Expédition neuchâteloise au Groenland 1968

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PAR ANDRÉ GRISEL, NEUCHÂTEL

Avec 1 croquis D' un coup d' aile, le 19 juillet, notre mini-expédition ( 6 personnes ) traversa l' Atlantique pour se poser sur l' aérodrome de la base américaine de Sondre Stromfjord, située légèrement au nord du cercle polaire. L' hélicoptère prévu pour la continuation du voyage n' étant pas disponible, c' est sur le MS « Disko », un beau et solide bateau, que nous poursuivons notre voyage jusqu' à Sukkertoppen ( le Pain de Sucre ), sur l' île de Manîtsoq.

Nous avons trouvé un gîte, pour notre première nuit en terre groenlandaise, dans cette localité, peuplée de deux mille cinq cents Esquimaux et trois cents Danois. On peut y faire l' achat de la totalité du ravitaillement nécessaire à une expédition: conserves de tous genres, viande surgelée, chocolat, lait en poudre, lard et même fruits frais, pommes et oranges. Seul le butane est introuvable, aussi avons-nous adopté la solution des réchauds à pétrole « Primus » qui nous ont donné entière satisfaction. Ce moyen de cuisson a l' avantage d' être extrêmement bon marché.

La deuxième journée a été consacrée à l' emballage de notre ravitaillement. Quant au reste du matériel technique - cordes, pitons, crampons, etc. ainsi qu' au matériel de bivouac, il convient de l' expédier de Suisse, car il ne faut pas compter le trouver au Groenland.

A bord d' un petit bateau de pêche loué sur place, nous franchissons, en deux heures, les vingt-cinq kilomètres qui nous séparent de la baie de Tassiussaq. Notre première intention était d' établir le Camp I sur les bords mêmes du fjord Sermilinguaq, mais il fallut renoncer à ce projet, les rives étant vraiment trop abruptes.

Le bateau hors de vue, nous voilà seuls, sans liaison avec le monde. Une rapide reconnaissance nous permet de découvrir l' endroit idéal pour dresser un camp, à huit cents mètres de la rive ( altitude 60 m ), à la pointe sud-ouest du Lac Inugsuit taserssuat. Une journée suffit à peine au transport de notre matériel et à l' établissement du camp I. Le lendemain, le temps n' est guère encourageant: pluie et brouillard! Cependant, une reconnaissance est tentée en direction de l' Ulunglaq, reconnaissance qui nous permet de constater que le rocher de la région est excellent: un beau granit gris-rosé et compact. La couche de lichens mouillés par la pluie constitue un véritable lubrifiant sur la roche solide. Il faut toutefois se résoudre à faire demi-tour. Au camp, le soir, certains visages restent sombres. L' un d' entre nous fait cette réflexion désabusée:

- Je crois bien que je ne suis venu au Groenland que pour faire du camping!

Le jour suivant, l' optimisme renaît. Un ciel sans nuages laisse présager une période de beau temps. En effet, pendant dix jours, le temps reste serein.

Sans hâte, puisqu' il n' est pas nécessaire de compter avec la nuit, nous préparons le départ. A 8 heures, nous quittons le camp avec l' intention de franchir le torrent qui coule à nos pieds, puis de nous rendre dans le massif dominant la rive sud du lac. Il est si impétueux que, après plusieurs tentatives, il faut y renoncer et adopter un itinéraire par la rive ouest. La longueur du lac est de 7500 mètres, distance que nous estimons pouvoir parcourir en trois heures, étant donné le terrain; mais la réalité est tout autre. Les obstacles surgissent bientôt: immenses dalles monolithiques, plongeant presque à la verticale dans l' eau glacée, croupes de granit lisses, autant de barrières qu' il faut contourner en escaladant des couloirs moussus ou pierreux, redescendre pour trouver une vire ( défaut de la cuirasse 1 L' expédition était composée de: Hélène Perret ( Neuchâtel ), Otto Heuss ( La Chaux-de-Fonds ), Hans Flotron ( Villars ), René Victor ( Genève ), Karl Maurer ( Zurich ) et André Grisel, chef de l' expédition ( Neuchâtel ).

rocheuse ), remonter et redescendre sans fin. Aux deux tiers du lac, le passage est fermé vers le haut; il nous reste une seule solution: la banquise-miniature qui recouvre l' onde glacée. Prudemment, nous nous engageons sur cette glace flottante qui craque sous nos pieds. Il faut chercher son chemin sur des îlots bleutés, sauter de l' un à l' autre, ce qui n' est pas sans péril. Enfin, à 16 heures, nous arrivons sur la terre ferme, ou plus exactement sur le glacier qui alimente le lac. Une montée régulière dans une bonne neige « portante » nous conduit à une selle neigeuse, à 360 mètres d' altitude. Il y a huit heures que nous sommes en route. De là, nous apercevons notre but, mais il est encore bien lointain! A première vue, le glacier semble inoffensif, mais, à peine cette réflexion est-elle faite, que l' un d' entre nous crève un pont de neige trop mince Nous nous encordons. Nos traces dessinent un long serpent entre les crevasses. A 20 h 15, nous touchons au but. Aucune trace de passage humain, pas de cairn, ni de bouteille qui renfermerait une notice mentionnant la conquête d' une expédition précédente. Nous sommes certainement les premiers à admirer le spectacle inouï qui s' offre à nos yeux. Si notre peine fut grande, notre joie l' est également, car malgré les difficultés du trajet, le paysage est d' une beauté inoubliable.

Au nord, l' Inlandsis, d' où émergent les sommets rocheux de l' Aujassoq et du Perserajôq, s' achève en de gigantesques fleuves de glace qui descendent jusqu' à la mer. Au sud, 1100 mètres plus bas, le bras d' eau du Manîtsupsermilia nous permet de réaliser l' altitude à laquelle nous nous trouvons.

L' équipe se scinde en deux cordées. La première vise un sommet voisin à l' allure de mitre, bordée d' une fine arête de neige. Elle en foule le point culminant à 23 heures. Là, un cairn certifie que la cime n' est plus vierge. L' autre cordée prend lentement le chemin du retour, fait une halte peu avant le lac et attend l' autre groupe. Une heure de repos sur une belle dalle horizontale nous permet de récupérer quelque peu, car il y a déjà dix-huit heures que nous sommes en route, et les arrêts n' ont pas été nombreux! A la vue du lac - vue plongeante maintenant - nous avons quelques soucis. La glace s' est disloquée. De petits icebergs ont quitté la banquise et s' acheminent lentement vers la sortie. Pour-rons-nous passer? Les crevasses sont plus larges, il faut prolonger notre route pour sauter d' un Rot à l' autre. Nos traces du matin ont disparu, effacées par la neige fondante. Mais tout est bien qui finit bien. Le soleil est déjà haut lorsque nous touchons la rive. L' éclairage sur la chaîne sud du lac est plus violent et souligne les contrastes. De ces montagnes, une image nouvelle s' étale devant nous: glaciers suspendus, pentes abruptes, couloirs de glace, arêtes nettement découpées dans le ciel. Il nous semble être au milieu des Aiguilles de Chamonix.

Mais trêve de contemplation, il faut refaire le chemin parcouru à l' aller! Montées, descentes, pierriers et vires se succèdent. Il est 11 heures lorsque nous rejoignons le camp que nous avons quitté vingt-sept heures plus tôt.

L' ascension des sommets de cette région ne présente pas de difficultés techniques particulières. Cependant, il faut une endurance certaine. Ainsi, les longues courses peuvent être réalisées d' une traite, sans bivouac, grâce à la lumière suffisante, même à minuit. Pas de problème en ce qui concerne la soif: l' eau est abondante. Rus et ruisseaux se succèdent, apportant à nos gorges sèches l' élément liquide et pur capable de les désaltérer.

Nous n' avons rencontré aucun mammifère, tandis que les oiseaux sont nombreux. Une famille de perdrix des neiges, mâle, femelle et huit petits, nous ont manifesté beaucoup d' intérêt. C' était certainement la première fois qu' ils voyaient des bipèdes de notre espèce.

Après ces deux journées harassantes, vingt-quatre heures de repos s' imposent. Le lendemain, nous avons rendez-vous avec notre batelier qui vient nous arracher à ce site tant admiré pour nous conduire sur file de Sermersût ( en danois Hamborgerland, du nom d' une expédition allemande qui y fit plusieurs premières ascensions ). Après une petite heure de navigation, l' ancre est jetée à quelques brasses de la côte. Embarqués dans la chaloupe, hommes et matériel sont déposés sur un escarpement rocheux, léché par les vagues du fjord. A 100 mètres de la rive, nous trouvons l' endroit idéal pour l' installation du camp II ( altitude 30 m ). Sol granitique recouvert de lichens et eau à profusion. Nous sommes seuls, là aussi, sur une île de la dimension du canton de Genève. A l' embouchure du torrent, quelques vestiges d' un drame de la mer: rames cassées, bastingage fracassé, fût à moitié vide de carburant, planches blanchies par l' eau et le soleil sont là pour nous rappeler que le temps n' est pas toujours aussi clément qu' aujourd.

Les deux tentes-couchettes sont rapidement montées, de part et d' autre de la tente-cuisine. A ce sujet, il faut relever que la solution adoptée s' est révélée judicieuse: deux petites tentes basses à trois places, double toit et abside postérieure permettant de ranger le matériel personnel, constituent un habitacle confortable pour le repos. Une grande tente-cuisine, sans fond, où l'on se tient debout, sert de local de séjour et de magasin de vivres. On peut y préparer les repas sans risque de souiller, brûler ou inonder le sol. Elle peut être chauffée au moyen des réchauds « Primus », ce qui facilite le séchage des habits mouillés. Le poids total des trois tentes était de 28 kg, soit moins de 5 kg par personne. 11 est, à mon avis, inutile d' utiliser, pour une expédition estivale, des tentes isothermiques, nettement plus coûteuses.

Du camp II, les possibilités d' escalade sont variées. La chaîne ouest de l' île, qui culmine à 1031 mètres, a été explorée par les Hambourgeois. La partie sud-est semble moins connue, aussi est-ce là que nous irons grimper. Nous avons six jours devant nous avant le retour du bateau. Le baromètre reste au beau fixe, la température agréable. Lorsque le soleil disparaît au-dessus du camp, le mercure oscille entre 1 et 5 degrés, et, en plein midi, il monte à 18-20 degrés. C' est dire que nous avons envie de nous exhiber à torse nu. Hélas! l' ennemi est là, minuscule et perfide, cherchant le défaut de la cuirasse, bourdonnant à nos oreilles, plantant son dard douloureux partout où la peau est nue, entre les mailles des chaussettes, sur les mains, le visage, le cou. Ces milliers de moustiques nous font la vie amère. Il faut sans cesse se badigeonner d' antimoustique, pêcher ces insectes dans le potage, les arracher au beurre de nos tartines ou, en fin de compte, aussi les avaler, car il y en a vraiment trop! Au coucher, une inspection approfondie des tentes s' impose, car si un de ces diptères réussit à s' y introduire, c' en est fait de notre sommeil! Chose étonnante, aussitôt que le soleil a disparu, nos ennemis battent en retraite et vont se loger dans l' épaisse couche de lichens humides.

Nos intentions étaient de faire, du camp II, l' ascension des sommets situés au sud-est du lac de Karrata tasia. Elles furent pleinement réalisées, puisqu' une dizaine de cimes furent gravies. Dire que le coup d' oeil est extraordinaire du haut de ces pointes granitiques est encore au-dessous de la réalité. Il serait plus exact de dire qu' il est prodigieux et toujours changeant. Ce qui surprend, en effet, dans ces pays nordiques, c' est la rapidité avec laquelle l' éclairage se modifie. Du sommet du P. 868, par exemple, nous avions une vue plongeante sur le lac de Karrata, large ruban d' eau tout d' abord couleur bleu de Prusse. Le temps de « casser la croûte », et il est vert-jade. Au sud s' étend l' archipel de Nûgssuaq. Une multitude d' îles et d' îlots granitiques, en forme de coupoles, telles de gigantesques tortues d' eau, nous font penser à un jardin zoologique de la préhistoire.

Après six jours d' un ciel sans nuages, le baromètre tombe brusquement de 10 millimètres. Les premières nuées approchent, apportées par un vent violent. Bientôt survient toute une cavalcade de nuages menaçants, mais cela n' empêche pas trois d' entre nous d' entreprendre une dernière ascension, sur la chaîne nord du lac. Pour ceux qui sont restés au camp, c' est une joie d' observer la danse des nuages, suivie, à minuit, du feu d' artifice final, une gigantesque illumination des sommets gravis du camp I. Le soleil se faufile entre les nues gris-fer et, d' un gigantesque jet de couleur rose, orange, et rouge, balaie les cimes qui se dressent en face de nous. Lentement, ce feu d' artifice s' éteint et les nua- ges commencent à crever. La cordée, partie à 20 heures, rentre au camp, trempée jusqu' aux os, tandis que le reste de l' expédition se réfugie sous les tentes. C' est le début d' une semaine de pluie quasi ininterrompue.

Le lendemain, il faut plier bagage sous l' averse et, à midi, comme prévu huit jours plus tôt, notre petit bateau vient nous tirer de notre isolement. C' est malgré tout avec regret que nous quittons notre le et ses sommets qui nous ont procuré tant de joies.

Pour la petite histoire de notre expédition, il faut encore signaler les occupations halieutiques de notre médecin. Point trop féru d' alpinisme, il s' adonne chaque jour à l' exercice de la pêche. Bien que néophyte, il y réussit avec bonheur. Le poisson frais - un genre de petite morue - figurait chaque soir au menu. Pour une expédition, c' est un apport apprécié et substantiel de protéines fraîches.

Le retour à Sukkertoppen a lieu par une mer houleuse. Nous retrouvons nos Esquimaux, quittés quinze jours plus tôt, mais nous ne pensions pas vivre encore six jours en leur compagnie. Nous devions quitter Sukkertoppen par hélicoptère le lendemain, mais c' est en vain que nous attendrons l' appareil. La météo est mauvaise, le ciel, bouché à 100 mètres; il faut attendre. Six jours se passent ainsi en vain espoir, car la pluie ne cessera pas. Ce séjour forcé a été mis à profit pour faire plus ample connaissance avec ces gens du Nord, leur habitat, leur mode de vie, et cela malgré les difficultés d' ordre linguistique. Ils ne parlent que le groenlandais, langue difficile à lire et à prononcer, et c' est par l' intermédiaire d' un Danois que nous pouvions converser.

De petite taille, les yeux bridés, les cheveux noirs de jais taillés « à la chienne » ( il n' y a pas de coiffeur dans le pays ), ils sont cependant fort sympathiques et courtois. Ils sont peu causeurs de nature et, chose surprenante, les gosses ne se disputent jamais! Comme dans nos vallées alpestres, le folklore cède la place au modernisme. Tout n' est cependant pas négatif, puisque l' industrie du poisson, en procurant de bons salaires, leur permet l' achat de récepteurs, de bicyclettes, voire de voitures. D' au part, l' instruction n' est pas négligée, et des écoles ont été ouvertes, offrant à l' Esquimau la possibilité d' acquérir une culture certaine, et d' étudier le danois, langue nécessaire à ceux d' entre eux qui désirent poursuivre leurs études au Danemark. Lors de notre passage à Sukkertoppen, nous avons pu constater que la localité est en pleine expansion: nouvelle usine pour le traitement des produits de la pêche, création de nouvelles rues, construction d' immeubles du genre HLM, installation d' un magasin qui n' a rien à envier à nos « libre-service ». Si tout cela représente le côté positif de la modernisation du Groenland, il faut avouer que nous avons été déçus en constatant la disparition de toute activité ancestrale. C' en est fait à tout jamais, je pense, des bottes de peau de renne, des vêtements tissés à domicile. La botte de caoutchouc a remplacé le renne et le phoque. Les vêtements sont importés d' Europe, et les filles en mini-jupe courent les rues. Nous n' avons trouvé à Sukkertoppen qu' une seule vieille femme sachant encore travailler les peaux.

Il est évident que si le ravitaillement en vivres, vêtements, ameublements en provenance d' Europe venait à cesser, les Groenlandais seraient bientôt réduits à l' indigence, faute de pouvoir se suffire à eux-mêmes. Nous ne pensons pas, cependant, qu' une telle situation puisse se réaliser, pour l' instant du moins, et nous espérons trouver l' an prochain, plus au nord, des Esquimaux à l' image de ceux de notre enfance.

Après six jours d' attente, l' hélicoptère ne vole pas encore. La situation n' a rien de dramatique, il y a une semaine toutefois que nous aurions du reprendre le travail! Le prochain avion part dans deux jours de Sondre Stromfjord, et nous sommes sur une île, à 350 kilomètres de bateau de cet aérodrome. Il faut partir, coûte que coûte. Grâce à l' aide d' un fonctionnaire danois, nous finissons par découvrir un pêcheur qui veut bien nous y conduire. Les préparatifs de départ vont bon train et, à 10 heures, par un épais brouillard, notre rafiot ( 10 m de longueur ) lève l' ancre. Le loch indique une vitesse de 8 mines à l' heure ( environ 15 km ). Quatre Esquimaux constituent l' équipage. A dix, l' espace disponible est bien réduit dans le carré, si bien qu' il faut alterner entre la station assise et la position verticale.

En remontant le Sondre Stromfjord ( 200 km de longueur ) le Diesel change tout àcoup de régime et le rafiot ralentit. C' est la ruée sur le pont. Notre regard est attiré par une harde de rennes que le patron du bateau a bien envie de voir de plus près. Mais, le temps de se rendre à terre... et la harde a disparu dans la montagne! L' embarcation reprend son chemin. Une heure plus tard, nouvel arrêt, une autre harde de huit bêtes broute sur la rive. L' ancre est jetée, la chaloupe, tirée en remorque, est amenée contre le flanc du bateau. Deux Esquimaux s' emparent de fusils rouillés par l' eau et l' air marin. Il s' agit de deux vieux Lebel qu' il faut arroser de pétrole avant de pouvoir en ouvrir la culasse. Douze cartouches pour chaque homme, et on saute dans la chaloupe! Quelques coups de rames, ils sont terre. Peu après, huit coups de feu claquent dans le silence du fjord, et quatre victimes, non sans peine, sont hissées à bord. Alors commence une invraisemblable boucherie. Les bêtes sont d' abord décapitées, puis éventrées, vidées de leurs entrailles et enfin écorchées. Le pont est rouge de sang et jonché de viscères. De temps à autre, nos amis Esquimaux se taillent un morceau de viande encore chaude qu' ils mâchent avec une satisfaction évidente. Un gigot est incontinent découpe en morceaux, mis à bouillir dans de l' eau qui se teinte en rose et, petit à petit, se couvre d' écume. [Que voilà un repas de roi, car la viande rouge est rare au Groenland! Ensuite commence le nettoyage du rafiot. Les entrailles et les peaux sont jetées par-dessus bord, sans souci de la pollution des eaux! Le sang coule en ruisseaux des écubiers, suit la coque et teinte de rouge l' eau verte du fjord. Cette chasse et cette boucherie ont à peine duré une heure. On pousse le Diesel à fond et, à 11 heures, nous arrivons à l' extrémité du fjord. Il y a vingt-cinq heures que nous sommes en mer.

A terre règne une activité fébrile: soldats américains, Esquimaux et fonctionnaires danois s' affai. On cloue, on tape, on nettoie, car le lendemain le roi du Danemark vient rendre visite à ses sujets du Nord. Il nous reste vingt-quatre heures à passer sur la plus grande île du monde. Nous employons notre temps à visiter la base américaine qui frappe par son gigantisme.

Au cours de cette balade à travers la base, une apparition imprévue s' offre à nos yeux. Un bœuf musqué erre lentement entre les baraquements, broutant de temps à autre quelque graminée jaunie. Il n' a pas l' air trop impressionné par notre présence, encore moins du va-et-vient des camions et avions. Son long poil, traînant jusqu' à terre, lui donne un air de hippie mal coiffé. Je ne sais si ces animaux sont redoutables, mais à voir nos Esquimaux prendre la fuite, on peut le supposer. Plus loin, c' est une harde de rennes qui se jette à l' eau, pour atteindre la rive opposée du fleuve descendant de l' Inlandsis. Le courant est si violent qu' ils dérivent de plusieurs centaines de mètres en aval. Ils mènent une lutte courageuse pour ne pas être entraînés vers les rapides conduisant à la mer.

Le soir approche, mais non la nuit! Le gîte nous est offert dans un confortable hôtel de l' aéro. A notre réveil, nous constatons qu' une animation intense règne sur la place. Dans quelques minutes, le roi et la reine vont arriver, à bord d' un Boeing régulier, Copenhague-Sondre Stromfjord. Fonctionnaires et militaires se pressent au bas de l' escalier, mais pas de forces de police pour contenir les sujets de Sa Majesté. Présentations, poignées de main! Somme toute, une réception fort démocratique et sympathique. Une heure plus tard, le Boeing ayant fait le plein, c' est notre tour d' y monter pour reprendre le chemin de l' Europe.

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