Expériences d'alpinisme hivernal en mars 1926.

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L' alpinisme hivernal est en marche — tout comme la vérité — et comme il marche sur skis, son allure est naturellement rapide.

Pendant le dernier quart de siècle, il a été l' apanage d' une petite élite qui a trace la voie. Ces pionniers ont fait les premières explorations et les premières expériences, qu' ils ont parfois chèrement payées, même de leur vie.

Aujourd'hui, le chemin est ouvert et la période préparatoire peut être considérée comme terminée. On a dégagé peu à peu quelques principes sur la meilleure utilisation du terrain en hiver, sur les précautions à prendre et sur les procédés techniques à employer. L' alpinisme hivernal a sa littérature qui s' est enrichie récemment du livre de M. Marcel Kurz, dont nous annoncions la publication dans un article paru dans l' Echo des Alpes en novembre 1924, et qui est le premier ouvrage de ce genre en français. Des guides d' hiver avec itinéraires ont été édités un peu partout, notamment par le Comité central. Ici encore, M. Kurz a été à la tâche, en préparant les guides d' hiver des Alpes valaisannes.

La technique du ski, qui comme toute chose est en état constant d' évo, s' est pliée aux nécessités de la montagne et tend à tirer de plus en plus un meilleur parti du bâton et d' antidérapants pouvant servir de frein à la descente. C' est en tout cas vrai pour les skieurs de notre région qui vont beaucoup dans le Valais.

Le terrain étant prépare par les efforts individuels, on a pu maintenant passer à des expériences collectives et réunir les skieurs-montagnards à des cours et des courses en commun. C' est ainsi que le troisième cours organisé par les groupes de ski des sections romandes a eu lieu à la cabane du Mont Fort du 5 au 9 mars dernier. Pour la première fois, il a été organisé cet hiver, en Valais, des cours pour guides-skieurs, l' un à Saas-Fee en décembre, et le second à Zermatt du 7 au 13 mars C' est ce cours et celui du Mont Fort qui font l' objet du présent article.

La cabane du Mont Fort a été destinée spécialement à l' exploration hivernale et aménagée à cet effet. A ce point de vue elle constitue une innovation qui a été fort bien accueillie par l' assemblée des délégués. Il faut dire que les sommets de la chaîne de Bagnes, surtout la Rosa Blanche, se prêtent tout particulièrement aux ascensions d' hiver.

Notre groupe de ski se réjouissait d' en profiter et avait prévu des courses pendant les vacances du Nouvel-An. Hélas! cet hiver a été terriblement décevant pour les skieurs, à cause de son instabilité persistante. Tout ce que nous pûmes faire fut de monter, par la pluie d' abord ( il eût fallu inventer cet hiver le ski-parapluie ), puis par le brouillard et la neige, et profiter d' une éclaircie le lendemain pour descendre par une neige mal tassée. Notre seule expérience fut — et elle en vaut bien une autre — de constater que la cabane est accessible sans trop de risques, par le brouillard et la neige fraîche. Elle nous fut utile pour la suite, comme on le verra.

Janvier et février ayant été mauvais, nous comptions avoir en mars la série de beau temps d' hiver, habituellement plus longue et plus sûre que celle d' été. Aussi préparions-nous avec soin le cours officiel et nous réjouissions-nous de faire à nos collègues les honneurs d' une région et d' une cabane que nous avions vantées à profusion afin d' obtenir d' eux un vote favorable. Tout promettait une parfaite réussite: le nombre des participants ( une trentaine environ ), le choix des courses ( Mont Fort et Rosa Blanche ), le programme de travail ( marche encordée, marche freinée, dérapage, conversion sur bâtons, essais des skis dribés ), l' appui financier d' abord et moral ensuite du Comité central ( le président central s' était annonce ). Hélas! Trois fois hélas! Nous avons appris une fois de plus, à nos dépens, que si l' homme propose, Dieu dispose! Tous les montagnards deviennent forcément fatalistes: tant de beaux projets sont tombés dans l' eau! Et il faut s' estimer heureux quand la neige et la foudre ne s' en mêlent pas! Mais tout de même, cette fois la déception a été un peu forte. Oh! pas tant pour nous, car c' est notre cabane et nous finirons bien par y trouver du beau temps et de la bonne neige. Mais pour nos hôtes, et notre amour-propre de propriétaire a été atteint. Songez un peu! Quatre Genevois — je dis quatre — s' étaient déplacés pour assister à ce cours. Et c' était la première fois qu' ils y participaient. Nous comptions sur cette occasion pour les gagner à la bonne cause et leur représenter tous les avantages du ski en montagne. Ah! oui, ils garderont un bon souvenir de l' Alpe de la Chaux, qu' ils n' ont pas aperçue, de la vue sur la chaîne du Mont Blanc, qu' ils peuvent prendre pour un bourrage de crâne, et de la neige de montagne, lourde, humide, profonde, dans laquelle ils ont failli disparaître à tout jamais! Je ne parle pas des cinq Neuchâtelois, des durs à cuire faits déjà à tous les événements et dont la fidélité nous est acquise dès longtemps. Mais je songe à ce collègue des Diablerets venu tout exprès de Mulhouse pour passer quelques jours au beau soleil du Valais! Soleil du Valais, voile-toi la face! to réputation est ternie à tout jamais dans les pays reconquis!

Malgré un temps de tempête pendant la nuit, la plupart des participants inscrits débarquaient à Sembrancher vers 9 heures le vendredi 5 mars. La bourrasque y faisait rage à tel point qu' aucun voiturier ne voulut transporter d' Orsières trois collègues qui descendaient du Grand-St-Bernard pour nous rejoindre. Les chars commandés à Sembrancher n' étaient pas là. « Il fait un temps à ne pas mettre un mulet dehors », répondit le villageois auquel nous nous étions adressés. Le chauffeur de l' automobile postale a, lui, plus de cran que les mulets et se charge de nous transporter à Châble, ce qui est autant de gagné. Là, le vent est moins violent et nous décidons de continuer, après avoir convaincu trois mulets que le temps leur permettait de nous accompagner et de porter nos sacs et nos skis jusqu' aux mayens supérieurs de Sarrayer. Pour les récompenser, un rayon de soleil vint même leur caresser l' échine et nous apporter des espoirs qui ne durèrent qu' un instant.

La neige et le brouillard ne tardent pas à reprendre et l' un de nos collègues qui a négligé de se protéger les oreilles constate en arrivant à la cabane que l' une d' elles a souffert du gel, ce qui l' obligera à se soigner les jours suivants.

La cabane fut la bienvenue et s' avéra tout à fait confortable et assez spacieuse pour que vingt-cinq skieurs et leur matériel y soient très à leur aise.

Le lendemain, ciel incertain, et rayon de soleil juste suffisant pour éclairer des illusions promptes à renaître et non moins promptes à s' effacer au cours de la matinée, lorsque le vent recommence à souffler et la neige à tourbillonner. L' éclaircie fut mise à profit pour exercer quelques descentes à la corde, à la grande joie des spectateurs restés sur la plate-forme de la cabane, et faire du dérapage sur une arête quelque peu soufflée découverte avec satisfaction par le directeur du cours qui s' écria en la voyant: « Enfin, de la mauvaise neige qui convient à des skieurs de montagne. » « L' oisiveté est mère de tous les vices », dit la sagesse des nations. Et l' oisiveté dans la cabane donna l' occasion à ceux qui aiment occuper leurs loisirs à boire un verre, de constater que le régime officiel est un régime sec, ennemi de l' alcool. De là discussions, vœux divers et décision d' envoyer le jeune Crettex, fils de notre guide, chercher une provision de vin à Verbier. Il part avec deux clubistes qui veulent aller à la rencontre de ceux de nos collègues annoncés pour le samedi. Si la vertu n' est pas toujours récompensée, le vice est quelquefois puni, ainsi que le prouve la présente histoire. En effet, la provision de vin ne parvint jamais à la cabane. Le temps devint de plus en plus laid dans la soirée, la neige plus épaisse, le vent plus violent, et la caravane partie de Verbier vers 3 heures, fut prise par la nuit dans la tombe de Medran, et après une montée fatiguante et qui devenait dangereuse se décida sagement à chercher un abri dans un chalet qui n' avait avec le confort de la cabane qu' une lointaine analogie. Le dimanche matin, il neigeait toujours et il ne fut pas question de monter. Le vin fut donc reporté à Verbier où il arriva sain et sauf ainsi que la caravane. Quant à nous, complètement enneigés ( il était tombé plus d' un mètre de neige fraîche, lourde et mal tassée ), nous n' étions pas rassurés sur le sort de nos compagnons et guère davantage sur le ntre. Des tentatives de descente nous prouvèrent que la marche était quasi impossible. D' ailleurs il neigeait toujours et l'on ne voyait pas à deux pas. Un vrai temps pour rester au coin de sa cheminée. On tira parti des ressources de la cabane en lecture et jeux divers, et l'on causa ski — à défaut de pouvoir le pratiquer. Le directeur du cours parla du développement de la technique du ski en montagne et M. Marcel Kurz des différentes neiges et de la formation des avalanches. Pour illustrer la causerie, on essaya même de décrocher un glissement sur une pente voisine, mais l' avalanche fit la sourde oreille et refusa d' obéir au commandement.

Enfin, lundi matin, nouvelle éclaircie, celle-là appuyée d' une hausse du baromètre. La neige était plus fine et s' était quelque peu tassée. La descente pouvait se tenter, et le président central qui comptait déjà partir le dimanche fit immédiatement ses préparatifs, pendant que Maurice Crettex traçait une profonde piste à travers l' Alpe de la Chaux. La crainte d' être bloqués de nouveau, si l' éclaircie se révélait illusoire et mensongère engagea la plupart à suivre le président central, sous prétexte de lui faire conduite et de partager le danger qu' il allait affronter. Quatre fidèles seulement déclarèrent joindre leur sort à celui du directeur de cours et accompagnèrent leurs amis jusqu' à la combe de Medran. La descente fut mouvementée, les plongeons formidables, car on disparaissait presque entièrement dans le tapis moelleux et profond. De tous les côtés grondaient les avalanches. Heureusement, la combe de Medran est très peu exposée et malgré le brouillard, Crettex choisit admirablement le chemin le plus sûr. Tous arrivèrent à Verbier sains et saufs, sinon frais et dispos.

Pendant ce temps ( ô ironie des choses I ), le soleil dissipait les nuées sur l' Alpe de la Chaux et éclairait la cabane et un paysage de toute splendeur. Ce fut un enchantement de se chauffer au soleil après ces trois jours d' obscurité et d' humidité.

Dans l' après on vit arriver, content quoique solitaire, un des rescapés de la combe de Medran qui était descendu à Châble d' où, après une bonne nuit, il se décida de monter par Sarrayer, entreprise qui dénote un certain cran, car il dut faire la trace dans une neige profonde et des terrains inclinés qui ne sont pas sans danger. Cela prouve que par Sarrayer aussi bien que par Verbier, on peut atteindre la cabane ou en redescendre par tous les temps, à condition, bien entendu, de savoir choisir le bon itinéraire, qui n' est pas celui de l' été.

Plus tard, on vit revenir avec Crettex deux collègues qui, à Verbier, avaient repris confiance et s' étaient décidés à nous rejoindre, rendant ainsi le meilleur témoignage possible au confort de la cabane.

Après une nuit claire, un splendide lever de soleil nous engagea à partir mardi dans la direction de la Rosa Blanche, conformément au programme qui avait été vraiment négligé jusque-là. Nous n' avions, il est vrai, pas grand espoir d' atteindre le sommet et pensions devoir brasser une neige profonde. A notre grande surprise toutefois, nous constatâmes qu' il avait très peu neigé plus haut et que les conditions étaient normales et parfaitement sûres. C' est donc par une neige idéale et un temps de toute pureté que nous fîmes dans un temps assez court l' ascension projetée. Nous étions de retour à la cabane vers 1 heure et demie, le Dr Jeanneret, M. Vuagnat et moi, et en repartions une heure après, laissant les autres faire de beaux projets pour les jours suivants. Leur intention est de traverser sur Zermatt. M. Jeanneret et moi, qui devons nous trouver à Zermatt mercredi soir, pour assister, comme experts aux derniers jours du cours de guides-skieurs, aurions voulu également prendre la haute route, mais il nous aurait fallu partir le lundi et nous sommes obligés d' y renoncer et de descendre coucher à Viège. Bien nous en prit, car nos collègues, gênés par le mauvais temps le mercredi et le vendredi, n' arrivèrent à Zermatt que le dimanche matin.

La descente sur Verbier n' était pas meilleure que la veille, ainsi que l' ont constaté mes deux compagnons qui avaient déjà fait le trajet. La neige était inégale et mal tassée, très lourde dans le bas, sillonnée de traces nombreuses, profondes et légèrement croûtées. La combe de Medran, qui dans des conditions normales permet une descente merveilleuse, portait de nombreuses traces des luttes de la veille dont quelques-unes s' étaient terminées au détriment des bâtons dont on rencontrait les débris; des entonnoirs de toutes dimensions témoignaient de nombreuses culbutes et l'on aurait pu croire qu' une batterie d' artillerie avait circulé.

C' est sans regret que nous déchaussons nos skis à Verbier pour de là descendre à vive allure les pentes rapides déjà dégarnies de neige qui dominent Châble, d' où une voiture nous permet d' atteindre à temps le dernier train de Sembrancher.

Le mercredi, le Dr Jeanneret et moi remontons la longue vallée de St-Nicolas, en poste d' abord, puis à pied, de Stalden à St-Nicolas et de là en voiture jusqu' à Herbriggen et en traîneau jusqu' à Zermatt où nous arrivons à 6 heures. Longue journée, un peu monotone malgré la variété des moyens de transport. Nous ne regrettons toutefois pas un instant la cohue banale du train cosmopolite de l' été et jouissons intensément de cette tranquillité. Deux autres experts du cours de guides nous ont rejoints en cours de route: M. Meylan du comité de Monte Rosa et M. Gentinetta, le guide-chef du Haut-Valais, délégué par le Gouvernement valaisan, avec lesquels nous avons bientôt fait bonne connaissance. Jusqu' à St-Nicolas on sent l' approche du printemps: les prés commencent à verdir et les bourgeons à sortir. Plus haut, c' est l' hiver dans toute son immobilité. Le contraste est d' autant plus frappant que le temps s' est gâte de nouveau au cours de la journée, la neige a recommencé à tomber et le vent à souffler avec violence, ce qui enlève au trajet en traîneau une bonne partie de son charme et ne nous permet que de rares échappées sur les glaciers de la chaîne du Weisshorn et les arêtes déchiquetées de celle du Dôme. Ce jour-là, nos amis de la cabane du Mont Fort ont dû renoncer à poursuivre leur route après avoir essuyé une violente tempête sur le glacier de la Chaux. Le ciel, hier d' un bleu si pur, n' aura été qu' une nouvelle illusion passagère et allons-nous retrouver à Zermatt la bourrasque et la neige qui nous ont tenu si peu agréablement compagnie pendant trois jours à la cabane du Mont Fort? Pour échapper à de sombres pensées et aux morsures du froid qui devient plus vif, nous commandons à Täsch un vin chaud après lequel le vent paraît moins aigre, le brouillard moins gris et la neige moins gênante.

Si les villages de Randa et Täsch paraissent bien solitaires et sauvages au milieu des grands champs de neige qui les entourent, combien cette impression est-elle plus forte à Zermatt! La grande rue, réduite à un espace juste suffisant pour la circulation des traîneaux, est bordée de deux hauts murs de neige. Le vieux Zermatt seul est vivant, car il abrite plus de cinq cents habitants, qui, durant l' hiver, vivent de la vie simple et tranquille d' autrefois. Pour combien de temps encore? C' est le secret de demain. Nous autres, quoique si heureux de cette solitude, sommes des ouvriers de la transformation de demain puisque nous cherchons à développer l' alpinisme hivernal et que le vœu de beaucoup est de voir Zermatt devenir avant qu' il soit longtemps une station d' hiver de premier ordre. C' est en tout cas celui des guides-skieurs qui participent au cours et avec lesquels nous allons vivre quelques bonnes heures. Notre collègue J. Lorenz, qui a dirigé ce cours avec beaucoup de compétence, nous reçoit aimablement à la pension Alpina et nous présente ses collaborateurs M. Klay, le caissier du cours, et les professeurs MM. J. Perren, Félix, Simon et Anton Julen ( ces deux derniers ont fait partie de la célèbre patrouille qui s' est couverte de gloire aux Olympiades de Chamonix ). Nous assistons à une soirée de projections dans laquelle l' ingénieur A. Perren fait défiler sur l' écran, à côté des sommets bien connus, des scènes de Zermatt en hiver pleines de pittoresque et d' originalité.

Les jeudi et vendredi sont consacrés, d' après le programme, à la grande course du cours prévue à la Cima di Jazzi. Vu le très grand nombre des participants ( plus de 50 ) et l' instabilité du temps, il est décidé de former deux colonnes dont l' une sous la direction de M. Lorenz se rendra à la cabane de Schönbühl pour monter vendredi à la Tête Blanche, et l' autre sous la direction du soussigné ira coucher à Bétemps.

Jeudi matin, le Cervin dresse dans un ciel d' azur sa fière pyramide fraîchement enneigée. L' ordre de départ est donné à 9½ heures. Notre colonne composée de MM. Jeanneret et Meylan comme experts et des groupes d' élèves de Simon et Anton Julen, soit au total 25 personnes, prend le chemin de Riffelalp en suivant en général la ligne du Gornergrat. Après la halte de midi au-dessus de l' hôtel, la montée se continue en tenant à peu près l' itinéraire d' été. Le trajet est facile sauf la traversée des rochers du Gorner qui demande un peu d' attention. La neige est d' ailleurs excellente. A 5 heures tout le monde est réuni à la cabane. La discipline de marche a été bonne, l' allure régulière et tranquille. Il est visible que tous ces guides ont compris qu' on ne leur demande pas à ce cours de prouver leur virtuosité de skieurs ( pour la plupart ils sont des coureurs réputés ), mais bien leur capacité d' accompagner des touristes de valeur inégale. Cette impression sera confirmée le lendemain, et les experts ont constaté avec satisfaction que les guides savent faire la différence entre la marche en montagne et l' allure des concours, ce qui n' est pas le cas chez beaucoup de jeunes clubistes-skieurs. Tout, d' ailleurs, nous a prouvé que la direction du cours a fort bien compris sa tâche qui n' était pas uniquement d' apprécier la valeur des candidats comme skieurs, mais surtout et principalement de se rendre compte de leur capacité technique en montagne et de leur enseigner quelles sont les caractéristiques du skieur dans les Alpes et les précautions à prendre dans la haute altitude. Ce serait une erreur évidente de délivrer un diplôme de guide-skieur à tout guide ayant suivi un cours de ski quelconque et c' est avec beaucoup de raison que l' Etat du Valais a confié à la section de Monte Rosa le coin d' organiser, en Valais, les cours de guides-skieurs aussi bien qu' en été les cours de guides habituels.

Décidément nous sommes condamnés à perdre le peu d' illusions qui nous restent. En mettant le nez dehors vendredi matin, au point du jour, nous apercevons la neige qui tourbillonne ( en a-t-elle de la persévérance à le faire cet hiver !), des nuages qui glissent aux flancs des monts et par instants des coins de ciel bleu qui nous narguent. C' est un épisode de plus de la lutte éternelle entre les bons et les mauvais génies qui accompagnent nos pas ici-bas. Lesquels vont l' emporter aujourd'hui? Les pronostics vont leur train et suivant les tempéraments la réponse est optimiste ou pessimiste. Nous décidons de renvoyer à plus tard toute décision. S' il faut redescendre, ce sera toujours assez tôt. Vers 8 heures, nos bons génies travaillent sérieusement et ils ont déjà dégagé une bonne partie du ciel. Vis-à-vis, la Dent Blanche reste toujours enveloppée de nuages et cela paraît bien sombre. Mais bah! nous allons de l' autre côté et c' est le meilleur, paraît-il. D' ailleurs, si le brouillard nous enveloppe, nous en serons quittes pour revenir sur nos traces au lieu de traverser sur le glacier de Findelen. Ce sera en outre un excellent exercice d' orientation pour nos candidats. Aussi le départ est-il ordonné et bientôt notre file s' allonge à travers le glacier du Mont Rose pour gagner par une courte varappe l' arête rocheuse qui le sépare du glacier du Gorner. Le ciel s' éclaire décidément et les nuages sont chassés violemment par la bise. Seul le fond de Schönbühl reste noir. Il y neigea jusque vers midi, ce qui empêcha la caravane qui s' y trouvait d' exécuter son programme. « Vous avez de la chance d' aller à Bétemps » m' avait dit Felix Julen la veille, car le temps y est toujours meilleur que de l' autre côté. Ce pronostic s' est réalisé à la lettre.

A peine nos inquiétudes calmées au sujet du brouillard que nous nous demandons si la bise nous permettra d' atteindre le sommet de la Cima di Jazzi. Elle est terriblement froide et l'on est obligé de se calfeutrer à fond. Sinon, gare les doigts et les oreilles! Les guides se méfient encore plus que nous du froid: je l' avais déjà constaté au cours de guides de l' été dernier. Ils ont sans doute d' excellents motifs de le faire, car ils ont presque tous été surpris une fois ou l' autre et savent les inconvénients d' un membre gelé. C' est là un des gros risques du ski en montagne et c' est pourquoi il faut à tout prix éviter d' être immobilisé par un accident. C' est l' a de la science du skieur de montagne qui lui enseigne la plus grande prudence dans l' allure.

Au pied de l' arête de notre cime, les rafales de bise deviennent de plus en plus violentes, le froid plus mordant. Il faudrait enlever les skis et tailler. Plaisir médiocre, surtout pour ceux qui ne travaillent pas. Comme nous sommes à un cours de ski et non à un cours ordinaire, nous ne voyons pas la nécessité d' imposer cette corvée à nos guides et décidons de descendre. Les cordées font demi-tour et se suivent dans le plus grand ordre. La neige est inégale, en bosses soufflées: le vrai terrain de montagne. Par contre, la pente est peu inclinée. C' est un plaisir de voir descendre les cordées de trois, en marche freinée, presque sans arrêts et sans chutes. C' est pénible, et ercordé entre deux jeunes et solides skieurs, j' aurais eu sans doute de la peine à tenir l' allure si je n' avais pas utilisé des skis dribés qui suppriment au moins la moitié de l' effort en stabilisant et en ralentissant la descente. Le Dr Jeanneret en était également muni et s' en est fort bien trouvé. Cela ne vent pas dire que le ski dribé, tel qu' il est actuellement dans le commerce, soit le type parfait du ski de montagne. Il va très bien dans les pentes inclinées de neige croûtée ou inégale. Mais il est trop lent dans d' autres terrains, sans parler de son poids et de sa rigidité. Il est encore susceptible d' améliorations qui seront indiquées par des essais de longue durée. Le ski est d' une construction délicate et on ne doit modifier à la légère ni sa longueur, ni sa forme, ni son poids. Toute modification demande des essais et des tâtonnements. L' expérience seule prouve la valeur d' une innovation. Ce n' est qu' après dix ans au moins d' ex, d' essais et de comparaisons et après y avoir apporté plusieurs perfectionnements que je suis arrivé à me convaincre des avantages incontestables du drib en montagne. Il est normal qu' il faille à peu près autant de temps pour en convaincre les autres. Il en sera peut-être de même du ski dribé dont le principe paraît juste. Mais il faut arriver à construire un ski qui glisse assez dans toutes les neiges, sinon on aura avantage à prendre des dribs que l'on peut enlever à volonté.

Après cette digression technique qu' on voudra bien excuser, revenons-en à notre colonne qui a atteint les rochers de Triftje, s' est décordée et se repose en cassant la croûte au soleil, dans une cuvette abritée de la bise. Tandis que nos guides ont hâte de continuer, nous nous attardons quelque peu à admirer la vue qui est maintenant très pure. Nous n' avons pas l' occasion de venir tous les jours, ni même toutes les années et ce cirque de Findelen est si beau qu' il est vraiment dommage de le quitter.

De Findelen à Zermatt, la descente se fait à travers la forêt, le long du torrent, dans une neige excellente, qui permet aux virtuoses de développer toutes les ressources de leur art, et aux autres de faire quelques belles culbutes. Depuis le pont, on reprend la ligne jusqu' au de Zermatt, où nous apprenons que l' autre colonne, déjà rentrée, n' a pas été plus loin que la cabane de Schönbühl.

L' examen pratique du samedi matin consista en un dérapage sur une pente raide de neige croûtée et permit de se rendre facilement compte des qualités techniques et de l' habileté manœuvrière des skieurs. Le résultat en fut satisfaisant, mais il fut facile de se rendre compte que le dérapage est en général trop peu exercé, et n' est pas assez pratiqué habituellement. C' est ici surtout qu' il importe d' avoir des bâtons longs et solides et de savoir les manier. Cet hiver,, j' ai utilisé le bâton en tube d' acier « Le Titan » de la maison Och et l' ai trouvé très pratique pour la montagne.

L' examen théorique démontra que l' enseignement avait été sérieux et suivi consciensieusement, particulièrement en ce qui concerne la partie sanitaire traitée par le Dr Volken. Pendant le cours, un traîneau de sauvetage très pratique avait été construit au moyen de skis et du matériel portatif de réparation.

Après une conférence sur l' assurance, le cours fut clôturé par une soirée familière très réussie chez H. Perren, dirigée avec esprit et entrain par le guide-chef Gentinetta. Elle prouva, ce dont nous nous étions déjà rendu compte le jeudi soir dans les cabanes, que le « jodel » est toujours en honneur, qu' il y a chez les guides de Zermatt une excellente camaraderie, des ressources intellectuelles et beaucoup de bonne humeur. Tous les participants du cours étaient de Zermatt sauf un de Täsch et deux des Alpes vaudoises. C' étaient presque tous de jeunes guides, ayant obtenu leur diplôme ces dernières années. Un des pionniers de la première heure, qui a beaucoup fait pour le développement du ski à Zermatt, Hermann Perren de 1870, qui a fêté sa centième ascension du Cervin, avait demandé à prendre part au cours et tenu à consacrer par le diplôme de guide-skieur sa belle carrière de guide d' hiver et d' été.

Bien à regret, et par un beau ciel bleu dans l' azur duquel le Cervin dressait fièrement sa pyramide blanchie de neige fraîche, nous quittons Zermatt dimanche matin, accompagnant de nos vœux deux amis venus de Vevey et qui partent pour Schönbühl d' où ils tenteront, lundi, l' ascension de la Dent Blanche avec Simon Julen et Maurice Crettex qui vient enfin d' arriver avec nos collègues de la cabane du Mont Fort. Après avoir gagné jeudi la cabane du Val des Dix, ils se virent, le vendredi, refoulés sur les Haudères par leurs mauvais génies; puis le samedi avec l' aide de leurs bons génies et remplis d' un nouveau courage, ils remontèrent le glacier de Ferpècle et passèrent le Col d' Hérens pour arriver tard dans la soirée à Schönbühl après une journée intéressante, mais fatiguante.

En quittant Zermatt, les yeux éblouis de toute la blancheur et de tout l' azur qui l' inondent et le cœur reconnaissant d' avoir pu vivre en montagne quelques beaux jours avec une élite de nos jeunes montagnards, nous répétons encore: « Oui, l' alpinisme hivernal est en marche. Heureuse la jeune génération à laquelle un nouveau champ d' exploration est ouvert! » Ed. Correvon.

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