Du chasseur de chamois au guide

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Par C. E. Engel.

Les voyageurs mettent longtemps pour découvrir l' aspect d' une contrée neuve, plus longtemps encore pour remarquer ses habitants. Les récits de voyages en Suisse au XVIIe siècle décrivent les cathédrales de Berne, de Lausanne, de Fribourg, les inscriptions romaines d' Avenches, l' ossuaire des Bourguignons de Morat, l' hôtel de ville de Bâle, les vignobles du Valais; peu à peu, on entrevoit des lacs, des silhouettes de montagnes dans le lointain. Celles-ci prendront une place de plus en plus large au XVIIIe siècle. Mais les habitants? Il n' en est pas question.

Car ce ne sont pas des portraits de montagnards que les silhouettes falottes des héros de Haller ou de Rousseau. Les paysans idylliques et phra-seurs de Die Alpen ou de La Nouvelle Héloise font penser aux personnages de Freudenberg ou de Greuze, mais en aucune manière aux authentiques Valaisans. Ils seront le prétexte à la création de modes variées: coiffures et fichus « à la Suissesse », romance du Pauvre Jacques, vacherie de Trianon et, plus tard, chalet suisse de Delessert dans son part de Passy; mais les voyageurs qui parcourent les hautes vallées alpestres pour retrouver cette mise en scène seront déçus et dépaysés: les gens qu' ils rencontrent sont moins esthétiques que les héros des livres. Quelques esprits imaginatifs inventeront délibérément des types plus proches de leur idéal. La fin du XVIIIe siècle verra naître l' Ermite des Alpes, la Bergère des Alpes, voire même la Folle des Alpes, pour ne rien dire des petits Savoyards. Mais on ne pouvait pas nier toujours l' évidence: les voituriers, les aubergistes, les vachers n' étaient pas les seuls habitants de Grindelwald ou de Chamonix. Lorsque la mode voulut qu' on se vantât d' avoir brave les cimes, il devint nécessaire de parler des guides avec qui l'on avait accompli ces exploits. C' était là un personnage à créer.

On commença par un faux-fuyant, en romançant le chasseur de chamois. Les premiers voyageurs ont toujours été pilotés sur les glaciers par d' authen chasseurs ou par des cristalliers: comme Windham et Martel à Chamonix, La Condamine près du Mont Cenis, beaucoup plus tard les Meyer à la Jungfrau. Deluc, au cours d' une de ses tentatives au Buet, est conduit par un chasseur, qui emporte son fusil à chamois et sa provision de fromage. Raymond décrit le dangereux métier qu' exercent ces hommes; il affirme que, sur certaines roches lisses et abruptes, ils doivent se taillader la plante des pieds pour que le sang leur permette d' adhérer à la paroi. Cette légende aura du succès. Ici, comme partout dans l' histoire des Alpes, on rencontre le grand initiateur, Horace-Bénédict de Saussure. Dans le chapitre XXIV du T. II des Voyages dans les Alpes, il parle de ces personnages:

« Peut-on comprendre que cette chasse soit l' objet d' une passion absolument insurmontable? J' ai connu un jeune homme de la paroisse de Sixt, bien fait, d' une jolie figure, qui venait d' épouser une femme charmante; il me disait à moi-même: „ Mon grand-père est mort à la chasse, mon père y est mort, je suis si persuadé que j' y mourrai que ce sac que vous voyez, Monsieur, et que j' emporte à la chasse, je l' appelle mon drap mortuaire, parce que je suis sûr que je n' en aurai jamais d' autre, et pourtant si vous m' offriez de faire ma fortune à condition de renoncer à la chasse au chamois, je n' y renoncerais pas. " J' ai fait quelques courses avec cet homme; il était d' une adresse et d' une force étonnantes; mais sa témérité était plus grande encore que sa force, et j' ai su que deux ans après, le pied lui avait manqué au bord d' un précipice, où il avait subi la destinée à laquelle il s' était si bien attendu...

Quel est donc l' attrait de ce genre de vie? Ce n' est pas la cupidité... Mais ce sont des dangers mêmes, cette alternative d' espérances et de craintes, l' agitation continuelle que ces mouvements entretiennent dans l' âme qui excitent le chasseur... » Ces lignes d' une grande pénétration psychologique, campent une silhouette en quelques lignes. La fatalité a voulu que ces deux paragraphes aient hypnotisé les lecteurs. Après le second volume des Voyages dans les Alpes, le chasseur eie chamois devient le héros alpin par excellence, et la mode n' a pas encore passé.

On déploie peu d' imagination pour cette mise en scène. Généralement on copie Saussure, ou on le traduit. En 1803, E. F. de Lantier, écrivain prolifique dont les lectures sont vastes, publie Les Voyageurs en Suisse, une véritable anthologie. La lettre XXXVI traite de « Divers animaux ». Voici l' un d' eux:

« Cette passion pour la chasse des chamois est si insurmontable qu' un jeune chasseur, marié depuis peu à une femme charmante, disait ( à l' un des personnages du roman ) avec un sang-froid stoïque: „ Mon grand-père et mon père sont morts à la chasse, je suis tellement persuadé que j' y mourrai que je nomme ce sac que je porte mon drap mortuaire, parce que je suis assuré que je n' en aurai jamais d' autre. " » Inutile de prolonger la citation! Ici, c' est au bout de six mois que le jeune chasseur se tue. La phrase de Saussure passe la mer: Samuel Rogers, ami et imitateur de Byron, publie en 1822 Italy. Voici Jorasse; nous retrouverons plus loin le personnage. Sa grande passion est la chasse au chamois:

« „ Mon père, mon grand-père sont morts au milieu de ces déserts; quant à moi, s' écria, élevant son sac dans sa main, j' appelle cela mon linceul, car je n' en aurai pas d' autre 1 " Et il disait vrai. Au bout de moins d' un mois, il gisait parmi ces solitudes horribles. » Le délai s' est encore raccourci!

Le type du chasseur de chamois présente deux aspects opposés. Dans les ouvrages placides, il garde l' allure mélodramatique qu' il doit aux malheureux paragraphes de Saussure. En 1828, dans une ballade anonyme anglaise, The Hunter' s Love, la bien-aimée du héros soupire ainsi: « Ton cœur est parmi ces hauts lieux où le chamois bondit; ton cœur est là où le sapin frémit au fracas du torrent! » Alexandre Dumas lui fait défier le génie de la Jungfrau et chasser des biches magiques sur les glaciers de l' Oberland. Par contre, Byron, dans Manfred, oppose un chasseur bienfaisant et hospitalier à son baron maudit. C' est lui qui empêche l' amant d' Astarté de s' élancer dans le vide, à la Wengernalp. C' est lui qui lui prêche la résignation et le pardon. Dans La Coupe et les Lèvres d' Alfred de Musset, un chœur de chasseurs, du pays des « daims en voyage » tente de faire revenir à de bons sentiments Frank, le héros byronien, qui maudit son village et brûle sa chaumière. Il faut noter que ceux-ci traquent le chamois à cheval. Peu à peu, le type n' est plus qu' un symbole, celui de la liberté, aussi bien dans les Idylles Héroïques de Laprade que dans La Montagne de Michelet. Ceci à une époque où l'on commençait à envisager la création de zones de protection du gibier!

On ne peut pas éternellement nier l' évidence. A côté de ce personnage abstrait, il faut pourtant dessiner le guide. L' évolution de ce type oscille entre le portrait et la chromo. Ici encore, le grand initiateur est Saussure. Ses Voyages et ses lettres tracent d' inoubliables silhouettes: Pierre Balmat, garçon énergique et décidé, qui tire le naturaliste d' un très mauvais pas au glacier des Pèlerins, Jacques Balmat du Mont Blanc, bon guide mais que sa célébrité rend suffisant et négligent, Pierre Simond, « d' une ingéniosité amusante et d' un courage à toute épreuve », un autre Pierre Simond, que cette homonymie impatiente, beaucoup d' autres, experts ou non, toujours campés avec esprit, vignettes précises, vivantes, et que l'on sent ressemblantes: Saussure voyait vite et juste.

Le roman reparaît. Florian encadre le début de Claudine ( 1788 ) dans le décor de la Mer de Glace. L' histoire lui aurait été racontée par son « brave et honnête guide » et ce dernier débite une série de sentences de ce genre: « ( II y a dix ans ) nous étions pauvres, ignorants du mal », et autres tirades à la Rousseau. Or, Florian donne le nom de son compagnon: François Paccard. A moins de coïncidences étonnantes, c' est là un cousin du Dr Paccard, l' un de ceux qui avaient cherché la route du Mont Blanc et la récompense offerte par Saussure bien plus de dix ans avant le voyage de Florian, et qui, en fait d' honnête pauvreté, avait été deux fois en prison: d' abord, tout jeune, pour avoir servi de guide à Mandrin, puis, un an avant sa rencontre avec l' auteur de Claudine, pour avoir administré une raclée à Bourrit. Florian manquait sans doute de sens critique. Il en est de même pour Samuel Rogers, dans sa biographie romancée de Jorasse. Le poète avait trouvé son héros dans le livre de Saussure: un grand diable qui avait essayé d' aller au Mont Blanc sans conviction, qui avait eu le mal des montagnes à la Jonction et à qui on avait donné par plaisanterie le nom d' une des plus hautes aiguilles. Rogers en fait un personnage décoratif et épique, sorte d' esprit des montagnes, qui va au Tour et au Tacul, ce qui est possible, mais aussi au Wellhorn et au Schreckhorn, ce qui ne l' est pas; qui, après une chute dans une crevasse du Mettenberg, s' évade de sa tombe de glace en suivant le torrent qui coule vers Grindelwald sous le glacier. Cet épisode reprend une légende célèbre: Rogers, lui aussi, était amateur d' anthologies.

Après ces chromos, on trouve, au hasard des récits de voyages, quelques portraits véritables, une note prise sur le vif par un homme qui a observé son guide et causé avec lui. Voici, par exemple, quelques lignes de John Owen, voyageur anglais qui vint à Chamonix en 1792:

« Pierre Cachât... Cet homme est l' un des meilleurs guides très grand, d' une grande force, et il promet de remplacer parfaitement mon vieux et res- pectable guide Balmat qui est absent de Chamonix... Les guides de Chamonix ont tous certains surnoms, dérivés soit de leur aspect, soit de leurs exploits. Jacques Balmat est surnommé le Mont Blanc, parce qu' il a été le premier à gravir cette terrible montagne. Cachât se distingue par l' appellation de Géant, du fait de sa force exceptionnelle; en général chacun a son nom de guerre, par lequel il est mieux connu que par son nom de famille. » Quelques années plus tard, une scène épique se passe à la Mer de Glace, où l'on voit des guides se payer avec succès la tête de leurs clients. On connaît l' épisode réjouissant de la traversée du glacier par Victor Hugo en présence de Charles Nodier, le 16 août 1825. Le poète commence par mettre une inscription lapidaire sur le livre des voyageurs:

NAPOLÉON-TALMA; CHATEAUBRIAND-BALMA.

ce qui est d' abord incompréhensible, et ensuite faux, car le guide de Chateaubriand, en 1805, avait été un Payot, le même que celui qui se chargea de Charles Nodier. Payot devait être un humoriste: voyant qu' il avait affaire à des écrivains, il rappela ce brillant passé en affirmant qu' il avait mené Chateaubriand tout près du sommet du Mont Blanc et qu' il avait même eu beaucoup de peine à l' empêcher d' aller plus loin. Ceci parut en 1831 dans la Revue des Deux Mondes: il serait amusant de connaître la réaction de René devant cet exploit ajouté à la liste de ceux qu' il avait accomplis 1 Hugo, pour traverser le glacier inoffensif, prit un jeune Michel Devouassoud et ils s' engagèrent sur « une mince tranche entre deux abîmes », passage facile mais où un novice devait se sentir mal à l' aise. Tout le monde eut très peur: Nodier, sa fille, Hugo et sa femme rivalisèrent de détails horrifiques dans leurs descriptions. Le poète écrivit sur le livret de son guide: « Je recommande Michel Devouassoud qui m' a sauvé la vie », et l' émotion fut à son comble. Devouassoud était plus habile que ne l' imaginait Hugo: dix jours après le drame, il accompagnait au Mont Blanc Markham Sherwill et Edmund Clark. Il refaisait l' ascension en 1834 avec le comte de Tilly.

Pendant une trentaine d' années, l' alpinisme se limite à quelques ascensions du Mont Blanc. Dans les récits, on voit rarement se détacher des silhouettes précises: les voyageurs étaient inquiets, fatigués, intimidés par trop d' éléments neufs entrevus à la fois. Auldjo, le mieux doué du point de vue du pittoresque, fait involontairement une réputation de haute incompétence à ses guides: déjeuners sur des ponts de neige, séjours sur des corniches, traversées de plateaux enneigés sans sondages, etc.: de quoi causer dix catastrophes. Les guides d' Alexandre Dumas, Bernois ou Savoyards — y compris Jacques Balmat — parlent comme des paysans de la Comédie Française et se comportent en figurants de mélos. Les notes furieuses du major Roger, qui fait de tous ses guides des portraits noirs, diffamatoires peut-être, mais cohérents, sont un soulagement. Le Perren de Zermatt, 1e Pession de Valtournanche, avec qui il se dispute à longueur de journée, mais qui le mènent cependant au Théodule en 1830 et en 1833, sont bien plus alpins que tout ce qu' on a vu depuis Saussure. En 1830, également, les pages du journal de lord Minto qui, à seize ans, parcourt les glaciers de Zermatt avec trois guides chamoniards, révèlent un garçon intelligent, entreprenant et qui sait interroger les hommes avec qui il marche. Il obtient d' eux ces détails si difficiles à se procurer: des traditions de famille sur les ascensions accomplies par leurs pères. L' un des trois guides était le fils du Dr Paccard.

Dans le domaine littéraire, c' est le véritable alpiniste qui crée le guide. Coup sur coup, Desor, J. D. Forbes et Le Pileur, entre 1840 et 1845, révèlent enfin la physionomie du guide. Desor, qui connaissait la montagne par tous les temps et en toutes les saisons, était plus apte que n' importe qui à comprendre la mentalité des hommes avec qui il la parcourait. Ses livres contiennent des portraits de Valaisans et de Bernois qui rappellent les vignettes de Saussure: Brantschen de Zermatt, qui ne passe les cols qu' en pèlerinage, mais qui connaît bien la moyenne montagne; Waehren qui, s' étant abîmé un genou la veille du jour où la caravane des géologues part pour la Jungfrau, pleure de désespoir de devoir rester en arrière et, malgré la souffrance, parvient à les rejoindre le lendemain, pour faire partie de la cordée; les deux ineffables porteurs qui, lorsque le torrent du glacier menace d' envahir l' abri d' Agassiz et de ses compagnons, discutent gravement pour savoir s' il faut réveiller les dormeurs ou attendre que l' inondation s' en charge; et surtout Jakob Leuthold, guide-chef des premières expéditions, « celui qui nous avait appris le chemin des cimes ». J. D. Forbes fait connaître Auguste Balmat, avec qui il fait ses premières campagnes géologiques, garçon débrouillard, énergique, auteur du sauvetage délicat d' un Américain en perdition dans la paroi de Trélaporte, l' un des premiers guides avec lesquels les grands pionniers anglais parcourront les Alpes. Enfin, en 1844, le Dr Le Pileur avec deux compagnons va au Mont Blanc pour faire des observations scientifiques; l' ascension a lieu dans les pires conditions possibles, après deux échecs au cours desquels, chaque fois, la situation aurait pu devenir tragique, si l' un des membres de la cordée avait perdu la tête. Dans son récit, il décrit l' équipe au cours d' une nuit d' ouragan, sous une tente, au Grand Plateau: « Mugnier... tandis que le vent donnait l' assaut à la tente, abondait en ressources pour tous les malheurs qu' on pouvait prévoir et protestait que rien ne lui ferait perdre l' appétit... Mais celui qui se distinguait surtout par sa gaieté tranquille et inaltérable, par son talent d' être toujours prêt à tout, toujours content, toujours parfaitement heureux, c' était Auguste Simond; il a vingt-sept ans, près de six pieds de haut et une force herculéenne. » 1845 marque, sous tous les rapports, l' un des tournants de l' histoire de la montagne. Le début des grandes ascensions, les premiers livres qui les relatent et l' apparition du véritable personnage du guide, tout cela coïncide. Bientôt, l'on va voir pour la première fois les grands noms, qui vont devenir célèbres à mesure que les années passeront: les Almer, Benen, Lauener, les Anderegg, Michel Croz. Un nouvel état d' esprit est né.

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