort peu alpine hélas! Or les choses devaient se passer différemment, car, à notre arrivée à Pokhara cinq jours plus tard, le moteur de rechange pour notre Yeti infirme est déjà là! Et même un second mécanicien, Hans Reiser, de Stans, a été envoyé au Népal par la firme Pilatus. On ne peut soigner mieux ses clients!

Trois semaines plus tard le moteur neuf est sous le capot du Yeti et nous reprenons le vol grandiose qui conduit au camp de base. Nous pouvons discerner nos camarades, points minuscules qui remontent, charges pesamment, le glacier sauvage et tailladé de Mayanghdi. Au camp de la selle NE se trouve justement le groupe de Peter Diener. Grande est la joie de nos camarades en constatant que nous sommes de retour et que le Yeti vole avec son entrain d' autrefois. Ils prennent possession avec gratitude du gros colis postal: il y a si longtemps qu' ils n' ont plus de nouvelles du monde extérieur! Puis c' est mon tour d' être dans la joie, quand j' apprends que les opérations se sont heureusement poursuivies; même le groupe de pointe dirigé par Ernst Forrer a réussi entre temps à dresser tous les camps d' altitude, sans aucun secours étranger. Ça, c' est une performance! Quant au groupe de ravitaillement, il a, lui aussi, mené à bien sa besogne ingrate.

Nous nous en sommes tirés de manière inespérée. La mise hors de combat de notre avion aurait pu avoir des suites bien plus graves! Si les choses n' avaient pas marché rondement dans chacun des groupes isolés, nous aurions du pour des semaines revenir à nos lignes de départ. Tout au contraire, il nous reste une importante marge de temps; car il a été possible, le 4 mai déjà, de lancer, à partir du camp V ( 7450 m ), la première tentative vers le sommet. Ernst Forrer, Kurt Diemberger et Albin Schelbert ont pu parvenir à 7800 m - puis c' a été la fin pour ce jour-là: le célèbre mauvais temps du Dhaulagiri est tombé de tout son poids sur le dos des trois hommes qui osaient se mesurer au géant. Us ont pu se féliciter d' être rentrés sains et saufs au camp le plus proche.

Malgré l' échec, cette tentative a apporté la certitude qu' il n' y a pas de difficultés insurmontables à redouter. Mais les trois alpinistes ont tire un autre enseignement: le camp V, situé à 7450 m, est trop bas pour qu' on puisse partir de là et gagner le sommet avant l' heure où éclate la tempête quotidienne. Il est absolument indispensable d' établir un camp plus élevé, aussi proche que possible du sommet.

Autant le succès est grand dans la conduite des opérations alpines, autant la malchance nous tient avec le Yeti. Le nouveau moteur, qui est arrive au Népal avec une riche collection de pièces de rechange, ne devait avoir qu' une bien courte vie. Le Yeti n' avait pas vole deux jours qu' il s' abat définitivement. Ernst et Emil venaient de décoller du col de Dambusch pour évacuer des lieux le camp d' acclimatation, lorsque se produisit un incident tragi-comique. La gain de caoutchouc du manche à balai se détacha soudain; la main du pilote lâchant prise un instant, il perdit le contrôle de l' appareil. L' avion était en plein décollage, à quarante mètres du sol: impossible de le rétablir. Avant que les deux pilotes eussent pu réagir, il piquait du nez et s' éparpillait au sol en morceaux, réservoir crevé. Les deux hommes s' éloignaient à grands bonds de l' épave, à peu près sans blessures. Mais ils étaient coupés du reste de l' expédition, à un jour de marche du prochain village. Emil, le premier à recouvrer la parole, se contenta de dire: « A présent, Ernst, il n' y a plus qu' à rentrer à pied! » Le 22 mai 1960, le groupe de pointe constitué par Ernst Forrer, Kurt Diemberger et Albin Schelbert, avec les Sherpa Nima Dortschi et Nawan Dortschi, se trouve de nouveau au point où, le 4, il avait fallu faire demi-tour. Peter Diener est avec eux en renfort. A cet endroit même ils établissent un camp, le plus élevé de l' expédition. L' altimètre indique 7800 m. Une plate-forme capable de soutenir une tente à deux a été taillée sous un puissant surplomb rocheux. Nuit « serrée », qu' il fallait se tenir à six dans la tente! Nima, le plus jeune des Sherpa, se trouva si à l' étroit qu' il préféra passer la nuit dehors dans son sac de couchage, par un froid de - 38° C! Impossible de le convaincre de réintégrer la chaleur de la tente.

Le 13 mai au petit matin un temps splendide régnait sur le Dhaulagiri. A 8 h y2 les six hommes se mettent en route pour le sommet. Il est clair pour chacun que c' est le jour décisif: 422 m seulement les séparent du point culminant. L' ascension est de moyenne difficulté, mais très fatigante. Pas d' oxygène à disposition: les bouteilles qu' on a prises ont fui pendant le transport! Il ne reste qu' à faire l' ascension sans cet adjuvant.

Ernst Forrer, un facteur postal du Toggenburg, fort comme un chêne et entraîné à fond, devait se révéler un véritable phénomène humain. Tout le monde sait que les grimpeurs perdent du poids par kilos aux grandes altitudes himalayennes, à cause du manque de sommeil et d' appétit. Forrer, lui, réussit à en prendre! Ni sommeil ni appétit ne lui causaient de difficultés, et quand un camarade à bout de force ne pouvait plus porter son sac, Forrer s' en chargeait par-dessus le sien. Telle était sa forme physique, qu' il rendait des points aux Sherpa. Il lui était par exemple indifférent de tracer toute une journée dans la neige fraîche sans se faire relayer une seule fois.

La dernière étape combinait neige et rocher: rien de vraiment difficile, mais c' était bien assez scabreux pour un huit mille. Il y eut de nombreuses tours et plusieurs ressauts à franchir ou à tourner. La dernière arête de neige était en lame de couteau. Par bonheur le temps restait beau: une mer de brouillard moutonnait au sud, formée par des nuages thermiques. Au nord, un ciel serein découvrait le Tibet. A 1 h. l/2 après midi, le plus haut point était atteint: 8222 m, le sommet du Dhaulagiri. C' était le vendredi 13 mai 1960. Notre expédition forte de 13 hommes venait d' ins le Mont Blanc himalayen au 13e rang des huit mille vaincus.

Le lendemain, tout le monde était de retour au camp de base. Nos efforts avaient été récompensés magnifiquement: après sept tentatives, le sommet de l' un des plus difficiles géants himalayens nous avait cédé, et six hommes s' étaient trouvés ensemble au point culminant.

Quand une expédition a atteint son objectif, le chef doit y mettre le point final et ordonner le retour. C' est folie de prendre encore des risques. Le cas était toutefois un peu différent pour notre expédition. Il avait été prévu d' abord que trois hommes seulement pourraient participer à l' ascen proprement dite, celle du sommet Or, l' accident arrivé au Yeti avait converti la majorité des participants en porteurs. Seul Peter Diener avait pu passer du groupe des « coolies » à l' équipe de pointe. Les participants qui n' avaient pas pu atteindre le sommet, occupés à des semaines de portage, caressaient maintenant l' espoir de se mettre à une véritable ascension. On les comprend.

Jean-Jacques Roussi, Hugo Weber et Michel Vaucher désiraient donc tenter leur chance eux aussi. Je leur en donnai l' autorisation, mais en leur fixant un délai pour le retour au camp de base. Adam, Georg et Norman voulaient pai eillement grimper plus haut sur notre montagne, bien que leurs chances d' atteindre le sommet fussent très réduites, les vivres ayant fort diminué dans les camps d' altitude.

Tandis que les trois derniers n' atteignaient que le camp suivant, Roussi, Weber et Vaucher gagnaient le 19 mai le camp VI ( 7800 m ). Mais le trop fameux mauvais temps du Dhaulagiri tira provisoirement le verrou sous leur nez. Quand la tempête de neige se fut éloignée, quand le ciel sourit de nouveau, il faisait un vent interdisant toute marche en avant. Ils passent trois jours à attendre au camp VI. C' est trop: sans oxygène les forces s' épuisent. A la première accalmie ils redescendent aussi rapidement que possible au camp V ( 7450 m ). Une neige traîtresse recouvre des plaques verglacées. Soudain Hugo Weber glisse, file dans le vide, arrache Jean-Jacques Roussi. Michel Vaucher, qui marchait en tête, tente désespérément de planter son piolet dans la glace dure pour sauver la cordée. Le fer pénètre un peu. Il y prend solidement appui et parvient à enrayer la chute par un effort de tout son corps. Un frisson rétrospectif saisit les trois amis à la pensée de ce qu' ils viennent d' éviter grâce à l' un d' eux.

Les trois jours de tempête ont suffi à démolir partiellement le camp V. L' une des tentes est déchirée et Michel ne retrouve plus son sac de couchage. La nuit n' est pas plus confortable que dans l' étroit logis du camp VI, et le matin suivant se lève avec, de nouveau, un vent de tempête. Bien que les vivres soient de plus en plus réduits, les trois amis persévèrent dans leur attente. Ils ne veulent pas renoncer à leur espoir. Enfin, dix jours après la première ascension, le 23 mai, une matinée calme leur sourit. En route pour le sommet!

Jean-Jacques a perdu son piolet. Il ne lui reste qu' à attendre sur place le retour de Hugo et Michel: c' est dur pour lui. Trois heures et demie plus tard, ses deux camarades atteignent déjà le camp VI. Au début de l' après ils touchent l' arête sommitale et, à 18 h. y4, ils sont au point culminant, dans la lumière déclinante du soleil et par un froid glacial! A l' est l' Annapurna les salue, splendidement éclairé par le couchant. Pour eux, c' est le plus beau moment de leur carrièïe d' alpinistes. Mais les pieds de Michel sont privés de sensation: il est bien tard pour une halte au sommet d' un huit-mille! De toute la vitesse dont ils sont capables, ils font route maintenant vers le premier camp qu' ils rencontreront. La lueur d' une lampe de poche leur montre le chemin le long de l' arête. Tard dans la nuit, demi-morts de fatigue, ils peuvent se glisser en rampant dans la tente ravagée du camp VI.

Le Mont Blanc himalayen, le treizième et I' avant des huit mille, a donc été gravi deux fois par notre expédition. Oubliées, les fatigues et les petites misères d' une longue année de préparatifs. Finies, les épreuves d' un dur combat contre l' un des plus rudes géants de l' Himalaya nos cœurs à tous il y a maintenant une joie indicible.Adapté par E. Px. )

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