Dimanches d'hiver à Emosson

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Avec 1 illustration ( n° 131Par Ph. Bérard Emosson ( 1774 m. ) Nous partons un vendredi après-midi, par le dernier train, pour Finhaut, où nous passons la soirée chez M. Lugon, qui a l' amabilité de nous confier la clef de son chalet d' Emosson.

Nous quittons Finhaut le lendemain de bon matin, dès que la lune apparaît au-dessus de l' Arpille et éclaire la vallée.

Emosson, au pied de la pyramide impressionnante du Perron, avec sa plaine blanche coupée de lignes électriques et téléphoniques, où surgissent des vestiges du téléférique qui a servi à la construction du barrage de Barberine, est un vrai décor de mine d' or du Yukon à la Jack London.

Le chalet de M. Lugon offre tout le confort, chambres à coucher avec lits à sommier métallique, salle à manger avec bon petit fourneau à deux DIMANCHES D' HIVER À ÉMOSSON trous, et cave avec quelques bouteilles de Beaujolais, dont le propriétaire sait que nous n' abuserons pas, car notre boisson préférée est son eau granitique et radioactive de Finhaut, la Radi-Eau.

L' Eglise ( 3156 m. ) Nous ne faisons qu' une courte halte et repartons bientôt avec un sac plus léger dans la direction de Barberine, en nous élevant sur le versant gauche de la vallée, qui est le meilleur en hiver.

Le barrage apparaît alors dans toute sa grandeur. Et nous découvrons bientôt derrière cette forteresse l' immense nappe blanche du lac, autour duquel la glace épaisse s' est déposée sur les rives, au fur et à mesure de l' abaissement de l' eau, et forme comme un petit glacier crevassé. La surface du lac est une piste idéale qui nous conduit rapidement à son autre extrémité, au pied du Pic de Tanneverge, resplendissant de soleil dans le ciel bleu, avec le Ruan et Tour Sallière.

Nous nous retournons encore pour admirer le lac qui s' étend jusqu' au barrage lointain et tout diminué, puis l' ascension reprend en suivant le fond du vallon, où seul un chamois a déjà foulé la neige. Dans les régions encore peu fréquentées, où il n' y a pas de trace de skis, les traces d' ani sont souvent utiles, car elles mènent en général aux passages les plus commodes.

Sur le col qui conduit à Susanfe, un choucas se régale de papillons précoces apportés par le vent et morts de froid. Le glacier monte en pente douce vers la droite, derrière Tour Sallière, jusqu' à l' extrême bord de l' abîme du Grand Revers, d' où le paisible alpage de Salanfe apparaît comme une vue d' avion.

Nous posons les skis pour grimper encore au sommet de l' Eglise, d' où Tour Sallière enneigée, avec sa forme géométrique et ses colonnades naturelles, ressemble à un temple babylonien, tandis que de l' autre côté les Dents du Midi toutes proches s' étendent majestueusement comme un sphinx des glaces.

La descente est merveilleuse. La neige est si glissante qu' il semble que l'on ne parviendra jamais à perdre l' altitude, tel un planeur dans un courant d' air ascendant. Le ski de tourisme exige d' ailleurs une technique de sécurité qui consiste à ne pas craindre le ralenti, car « chi va forte va a la morte », et à ne jamais dépasser le trente à l' heure; ne changer de direction que lorsque cela est nécessaire et seulement en stem ou même en conversion, si la neige est irrégulière ou la pente trop inclinée, et à ne pas hésiter à enlever les skis dans les passages scabreux.

Nous décrivons ainsi d' immenses lacets qui nous transportent en quelques minutes vers le Ruan, puis vers la Pointe à Boillon et presque d' une seule traite jusqu' au Lac de Barberine déjà plongé dans l' ombre bleue.

Les premières étoiles brillent au ciel lorsque nous arrivons au chalet d' Emosson. Le soleil sur le glacier nous a donné une vraie soif du désert, aussi en attendant que le feu soit allumé, que la neige ait fondu dans la casserole et que l' eau ait chanté, le Beaujolais nous donne le premier réconfort. Après une petite soirée au coin du feu nous allons dormir sous nos chaudes couvertures.

Le Cheval Blanc ( 2841 m. ) Notre chambre est déjà toute éclairée par les rayons du dernier quartier de lune.Vite, préparons-nous. A 5 heures, nous descendons l' échelle dressée sous la fenêtre de la cuisine, qui sert de porte d' hiver, car celle d' été est bloquée par la neige.

La Pointe de la Vedalle nous indique la direction à suivre, tout d' abord à travers la plaine d' Emosson, puis sur le flanc droit du ravin au pied du Neverset, un contrefort de la Pointe de Finive, jusqu' à l' entrée de la gorge du Vieux. La lune s' est cachée derrière, le Perron, mais notre lampe électrique nous a permis de suivre une trace de lièvre conduisant directement à la gorge. Le torrent dort sous la neige accumulée entre les deux parois de granit; il est remplacé par un torrent d' air glacé qui semble vouloir nous geler le nez. Une petite pente raide de neige durcie par le vent nous oblige à enlever les skis, puis la gorge s' ouvre tout à coup sur la vaste plaine du Vieux Emosson, s' incurvant vers la gauche au pied de l' arête frontière, qui la domine de tous ses couloirs d' avalanches.

Le paysage s' illumine, le Cheval Blanc apparaît déjà teinté de rose. Le décor rappelle celui de la montée au Col Infranchissable, à une échelle réduite. Le vallon se termine par une magnifique combe de neige poudreuse s' élevant à gauche vers le Col de la Terrasse et à droite jusqu' au Col du Vieux, d' où nous découvrons bientôt tout le Val d' Entre, dominé par l' accolade du Buet avec son versant nord-est strié de ravines aux fines arêtes blanches.

Le chaud soleil d' altitude nous irradie de ses rayons ultraviolets; nous faisons halte à chaque lacet pour admirer la chaîne du Mont Blanc, qui apparaît au-dessus de celles des Aiguilles Rouges et de l' Aiguille de Loriaz, au fur et à mesure que nous montons. Nous reconnaissons facilement la brave moraine du glacier du Tour, que nous avons si souvent gravie en montant au refuge Albert-Ier, puis le glacier d' Argentière et celui des Grands.

Nous laissons les skis au pied d' une petite bande de rochers facile à escalader, et le cairn apparaît tout à coup au sommet d' un dôme de neige immaculée se découpant sur un ciel bleu foncé. Moments merveilleux, et l' émotion nous saisit lorsque nous apercevons tout près de nous, inondés de soleil, la Vallée de Sixt, le Fer à Cheval, le Lac de Vogealle et, plus à gauche, le Désert de Plate et Pointe Pelouse, tout ce beau pays que nous n' avons pas revu depuis le début de la guerre!

L' air est absolument calme. Nous restons deux heures au sommet, savourant l' immense panorama hivernal. Heures célestes... et au moment de la séparation nous formons le vœux de revenir au premier beau dimanche.

La descente s' effectue d' abord en un prudent ralenti, coupé de conversions, jusqu' au col. Puis c' est une splendide envolée en spirale jusqu' au Vieux Emosson. Et après le petit reck de 1a gorge, une dernière descente nous amène à Emosson. Le chemin du château d' eau est amolli par le soleil, en sorte qu' il offre moins de difficultés qu' hier matin. Le gardien du château auquel nous demandons si nous avons le temps d' attraper le train à Châtelard, nous répond très justement que cela dépend comment nous allons, et une bonne « bidée finale » nous permet effectivement d' ar à temps pour prendre nos billets et passer la visite de la douane avant de nous reposer copieusement dans le train en admirant les gorges de la vallée de Finhaut.

Le Col de la Gueula ( 1945 m. ) Le vendredi suivant, le temps est toujours au beau, et nous prenons cette fois le train qui arrive à Finhaut à 4 heures et demie, afin d' avoir le temps de monter le soir même à Emosson par le Col de la Gueula lorsque la neige est encore amollie, car le couloir peut être ennuyeux par neige dure.

M. Lugon nous remet la clef de son chalet, tout heureux de voir que cette région a le goût de reviens-y... ou bien serait-ce son Beaujolais! Puis il s' approche de la fenêtre pour nous montrer le grand mélèze isolé qui marque le chemin du col, et nous souhaite bonne course.

Nous atteignons rapidement les chalets de la Léchère, puis les derniers mélèzes et enfin les aroles. La croix du Six Jeur se découpe sur le ciel clair du couchant et les Aiguilles du Tour retiennent les derniers rayons rosés. Nous passons un peu au-dessus du chemin d' été, pour éviter un couloir de neige dure, et nous arrivons au col. La descente sur Emosson est bien abritée; la neige qui cache complètement le chemin, en formant un couloir assez raide, est encore poudreuse mais ferme, en sorte que l'on peut descendre à pied sans difficultés et même remettre les skis dès que la gorge s' élargit. Nous descendons à la lueur de la lampe électrique et traversons rapidement la plaine, nous réjouissant d' avance en pensant à l' installation confortable que nous allons retrouver, au coin du feu, et à la jolie petite chambre à coucher en bois blanc.

La Pointe 2757 de Loriaz Dès le petit jour nous montons en lacets au-dessus des chalets d' Emosson enfouis sous la neige et dont on n' aperçoit que quelques pignons. La pente d' abord un peu raide s' adoucit bientôt et forme un vrai boulevard montant gentiment au pied de la paroi nord du Perron.

Puis voici un défilé de granit brun rouge, véritables portes de fer, qui donne accès à un vallon facile s' élevant jusqu' au Col de la Vedalle. Nous entrons alors dans un magnifique désert granitique, vaste musée géologique exposant sur un tapis blanc des échantillons de toutes les couleurs, blancs, rosés, gris au lichen vert vif, nous rappelant toutes sortes de régions aimées, jusqu' aux calanques de Provence et au Capo Rosso de l' île de Cyrnos mais cela est une autre histoire.

Les rocs se font plus rares et un dernier beau champ de neige nous conduit à la base de la Pointe 2757 de l' arête frontière, que nous gravissons en quelques minutes.

La vue plonge sur le Col des Montets, avec la route qui serpente et la voie du train qui sort en ligne droite du tunnel noir. Le Col de Balme et Charamillon semblent à portée de voix. Une arête escarpée se détache de notre pointe et s' avance sur France jusqu' à l' Aiguille de Loriaz, plus haute de quatorze mètres seulement et réservée aux courses d' été. Un peu à droite, le Mont Oreb se dresse dans son sauvage isolement. Plus loin, nous reconnaissons l' Aiguille de la Persévérance.

Feedback