Expédition du Club alpin académique de Zurich au Dhaulagiri

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Par André Roch

Avec 12 illustrations ( 1-12 ) C' est un fait réjouissant qu' un petit club de 150 membres ait pu mettre sur pied une expédition de ce genre. En effet, le coût de l' entreprise, fr. 12 500 par personne, semblait être un obstacle insurmontable. Le choix du but était téméraire. La manière dont ces difficultés furent surmontées prouve la vitalité du CAAZ et la générosité de ses membres.

Mais ce n' était pas suffisant. Nous bénéficiâmes encore de l' appui moral et financier du Club Alpin Suisse et d' un comité de patronage composé du président de l' Ecole polytechnique fédérale, du président du CAS et d' éminents professeurs. En outre, plusieurs particuliers et maisons de commerce ont grandement aide l' expédition de leurs dons.

Je voudrais donc ici faire profiter de notre magnifique aventure tous ceux qui ont eu la générosité de s' y intéresser. C' est un désir ambitieux, car, comme le dit Alain de Cha-tellus, « le véritable alpiniste n' est pas toujours d' intelligence médiocre, mais il est tout à fait exceptionnel qu' il n' ait pas de très faibles dispositions pour s' exprimer par la parole ou par l' action, ou une insurmontable répugnance à le faire1 ».

Par l' entremise du géologue Suisse Hagen, qui relève la géologie du Nepal, nous avions obtenu l' autorisation d' aller au Manaslu, un huit mille inexploré. Malheureusement pour nous, les Japonais y avaient fait une reconnaissance en automne 1952 et avaient ainsi acquis une sorte d' option sur cette montagne: nous dames chercher un autre but.

En 1950, les Français s' étaient attaqués au Dhaulagiri par l' est. D' une de leurs reconnaissances, Oudot et Terray avaient rapporté une photographie du versant nord, d' après laquelle il était loisible d' imaginer une voie d' accès à l' arête ouest, laquelle pourrait ensuite être suivie jusqu' au sommet. Nous tentâmes notre chance; nous étions très optimistes.

Notre équipe était composée de sept alpinistes qualifiés; Bernard Lauterburg en était le chef. Ses 60 ans n' ont pas l' air de le gêner; il est une sorte de Ghiglione, avec cette difference que tandis que Ghiglione est tout petit, Lauterburg est très grand et garde son calme à l' altitude. Les autres étaient, par rang d' âge: moi-même, qui ferais mieux de penser davantage à ma famille qu' aux expéditions himalayennes, comme me le reproche mon beau-père, avec qui je suis en principe d' accord. D' ailleurs, chacune de mes expéditions est censée être la dernière à laquelle je prends part. Mais l' occasion qui se présente est chaque fois si belle que raisonnablement je ne peux la manquer.

Vient ensuite le docteur Pfisterer, médecin de l' expédition, qui personnifie la « Gründlichkeit » helvétique. Il se révéla compagnon extrêmement agréable, précieux en montagne par son endurance et sa bonne humeur. Le groupe des jeunes était forme de Hannes Huss, spécialiste des grandes ascensions hivernales, telles que la Dent d' Hérens et l' arête de Peuterey au Mont Blanc; de Peter Braun, étudiant en médecine, qui a été déjà deux fois au Groenland et qui est un membre idéal pour une expédition de ce genre; de Marc Eichelberg, d' une ténacité à toute épreuve, et enfin de Ruedi Schatz, excellent grimpeur, bien que tiraillé entre les conceptions de l' alpinisme classique et du moderne2.

1 A. de Chatellus, Alpiniste, est-ce toi?

2 Voir Les Alpes, juillet 1953.

Pfisterer et moi atterrissons à Bombay le 30 mars, soit la veille de l' arrivée du « Victoria » qui amène nos cinq camarades. Notre ami Fleckenstein, membre lui aussi du Club alpin académique, nous a répartis dans les familles suisses de Bombay. Bien qu' un peu éberlués au début par la chaleur et le grouillement de la foule hindoue, notre vie est agréable. Grâce aux bons offices du consul suisse, M. Sonderegger, que je connais depuis 19 ans, et de quelques autres compatriotes, nous venons enfin à bout des formalités douanières pour le transit de nos colis et pouvons songer à partir.

Un wagon scellé contenant tous nos bagages est accroché à un train lent qui s' arrête à toutes les stations. Hannes Huss et moi accompagnons le chargement afin qu' il ne risque pas de rester en panne dans quelque gare. Quittant Bombay au milieu de la journée, nous devons arriver à Chansi, nœud ferroviaire où le wagon doit être aiguillé dans une autre direction, à 8 h. 30 le lendemain matin. Le train s' arrête en effet à l' heure dite; nous descendons et constatons que nous ne sommes pas à Chansi. Le mystère est bientôt éclairci: ce n' est que le jour suivant que nous arriverons à Chansi. Encore vingt-quatre heures de chaleur et de poussière.

A Lucknow, nous rencontrons nos camarades venant de Delhi, sauf Eichelberg qui n' a pas reçu le visa pour entrer au Nepal, et doit attendre que son passeport soit en règle. Le dernier trajet en train, de Gorahkpur à Nautanwa, est le plus pittoresque, car nous sommes sur la route militaire. Des grappes humaines sont suspendues aux marchepieds des wagons, car l' intérieur est déjà plein à craquer.

Nautanwa est le plus horrible endroit de la terre: chaleur, poussière, prostitution, reptiles venimeux, malaria, typhus, choléra. Nos sherpas, venus de Darjiling, nous attendent. Ils seront dix au lieu de neuf que nous avions demandés. Leur explication est fort simple: c' est que le chiffre neuf porte malheur. Le sirdar Angtharkay, leur chef, manque. Il est à Paris pour la présentation du film de l' Annapurna. 11 arrivera une heure avant notre départ, avec, pour tout bagage, une sacoche d' Air France et un parapluie, et fera toute la longue marche d' approche dans sa tenue de voyage.

Par camion, notre bagage est transporté à Bhairawa au Nepal, où l' avion d' une ligne locale passe deux fois par semaine. Bhairawa est encore dans le Terai, au pied de ces collines couvertes d' une jungle épaisse où foisonnent des tigres. De Bhairawa à Pokhara, en avion, il n' y a que vingt-cinq minutes. ( Au retour, il nous faudra quatre jours de marche forcée. ) Le vol que nous faisons est épique. La chaleur est suffocante; l' avion est archicomble. Les passagers sont alignés le long des hublots, tandis que le centre est rempli par nos charges. Le pilote nous a bien recommandé de tenir les colis à l' atterrissage, car la piste étant houleuse, les caisses pourraient blesser les occupants. Tout se passa sans accident.

A l' arrivée, une foule bigarrée se précipite vers le grand oiseau. Des indigènes ont fait plusieurs journées de marche pour assister au passage de l' avion. Hagen est là avec sa femme. Grâce à lui, nous pourrons faire transporter nos charges à dos de poney jusqu' à Beni. C' est une aubaine, car à cette époque les coolies, occupés aux cultures, sont introuvables.

Pokhara est situé à 1000 mètres d' altitude dans une plaine légèrement inclinée vers le sud, entourée de collines et couverte de rizières, de champs de mais et de grands arbres. CA et là des touffes de bambous géants et des bananiers. 50 kilomètres au nord se dressent des montagnes fantastiques, telles que le Machapucharee, nom qui signifie la queue de poisson, et au fond la chaîne formidable de l' Annapurna.

A Pokhara, la réception des femmes missionnaires est charmante. Leur pain est délicieux. Elles tiennent un dispensaire permanent où les gens viennent de très loin se faire soigner. Le travail qu' elles accomplissent est surhumain.

Les poneys sont fougueux et le chemin si escarpé, qu' au bout de trois jours il n' y a plus une caisse entière, plus un sac qui ne soit percé. A une descente, un « container » quitte le dos de sa monture et fait le grand saut: du sucre de raisin se répand sur le flanc abrupt de la montagne.

En quatre jours, la caravane atteint Beni. Fort heureusement pour les bagages, les poneys ne peuvent aller plus loin, car il faut franchir ici la rivière Krishna Gandaki sur un pont suspendu. Les convoyeurs transbordent eux-mêmes les charges par le pont vacillant. Certains portent le paquetage entier d' un poney, soit soixante kilos, avec une aisance effarante.

Nous retrouvons ici Angtharkay, parti en éclaireur avec Huss et Schatz pour recruter des coolies. Les porteurs arriveront demain.

Le jour suivant, prêts dès 6 heures du matin, nous attendons en vain les coolies promis. Nous commençons à douter d' Angtharkay quand, vers 9 heures, la pente qui nous domine s' agite. C' est comme une fourmilière qui s' éveille. Par des sentes invisibles d' en bas, plus de deux cents indigènes descendent de la montagne. Angtharkay triomphe.

La distribution des charges est longue. Ce n' est que l' après que nous pouvons nous mettre en route pour aller camper à Tato Pany.

En quatre jours nous devons atteindre Muri qui semble être le dernier village avant les gorges de la Mayangdi Khola. Les deux premières étapes sont fastidieuses; le chemin se faufile le long de vallées encaissées. Mais le troisième jour, le sentier s' élève le long de la montagne. Débouchant au sommet d' une crête, nous voyons subitement devant nous le Dhaulagiri dans toute sa grandeur.

Films, photos, téléobjectif, tout y passe. Puis c' est l' étude à la jumelle de l' itinéraire. Si nous parvenons à l' arête ouest, il apparaît d' ici qu' on peut la suivre et emprunter dans le haut le versant sud qui nous fait face et gagner ainsi le sommet.

La fin de cette étape est un enchantement, car en plus du Dhaulagiri, toutes les cimes du Dhaulagiri Himal, chaîne située plus à l' ouest, surgissent derrière des villages pittoresques. Les touffes de bambous s' éparpillent dans la campagne. Les champs de blé et d' orge s' étagent, remplaçant ici le riz et le mais. Les femmes travaillant aux champs ne portent qu' une jupe, elles sont souvent nues jusqu' à la ceinture. Certaines sont fort jolies, surtout de loin.

Ce jour, nos porteurs s' arrêtent à Shibang, à deux heures de marche seulement de Muri, que nous atteignons le lendemain en une étape très courte.

Les porteurs de Beni, une fois payés, rentrent chez eux. Quelques-uns veulent bien continuer avec nous vers les gorges inconnues.

Le camp a été installé dans un champ d' orge fraîchement moissonné. Le lendemain, au réveil, en sortant de la tente nous sommes éblouis par la beauté du paysage. Des géants de 7000 et de 8000 mètres dressent dans le ciel leurs parois sur lesquelles s' accrochent des paquets de neige et des masses de glace. Les pentes sont burinées de couloirs et de gorges qui vont se perdre dans les forêts et les vallées extrêmement encaissées 6000 mètres plus bas. Cette vue rappelle celle de Mürren vers l' Ebenefluh, le Grosshorn, etc., mais en deux fois plus grand et en bien plus sauvage. Nous restons pantois d' admiration.

Si le paysage est splendide, notre situation l' est moins. Les coolies de Muri réclament vingt-cinq roupies par jour, et ils nous disent qu' il faut dix jours jusqu' au glacier. Or, généralement, le prix d' un porteur est de trois roupies par jour plus une roupie et demie pour le retour. Nous tentons de recruter du monde dans d' autres villages. Peine perdue, car les indigènes se sont entendus entre eux. Je sais qu' avec un peu de patience, nous arriverons à nos fins, mais je vois mes camarades, habitués à l' ordre et la discipline de la Suisse, se démoraliser et penser que l' expédition va se terminer ici. De plus, Tachi, un sherpa, a la petite vérole.

Pour ne pas perdre de temps, une équipe va partir en reconnaissance avec les six porteurs de Beni pour tenter d' atteindre le glacier. Je fais partie de ce groupe avec le docteur Pfisterer. Nos sherpas respectifs Phurkipa et la Tensing, plus Gielbu nous accompagnent. Le 24 mai nous allons camper à Kibang, village situé de l' autre côté de la vallée. Les indigènes dansent toute la nuit au son du tam-tam. A Muri c' est la même chose. Lauterburg qui ne peut dormir dans ce tintamarre veut recourir à la police pour faire respecter le couvre-feu. Mais elle est à Kathmandu, la police, à vingt jours de marche, et les indigènes s' en moquent.

Le 25, Pfisterer et moi partons en éclaireurs, disant à nos sherpas que nous attendrons la caravane au col. Suivant les indications d' un indigène, nous montons vers un col situé à l' est. Derrière nous, nos porteurs se dirigent vers un col situé au nord. Nous les attendons toute la matinée. Des aborigènes armés d' arcs et de flèches s' intéressent à notre équipement. L' un d' eux est insolent, il visite mon sac et voudrait ma chemise de laine rouge et noire. D' autres, armés de vieux fusils à pierre, font des battues pour chasser les panthères.

Au début de l' après, ne voyant rien venir, comme sœur Anne, nous rebroussons chemin pour rejoindre l' autre col. Une grêle serrée se met à tomber, nous bloquant sous un arbre. Le bruit des grêlons sur les feuilles de la jungle épaisse est infernal. Enfin nous sommes dans la bonne vallée. Elle est longue et la nuit nous surprend avant le col. Tentant de descendre de l' autre côté, nous perdons la piste dans l' obscurité et remontons. Désespérés, nous nous installons pour bivouaquer près d' une hutte abandonnée. Nous n' avons ni provisions, ni vêtements chauds. Les bambous de la cabane délabrée alimentent deux feux qui nous rôtissent un côté tandis que l' autre gèle, car il fait frais à 3000 mètres. La nuit est longue. Nos sherpas nous croient probablement plus loin, tandis que nous sommes derrière eux.

Dès les premières lueurs du jour, nous partons pour les rejoindre. Mais nous perdons bientôt le sentier et descendons un millier de mètres dans une jungle si sauvage, sur des pentes si raides que c' est un véritable cauchemar; et nous n' avons toujours rien à manger.

Accrochés à des lianes, nous nous balançons à la Tarzan au bas de murailles vertigineuses. Tous les vallons se terminent par des parois verticales. La trace d' un thar, une grande antilope, nous tire d' affaire 10 heures nous atteignons la rivière.

Nous y trouvons des champs fraîchement labourés et dérangeons deux singes qui filent comme des maraudeurs surpris. Deux familles vivent dans cet endroit perdu. Nos gestes démonstratifs ne parviennent pas à les décider à nous donner à manger ni à nous accompagner pour retrouver nos sherpas. Finalement, un berger rencontré en chemin veut bien nous conduire.Vers 16 heures nous trouvons nos hommes installés en pleine pente sous un rocher surplombant dans un endroit inimaginable. Nos braves sherpas avaient poste des sentinelles à toutes les issues du cirque dans lequel nous étions, de sorte que même si nous l' avions voulu nous n' aurions pu leur échapper.

Comme le poulet a bon goût ce soir et combien douillets et chauds sont nos sacs de couchage! Rassasiés et reposés nous pouvons admirer la beauté du site. Un contrefort sud du Dhaulagiri, le Manapati ( 6000 mètres ), domine cette jungle sauvage. Il se montre constamment derrière d' immenses arbres qui l' encadrent et invitent à photographier.

Le lendemain, le gros de la troupe nous rattrape. Angtharkay a trouvé des coolies à Shibang, ce qui a décidé ceux de Muri. Avec joie nous retrouvons nos camarades, surtout que leur moral est très haut. Nous-mêmes faisons piteuse mine après notre échec. Nous verrons par la suite que cela n' eut pas d' importance, car de toutes façons nous n' aurions pas atteint le glacier.

Comme il se doit à l' Himalaya, le sentier monte le long de la montagne sur des milliers de mètres pour redescendre un peu plus loin jusqu' au fond de la vallée. A la troisième étape, plus de sentier. Sous la pluie nous campons dans un bois de rhododendrons extrêmement pittoresque. Les arbres séculaires aux fûts contortionnés semblent danser comme des sorcières en furie.

Le jour suivant, un énorme torrent barre la route. C' est un affluent de la Mayangdi Khola. Pour le traverser, un pont est nécessaire. Dans la jungle, il y a deux manières d' en construire: soit choisir deux rochers rapprochés, entre lesquels on place des troncs pas trop lourds que l'on puisse porter, ou bien abattre de gros arbres en espérant qu' ils ne se briseront pas en tombant. Nous choisissons la deuxième manière, la plus amusante et la moins fatigante si l' opération réussit du premier coup. Trois quarts d' heure sont néanmoins nécessaires pour abattre le géant. L' arbre tourne généralement dans sa chute. Les branches qui surplombent la rivière et qui amortiraient le choc, se trouvent dirigées contre le ciel au moment où le tronc se fracasse. Le premier arbre se brise en mille morceaux. Le second résiste mieux et la caravane passe.

De l' autre côté, une impénétrable muraille de bambous nous empêche d' avancer. Au koukri, ce fameux couteau gurkha, une patrouille de pointe attaque ces innombrables roseaux. Lentement le chemin s' ouvre. Derrière la première équipe, les coolies embouteillés sont assis la plupart du temps, attendant l' occasion d' avancer d' une centaine de mètres avant de poser de nouveau leur charge.

Impatients comme nous le sommes d' arriver au glacier, de voir si on peut le remonter, d' explorer l' accès au Dhaulagiri, toutes ces difficultés sont déprimantes. Au début de l' après, il faut traverser cette fois la Mayangdi Khola, une rivière bien plus grosse que celle du matin. Les porteurs ont compris que la construction du pont sera longue, ils se sont immédiatement installés pour camper.

Au bout d' une heure, un énorme tronc s' abat sans se briser. Malheureusement son extrémité trempe dans les eaux bouillonnantes. Cinquante coolies sont mobilisés pour mettre le mastodonte en place. Au commandement ils tirent sur des cordes de glacier et sur des piolets enfoncés dans le tronc. Peu à peu le pont est mis en place, mais il a fallu trois heures de travail. Il est trop tard pour continuer.

Le soir, Huss, notre meilleur coupeur de bambous - c' est un peu son métier car il est ébéniste - part avec un shikari ( chasseur ) afin d' ouvrir le chemin pour le jour suivant. A la nuit il revient émerveillé! Le shikari est un véritable diable entre les mains duquel le coutelas danse à un rythme infernal. Les arbres tombent à gauche et à droite et derrière lui un large chemin est ouvert.

Le lendemain matin au départ nouveau malheur, la pluie se met à tomber. Les porteurs font grève. Ils n' ont pas envie de traverser le long du tronc où un faux pas serait fatal. Angtharkay leur annonce catégoriquement: « Pas d' étape, pas d' argent. » Cette menace a un effet surprenant: la caravane se met en marche immédiatement. Certains coolies étonnants d' équilibre vont et viennent sur le pont pour porter les charges de ceux qui n' ont pas le pied sûr.

A la septième étape à partir de Muri, le glacier est en vue. Il sort de gorges si encaissées que l' espoir de pouvoir le remonter paraît bien faible. De peur que les coolies ne se mettent de nouveau en grève, nous n' osons leur demander d' aller plus loin.

L' endroit se nomme Tsaurabon. C' est un immense cirque extrêmement sauvage. Nous sommes sur la rive gauche du torrent. Au-dessus de nos têtes, des murailles s' élèvent de 4500 mètres vers le Dhaulagiri. Ce versant ouest est le plus escarpé de cette montagne. Il s' agit d' être très circonspect dans le choix de l' emplacement d' un camp, car partout on re- marque des traces d' effroyables avalanches. Des forêts entières ont été déracinées. D' énormes cônes d' accumulation de neige et de glace témoignent que, même à cette époque, les glissements sont à craindre. Nous installons finalement le camp de base à 3500 mètres, dans un ravissant bosquet de bouleaux, sur un promontoire de tout repos. Entre les branches des arbres qui n' ont pas encore mis leurs feuilles, on voit briller la tranche bleue des glaciers suspendus dominant des parois si hautes et si abruptes qu' elles sont à l' échelle d' un autre monde. En face se dressent d' autres parois et d' autres sommets.

Bien que nous soyons proches de la montagne, notre itinéraire est encore très long, car nous devons contourner le Dhaulagiri pour l' attaquer par son versant nord.

Les coolies nous quittent, excepté six qui veulent bien aider les sherpas au transport des charges vers les camps supérieurs. Comme par miracle, le glacier n' offre absolument aucune difficulté; en revanche, les deux étapes jusqu' au camp I sont interminables.

Nous partons immédiatement en reconnaissance et repérons le seul itinéraire possible dans le versant nord de la montagne. C' est une moraine escarpée qui sépare deux glaciers affreusement tourmentés. Cette crête aboutit à un plateau situé à mi-hauteur de la cime. De ce plateau, la partie supérieure n' est guère accueillante. Dès maintenant, j' ai l' im que l' ascension échouera. Cependant, on n' a pas le droit d' abandonner parce que l'on a mauvaise impression. Il faut vraiment se casser le nez sur la montagne en évitant toutefois de ne pas s' y rompre le cou avant de pouvoir rentrer la conscience tranquille.

Après trois transports, les six coolies dont les pieds nus se blessent dans les moraines font grève, c' est à la mode. Ils veulent davantage d' argent, c' est humain. Trois d' entre eux nous quittent. Ceux qui nous restent et qui nous seront fidèles jusqu' à la fin sont de singuliers caractères:

C' est tout d' abord le Beniman, cooli de Beni. Il a l' air simple d' esprit, mais il est serviable et il sait très bien ce qu' il veut. Il vivra avec nous des aventures singulières. Le second est le businessman. Il est monté jusqu' au glacier pour nous vendre des bananes. Sans succès, il en mange lui-même une partie et nous donne le solde. Comme il est venu pour affaires, il ne lui reste qu' à nous aider à porter des charges. Il est très intelligent et s' adapte étonnamment aux difficultés de la haute montagne. Pour finir, il nous rendit de grands services.

Le troisième se nomme Nandarasse; nous le baptisons Tarzan. Il sera le plus fidèle et le plus touchant. Il est partisan de l' ordre et on peut avoir en lui une entière confiance. Il chasse avec un vieux fusil à pierre et il lui faut tirer au moins trois fois pour atteindre son but tant ses projectiles dévient. Nous pûmes nous régaler d' un jeune barrhal tombé sous sa mitraille, puis ses munitions s' épuisèrent.

Nous étions arrivés le 3 mai au camp de base. Il fallut quinze jours pour transporter suffisamment de matériel et de vivres au camp I, situé au début de la partie raide de l' itiné. Pour ce travail, les sherpas sont merveilleux d' endurance et de persévérance. Nous-mêmes, nous devons porter notre part des charges. Mais les jeunes membres de l' expédition ne l' entendent pas de cette façon. Us veulent monter immédiatement sur la montagne pour reconnaître la route et pour s' acclimater. Ce fut une grave erreur de leur part. Montés trop vite, ils souffrirent de l' altitude. Puis ils s' épuisèrent à faire des traces dans la neige profonde qui s' accumulait chaque jour à nouveau, tandis que plus tard, elle s' était durcie et était devenue excellente.

Avant de nous lancer définitivement à l' assaut du Dhaulagiri, Lauterburg, Pfisterer et moi partons en reconnaissance vers un petit sommet de 6000 mètres situé de l' autre côté du glacier face à notre montagne. Nous voulons contempler l' énorme masse du Dhaulagiri avant de nous coller à ses flancs pendant plusieurs semaines. Angtharkay et deux autres sherpas nous accompagnent avec deux tentes et nos sacs de couchage. Angtharkay restera avec nous, tandis qu' Angphutar et Phurkipa redescendront au camp I.

Sur des éboulis croulants, la montée est très raide. Aucun emplacement de camp ne se présente. Le brouillard nous entoure et un fin grésil se met à tomber. Sur un pierrier très incliné nous confectionnons une longue plate-forme fort étroite, sur laquelle nous dressons les tentes avec difficulté.

Dès 3 heures le lendemain matin nous reprenons la montée rendue dangereuse par le verglas, mais nous atteignons bientôt des bancs neigeux où un simple coup de pied suffit pour faire d' excellentes marches.

Peu à peu, le ciel se dégage, les brumes se lèvent et devant nous se dresse notre montagne, énorme, majestueuse, aux lignes symétriques, d' une beauté indescriptible. On ne se rend pas immédiatement compte de son immensité. Les détails sont si petits qu' on ne les voit pas au premier coup d' œil. Les tranches des glaciers suspendus apparaissent comme la cassure d' avalanche de plaques de neige, les séracs sont des têtes d' épingle. Plus nous nous élevons, plus le versant nord du Dhaulagiri se développe et paraît haut et raide. Il semble presque nous surplomber. A son pied s' écoule en serpentant le magnifique glacier du Mayangdi, couvert de sauterelles mortes. Emportées par le vent de la mousson elles ont échoué sur la glace entre 4000 et 5000 mètres et se sont gelées. D' après une estimation du docteur Pfisterer, il y en aurait 150 millions.

Nous atteignons maintenant l' arête sommitale neigeuse et très facile. Une énorme corniche surplombe le versant sud. En une heure nous serons au sommet. Comme les brumes commencent déjà à se former, je profite d' un bon emplacement pour photographier et filmer le Dhaulagiri. Sans m' attendre, Pfisterer passe en tête pour faire la trace, suivi d' Angtharkay. Je lui crie à tout hasard: « Fais attention à la corniche! » Tandis que je filme, j' entends dans mon dos un craquement qui me glace d' effroi. Sans arrêter ma vue panoramique, je pense que quelque chose d' affreux est arrive: Angtharkay mort, que vont devenir ses cinq enfants? Et qu' allons faire?

De l' arête, Pfisterer me crie: « Je vois Angtharkay, il s' est raccroché à la neige. » La corniche s' est effondrée sur une vingtaine de mètres. Pfisterer, un pied dans le vide, a réussi à se maintenir, tandis que le brave sirdar a été précipité avec la corniche dans la pente très raide. Par bonheur, le sherpa avait ses gants. De toutes ses forces, il freina de ses dix doigts et de ses deux pieds tandis que la masse dévalait sous ses jambes, emportant encore une couche mouillée de la surface. De cette façon, Angtharkay a réussi à rester au-dessüs de l' avalanche et à s' arrêter une centaine de mètres plus bas. Il a ensuite traverse vers une nervure rocheuse. Il a une corde dans son sac. Plus bas sur l' arête, Lauterburg a tout vu. Par chance, il a aussi une cordelette de vingt mètres à laquelle je m' attache. A l' en où la corniche est partie, il n' y a plus de danger, mais la pente est presque verticale. Je descends pour récupérer notre homme. A bout de corde je me détache et, plantant les talons dans la pente vertigineuse, j' ai bientôt rejoint Angtharkay. Nous remontons tous deux. Je retrouve encore son piolet, et finalement il n' a perdu que son bonnet.

Malgré ses émotions, Angtharkay monte avec nous jusqu' au sommet, en se tenant cette fois à une respectueuse distance de la corniche. Le brouillard nous entoure.

De retour aux tentes, il pleut et neige. Comme nous ne parvenons pas à capter l' eau et que nous n' avons plus de combustible, Angtharkay décide de descendre au camp I. Lui et Pfisterer sont charges d' au moins cinquante kilos. Lauterburg et moi en avons une quarantaine. Sous la pluie, en deux heures nous arrivons au camp I. Nous ne dissimulons pas notre joie qu' Angtharkay, ce sirdar incomparable et cet excellent homme, soit encore parmi nous.

Après une journée de repos au camp I nous faisons encore une reconnaissance vers le Col des Français où nous trouvons un cairn en ruine.

Le 20 mai, je monte avec un groupe de sherpas vers le camp II à 5100 mètres. On y accède par une longue moraine extrêmement raide. Du II au III, la moraine est plus aiguë. Avec de grosses charges il faut être habile équilibriste pour ne pas perdre pied.

Le camp III situé à 5500 mètres est un point de vue unique. Par la crête acérée on débouche sur un nid d' aigle où quatre tentes sont dressées. Ce replat neigeux est dominé par des séracs menaçants, entre autres deux grandes tours qui ont l' air de s' embrasser, tandis que de chaque côté les glaciers s' écoulent en un chaos effrayant. Pour m' acclimater je monte plusieurs fois avec des sherpas au camp IV à 5900 mètres.

L' itinéraire est très pittoresque. On s' élève d' abord à gauche sous les fameuses tours amoureuses. Puis on se faufile vers la droite entre d' énormes gratte-ciel de glace qui basculent lentement emportés par le mouvement du glacier. Le passage est plus impressionnant que dangereux. Plusieurs plateaux se succèdent jusqu' à une dernière montée qui débouche au camp IV, sur un dos neigeux d' où la vue est sensationnelle. D' ici, la pente nord du Dhaulagiri se dresse d' un seul jet de 2000 mètres jusqu' au sommet. En face se développe une chaîne de sommets de 6500 mètres qui culmine au Dhaulagiri Himal, un Weisshorn inaccessible de 7900 mètres.

Un matin, alors que nous déjeunions au camp III, la plus grosse des tours bascule. Comme une quille, elle renverse ses voisines. D' autres séracs sont mis en mouvement, si bien qu' une énorme avalanche de blocs se déclenche. Nous sommes fascinés par ce spectacle grandiose et effrayant. Tasse à la main et bouche pleine nous reculons vivement vers l' arête par laquelle on accède au camp, et commençons à descendre en espérant que si les tentes sont balayées, nous serons en sécurité sur la crête. Toutefois, les blocs dévalent dans un couloir sur la gauche et nous laissent en paix. Un nuage glacé de poussière de neige s' abat sur nous, puis le calme revient. Nous terminons notre repas, enthousiasmés par le spectacle auquel nous venons d' assister et contents d' en être quittes pour la peur.

Le jour où le grand sérac est tombé, Braun et Eichelberg sont montés du camp IV pour reconnaître la possibilité de placer un camp V au pied de la « Poire », un éperon en forme de demi-poire dont la tige aboutit à l' arête ouest. Nous avions pensé pouvoir rejoindre l' arête à droite de cette Poire. Mais une avalanche de neige poudreuse y avait balayé nos intentions.

Le 25 mai, je remonte au camp IV, et le lendemain, avec Braun, Eichelberg et trois sherpas nous continuons vers la Poire pour installer le camp V. Camp est une façon de parler. Après une longue et pénible montée, nous atteignons l' altitude de 6500 mètres. Sous des bandes de roches calcaires gris clair, nous taillons une terrasse dans le talus neigeux. Nous sommes trop près des rochers, et au lieu de descendre d' une dizaine de mètres nous nous ent' tons. Les sherpas dressent hâtivement la tente sur une plate-forme trop étroite, puis redescendent avec Braun, car il neige. Restés seuls, Marc et moi tentons d' aménager un replat plus spacieux. Tandis que Marc se tient debout dans la pente raide, j' entasse la neige entre lui et la montagne. Au bout d' un moment, elle se consolide, Marc alors se déplace et la manœuvre recommence. Notre emplacement est meilleur que celui des sherpas. Nous y amenons la tente et je me mets à cuisiner. Les coulées de grésil glissent constamment en sautillant le long du versant de la montagne et s' accumulent entre la tente et le rocher. La nuit est de ce fait très désagréable. La pression de la neige contre la toile nous laisse de moins en moins de place. Une fois que l' espace entre la tente et la montagne est comblé, la neige qui coule passe par-dessus, mais la masse accumulée menace d' écraser notre fragile abri.

Dès minuit et demie, par un froid mordant, je sors pour dégager la tente, puis je prépare un déjeuner chaud. Nous remplissons les thermos et à 3 heures nous nous mettons en route pour gravir la Poire.

Lentement, très lentement nous montons sous une voûte foncée, scintillante d' étoiles. Elles s' éteignent peu à peu, faisant place à un énorme soleil qui embrase les montagnes à l' infini. Nous avons l' impression de survoler une mer d' oranges et de citrons aux ombres bleues. Par endroits, un melon émerge ou même une courge. Ceux-là doivent être des cimes du Transhimalaya. Plus nous nous élevons, plus les montagnes se multiplient. A l' ouest, derrière la chaîne du Dhaulagiri Himal, se dressent des sommets fabuleux.

Nous mesurons nos progrès à une muraille rocheuse du Dhaulagiri située à notre gauche et aussi à la Pointe de Tukutcha, derrière laquelle l' horizon monte avec nous.

Vers 8 heures du matin, nous dépassons 7000 mètres. Nous entrons dans une zone extrêmement scabreuse où les dalles calcaires sont recouvertes d' une couche de neige poudreuse si mince que les crampons crissent sur la pierre. Si les rochers étaient dégarnis de neige, on trouverait de bonnes prises, de bons replats. Si la neige était consistante, on pourrait y tailler des marches. Au lieu de cela, on progresse sur une masse inconsistante et glissante qui cache toutes les saillies.

Nous cherchons partout un replat pour dresser une tente, mais la montagne est si lisse qu' il n' y a aucune possibilité de camper. Eichelberg et moi, nous avions pensé bivouaquer n' importe où et monter au sommet le lendemain, mais il n' y a même pas de n' importe où. Ces dalles raides et glissantes n' offrent aucun espoir. La vue même ne trouve aucune aspérité où se reposer.

Nous examinons aussi la possibilité d' une traversée éventuelle sur la droite, vers l' arête ouest. Elle paraît plus raide et plus dangereuse qu' une escalade directe. En dessous de nous, nous pouvons voir les deux versants très raides d' un ressaut de l' arête ouest qui n' a rien d' engageant. Nous n' osons pas non plus espérer atteindre le sommet de l' endroit où nous sommes après un bivouac. La cime est beaucoup trop loin et nous domine encore de 1000 mètres.

Après nous être remplis les yeux pour toujours de la vue incomparable de cette mer de montagnes, nous redescendons, la mort dans l' âme. Plusieurs passages sont scabreux, puis la neige devient meilleure. Nous nous glissons même assis, très prudemment.

Braun et des sherpas sont montés au camp V pour y amener des provisions. Je profite de descendre avec eux au camp IV.

Deux jours plus tard, Braun et Schatz, renforcés de trois sherpas et d' un appareillage d' oxygène, montent à leur tour au camp V.

Le lendemain, 29 mai, le jour où l' Everest est gravi, nous sommes tous rassemblés au camp IV, sauf nos deux camarades et leurs trois sherpas, la Tensing, Gialsen et Kami qui escaladent la Poire. Dès 8 heures du matin, nous les voyons à la jumelle au sommet de cet éperon, où ils font une longue halte. Puis deux petits points partent en droite ligne vers l' arête, tandis que trois autres redescendent. Ce sont les sherpas qui rentrent. Ils se dirigent vers le centre du grand couloir situé à gauche de la Poire.

Nous les voyons se glisser et pensons: Les malins, ils veulent être plus vite en bas. Mais leur glissade s' accélère et nous réalisons avec horreur qu' ils tombent. Ils dévalent la pente dans un nuage de neige. Maintenant, ils forment une masse de laquelle un point noir se détache et glisse plus vite. L' un de nous qui suit la chute à la jumelle nous annonce que c' est un sac qui roule.

J' essaye en vain d' imaginer un miracle qui pourrait sauver les sherpas avant le saut fatal. Je pense à toutes les catastrophes de l' Himalaya qui ont créé des veuves et des orphelins.

Une crevasse se présente sur la trajectoire de la glissade. Les malheureux vont-ils s' y engouffrer? Non, ils passent par-dessus et en franchissent une seconde. Leur allure se ralentit, puis ils s' arrêtent à une centaine de mètres du bord du mur de glace. Ouf! Nous respirons, mais dans quel état doivent-ils être? Je n' ose y penser, car deux fois j' ai dû porter secours à des grimpeurs qui avaient glissé sur la neige. Généralement, pendant la chute, les pointes des crampons crochent dans la pente et le coup est si brusque que la torsion du pied qui en résulte casse la jambe au-dessus de la chaussure. D' ailleurs, lorsqu' on tombe ensemble sur une distance d' au moins 600 mètres comme viennent de le faire nos sherpas, on se heurte les uns aux autres et les crampons font de gros dégâts. Nos infortunés compagnons doivent avoir des trous et des déchirures un peu partout. Vont-ils se relever? Sont-ils morts ou immobilisés par leurs blessures? Ils ne bougent pas. Nous nous équipons en hâte pour leur porter secours. Le docteur prépare des attelles et des gouttières. Il se charge de désinfectants, de drogues contre la douleur et de kilos de pansements. De mon côté, j' attends que le the soit chaud pour en remplir des thermos.

Une demi-heure après s' être arrêtés, les trois points noirs se dressent et se dirigent horizontalement vers la droite pour rejoindre la trace qui mène du camp IV au camp V. Nous n' en croyons pas nos yeux. S' ils peuvent marcher de cette façon, ils n' ont en tous cas pas les jambes cassées!

En fait, ils ne sont pratiquement pas blessés. la Tensing a la cuisse droite égratignée, Kami a le menton râpe tandis que Gialsen n' a rien du tout. Ils nous expliquent que l' un d' eux ayant glissé, les autres avaient plante leurs piolets pour tenter d' enrayer la chute. Ces piolets avaient été arrachés et les deux autres sherpas emportés. Ils s' en tirent mieux que nous n' osions l' espérer.

Pendant ce temps, Braun et Schatz sont montés au-dessus de la Poire, par une pente neigeuse très redressée jusqu' à la barre rocheuse qui défend l' arête. Devant l' extrême difficulté, ils ont abandonné et redescendent sans avoir rien vu de la chute de leurs sherpas.

Leur assaut avait été combiné dans ses moindres détails. Après une nuit affreuse, ils ont quitté le camp V à 3 heures du matin; les trois sherpas, portant les appareils sans les utiliser, ont ouvert la trace jusqu' au sommet de la Poire d' où nos compagnons en excellente forme ont continue leur ascension sous le masque. Leur progression fut rapide, jusqu' aux dalles difficiles qui les ont arrêtés sous l' arête.

Nous aurions pu mettre sur pied une nouvelle équipe d' assaut. Guéri d' une infection aux doigts ( il s' était blessé en coupant les bambous lors de la marche d' approche ), Huss était en pleine forme. Eichelberg, qui avait déjà goûté à l' altitude, était prêt à recommencer. Braun et Schatz étaient encore d' attaque, Pfisterer, Lauterburg et moi pouvions les soutenir. Mais à quoi bon? Nous venions d' échapper à une catastrophe; il valait mieux ne pas tenter le diable.

Pour réussir, il faudrait une expédition d' un autre genre. Une première équipe devrait aménager à la dynamite l' emplacement d' un camp à 7200 mètres. Une seconde équipe devrait y dresser des tentes, pitonner un accès à l' arête et y placer des cordes fixes. La troisième équipe, utilisant ces facilités, tenterait de bivouaquer au delà de l' arête ouest, d' atteindre le sommet et d' en redescendre. Mais si une tempête survenait pendant ces manœuvres, les grimpeurs risqueraient d' être emportés par le vent ou par une avalanche, ou bien, bloqués sur la montagne, ils périraient gelés. Toutefois, si l' accès à l' arête était rendu possible, une équipe de deux, secondée le long de la Poire et qui ferait l' ascension en deux jours avec un seul bivouac, exposerait moins de monde. On se rend compte que le Dhaulagiri n' est pas un sommet facile d' accès et que cet accès est dangereux.

Nos camarades ont accompli une très belle performance en atteignant 7700 mètres. Ils n' étaient cependant pas aussi près du but qu' il ne le paraît d' après les 500 mètres manquants. Mon opinion est que l' expédition qui arrivera au sommet du Dhaulagiri aura accompli un plus grand exploit que l' ascension de l' Everest. L' ascension est tentante, elle est probablement possible, mais elle est très dangereuse.

Le 30 mai commence l' évacuation des camps. Nous plaçons une corde fixe pour faciliter la descente du camp III. Huss et moi attendons au camp II le passage des derniers sherpas: il manque encore le « Beniman ».

Finalement une forme s' agite dans le brouillard. Elle traverse une pente dangereuse pour rejoindre la crête de la moraine. Nous montons à sa rencontre pour l' aider. A notre stupéfaction, l' homme est nu-pieds et descend à reculons, plantant à chaque pas ses dix doigts et ses dix orteils dans la neige. Ses chaussures se dandinent au sommet de son énorme charge de 40 kg; il est transi. Pris de pitié, je lui dis de laisser son fardeau que j' amènerai au camp II.

Assis dans la neige, la sangle au front, je bascule le sac sur mon dos. Je peux me tenir debout sans peine, mais descendre l' arête est une autre affaire; je n' ose me pencher suffisamment en avant de peur de culbuter; à chaque pas je glisse et retombe assis. J' essaie de marcher à reculons, comme lui, sur mes quatre pattes; mais la charge m' écrase, je ne suis pas assez fort. Peu à peu cependant je prends de la graine. Je m' incline vers l' aval et, tout essoufflé, j' amène enfin la charge jusqu' au feu. Je suis rempli d' admiration pour notre Beniman qui, sans habitude de la haute montagne, et n' osant se fier à ses chaussures, a réussi à amener son énorme fardeau jusqu' ici.

Avant de quitter définitivement la région, Lauterburg et Pfisterer remontent la partie supérieure du glacier de Mayangdi jusqu' au col nord-est du Dhaulagiri. Le lendemain, avec trois sherpas, ils partent vers le nord, franchissent le Col des Français et gagnent Tukutcha. Ils rejoindront le gros de la caravane à Beni.

Braun, Eichelberg, Huss et moi rentrerons par les gorges avec les bagages. Du camp de base, en attendant les porteurs, nous explorons le col sud du Dhaulagiri. La mousson est imminente.

Le lendemain les coolies arrivent, sauvage bande d' hommes des bois à l' odeur acre de fumée et de sueur. Dans les gorges, les eaux sont énormes; elles ont emporté tous les ponts, sauf ceux du gros tronc et de l' affluent de la Mayangdi Khola.

A Boghera, Tarzan retrouve sa première femme. Elle a un doux sourire et porte un nouveau-né dans ses bras, tandis qu' une kyrielle d' autres enfants courent parmi les coqs et les poules.

A Muri, Tarzan retrouve une seconde femme et une belle-mère. Tous les cadeaux que nous faisons à notre fidèle coolie sont immédiatement réquisitionnés par cette dernière. Lorsqu' il reçoit sa paye de trois mois, Tarzan donne dix roupies à ce sherpa, vingt roupies à cet autre. Bientôt nous comprenons sa sagesse: il a emprunté à ses camarades pour laisser de l' argent à sa femme de Boghera et sauver sa paye des griffes de sa belle-maman. Il voudrait bien venir avec nous jusqu' à Pokhara; mais la mégère ne l' entend pas de cette oreille: la mousson est là; les rizières doivent être labourées.

A Pokhara, nous attendons en vain l' avion qui ne vient pas; le service de cette ligne a été tout simplement supprimé. Nous devons nous résigner à faire à pied les 100 kilomètres jusqu' à Buttwall, d' où nous gagnons Nautanwa en camion, disant un dernier adieu aux sites enchanteurs du Nepal occidental.

''« 4ht*** » ' Abwägen der Kulflasten ( 30-40 kg ) 10 - photo R. Pflsterer Le pesage des charges. Les coolies portent des charges de 30 à 40 kg Unser getreuer « Tarzan », ein Kuli aus 11 - photo H. Hub der Gegend yon Muri. Notre fidèle « Tarzan » Unsere Sherpa-Equipe. Notre équipe de sherpas12 - photo A. Roch Hinten: Gyelbu, Ila Tensing, Gyahen, Ang Tharkay ( Sirdar ), Phurkippa, Kamin. Vorn: « Beniman » ( Kuli ), « Businessman » ( Kuli ), Tashi, Ang Phutar, Da Temba

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