Entre ciel et terre

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Par R. Eggimann.

M. René Gouzy l' a dit dans sa conférence sur le raid de Mittelholzer en Afrique: « Rien n' est plus beau qu' un vol sur nos Alpes suisses. » Je le répète après lui, avec conviction, quand bien même je n' ai vu de là-haut ni l' Afrique ni l' Asie, mais je m' imagine que les sources du Nil ou le golfe Persique doivent être bien plats et bien « carte de géographie en relief » pour un aviateur suisse habitué à ses Alpes parsemées de creux, de bosses et d' aspérités. Non, décidément, rien ne vaut un vol sur les Alpes suisses.

C' est d' ailleurs un voyage relativement rare, puisque sur 365 jours il n' y a en Suisse que 80 jours assez beaux pendant lesquels les aviateurs peuvent s' aventurer avec quelque sécurité au-dessus de nos Alpes, il y en a 50 de beaux et seulement 30 de très beaux, c'est-à-dire sans brouillard, sans nuage et sans vent. Et n' oubliez pas que pendant l' hiver on ne vole pas, ou presque pas — donc le choix n' est pas grand. Et pourtant c' est un de ces 30 très beaux jours que R. T. et moi avons eu la chance de tirer dans la tombola du temps suisse.

C' était le lundi 13 octobre 1930, le premier beau jour des vendanges en pays neuchâtelois.

Il y avait bien quelques nuages, mais ils n' étaient pas sérieux, c' étaient de ces nuages qu' on aime bien avoir sur les photographies d' alpe; ils étaient suspendus au-dessus du lac Léman et accrochés, agrippés au flanc des Alpes de Savoie, et ils ajoutaient ce vaporeux poétique des belles journées d' au qui donne encore de la grâce à ce doux pays de Vaud. Fait très rare cette année: la bise soufflait ce jour-là, pas très fort, il est vrai, mais assez cependant pour s' imposer et faire régner le beau temps pendant quelques heures au moins.

« La vie est un combat, a-t-on dit, les voyages en chemin de fer sont des engagements sérieux, chaque train qui arrive sain et sauf est une bataille gagnée » et j' ajoute: tout avion qui rentre à l' aérodrome sans encombre est une victoire, je dirai même que c' est un miracle. Avant de voler je ne croyais pas aux miracles, maintenant j' y crois; je trouve que c' est un miracle d' arriver à se tenir, à se maintenir entre ciel et terre, à 4000 mètres d' altitude pendant des heures. Or, tout miracle est effrayant et ce miracle me faisait peur. Il faut dire, d' ailleurs, que la semaine de notre vol sur les Alpes les accidents se succédaient avec une régularité, une monotonie quotidienne et macabre: tous les jours le journal nous en annonçait au moins deux pour nous remettre des sensations désagréables produites par l' alpe dite « homicide »: un avion perdait une aile, un autre les deux ailes et le résultat était toujours le même: le pilote et le passager étaient « carbonisés ». Le dimanche précédent le dirigeable anglais R 101 s' était abîmé sur le sol français encore humide du sang des victimes de la grande guerre. Tout cela n' était ni engageant, ni rassu- rant. Ajoutez-y les remarques et réflexions des amis: « A ta place je ne volerais pas; tu es marié, tu as des enfants, tu as des élèves, des directeurs... » Ce sont les amis qui mettent la peur en vous. On ne devrait pas les écouter, car ils personnifient nos doutes, qui sont des traîtres, des faux-frères, et il serait de saison de marmotter la petite prière connue: « 0 Dieu! préserve-moi de mes amis, je saurai bien me défendre contre mes ennemis! » Et quand on part en avion, ce n' est pas comme lorsqu' on se met en route pour une ascension dans les Alpes, ce n' est pas comme la veillée d' armes qui précède les ascensions périlleuses. Il est vrai que dans les cabanes, avant le départ à 2 heures du matin, on ne dort guère, et qu' on est saisi de frousse et d' angoisse, plus fortes que le sommeil ( je parle d' ascensions sans guides ), mais dès qu' on a pris contact avec l' arête et qu' on s' y cramponne de toute la force de ses pieds et de ses mains, si je puis dire, les tiraillements d' entrailles cessent aussitôt. En avion, c' est différent: le corps n' est pas assez occupé ni assez préoccupé pour faire taire l' esprit ( c' est précisément pourquoi le temps passe si vite quand on varappe ), puis il n' y a de contact vraiment intime avec rien sinon avec l' air qui fuit à toute vitesse, il n' y a ni arête, ni glacier et c' est ce qui est très impressionnant. Tant il est vrai, d' ailleurs, que plus on vieillit, plus l' idée du danger, la notion de la mort probable, possible en tout cas, s' impose à nous et c' est pourquoi les entreprises risquées et réputées dangereuses, comme les ascensions difficiles, les vols en avion, les examens et le mariage sont du ressort de la jeunesse. Plus on attend, plus cela devient pénible, parce qu' on réfléchit trop et, comme Hamlet, on temporise, on tergiverse, on pèse, on soupèse le moindre de ses actes, on rumine au lieu d' agir, on réfléchit au lieu de se décider « immédiatement, tout de suite, d' abord ». Mais, encore une fois, ce n' est pas pendant, mais surtout avant le vol que j' ai eu peur, et je suis allé à la Blécherette à la rencontre de la machine un peu ( toute proportion gardée ) comme Jules César monta au Capitole le jour fatal des Ides de mars, ou en tout cas comme on va dans une clinique pour se faire opérer. Le plus mauvais moment a été celui où j' ai reçu le télégramme-ordre de marche, à dîner, entre la poire et le fromage: « Départ 2 heures 30 cet après-midi de la Blécherette. Signé R. T. » Inutile de dire que je n' ai plus pu manger ni poire ni fromage, que je les ai abandonnés à leur sort sur la table, chez ma mère, et que je me suis échappé comme un détenu de Bellechasse qui en serait à sa troisième évasion. J' ai juste eu le temps de rabrouer ma mère qui versait quelques larmes en me voyant partir. Je lui dis sur le pas de la porte: « Tu ne me donnes pas beaucoup de courage! » et je suis parti.

Puis il y a les préparatifs longs, ennuyeux et impressionnants — comme ceux des opérations — qu' on doit subir là-haut, à la Blécherette, avant de s' envoler. On vous fait signer un papier militaire: je ne l' ai pas même lu, je me suis même trompé d' incorporation, tellement j' étais ému: j' ai mis 11/176 alors qu' il y a belle lurette que je fais partie du landsturm neuchâtelois, IV/19, je crois, mais je n' en suis pas sûr, parce que chaque année, à l' inspection à Serrières, on me change mon pompon. Puis l' aviateur s' empare de vous et vous transforme en quelques instants en une saucisse de cuir, en un boudin brun et dodu, il vous met deux casques sur la tête, un en laine, dessous, l' autre en cuir, par-dessus, il vous fourre d' énormes fenêtres sur les yeux, si bien que pour finir, seuls les deux trous de nez sont exposés à l' air. Il vous glisse les jambes d' abord, les bras ensuite dans une combinaison pesante et volumineuse faite de cuir épais doublé de peau de chat — c' est grâce à ce matou-là que nous avons subi, sans sourciller et sans nous enrhumer, une température de 20 degrés au-dessous de O. Les pieds, enfin, s' insinuent dans des bottines complaisantes ( semblables à d' énormes « snow boots » ) qu' on met par-dessus ses souliers, et qui sont aussi calfeutrées de fourrure. Tout cela pèse beaucoup et le peu de force qui vous reste, une fois que vous avez traîné cet équipement hors du vestiaire, vous est enlevé par le poids du parachute... Car il y a encore le parachute; il est obligatoire depuis cette année. Au dernier moment, nous avons failli même ne pas pouvoir partir, il n' y avait plus de parachute disponible pour R. T. et moi. Mal organisé! C' est la panique! Alors, très généreusement — on ne voit ces gestes-là qu' au militaire ou en montagne — un des copains de R. T. et son passager nous ont offert le leur pour ne pas renvoyer notre vol au lendemain. Bien organisé! Alors on m' a mis un gros appareil sur le dos. Cela ressemble à une énorme courge ( celles qu' on voit dans les expositions ) ou à un sac de montagne de géant, qui s' ouvre au milieu du dos et qui pèse bien 20 kilogrammes. Quand on est affublé de cet « as de carreau », comme on dit en France, de ce « modzon », comme on dit chez nous, alors « on se sent souverain ». Le mécanicien qui me le mit n' était, semble-t-il, pas très au courant du métier de parachutiste. Il ne cessait de me répéter: « En tous cas i ne faut rien toucher, surtout pas c' te corde! » ( une espèce de cordon ombilical, terminé par un mousqueton qu' on accroche à la paroi intérieure de l' avion en entrant dans la carlingue ).

— Mais alors, qu' est qu' il faut faire? lui demandai-je, intrigué.

— Oh! c' est bien simple, me répondit-il. Si i se passe la moindre des choses, vous n' avez qu' à sauter dans le vide, puis vous attendez comme ça une minute et si le parachute ne s' ouvre pas, alors vous arrachez ce levier — que vous avez là à la ceinture — en vous servant de la main droite.

— Oui, mais est-ce que ça fonctionne?

— Oh! ça, j' sais pas!

— Oui, mais est-ce qu' on n' a pas fait des essais?

— Non, pas avec des gens, mais avec des sacs de sable qu' on a laissé tomber de l' avion sur la Blécherette.

Il faut bien un quart d' heure pour tous ces préparatifs, un quart d' heure bien plus pénible que celui de Rabelais, parce que « plaie d' argent n' est pas mortelle » comme on dit dans les banques en mauvaise posture.

Enfin, nous sommes équipés et l' aviateur va s' annoncer « partant » à son capitaine:

— Mon capitaine! Premier-lieutenant-aviateur T. part!

— Quel est votre but?

— Survoler le Cervin, mon capitaine.

— Partez!

J' emboîte le pas derrière T., et nous sommes « enfin seuls » et à l' air libre, sur le gazon devant l' aérodrome. Je me traîne comme un homme accablé par la chaleur ou par l' âge; je ferais bien dans le rôle d' un scaphandrier sortant de l' eau. C' est que mon volume, mon diamètre et mon poids ont doublé, mais heureusement la distance n' est pas longue: l' avion, telle une auto, nous attend devant la porte. C' est bien ça le nôtre? cette machine minuscule? un vrai avion de poche, un avion de poupée. Un avion d' observation D. H. 425, je crois. Il a le nez tourné vers le lac et la Savoie; près de la queue je vois le mécanicien qui m' a montré le fonctionnement ou plutôt le non-fonctionnement du parachute. Et voilà encore qu' au moment où R. T. monte en selle et où le mécanicien s' approche de lui pour recevoir les derniers ordres avant le décollage, une explosion se produit, une explosion qui passe juste entre eux deux, un retour de flamme qui me cloue sur place.

a commence bien! me dis-je en me jetant en arrière, mais R. T., voyant mon air peu rassuré, me dit:

— Nous avons une veine extraordinaire: le temps est merveilleux et cette machine une des meilleures que je connaisse.

Et depuis ce moment-là toute trace d' angoisse m' abandonne. Je me laisse faire, il n' y a d' ailleurs que cela à faire.

Il s' agit maintenant de monter en voiture; l' espace réservé au passager est petit, on a presque autant de place que dans un side-car, en tout cas pas davantage, et pour y arriver il me fallut faire de la varappe.

— Il y a une prise ici pour les mains, me dit le mécanicien, une autre là pour les pieds.

Et, après avoir fait ce manège deux ou trois fois, et, en me hissant de toutes mes forces, je tombai de l' autre côté du sommet, en plein dans le trou où j' allais devoir rester assis, couché, debout, accroupi ou à genoux, ne sachant au monde comment me mettre pour être mal.

— Mais alors, direz-vous, il n' y avait pas de siège dans cet avion?

— Oui, il y en avait bien un, mais celui qui l' avait fait n' était sans doute pas très « intelligent » et c' était un siège « pour faire beau voir » comme on dit au pays de Vaud. Ça ressemblait assez à une « balançoire », à une escarpolette, et au moment où l'on voulait s' asseoir, pftt! ça filait au fond de l' avion et on se trouvait assis par terre. J' ai essayé une ou deux fois de m' en servir, mais pas davantage, et finalement je me suis résigné à rester à genoux pour subir le décollage. Ça n' a d' ailleurs pas traîné, et tout de suite les pétarades du moteur ont commencé: dans la tête du gros oiseau j' ai vu les pistons alignés s' abaisser très vite et se relever de même, les uns après les autres, comme un clavier d' accordéon ou plutôt de piano électrique... Mais ce qui dominait toutes les autres impressions, c' est celle du bruit infernal que faisait cette bête sauvage, un bruit qui entre en vous par tous les porches de vos oreilles et tous les pores de votre peau. Un bruit insupportable, c' est entendu, mais on finit par s' y habituer, et même plus vite qu' au cinéma sonore et cela n' en rien à la jouissance voluptueuse de fendre l' air, de monter, de virer, bref, de faire toutes les petites manières de nos maîtres les oiseaux. On s' y habitue si bien à ce bruit monstrueux qu' on finit par l' oublier tout à fait et lorsqu' il cesse tout à coup, pour permettre à l' avion de descendre en vol plané, on sent sa dernière heure venue, on se croit perdu, ma parole! on se cramponne à tout ce qu' on trouve au bout de ses doigts, on fait mentalement son testament et on attend, résigné à tout.

Avant le départ, R. T. m' avait dit:

— Pendant le décollage vous vous tiendrez au fond de l' avion jusqu' au moment où je vous ferai signe de vous lever!

Désirant faire bien les choses je m' étendis ventre à terre sur le plancher de la carlingue, position du tireur couché, et j' attendis... Pas le moindre heurt, aucune secousse, point de soubresaut. Bien organisé! Aviateur T., conduite intérieure, 6 ( le maximum ). Pas un accroc, mais une sensation délicieuse, un glissement ascendant et puissant, se faisant sans effort, sans grincement; roulement sur billes parfait, un vol, bref, sans obstacle et sans frottement.

C' était là la grande illusion et je l' appris à mes dépens: avant même d' attendre le signal convenu je me levai d' un bond — autant du moins que me le permettait la sangle de pompier à laquelle on m' avait attaché au départ — je me mis tout droit pour regarder par-dessus bord. Je fus décapité, ni plus ni moins, par la résistance de l' air et rejeté en arrière à l' endroit même d' où j' étais sorti si étourdiment. C' est que ce joujou d' avion n' avait aucun vitrage. Avec une machine si frêle on est dans l' air, qu' on boit à même la bouteille, avidement, goulûment, et cela vous donne bien l' impression d' un vol rapide; on sent le vide tout autour de soi et surtout au-dessous de soi; on sent aussi la vitesse, tandis que dans les avions de tourisme et de commerce, fermés à tout vent comme des vitrines de musée, on croit être dans un wagon-lit ou un wagon-restaurant. Seule la vue qu' on a au-dessous de soi et le paysage qui fuit derrière l' avion vous donnent la sensation de l' altitude et de la vitesse. Sur les sommets dits « aériens » de nos Alpes, la sensation n' est pas du tout la même non plus: je pense surtout au Rasoir du Rothorn de Zinal ou au Grand Gendarme de la Südlenzspitze — les deux pointes les plus aériennes, les plus entourées de vide que je connaisse — eh! bien, c' est tout de même autre chose parce que d' abord on tient l' arête, de ses mains et de ses jambes, et qu' ensuite on est tenu par la corde: en avion l' arête, c' est la machine elle-même et l'on sait combien elle est le jouet des éléments et à la merci du moindre accident, d' une simple panne du moteur par exemple; la corde, en avion, c' est le parachute... et il vaut peut-être mieux ne pas en parler. C' est donc tout autre chose... Ayant été terrassé de la sorte par l' air brutal du dehors, je m' y pris autrement et, appuyant mes deux mains par terre, je me mis à utiliser le terrain de mon mieux, en rampant d' abord, en me dressant sur les genoux ensuite, puis, avec mille précautions, je réussis à passer la tête par-dessus bord. Cette fois-là, le vent me la laissa sur les épaules, et ce que je vis fit fondre mon cœur de joie et me remplit les yeux de larmes ( je dois dire d' ail qu' il commençait à faire très froid et que nous prenions vite de l' altitude ): derrière nous, dans le sillage du gouvernail de l' avion, les bois verts des environs de la Blécherette, au-dessous de nous la ville de Lausanne et ses joujoux de maisons, un gros joujou au milieu, la Cathédrale, un moins gros un peu plus loin, l' Hôpital, un plus petit, mais tout aussi joli, tout près, le Pénitencier, et au milieu de ces maisons de poupée, un carré blanc, la place de la Riponne, les autos rangées en ligne d' un côté, avec des piétons-fourmis allant des autos à l' Université. L' instant d' après ce sont les vignobles de Lavaux, d' un vert uniforme, et, dans ce vert uniforme, le brun-rouge des toits de Pully, de Lutry et de Cully. A St-Saphorin, cela tourne au gris-muraille. Tout le long de la côte, les ports bien dessinés dans l' eau bleue et claire...

« L' onde était transparente ainsi qu' au plus beau jour... » Pour un peu on y aurait vu la carpe y faire mille tours avec le brochet son compère... L' eau du lac est tellement limpide que de là-haut on voit, sous sa surface, les vallonnements, les creux et les bosses, les chaînes de collines blondes et brunes — ce que les pêcheurs appellent le « mont », la « motte » — dont le fond du lac est sillonné. J' avais pourtant recommandé à R. T. de ne pas aller sur le lac: s' il fallait tomber, je préférais, avec ce parachute de malheur, tomber sur terre ferme plutôt que dans l' eau, et je répétais avec ferveur les vers bien connus ( en mettant l' accent à la bonne place ): « 0 bleu Léman! toujours bleu, toujours beau, Que sur ta rive au moins j' aie un tombeau! » Cela, R. T. me l' avait promis, mais vous verrez par la suite qu' il oublia tout à fait sa promesse... Voici Vevey, avec sa place du marché bien marquée, et, adossée à la Grenette, semble-t-il ( illusion d' optique curieuse ), l' église St-Martin, au milieu du cimetière, puis une ville toute blanche, comme Alger vue de la mer: c' est Montreux; puis du vert partout, c' est Villeneuve: vert des vignes, des marais du Rhône, des forêts et des pâturages qui commencent et font pressentir les Alpes, qui ne sont pas loin. On les devine plus qu' on ne les voit, puisque le brouillard enveloppe les Monts d' Arvel, s' insinue par le Col de Chaude dans le pays d' Enhaut et s' étale en nappe blanche et moutonnée sur le plateau suisse et le long du Jura. J' écarquille les yeux pour découvrir, dans la ligne insignifiante, insipide, incolore et inodore du Jura neuchâtelois le « pic sourcilleux » de Chaumont, au pied duquel j' ai le bonheur et le grand privilège d' habiter, mais Neuchâtel, comme d' habitude à cette saison, croupit dans les brouillards... et l'on sent à quel point cette atmosphère moite et malsaine doit être favorable au développement des « affaires »...

D' un bond hardi et gracieux l' avion franchit les Tours d' Aï et de Mayen et derrière ces deux tours de pierre on découvre des cubes rectangulaires, gris ou blancs, serrés les uns contre les autres et posés délicatement dans un pâturage vert tendre: c' est Leysin et ses sanatoriums. Et voilà que tout à coup, et sans aucun avertissement, l' avion fait un brusque virage et part dans la direction de la Blécherette! J' ai juste le temps de m' accrocher des deux mains au plat-bord de mon vaisseau-fantôme et je me demande avec angoisse ce qui se passe et surtout ce qui va se passer: R. T. a-t-il trouvé des cailloux sur la route? a-t-il oublié une clé anglaise qu' il s' en retourne chercher à Lausanne? Ou bien allons-nous faire un atterrissage forcé sur le plateau des Agittes? Moment d' émotion intense, et pas moyen de savoir tout de suite de quoi il s' agit: il faudra que j' attende jusqu' au moment où nous sortirons de l' avion pour le demander à mon gentil pilote. Et voici ce que c' était en réalité: la sœur de R. T., malade de la poitrine, est en séjour à Leysin; elle trouve le temps long et, de la galerie où elle passe ses journées, elle regarde ce qui se passe au-dessous et aussi au-dessus d' elle, et c' est le signe convenu entre le frère et la sœur: chaque fois qu' il vole dans ces parages il fait un cercle dans les airs au-dessus des sanatoriums de Leysin pour qu' elle sache que c' est bien lui.

Après Leysin, c' est tout de suite les Diablerets, donc les Alpes, et cette fois nous sommes à bout portant des roches et des glaces, et c' en est fait des nuées: elles ont fui; le ciel devient bleu de roi, un ciel valaisan des grands jours. Nous glissons à quelques mètres au-dessus du « steinmann » du sommet des Diablerets, qui disparaît derrière nous, tandis que nous fuyons à tire d' ailes au-dessus de la plaine blanche de Zanfleuron. Quel superbe terrain d' at!... Au bord du glacier un grenadier au garde-à-vous, un gendarme collet-monté qui se dresse et se redresse et qu' on appelle là-bas la Quille du Diable: l' ombre portée de cette quille s' allonge démesurément sur les névés des alentours, car le soleil baisse déjà à l' horizon, là-bas à droite, derrière le Muveran et les Dents du Midi ( voir la Quille et son ombre portée sur la première photo, à gauche, en bas ). En passant tout devant la Quille et si près d' elle on a la sensation de la vitesse folle qui nous chasse vers l' Italie: l' ombre fugitive de notre avion apparaît sur la neige collée aux arêtes de rochers puis s' efface aussitôt. Quand je veux me tourner dans la direction de la marche de l' avion je suis obligé de mettre devant mes trous de nez le bouclier de ma main droite, sans quoi je serais asphyxié, tant la vitesse est grande... Après Zanfleuron tout blanc et inondé de soleil, un creux noir, immense. Il donnerait l' illusion de l' infini et de l' insondable, s' il n' y avait au fond une perle vert-bleu: le lac de Derborence, gelé sur les bords. Un ruban d' argent tout près, c' est le Rhône, et tout autour comme un lac de mercure: ce sont les inondations provoquées par les fortes pluies du commencement d' octobre. Quelle ville là-bas? Martigny, peut-être. Mais noni car voici Valére et voilà Tourbillon! C' est bien Sion. Puis, des forêts de mélèzes avec des bisses lumineux — les Mayens de Sion — et, dans les mélèzes, des cônes rouges, semblables à des poivrons rouges parmi des choux frisés: ce sont des frênes que l' automne a déjà touchés. Voici venir l' Alpe de Thyon, avec ses grands baraquements pour skieurs. Hérémence, le Pleureur, la Rosa Blanche, le Rogneux, la Rogneuse... ah! quels jolis noms! Nous laissons à notre droite le Val des Dix et Prazlong pour remonter le Val d' Hérens fermé tout au fond par la plus belle des portes: la pyramide régulière de la Dent Blanche. Nous volons droit sur elle; dans quelques instants, le nez fureteur de l' avion ira buter contre l' arête de Bricola. Nous devons être au-dessus des Haudères et de Ferpècle, puisque voilà la Tsâ ici à droite! La Dent Blanche est maintenant énorme: on va pouvoir la toucher du doigt; les gendarmes de l' arête de Schönbühl, qu' on voit de profil, se raidissent à mesure qu' on avance, et cela devient si beau et si affreux tout à la fois que je tourne les yeux dans la direction du Cervin, beaucoup moins effrayant et farouche parce que encore à distance.

Et à ce propos! ne croyez pas les gens qui vous disent que l' avion aplatit tout, les gens qui prétendent qu' il rabaisse les sommets et nivelle nos Alpes! VII30 Quelle erreur! Oui, en effet, les Diablerets, le Wildhorn, le Wildstrubel et autres ne sont guère imposants vus de là-haut, mais les sommets sérieux restent sérieux; ils deviennent même effrayants, et si je n' avais pas moi-même traîné ma carcasse tout le long de l' arête de Schönbühl, on ne pourrait pas me faire croire qu' on passe par là pour escalader la Dent Blanche: cela a l' air d' une scie verticale dont les dents seraient dirigées en haut. Toutes les arêtes du Cervin — mais surtout l' arête italienne — la face nord de la Cime de l' Est des Dents du Midi, le Mur de la Côte du Grand Combin vous font le même effet refroidissant, et quand on les voit d' un avion dont le museau se dirige droit contre elles, ces cimes vous font peur et l'on se dit que le métier d' alpiniste en haute montagne est, ma foi, très sérieux. Ce qu' il y a de sûr, c' est que ces sommets-là on les reconnaît tout de suite. Pas besoin de se mettre martel en tête pour leur trouver un nom: ils s' imposent immédiatement, tandis que c' est très difficile de savoir à qui l'on a affaire et où l'on se trouve exactement quand on n' a plus devant soi des sommets de la trempe du Combin, des pics aussi féroces que la Dent Blanche ou le Cervin. Et je prétends que si l'on n' a pas escaladé pendant plusieurs étés et à maintes reprises les sommets qu' on survole en avion, il est impossible de s' y retrouver dans ce désert de montagnes qu' est le Valais. C' est si vrai qu' une des photos que j' ai prises de là-haut ( voir la deuxième photo ) est indéchiffrable: c' est un vrai tableau magique, « ein Vexierbild ». Ce massif noir au premier plan, est-ce le Catogne ou les Dents de Veisivi, ou les Aiguilles Rouges d' Arolla? Personne n' a pu me le dire, pas même R. T., le principal intéressé, et pourtant, mieux que moi, il connaissait l' itinéraire suivi par l' avion, à l' aller comme au retour. Impossible de repérer, de situer le sujet de ma photo!

Ce qui ne m' a pas empêché d' en prendre d' autres, d' ailleurs; et je me félicite d' avoir au moins essayé, sans trop m' inquiéter des remarques plus ou moins « intelligentes » des photographes de profession. Je leur avais demandé: « Quelle espèce d' appareil faut-il prendre en avion? » et tous de me répondre, comme s' ils savaient leur leçon par cœur et à rebours:

— Naturellement un appareil soigné qui puisse faire des instantanés au 300e de seconde au moins, à cause de la vitesse formidable de l' avion, et n' oubliez pas de diaphragmer parce que là-haut la lumière est trop vive!

Heureusement que je ne les ai pas écoutés! et que juste avant de partir pour la Blécherette, j' ai eu l' avis précieux de notre ancien président O. T. qui, lui, a volé.

— Non! pas possible! il a volé? Combien? beaucoup?

— Ma foi, entre 4000 et 5000!

— Heu! quelle horreur!... et lui m' a dit tout bonnement:

— Moi, je crois que vous pouvez prendre un appareil ordinaire et faire du 100e de seconde.

Et c' est ce que j' ai fait, et même quelque chose d' encore plus naïf, puisque l' appareil 8x14 que j' avais était un Kodak vieux modèle, d' avant la guerre... de 1870, et que j' ai pris mes vues au 25e de seconde et sans diaphragmer! Et ce qu' il y a de drôle c' est qu' elles ont réussi. Bien organisé, hein?

Dans ma nacelle étriquée, j' avais si peu de place, et d' autre part, j' étais si mal fagoté que je n' étais pas libre de mes mouvements, j' en étais même si peu maître qu' il m' a été impossible, en prenant mes vues photographiques, de me servir du viseur. J' avais beau tendre le cou en avant — comme un canard sauvage en plein vol — je ne voyais rien, si bien que j' ai fini par y renoncer: alors j' ai tenu mon appareil à bras tendu et, pour le mettre d' aplomb, j' ai fermé un œil. En outre, je ne pouvais pas le mettre par-dessus bord et me pencher en avant. C' était trop risqué et le courant d' air nous aurait fait descendre sur le glacier au-dessous en feuille morte ou en vrille. Enfin, dernier supplice: je n' entendais point le déclic accompagnant d' habitude chaque prise de vue, le vacarme du moteur noyait ce petit bruit si réconfortant et les trépidations continuelles qui secouent l' avion me faisaient croire que je prenais des vues de cinéma, d' un cinéma d' amateur, faible et hoqueteux. Bref, j' en avais tellement assez que la première bobine de six vues terminée, j' ai jeté appareil et bobine au fond de l' avion, décidé à ne pas continuer, le froid d' ailleurs m' empêchant absolument de me servir de mes mains... mais quand j' ai vu le Cervin, j' ai changé tout de suite d' idée. Il faisait mine de nous tomber dessus, tellement il était près de nous. Je me ressaisis aussitôt, pris mon courage à deux mains et mon appareil de l' autre et le rechargeai pour une deuxième et dernière fusillade, pour un suprême feu de peloton. Heureusement d' ailleurs, puisque tout ce qui avait précédé n' était rien en comparaison de ce qui allait venir... Malheureusement pas sans accroc! Voilà qu' au moment précis où R. T. voulut attaquer le monstre par l' arête de Zmutt — nous étions, je pense, à 4300 mètres — à ce moment-là une maîtresse gifle de la bise fit basculer l' avion, jetant l' aile droite en l' air et faisant esquisser à tout l' engin un « looping » effrayant, parce que très brusque et inattendu. Je vis tout à coup le sommet du Cervin exactement au-dessus de ma tête et juste au-dessous de moi le glacier de Zmutt sur lequel nous tombions et allions nous écraser... Etait-ce la bise ou simplement un remous, un appel d' air dû au fait que la face ouest du Cervin était en plein soleil, donc chaude, tandis que la face est dans une ombre très sombre, donc très froide? Même manœuvre hypocrite un peu plus loin, sur l' arête du Hörnli, même mornifle catégorique qui nous rejeta en arrière et fit comprendre à R. T. que décidément il fallait renoncer à survoler le Cervin. Alors, il en fit tout bonnement le tour, à quelques mètres au-dessous du sommet italien et en passant l' instant d' après au-dessus du Pic Tyndall. Que vous dire de ce moment? Que c' était « le plus beau jour de ma vie »?...

C' était grandiose, c' était sublime, c' était surtout effrayant. J' ai encore, j' aurai toujours dans les yeux cette arête italienne et le vide qu' elle surplombe et qu' elle a l' air de couver du regard. Quelle structure! D' un côté comme de l' autre. Quelle hardiesse dans les lignes, quelle harmonie dans l' ensemble! Le Cervin — vu ainsi — est ce que nous avons fait de mieux en Suisse. C' est alors que, comme Lamartine et en le parodiant, j' ai crié:

« Avion! suspends ton vol! et vous, heures propices, Suspendez votre cours!

Laissez-nous savourer les rapides ( 210 km. à l' heure ) délices Du plus beau jour de ma vie, non!...

Du plus beau de mes jours. » Mais j' eus beau crier, hurler, personne ne m' écouta, parce que personne ne m' entendit, et tout de suite l' avion piqua du nez direction Lausanne. C' était le retour qui commençait. Dommage, grand dommage! Nous voilà déjà suspendus au-dessus de la solitude blanche: rien ne bouge, rien n' est vivant nulle part; ni bête, ni oiseau, pas seulement des traces d' avalanches, des coulées de neige ou de gravier ici ou là, il y a trop de neige partout, elle a tout anéanti, le froid est trop méchant, il a supprimé toute vie et tout est figé. Et pourtant, comme ce serait drôle, et réconfortant surtout, de voir sur cette immense plaine blanche de Ferpècle quelques touristes bariolés levant les yeux vers nous et nous saluant au passage!

Et cependant, je suis si heureux à ce moment-là, si parfaitement heureux que je ne veux pas croire au retour, que je ne veux pas croire à la terre... « et ses douleurs ». Je me mets debout, le dos collé à celui de mon compagnon de voyage et je me tourne résolument vers le passé, c'est-à-dire vers le Cervin qui fuit, se rapetisse, et s' amenuise dans le bleu intense du ciel d' Italie. La vue, à ce moment, est surprenante: on voit toute la Suisse, l' Italie, le Dauphiné; tout à l' est la Bernina, au sud le Viso et la Grivola, à l' ouest la Meije et le Mont Blanc.

Au moment précis où j' essaie de repérer la Barre des Ecrins, l' avion, qui semblait d' une stabilité à toute épreuve et qui filait comme une yole sur une mer d' huile, l' avion fait tout à coup une chute verticale qui me coupe le souffle net et j' ai l' impression d' être dans un ascenseur mal élevé qui, sans vous avertir, tomberait brusquement de 30 cm. au départ; mais, en avion c' est probablement 30 mètres de chute instantanée et verticale. Nous sommes dans une poche d' air: le cœur dans la bouche et l' estomac dans les mollets je souhaite cette poche d' air aussi peu profonde que possible, et pas trouée! sans ça gare! Mais non, « tout va bien, signé Canrobert », et nous n' avons perdu que 30 mètres d' altitude. Il en reste encore assez, puisque là-haut j' étais aussi essoufflé qu' en arrivant au sommet du Dom des Mischabel, cet été, après 8 heures de montée pénible. C' est d' ailleurs le seul malaise que j' aie éprouvé entre ciel et terre, et ce n' était pas même un malaise: j' avais le souffle court de quelqu'un qui vient de courir trois minutes pour attraper son tram ou son train.

Voilà, à gauche, en bas, un sentier bien marqué dans un pierrier saupoudré de neige fraîche, le sentier mène à une cabane, toute petite, mais parfaitement visible grâce au toit de zinc qui brille encore aux derniers rayons du soleil couchant: c' est la cabane de Schönbühl, et je me reporte à deux ans en arrière — été 1928 —. Lieu béni entre tous, puisque j' y ai fait deux douces rencontres: 1° F. T., notre président actuel, qui nous a gentiment invités à le suivre, ou plutôt à le précéder à la Dent Blanche, 2° R. T., que j' ai trouvé au retour de notre ascension et qui m' a solennellement promis — pour me consoler d' avoir raté l' arête de Zmutt — de me dédommager en m' y menant une fois en avion.

Tout à coup nuit presque noire. Que se passe-t-il de nouveau? On n' est pas longtemps tranquille. C' est que nous venons d' entrer, sans crier gare, de faire irruption en quelque sorte, dans l' immense ombre portée du Grand Combin; nous allons toucher, cogner la Tour de Boussine que nous frôlons de l' aile gauche de notre avion. En voilà encore un de ces beaux colosses! C' est déjà merveilleux de le voir d' en face, du sommet du « Corbin de Com-bassière », comme disait l' autre, mais allez-donc le voir en avion. Vous en conviendrez, c' est encore autre chose, et je crois que vous serez d' accord avec moi pour dire que c' est le plus beau massif de nos Alpes. Il faut surtout voir le Mur de la Côte: il a l' air vertical et même tout en haut, surplombant, donc absolument infranchissable. Et dire qu' on monte par là!

Le Val d' Entremont s' étale à nos pieds. Nous avalons —tels des engoule-vents — tous les jolis villages et hameaux de cette jolie vallée: Bourg-St-Pierre, aux toits de pierre gris et moussus, Liddes, etc. Voici le Catogne, puis tout de suite après, semble-t-il, les Dents du Midi. Quatrième vitesse, ça « gaze » pour le retour! De son aile gauche, l' avion effleure le sommet de la Cime de l' Est: nous sommes donc descendus de 1000 mètres déjà. Nous descendons encore pour passer au-dessus du Grammont — exactement entre les Jumelles. Un lac noir dans un creux de verdure sombre, c' est le lac Tannay, un lac tout bleu, immense, le Léman, et plus loin vers le nord, un lac gris, minuscule, au milieu des champs, le lac de Bret, au pied de la Tour de Gourze.

Et, comme dessert de ce festin royal, un vol plané à 3000 mètres au-dessus du croissant bleu — qu' on voit dans toute sa longueur, à cette altitude, de Villeneuve à Genève, de la « Bataillère » boueuse au Rhône vert-bleu — un vol plané au-dessus du Léman, «.. .bleu miroir du bleu firmament, Plus on te voit et plus on t' aime, ô vieux Léman! » Nous sommes exactement entre St-Gingolph et Vevey, entre ciel et eau, cette fois. Si nous allions tomber là-dedans... Quelle giclée, mes frères! Mais il vaut mieux ne pas y penser. Ce qui me rassure, d' ailleurs, c' est de voir R. T. nonchalamment assis devant ses cadrans et ses manettes, tel un organiste devant son triple ou quadruple clavier — trois pour les mains, un pour les pieds —je le vois qui suit d' un œil calme l' aiguille de la vitesse monter jusqu' à 210 et qui passe de temps en temps la tête par-dessus bord, une fois à droite, une fois à gauche, pour savoir où nous sommes. Dès que je suis remis de l' émotion causée par l' arrêt subit du moteur ( elle est si forte et si désagréable qu' il vous semble que votre cœur cesse de battre, alors qu' en réalité c' est celui de la machine qui s' arrête ), une fois remis de cette émotion — l' avant, heureusement — je m' apprête à jouir pleinement du spectacle et du silence: on n' entend plus que le glissement des ailes sur l' air bleu. A cette hauteur, on voit encore toutes les grandes sommités, suisses et françaises, du Weisshorn tout à l' est au Mont Blanc tout à l' ouest. Si seule- ment les Rochers de Naye ou la Dent d' Oche ou le Salève — ou n' importe quelle autre « taupinière » des bords du Léman — surgissaient de l' eau bleue et tout à coup ( par quelque éruption volcanique sous-«marine » ) s' élevaient miraculeusement à cette altitude! Ce serait le plus beau belvédère du monde.

Mais voilà que peu à peu, et assez vite tout de même, les sommets voisins, au lieu de s' élever, s' abaissent et que les cimes neigeuses, toutes rosés au soleil couchant, disparaissent derrière les montagnes de Savoie! Ouchy vient à notre rencontre, la Cathédrale de Lausanne semble nous tendre les bras, le pâturage vert-jaune de la Blécherette, où nous brouterons dans quelques instants, nous fait signe de venir. J' entends un cri: « Atterrissage! » C' est R. T. qui m' avertit; je me jette au fond de l' avion et j' attends, résigné. Un choc, une secousse, une légère embardée de l' avion: c' est une des roues, ou peut-être les deux, qui prend contact avec le sol. Dernière émotion! Puis je jouis d' un double spectacle, j' ai deux visions, bien douces toutes les deux: le gazon de la Rlécherette et, sur ce gazon, ma mère qui nous attend. Et voilà!...

Comment remercier mon pilote? Je n' ai rien trouvé de mieux que de lui sauter au cou. J' étais tellement ému, tellement reconnaissant sans pouvoir le dire — que le lui ai donné l' accolade, là, sur place, en le félicitant de son exploit. J' ai cru devoir ajouter combien je l' admirais, à quoi il répondit modestement:

— Tout le mérite revient à la machine, qui est merveilleuse.

Puis il a fallu aller s' annoncer au Capitaine Trois Etoiles — ou plutôt trois galons.

— Mon capitaine! Premier-lieutenant-aviateur T. s' annonce rentrant. Et j' ai cru devoir ajouter:

— Mon capitaine! Fusilier Eggimann s' annonce rentrant.

Mais il faillit se fâcher et se contenta de répondre en m' ignorant et en se tournant vers T.:

— Vous avez quatre minutes de retard!

Une fois que nous fûmes seuls avec ma mère, je m' étonnai, devant R. T., de cet accueil réfrigérant et par trop militaire, à quoi notre pilote répondit:

— Vous comprenez, nous avons des cours de géographie, on nous munit de cartes et de boussoles, nous savons exactement la distance qui sépare le Cervin de la Blécherette, nous avons une montre, donc, nous devons rentrer à l' heure.

— En théorie, oui! lui répondis-je, mais il faisait si beau là-haut! A quoi il ajouta:

— C' est d' ailleurs pourquoi au retour j' ai volé à 210 km. à l' heure, sans quoi nous aurions eu cinq minutes de retard!

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