Etoiles sur les Mischabel

PAR BRUNO BAUR ( LUCERNE )

Traversée du Täschhorn et du Dôme par conditions hivernales de Saas Fee à Randa, les ler et 2 août 1957 Avec 1 illustration ( 86 ) Minuit passé. Encore ivres de sommeil, nous attendons notre petit déjeuner, assis dans la cuisine faiblement éclairée de la cabane de la Langfluh. Va et vient des derniers préparatifs importants qu' on achève avec un soin maladroit. A 1 heure, nous quittons la maisonnette qui nous a abrités. Nuit noire, malgré la présence des étoiles; mouvements ralentis par l' obscurité. Avec ma lampe frontale, je cherche dans la frange du névé le départ de la trace que nous avons ouverte pendant deux heures le soir précédent, Hans et moi. La lueur fantomatique de la lampe de poche danse autour des marques profondes de pas qui se perdent devant nous dans les ténèbres. Elles nous conduisent au point d' attaque favorable de la chute de séracs, et nous apprécions l' avantage d' avoir fait la veille ce travail de reconnaissance dans ce site peu facile à déchiffrer de nuit. Bientôt nous atteignons le cône d' avalanche qui conduit en pente raide, par-dessus une rimaye inoffensive, aux vires rocheuses assurant l' accès aux séracs supérieurs du glacier de Fee. En varappe ou en marche facile nous effectuons sans peine cette traversée. Dans la lueur de notre lanterne apparaissent encore quelques fleurettes rouges, les dernières pour plus de 40 heures. Près d' un petit steinmann en bordure de la roche et de la glace, nous chaussons les crampons. Comme une menace silencieuse, on devine au-dessus de soi, très haut, les contours blanchâtres et convulsés des glaces. Je jette des coups d' œil méfiants à ces tours et ces ruines vacillantes. Un vent glacial descend de leur masse et rafraîchit le visage en sueur. Voici venir les heures les plus froides de la nuit.

Des marches sont taillées dans la glace. Elles nous conduisent rapidement et en toute sûreté hors de la zone menacée. La crête d' une vague de glace, puis une traversée facile sous sa couronne, donne accès à une longue et raide combe neigeuse qui permet de s' élever à côté de la puissante cascade de glace du glacier de Fee supérieur. Après trois longueurs de corde, nous sommes à l' ex de la trace péniblement ouverte le jour précédent. Il s' agit maintenant de chercher son chemin à travers le labyrinthe d' un haut glacier d' une beauté saisissante.

Je taille de petites marches, quand la raideur l' exige; mais en général les pointes des crampons mordent solidement dans le névé durci. Des à présent, il n' y a pas une longueur de corde qui ne requière l' assurage. Nous avançons lentement; néanmoins nous gagnons vite de l' altitude. Ce paysage de glace dans sa parure nocturne me remplit d' enthousiasme. Sous la clarté de la lampe frontale scintille la neige fraîche que je déblaie. Elle glisse en bruissant le long de la pente, file à côté de mes camarades qui attendent sous mes pieds, dans la lueur jaunâtre de leur torche. D' énormes abîmes s' ouvrent ca et là, nous contraignant à de longues manœuvres. Mais chaque fois un passage se découvre à travers le chaos du glacier. Le piolet tinte inlassablement dans la houle figée, tandis que le murmure des ténèbres s' exhale des fentes et des trous.

La lumière de ma lampe rougit. Je change la batterie, mais l' ampoule saute. Il faut attendre celle que doit me passer Hans Puis je m' échappe par une sorte d' escalier étroit de glace conduisant à l' autre rive. Je risque un pied après l' autre, assurant l' équilibre avec le piolet. Je dois, pour mieux donner assise aux crampons, entailler la crête de glace. Les éclats fuient de part et d' autre dans les profondeurs en tintant comme du verre brisé. Aux premières lueurs de l' aube, nous nous trouvons devant le dernier obstacle important du réseau crevasse. La combe neigeuse est traversée d' un bord à l' autre par une énorme fente. A gauche, elle conduit aux rochers. A droite, le passage est barre par d' énormes cubes de glace livide surplombant des murs lisses. Leurs arêtes, frangées de stalactites, sont tracées comme à la règle. Assurés, nous cherchons le point faible de la traversée. Presque à l' extrémité de la crevasse, tout près des toits de glace, je découvre les restes suspendus d' un pont de neige effondré. La neige glacée porte encore: nous atteignons de justesse l' autre bord. Les lampes de poche disparaissent dans les sacs. A la lueur du jour naissant nous reprenons le rythme d' une rude montée dans la pente rapide du névé, tandis que les étoiles pâlissent au firmament. Sur le sommet ténébreux du Laquinhorn brille distinctement une comète dont la très longue queue s' incline vers le Fletschhorn. Nous contemplons, muets, cette rare apparition.

Un vent froid soulève de longues écharpes de neige en dévalant les pentes de l' Alphubel. Signes avant-coureurs de l' approche du soleil, que nous comptons trouver à notre première halte, sur la crête rocheuse couronnant le dernier bassin du névé. Soudain, une délicate vibration lumineuse joue autour des plus hauts sommets. Puis un flot de clarté dévale les couloirs, submerge arêtes et parois, envahit dans son débordement, de combe en combe, jusqu' au dernier recoin de l' arène glaciaire. Aveuglés par tant de lumière, nous gravissons laborieusement, le corps en nage, la dernière pente neigeuse du Mischabeljoch. Devant nous s' ouvre l' immense vallée de Zermatt, avec sa tendre verdure de mélèzes ceinte des plus beaux sommets des Alpes, dressés dans la vapeur bleue des lointains attirants. Merveilleuse journée! Un épais manteau de nuages recouvre le Piémont. Enfin voici près de nous les premiers récifs rocheux perçant la cuirasse uniforme des glaces. Avec joie nous saisissons de nos mains la roche solide. C' est la grande arête, dont nos yeux ne peuvent se lasser. Tout notre être se concentre sur elle.

Nous grimpons. Hans a pris la tête: le rocher est son affaire. Toujours plus haut... Cependant le sommet de notre montagne ne paraît guère plus proche, tandis que dans notre dos, l' Alphubel s' est abaissé au point que nous en apercevons le névé sommital tabulaire. Puis le rocher fait de nouveau place à la neige, et le plaisir de la varappe au laçage des crampons. La vue de ce qui nous domine est quelque peu déprimante: de la neige, beaucoup de neige, et précisément en altitude, là où l' arête devrait être la plus facile. Ce n' est que sur les gendarmes et les tourelles les plus abrupts qu' elle veut bien céder. Ailleurs, c' est une neige dure soufflée par le vent, à travers laquelle on sent la glace. Des crêtes blanches en lames de couteau, une arête qui suspend de droite et de gauche sur le vide les festons corniches de sa couronne... Avec l' aide supplémentaire des 40 m de la corde de réserve passés en rappel, nous progressons en utilisant jusqu' aux dernières possibilités d' assu. Je reprends la tête. Entre les chevauchées d' arête, il y a des traversées dans les flancs glacés. Ici ou là, des pointements rocheux affleurent hors de la neige polie: places de repos ou d' assurage bienvenues! Le piolet se révèle un outil singulièrement utile! L' arête charge de corniches devient ainsi une échelle vertigineuse de pas. Une tension inconfortable semble se communiquer, par l' intermédiaire des pointes des crampons, à nos jambes devenues sensibles à chaque pas au danger du cheminement. La corde se révèle toujours trop courte, c' est enrageant. Après vingt mètres, il en manque toujours quatre ou cinq jusqu' au prochain point d' assurage. Paul est contraint de réclamer à Hans quelques mètres de filin pour pouvoir lui-même m' en donner en s' avançant dans des positions risquées. Nous progressons avec peine.et lenteur, empêtrés dans de continuelles manœuvres de cordes, au faîte de précipices vertigineux. Impossible de raccourcir les espaces. Impossible d' accélérer l' allure. Impossible de marcher ensemble. Mais tout a une fin. Je taille les derniers degrés dans la glace et empoigne les premières plaques stratifiées horizontalement du rocher brun abrupt. Nous avons atteint le ressaut sommital de la puissante paroi SE du Taeschhorn. Après plusieurs heures, nous pouvons enfin nous réunir et jouir d' un moment de repos. Rien ne s' empare de vous, et en même temps rien ne vous libère comme ce monde de la verticale, où existent seulement le haut et le bas, l' altitude et la profondeur.

Hans attaque la grimpée rocheuse tout droit vers le sommet, à travers ce qui paraît à distance des vires rocheuses, mais se révèle de près des plans inclinés en couvercles de pupitres. Je commence à m' apercevoir que la fatigue m' envahit. Le soleil, juste au-dessus de nous, rappelle que le temps passe. Les premières heures de l' après se sont écoulées...

Au sommet, nous devons rapidement nous décider: voulons-nous continuer vers le but que nous nous proposions? Un bref calcul nous convainc que nous avons encore des chances d' atteindre le sommet du Dôme à la tombée de la nuit. Et ce sera là sans doute le bivouac que nous pressentions, à moins que nous ne descendions par la face neigeuse du Täschhorn sur le glacier de Kin, dernière possibilité de quitter l' arête pour éviter les risques et surtout la nuit. Pouvons-nous prendre la responsabilité de poursuivie l' aventure commencée, dont l' issue dépend en définitive de la durée du beau temps? Où que je cherche, parmi les hauts sommets qui nous entourent, je ne trouve pas le moindre signe de vent d' ouest. Du Mont Blanc au Mont Rose, pas la plus légère plume d' un cirrus, pas le plus petit nuage accroché au front d' un 4000. Un temps si clair nous a vite décidés, et nous commençons aussitôt la descente sur le Col du Dôme. Par bonheur nous pouvons tourner rapidement les corniches de la partie supérieure par une vire semée d' éboulis du versant de Saas.

L' ombre s' est déjà emparée de toute la paroi et le froid nous assaille, au lieu des rayons étincelants. Il mord nos visages en sueur brûlés du soleil. Mais fatigue et crainte sont oubliées: la recherche de la meilleure voie de descente nous réclame de nouveau tout entiers. Bientôt la pente d' éboulis du versant oriental devient plus abrupte et la marche toujours moins sûre. Nous ne pouvons éviter d' ébranler, sous la molle couverture de neige, la pierraille mouvante, qui s' abat en véritables avalanches dans les gorges rocheuses. L' insécurité de ce flanc de débris croulants nous ramène à l' arête, qui nous offre maintenant un meilleur terrain, avec ses fuites de plaques rocheuses. Au soleil de nouveau, il ne fait plus si froid, bien que ses rayons soient proches de l' horizontale. Plus nous descendons, plus il s' abaisse vers le Weisshorn. Il nous devient peu à peu évident que nous n' atteindrons pas le Dôme encore aujourd'hui. Nos supputations du Täschhorn sont déjouées. Les plaques sont encore ouatées de la neige fraîche tombée la semaine passée. La lenteur de notre progression est incroyable. Cherchant nos prises, grattant la glace, débarrassant avec les pieds de larges plaques de neige, nous descendons mètre par mètre en palpant la blanche arête de rochers aériens. Le col du Dôme est si proche, et pourtant nous sommes toujours aux prises avec la descente! Je jette un regard en arrière sur le chemin parcouru. Avec inquiétude, je constate que des nuées montent à l' assaut du Täschhorn et bouillonnent autour de son sommet, toujours plus épaisses. J' inspecte les autres sommets. Dans le flanc oriental du Cervin flotte un gros nuage arrondi. Cela s' est produit avec une rapidité étonnante. La descente abrupte se termine par une petite marche rocheuse qui va nous inciter à faire un rappel, lorsque nous en découvrons par hasard le facile passage. Il ne reste que des pentes douces jusqu' au col. Ravis à la pensée de nous y trouver en quelques minutes, nous attaquons aussitôt l' arête neigeuse. Mais nous nous sommes laissé tromper une fois de' plus par la distance inaccoutumée, sans rien qui donne l' échelle des grandeurs. Une heure plus tard seulement nous touchons le col tant désire. Il est 20 heures...

Il nous paraît aussitôt évident que nous devons nous arrêter à cet endroit favorable. La décision est vite et facilement prise; pourtant c' est d' elle que va dépendre notre sort, échec ou réussite. Hans se met en devoir de creuser au piolet le cône neigeux qui s' appuie à l' arête du Dôme. Débris et plaques de neige dégringolent, tandis que nous l' assurons dans son travail sur l' étroit rebord aérien. Pendant que nous continuons en nous relayant à creuser notre petite grotte, comme des taupes, grattant, fouissant, déblayant avec la minuscule panne du piolet, le soleil s' enfonce dans un flamboiement rouge au milieu des nuages lointains érigés en énormes tours blanches. Nous demeurons longtemps encore dans la douce lumière du soir, tandis que les vallées s' emplissent de ténèbres, vague sur vague. Alors le froid s' abat soudain sur toute chose comme une bête de proie. Grelottant, transpercés, nous enfilons tous les vêtements disponibles et reprenons notre travail d' excavation. Lentement une nuit d' encre descend sur les créneaux et les tours des montagnes. Elle a maintenant pris possession de notre col lui-même, tandis que nous creusons toujours. Au-dessous de nous scintillent les lampes des agglomérations. Des étincelles jaillissent en minuscules feux volants et s' étalent en poussière d' étoiles. Autour des îlots de lumières s' égrènent loin à la ronde et s' élargissent les points rouges de feux de plein air. On fête le premier août dans les vallées de Saas et de Zermatt! Avec bonheur, nous nous glissons en rampant dans notre chambre étroite, à' près de 4300 m d' altitude, et fermons l' entrée au moyen d' un morceau de plastique fixé par les crampons à glace. Il est déjà 23 heures. Hans allume les grosses bougies qui vont nous dispenser dans la pénombre glacée lumière et chaleur. L' odeur aromatique de la cire brûlée se répand dans notre minuscule palais blanc comme sucre. On y est si à l' étroit qu' on ne peut guère se tourner et s' étendre. Les petits travaux qu' il faut encore exécuter en sont rendus incroyablement laborieux et pénibles. Epaule contre épaule, coincés entre deux minces cloisons de neige, nous attendons, Paul et moi, les premières attaques du froid. Nos genoux se heurtent au flanc de Hans accroupi de travers devant nous, et nos têtes au plafond de neige, chaque fois que nous essayons de redresser un peu nos dos courbés et raidis de crampes. Tout ce qu' il nous reste de mangeable est dévoré avec un appétit féroce jusqu' à ce que le sac soit vide. C' est tristement peu - résultat de préparatifs visant à diminuer le poids du bagage! Hans joue de la musique à bouche. Pendant ce temps j' essaye laborieusement de défaire mes guêtres gelées. Je réussis à m' en libérer après maints efforts et bien des reprises, grâce à la flamme de la bougie que je fais passer et repasser sur les boucles de fermeture. Il a fallu près d' une heure de cette irritante corvée avant que je puisse enfiler dans mon sac mes pieds entourés de papier et munis de chaussettes propres. Il n' en va pas mieux pour mes camarades. Nous chantons pour varier les plaisirs. Mais ce qui nous rend plus contents encore, c' est le fait de constater que le froid et la longueur interminable de l' attente ne sont pas si redoutables que nous ne l' avions craint à cette altitude. La nuit s' écoule lentement. Je remarque avec déplaisir que le coussin pneumatique que j' utilise comme siège se dégonfle en une demi-heure pour une raison ignorée. Je le passe, regonflé, à Paul, jusqu' à ce que le tour me le ramène. De l' eau de fonte se met à couler du plafond. Une goutte tombe exactement sur l' une des bougies dont la mèche s' éteint en grésillant. Il faudra dégager au couteau un bout de mèche resté sec, en taillant dans le suit. Hans tente de cuisiner par les moyens les plus primitifs. De la pointe de son piolet pend à un fil, au-dessus des deux chandelles, sa gourde plate d' aluminium remplie de neige. Patience admirable! Pendant ce temps nous bavardons, rappelant nos souvenirs de vacances à Venise. Hans réussira trois fois, durant le bivouac, à chauffer de l' eau. Trois fois nous aurons deux pleines gorgées de Nescafe et de limonade chaude. C' est peu, mais c' est sans prix. A l' approche du matin, nous réussissons tous à dormir pour de courts moments. Pendant l' un de ces assoupissements hébétés, je me trouvais la tête pendant sur les genoux, quand je vis devant moi une corniche incroyable armée de dents croître hors de l' arête. Impossible de la tourner: il fallait passer sur le monstre. A la vitesse d' un éclair, une fente noire déchire la neige perfide. J' entends un bruit d' explosion et saute sur l' autre versant... cognant Paul dans les côtes. Nous nous regardons ahuris, avant de rire tous les deux de ce vilain cauchemar.

Mais voici qu' une lueur bleu saphir traverse maintenant les minces cloisons de neige. Dehors, il fait jour. Nous devons avoir sommeillé encore un peu. Nous nous équipons pour le départ et rampons, un peu raidis, hors de notre grotte. Mais le froid nous mord au visage. Nous frissonnons et claquons des dents. Bien vite nous réintégrons notre abri protecteur, qui nous paraît agréablement chaud. Nous nous replongeons dans l' hébétude en attendant le soleil qui dégèlera notre humeur engourdie et ranimera notre esprit d' aventure. De la nuit glaciale est en train de naître un radieux jour d' été sans nuages. Hans écarte le rideau de plastique. Une gerbe de feu pourprée enflamme l' arête du Täschhorn. La montagne brûle dans un bain de flammes. Jamais encore je n' ai vu spectacle pareil. Impressionnés, nous nous glissons pour la deuxième fois hors du trou de neige et nous nous dressons dans l' éclatante lumière toute neuve. L' air sec et froid a la saveur du beau temps. Un sentiment de rare bonheur et d' exaltation, de force et d' ardeur ruisselle en moi. La splendeur de ce matin nous ôte la parole.

Nous nous mettons en route sans retard, avec décision. Le travail reprend comme il s' est terminé la veille, par la lutte avec les corniches. Surmontant le toit de la grotte, je gravis la pente raide et cannelée de l' arête neigeuse jaillissant vers le ciel. Un degré après l' autre je m' élève sur le tranchant, comme si je montais moi aussi à l' assaut de l' azur. Le rocher s' approche. Une crête de neige horizontale en lame de couteau relie les premiers pointements rocheux. Contraint de tourner l' obstacle sur le versant de Saas, j' avance rapidement dans la neige molle. Mais peu avant le rocher, elle devient mauvaise et mince, reposant sur de la glace. La traversée devient de plus en plus exposée et délicate. Je cherche dans le rocher brisé du flanc une bonne place d' ancrage et plante un piton dans une mince fente pour assurer l' escalade des rochers verglacés par mes camarades. Hans reprend la tête et monte lentement de flanc à peu de distance sous le faîte de l' arête, tantôt dans la neige, tantôt dans le rocher. Paul suit de toute la longueur de sa corde, assuré par moi. Puis nous gravissons l' arête brisée et dentelée, qui vient buter au pied d' un ressaut contre un mur lisse dominé par une tête surplombante. Le bastion ne se laissera pas gravir directement, nous en avons la désagréable conviction. Cela signifie qu' il faudra tourner une fois encore l' obstacle par les raides pentes dallées. Paul et moi nous nous asseyons bien en selle dans la coupure qui précède le ressaut et surveillons la corde qui nous relie à Hans. Nous l' assurons à l' endroit le plus favorable. Avec calme et prudence il opère la traversée délicate, débarrassant les prises de leur neige et de leur glace. Grimpant au moyen du piolet, il atteint l' entrée d' un couloir. Mais la corde est au bout, Paul doit suivre pour lui laisser du jeu. Tous deux disparaissent à ma vue, et Paul assure le premier sans que je puisse le voir. Me voilà seul soudain, et je ressens chaque impression, chaque événement avec une acuité accrue. Je suis comme à l' abandon, accroupi au pied de l' énorme et imprenable champignon de rocher, dans le vent froid qui pénètre d' un souffle continu jusqu' à ma peau. Je regarde fixement la corde frémissant dans la bise. Je lance en vain des appels: le vent les domine. Enfin une voix parvient à se faire entendre à travers son tumulte: « Ça passe! » Quant à moi, je n' en vois rien. Une volée de pierres et de boules de neige jaillit du couloir, puis c' est un long silence. Au-dessous de moi, une avalanche de neige mouillée commence à siffler dans la gorge, s' enfle en grondant pour s' abattre sur le glacier de Fee. Maintenant j' entends les coups du piolet. Au milieu de ma contemplation, la corde se met secouer et tirailler. Paul me fait entendre ainsi qu' il doit suivre. Je puis donc enfin, les genoux raidis, quitter ce trou à courants d' air et revoir le visage d' un camarade. Je libère la corde d' assurage et traverse en grimpant en direction de la nervure. Le verglas rend le passage difficile et dangereux. Les crampons, déchaussés au début du rocher, seraient bien utiles à présent! Malgré les pas et les petites prises taillés par Hans dans les boursouflures de la glace, je me sens plutôt inconfortab' e sur ce genre de chemin. Nous avons tous conscience du danger, sans avoir dit un mot. Un regard suffit à exprimer ce qui va et ne va pas, ce qu' il faut faire ou ne pas faire. Paul se tient au fond du couloir sali de terre brune, marqué de l' impact des pierres. Plus d' endroit où je puisse m' établir: il faut que je passe dans le flanc opposé de la profonde rigole. Je cherche en vain où assurer la cordée. Les rochers auxquels je m' adresse cèdent au moindre attouchement. Haut sur nos têtes Hans cherche à se reposer, les jambes écarquillées sur une petite vire de plaques désagrégées. Endroit on ne peut plus antipathique! Cela signifie que Paul devra monter en ne comptant que sur lui-même. Après quelques mètres il essaye de planter un piton et, après plusieurs tentatives, trouve à le fixer un peu en dehors du chemin dans une fente convenable. Il laisse alors Hans utiliser les mètres gagnés, jusqu' à ce qu' il ait trouvé une bonne place. Je monte alors prudemment jusqu' à Paul et l' assure au piton tandis qu' il rejoint le premier.

Vient maintenant le passage le plus difficile, jusqu' à l' arête. Par bonheur, il est si abrupt que la glace n' y a guère tenu. En louvoyant par de minuscules vires ou fissures, Hans s' élève avec calme et sûreté, jusqu' à ce qu' il atteigne l' arête. Il s' y assied enfin à la manière d' un chat, juste au-dessus de nous dans le bleu du ciel. Un peu de neige scintillante et glacée tombe encore en poussière palpitante où jouent les couleurs du prisme. Un sentiment de reconnaissance m' envahit après ces dangereuses longueurs de corde, les plus mauvaises de toute la course, dont nous sortons sains et saufs. Je cris mon bravo! au leader, avant même que nous soyons rassemblés auprès de lui... Mais la montée du col ici nous a coûté un temps inimaginable. C' est le tiers du trajet jusqu' au sommet, et le soleil est déjà à son zénith!

Devant nous s' élève à présent l' arête de rocher vert sombre, chauffée de soleil et presque libre de neige. Nous sommes ravis de pouvoir y grimper enfin d' un rythme continu. Nous avançons rapidement sur la pierre grenue, étonnés de pouvoir cheminer ensemble. Bientôt l' épaule supérieure est atteinte. Deux longueurs de corde sur une arête neigeuse horizontale cornichée nous séparent du ressaut sommital. Nous sommes surpris par cet obstacle plus considérable à mesure que nous approchons. C' est un pilier élancé d' allure gothique, qui donne au mot Dôme son sens le plus noble. Impressionnés par cette apparition de cierge brandi dans le ciel, nous nous mettons en devoir d' en chercher la voie d' escalade. Au pied de son surplomb, nous tournons dans le flanc droit. Hans y découvre une vire dissimulée presque inapparente de loin, qui ceinture le rocher et s' élève comme une galerie jusqu' au toit, par gradins confortables. Parvenus sur ce balcon, nous pouvons saisir d' un coup d' oeil tout le pilier de gneiss. Nouvelle surprise: sa raideur vertigineuse nous gratifie d' une roche bien pourvue de prises pour les mains et les pieds. Nous voici à présent chevauchant le faîte d' un toit qui conduit au sommet du Dôme. Nous tournons encore des ventres de rocher, des gibbosités de pierre ensoleillée et chaude; nous ramonons des cassures; nous surmontons des socles de pierre, en nous suspendant à des surplombs écailleux. La joie de l' esca galvanise nos bras et nos jambes. Tout ce que nous avons souffert plus bas, cette ultime arête nous le rend sous forme d' une grimpée méritant, et au-delà, l' épithète du Guide de Marcel Kurz, qui la qualifie « jolie varappe ». Mais une « truite » de pierre qui dresse effrontément dans le ciel sa nageoire aiguë prépare une triste fin à notre élan et nous contraint une fois de plus à quitter la crête superbe. Par des galeries, des plaques et des terrasses couvertes de blocs, nous la regagnons avec plaisir. Il est près de 13 heures, lorsque j' entends Hans pousser une huchée joyeuse. Le sommet! J' en aperçois d' abord la croix de fer, avant que nous soyons rassemblés autour du piolet du leader planté dans la dernière corniche. Sentiment inexprimable de joie et de paix; joie incomparable du sommet, puisée dans l' aventure et dans l' amitié à toute épreuve! Nous nous serrons avec émotion les mains toutes rugueuses de l' escalade. Notre vœu le plus cher est réalisé.

Il ne nous reste rien à manger. Après la brève jouissance de cet instant, dans la fierté de la réussite, nous pouvons nous griser de la descente. Crampons aux pieds et libérés des vêtements inutiles que nous portons depuis le bivouac, nous nous mettons en route, passant devant la grotte de bivouac dans laquelle le guide Zurbriggen a célébré la fête nationale avec des clients belges. Un papillon fragile, jouet du vent, voltige sans but, misérablement destiné à la mort, tandis que nous suivons la piste piétinée par les touristes. A mesure qu' elle nous conduit au fond du cirque glaciaire où stagne un air torride, les sommets tout à l' heure aplatis du Nadelgrat nous entourent rapidement et nous dominent de pointes et d' obélisques puissants. La neige pourrie nous engage à quitter les crampons, tantôt si utiles. Nous labourons la masse bourbeuse pour échapper à l' étuve silencieuse et mortellement torride. Comme des échassiers titubants nous traversons en direction du Festigrat, et trouvons un instant de repos à l' ombre des récifs rocheux du Festijoch. Plus bas, c' est la première eau jaillissante qui étanche l' ardeur de notre soif. Puis nous dévalons avec allégresse la moraine, les jardins verdoyants d' une prairie alpestre à l' odeur grisante de terre et de fleurs, jusqu' à la cabane du Dôme. Hans pousse plus loin, tandis que Paul et moi nous nous attardons une demi-heure en compagnie du gardien Brantschen qui nous offre un fameux potage. Ensuite nous suivons la piste qui descend les roches torrides de la niche glaciaire; nous trébuchons sur les premières racines noueuses de la forêt semée de blocs moussus, où l' odeur de la résine se mêle à celle du bois pourrissant. Un saut, malgré nos muscles las, par-dessus le torrent bouillonnant, et voici venir la troupe des chalets bruns presque noirs. Un dernier effort pour atteindre la gare de Randa: Hans rayonnant, nous y attend avec un repas tout prêt. Manger! Oh! manger seulement!... Depuis notre départ de la Langfluh, nous avons passé 42 heures sur la montagne. La course la plus longue, sans doute, que nous ayons faite ensemble. Mais une course incomparable.

A la nuit, la crémaillère cliquetante du chemin de fer nous ramène à Zermatt inondé de lu-mières.Adapté de l' allemand par E. Px. )

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