En pleine tempête

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Avec 2 illustrations.Par Cari Eggerling.

Depuis des heures, au pas régulier du skieur, nous suivons la vallée de Dischma. Partis de Davos nous nous rendons à la cabane Grialetsch. Nous sommes là trois petits êtres qu' entoure la solitude immense, tandis que, tout autour, les blanches montagnes neigeuses, pareilles à des réflecteurs gigantesques, reflètent les rayons du soleil qu' elles nous jettent en gerbes aveuglantes d' un éclat insupportable.

Le beau Piz Grialetsch, là-bas, tout en arrière, semble se tenir toujours à la même distance du voyageur. « Je n' aurais jamais pensé que cette vallée de Dischma fût aussi longue », dit mon ami Jacques au bout d' un certain temps. « Oui, ajoute sa fille, aussi longue qu' une année sans vacances. » Enfin nous atteignons Dürrenboden au fond de la vallée et, après une courte halte, nous nous attaquons à la montée qui conduit à la cabane. Cela devient maintenant plus intéressant; à la nuit tombante nous déposons nos skis devant la magnifique cabane de Grialetsch.

« Le temps va se gâter », constate l' ami Jacques le lendemain matin en mettant le nez hors de la fenêtre. « Oui, il y a du fœhn dans l' air, mais dans cette région on a le plus souvent encore un jour de répit par un pareil temps. » — « Si nous nous pressons, nous avons le temps d' atteindre le Piz Sarsura, mais nous devons absolument nous échapper de cette souricière cet après-midi encore. » Une heure plus tard, tous trois nous traçons notre piste sur le glacier de Grialetsch et remontons vers la crête qui forme la ligne de partage des eaux du Rhin et de l' Inn. Au ciel flottent de petits nuages de fœhn, d' une finesse de soie; seul quelqu'un versé dans la météorologie aurait pu annoncer une tempête pour la prochaine nuit. Une fois sur l' arête, à la Fuorcla da Sarsura, nous sommes assaillis par un fort vent du sud. Il s' accroche à nos vêtements, rend la respiration difficile et nous lance au visage de la poussière de neige. Malgré tout, il nous faut atteindre le sommet 3178 m, qui n' est plus bien loin. La vue est superbe du côté du nord; dans la faible lueur crépusculaire bleue s' étend une mer de montagnes. Mais la vue du côté du sud, comme du côté de l' est, n' est pas moins impressionnante. Les lourds nuages du fœhn sont menaçants, ils roulent par-dessus les montagnes du Parc national et s' approchent de nous. Par-ci par-là un sommet perce en une apparition fantastique les nuées bouillonnantes et dans une ombre noire s' étendent les vallées que bordent des montagnes d' une pâleur de fantôme. Des lambeaux de nuages, arrachés par la tempête, glissent en une fuite rapide au-dessus de nous et se perdent aussitôt dans le néant.

Mais nous ne pouvons nous arrêter longtemps ici! Et bientôt en une descente échevelée nous glissons sur les vastes champs de neige du glacier, sans qu' il soit besoin de corde. A l' heure du dîner nous sommes de nouveau à la cabane de Grialetsch. Tout en nous réconfortant, nous tenons un conseil de guerre. « Vu que le temps menace de changer, il serait peut-être plus prudent de battre en retraite après-midi par la vallée de Dischma, au lieu de passer la Fuorcla da Radönt et 1a Flüela. » — « Le baromètre n' a reculé que d' un degré depuis ce matin, le soleil brille encore, le mauvais temps ne viendra que pendant la nuit. » — « Une caravane est partie d' ici il y a deux heures pour Fluelatal; nous pouvons donc suivre ses traces si le brouillard devait nous assaillir. » — « Je sens encore dans les jambes cette longue vallée de Dischma; si nous partons tout de suite pour passer la Fluela, cela ira sûrement bien; en route donc! » Nous sommes en route depuis quelque temps déjà, montant vers la Fuorcla da Radönt. Mais nous n' avançons guère vite. L' un de nous a des peaux de phoque qui ne tiennent pas, l' autre a quelque chose qui ne va pas dans sa fixation et tout à coup nous remarquons que le soleil ne brille plus. Insensiblement le ciel est devenu gris. Nous faut-il faire demi-tour? « Nous ne devons plus être bien loin du col et, de l' autre côté, nous descendrons plus rapidement sur Davos que par la Dischma. » Allons! En avant! De minute en minute le vent devient plus violent, bientôt nous sommes enveloppés d' une poussière de neige. Ou bien est-ce le brouillard? Probablement les deux. « Tiens-tu encore la trace? », crie Erika à son père qui marche devant. « Seulement de temps en temps », répond une voix qui me semble venir de très loin. Carte et boussole sont mises à contribution. Lentement, mais non sûrement, nous cherchons à gagner la crête.

Enfin la Fuorcla est atteinte. Mais il est déjà tard dans l' après. La tempête fait rage; nous pourrions nous croire plongés dans une soupe au lait, dans un crépuscule diffus, à moitié sombre.Vite nous enlevons les peaux de phoque. Nous nous tenons tous trois ensemble, près les uns des autres; nous nous regardons dans les yeux sans dire un mot. Et nous savons trop bien ce que nous voulions dire, car dans de telles conditions la descente n' est pas facile. Nous savons qu' un peu plus loin, au-dessous du petit glacier, une barrière de rochers barre la route. Nous partons. Lentement, en position de stemm, inclinés en avant, le nez près de la pointe des skis et les yeux fixés bien en avant, nous commençons notre course dans la blancheur. On ne sait pas si l'on descend ou si l'on monte, si l'on va rapidement ou lentement, ou encore si l'on reste absolument tranquilles pour jamais. Il neige toujours, il neige toujours plus fort. « Hourrah! je tiens une trace! » — Nous nous précipitons pour examiner la chose. « Tête stupide! Ce n' est qu' une vague de neige. Avançons! » — La tempête hurle, le vent jette devant nous comme un rideau de neige. La boussole n' est plus consultée que rarement. Nous comptons fermement sur notre sens de la montagne. Une grande ombre apparaît devant moi et avant d' avoir pu me garer comme il faut, je tombe contre un arbre. Un cri de joie couvre le bruit de la tempête: « Un arbre, le premier arbre, cela va aller mieux! » A partir de ce moment l' idée d' un bivouac est au moins plus supportable. Et cela nous console. En attendant, en avant! Descendons toujours plus bas à travers une forêt en pente raide. Puis plus un arbre! De nouveau le « néant » devant nous. Où sommes-nous donc?

Le brouillard n' est plus aussi épais ici; on voit au moins à environ dix mètres. « Vois donc là-bas ce bloc quadrangulaire qui sort de la neige. Cela n' est pas une chose naturelle, c' est artificiel; allons voir ce que c' est. » C' est un bloc carré blanc qui s' élève au-dessus de la neige. Erika 1e frappe de son bâton de ski; la neige tombe et une planche se découvre portant l' ins suivante: « S.O. S. le plus proche. Téléphone de l' Hospice de la Fluela, 1,4 km. » Nous sommes donc sur la route de la Fluela, du côté sud du col.

Avec un soupir de soulagement nous montons du côté du col; maintenant au moins nous avons la tempête de fœhn dans le dos. Naturellement l' hospice est fermé, il est profondément enfoncé dans la neige. Pour la première fois depuis des heures, nous faisons une courte halte à l' abri des murs. Nous ne pouvons rester longtemps, car la nuit vient rapidement et il fait déjà sombre. Nous n' avons plus de brouillard, il est vrai, mais la tempête de neige n' a pas cessé, sans toutefois tomber en flocons aussi gros et aussi pressés qu' auparavant. Notre descente s' accomplit parfois sur la route peu visible, mais le plus souvent à côté de la route. Je suis en tête. Tout à coup je vois devant moi de fines lignes dans le gris de la neige. Instinctivement je me rejette en arrière, et je glisse et... les fils du téléphone m' ar mon bonnet de la tête. La neige est très profonde ici. J' ai juste le temps de crier à mes camarades: « Attention, il y a des fils de téléphone », leur évitant ainsi un gros danger. Mais en avant! Nous n' avons que juste le temps, la nuit est tout à fait venue. Plus bas, dans le défilé de Tschuggen, la lutte reprend acharnée. La tempête redouble de rage; avec une force irrésistible le vent jette mon ami à terre, lui arrache son bonnet qu' il avait cependant enfoncé jusqu' aux oreilles; nous autres, accroupis sur le sol, laissons la bourrasque nous passer par-dessus. Et rapidement, avant un retour offensif, nous contournons l' éperon rocheux. Nous en avons fini avec les plus mauvais passages. A vrai dire nous entendons encore la tempête hurler au-dessus de nous, mais bientôt la route nous conduit à travers une forêt où nous sommes à l' abri; la neige tombe plus doucement, et cela est calmant et bienfaisant! A la faible lueur de la première lanterne de la rue nous faisons une rapide inspection de notre tenue avant d' entrer tranquillement à Davos.

Nous voici bien à l' aise dans un local accueillant, en train de nous réconforter. Il y a eu des courses de ski quelque part dans les environs et c' est ici qu' a lieu la distribution des prix. Nous entendons le président de la fête proclamer les résultats: « Premier prix, en 5 minutes et 3% secondes... » Bruyants applaudissements, musique et hourras des skieurs. Nous nous regardons et ne pouvons retenir un sourire. Nous avons aussi pris part bien souvent déjà à des fêtes sportives, mais aujourd'hui tout cela a été bien dépassé. Nous nous sommes mesurés pendant une demi-journée avec un partenaire dont les forces étaient bien supérieures aux nôtres, et il ne s' agissait là ni de minutes, ni de secondes, pas même d' heures... il s' agissait simple- ment d' arriver « maintenant ou jamais ». Nous étions en face de l' éternité... et maintenant nous voici assis ici, tout petits, calmes et modestes... Tandis que là, à côté de nous, les fractions de secondes ont une importance énormeEst-ce réellement important? Aujourd'hui nous ne pouvons comprendre ce sentiment, non, nous ne le pouvons pas.

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