Fjords bleus et cimes blanches

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EXPÉDITION AUTRICHIENNE 1957 AU GRŒNLAND PAR HANS GSELLMANN, SEMRIACH ( AUTRICHE )

Avec 8 illustrations ( 269-276 ) Depuis l' ascension mémorable de H.B. de Saussure et de Paccard-Balmat, l' alpiniste a pris possession de tous les continents. La chaîne des Alpes, où ce mouvement eut son origine, est devenue entièrement le domaine de l' homme. Seule, une fantaisie hardie ou curieuse du détail trouve encore un terrain où réaliser des voies nouvelles. Même les huit mille himalayens réputés inaccessibles sont devenus rares, et l' homme est en train d' arracher aux derniers d' entre eux l' auréole de l' in.

En ces temps où les conquêtes se parachèvent, il existe encore dans les vastes espaces arctiques des montagnes rarement visitées par l' homme. Parmi les îles et les régions montagneuses entourant le pôle nord, le Groenland, une île 52 fois plus grande que la Suisse, occupe une place de premier rang. Sa côte orientale, en particulier, est un royaume où l' alpiniste trouve de quoi satisfaire tous ses désirs. Une chaîne, formée de groupes de montagnes plus ou moins rattachées les unes aux autres, s' étend du « Kap Fervei », pointe méridionale du Groenland, jusqu' aux régions avoisinant immédiatement le pôle nord. De la côte, des fjords bleus s' enfoncent profondément dans la région montagneuse. Leurs eaux limpides reflètent la pureté du ciel arctique et les sommets aux lignes harmonieuses dressés au-dessus de leurs rives.

Deux étés passés au Spitzberg et un voyage dans les montagnes de l' Alaska avaient éveillé en moi un désir impérieux de vivre de nouvelles aventures dans les pays des nuits blanches, et en particulier dans ce Groenland légendaire. Je tro.uvai au Club alpin autrichien l' appui financier et la compréhension nécessaires à la réalisation de mon plan, ainsi que des camarades prêts à participer à une telle entreprise. Le problème du voyage d' approche fut déterminant pour le choix de la région. Il fallait s' attaquer à des montagnes se trouvant à une distance accessible d' un point abordable sur la côte orientale. L' heureuse solution, la plus heureuse des solutions peut-être, fut trouvée: les « Alpes Staunings », situées à un jour de voyage en bateau à moteur de Mestersvig, petite mine de plomb danoise de la côte orientale.

Des pourparlers avec la direction de la mine à Copenhague nous valurent l' assurance de pouvoir rentrer en Europe en septembre, sur un cargo de minerai de Mestersvig. Il ne restait « que » le problème de l' accès à résoudre. La banquise s' ouvre tard devant la côte orientale, et souvent les bateaux pour le transport du minerai ne l' atteignent qu' au début ou au milieu d' août. Le transport en bateau ne faisait donc pas notre affaire. Nous affrétâmes en Islande un « Chata-lina », avion bimoteur amphibie qui nous permettait d' amérir dans un fjord. Cette solution se révéla juste et précieuse pour notre entreprise. En effet, le 21 juillet nous étions sur l'«Alpefjord », dans sa partie qui pénètre le plus profondément dans la côte et offre le meilleur point de départ pour les excursions dans les Alpes Staunings. La côte orientale était en ce moment si bien bloquée par les glaces qu' aucun bateau n' avait encore pu l' atteindre!

Le matin du 21 juillet 1957, nous transbordions de la carlingue de l' avion, balancée par les vagues, le dernier chargement de nos bagages dans le canot pneumatique pour le conduire à la côte, tandis que l' appareil reprenait fair pour l' Islande. Nous n' étions qu' au début de notre expédition, mais nous avions déjà vécu bien des choses: le voyage de Graz à Copenhague, l' accueil cordial rencontré auprès de notre légation et des alpinistes danois, le voyage sur la « M.S. Dron-ning Alexandrine » jusqu' en Islande, avec deux jours riches en impressions passés sur les Färöers, et finalement le trajet en avion jusqu' au Groenland. Chacun de nous était en proie à une grande impatience pendant toute la durée du vol, et notre excitation grandissait à chaque lieue qui nous rapprochait de la côte. A 4 heures précises, nous sui volions la côte orientale du Groenland; heure où la lumière oblique venant du nord-est confère au paysage un relief particulier. Les pilotes de notre « Skyfax » ( cheval céleste ), comme se dénomme fièrement la machine, la conduisaient en courbes hardies par des gorges resserrées et au-dessus des sommets vertigineux des « Staunings », notre but futur. En l' espace de quelques secondes, nous vîmes les sommets filer devant nos yeux. Ils avaient été escaladés par des membres des expéditions d' Etat danoises, dirigées par le Dr Laughe Koch, et par une expédition dano-norvégienne en 1954. Mais ces montagnes étaient situées dans la partie centrale et septentrionale des Alpes Staunings, tandis que nous nous tournions vers la partie sud, complètement inexplorée des alpinistes.

Et nous voici maintenant debout autour des petits tas de nos bagages, déposés sur la grève, sans pouvoir dire un mot. Nous sommes trempés par les manœuvres du déchargement, et le soudain départ de la machine nous a coupés du monde extérieur. C' est à nous de reprendre le contact avec ce monde, soit en passant à pied par-dessus les montagnes, soit en longeant le fjord en canots pliants.

Après tout le bruit de l' avion, après les événements précipités des dernières heures, nous mîmes du temps à nous ressaisir dans le calme indicible de ces fjords paisibles, entre ces montagnes sauvagement dressées. Un phoque dévisageait avec curiosité ces huit créatures étrangères sur le rivage. Notre première impression est d' être dans un pays au premier stade de la création, et ce sentiment poignant d' arriver en intrus dans ce monde laissé à Dieu seul ne fit place que peu à peu à un enthousiasme et une jubilation générale. Peu après, je quittais avec deux camarades notre camp de la côte pour chercher l' emplacement du camp principal. Lourdement chargés de tentes et d' autres objets d' équipement, nous remontâmes la pente rapide au-dessus du rivage. A 100 m environ au-dessus du fjord, la végétation surgit tout d' un coup. Il y avait bien eu quelques cous- sins de mousse et quelques plantes fleuries, sortant timidement parmi les pierres de la zone inférieure, mais ici, le sol s' était subitement couvert d' herbe épaisse, de mousse et de fleurs. Un coup d' oeil le long de la rive du fjord nous en fit comprendre la cause: les deux glaciers de Sefström et de Gully, descendant de deux vallées différentes et confluant peu avant le fjord, s' avancent comme une immense dalle de glace à travers le fjord. Un étroit chenal s' est formé devant la rive opposée. Les lignes marquées sur le rivage montrent nettement que ces glaciers avaient un jour coupé l' ex du fjord de sa partie principale. Les torrents abondants issus des glaciers avaient élevé le niveau de cette partie barrée à 100 m environ au-dessus du niveau actuel. Par suite du recul des glaces, le barrage avait fondu, laissant l' eau accumulée s' écouler dans le fjord et reprendre son niveau antérieur. Nous devions avoir encore maintes fois des signes aussi marqués du rapide recul des glaciers.

Quelle différence entre ce tableau et l' image que le profane se fait du Greenland! On s' imagine toujours un désert de glace parfaitement plat, alors que nous avons devant nous un lac vert encadré de sommets aux formes hardies, que le soleil darde des rayons brûlants et que nous sommes excédés par des nuées de moustiques importuns. Je ne citerai que quelques-unes des nombreuses fleurs rencontrées: dryade à huit pétales ( dryas octopetala ), formant des coussins compacts parmi les blocs morainiques; épilobe à larges feuilles ( chamaenerion latifolium ) qui nous tenait compagnie depuis le sable du rivage. La campanule à feuilles rondes ( campanula rotundifolia ) formait de petits bouquets qu' on aurait dits prêts à être offerts. Bien d' autres messagers de la vie à la limite des glaces seraient encore à citer, tel le silène acaule ( silène acaulis ), l' orpin rosé ( sedum rosea ), la cassiope tetragone ( cassiope tetragona ), la céraiste arctique ( cerastium alpinum ) et d' autres encore. « L' arctique est un jardin fleuri », me disait un jour quelqu'un qui avait passé sa vie dans ces régions.Après une heure environ, nous atteignîmes une petite prairie au bord d' un lac morainique vert clair. Hermann Köllensperger, qui avait pris part à l' expédition 1953 au Nanga Parbat et avait vu la vraie « Prairie des contes de fée », déclara, ravi, que c' en était la copie exacte. Dix heures plus tard, on y avait dressé les tentes du camp principal et transporté les réserves de vivres et d' équipement les plus nécessaires. Parfaitement heureux, nous étions assis devant les tentes, sur le sol moelleux de toundra. Dans sa course sur l' horizon boréal, le soleil jetait dans les vallées et sur les sommets une lumière dont nous admirâmes les jeux pendant la moitié de la nuit. Les moustiques eux-mêmes avaient pris du repos. Première heure méditative, depuis le moment lointain où nous avions quitté le bateau en Islande... Et nous restions assis devant la tente, laissant errer nos regards sur ce paysage de charme et de beauté, tout à cette douce pensée: maintenant tu y es pour de bon. Quoi qu' il arrive, l' issue de l' entreprise est entre nos mains. Pape-rasses administratives, autorisations, extraits de comptes, tous les « si », tous les « mais », d' un seul coup se sont envolés. Demain nous allons escalader une montagne - une montagne du Groenland.

Le jour suivant, trois groupes se mirent en route dans trois directions différentes. Une équipe traversa le glacier de Sefström et suivit le cours inférieur du glacier de Gully afin d' examiner s' il serait praticable pour une traversée éventuelle sur Mestersvig. Mais l' exploration montra que ce glacier, trop crevasse, ne pouvait entrer en ligne de compte pour notre projet. Une deuxième cordée, formée de Hermann Köllensperger et du Dr Fuchs, suivit sur 25 km le glacier de Sefström et escalada un sommet de 2750 m qui se dresse au fond du glacier, formant l' un des escarpements est des Alpes Staunings. Du glacier, nos camarades avaient estimé à quelques kilomètres la distance qui les séparait de leur montagne et compté l' atteindre en cinq à six heures. Ils mirent douze heures et eurent à fournir une marche de 25 km dans une seule directionNous dames tout d' abord apprendre à estimer de manière correcte les distances dans l' air limpide, et cela ne nous réussit, du reste, jamais complètement. Dans les eaux du Groenland, la limpidité de l' air cause des difficultés aux marins expérimentés eux-mêmes; ils ont quelque répugnance à suivre les indications objectives du radar plutôt que leur propre sentiment. Köllensperger et Fuchs revinrent au camp principal après 35 heures d' absence. Avant eux, le glacier de Sefström n' avait été exploré qu' une fois par trois membres de l' expédition danoise au Grœnland, dirigée par le Dr Laughe Koch. Les beaux sommets étaient restés vierges.

Le troisième groupe, formé de l' ingénieur Sepp Huber, de Kurt Gilg et de l' auteur de ces lignes, jeta son dévolu sur une imposante montagne située entre l' extrémité du fjord et le « Furesö », lac accumulé derrière un grand glacier formant barrage. Après avoir traversé en canots pliants, un Klepper Aerius et un Klepper T6, l' extrémité du fjord, appelée « Dämmen », et passé des moraines et le glacier formant barrage, nous atteignîmes le pied d' une montagne de 2500 m, aux flancs hérissés de glaciers suspendus déchiquetés. Ces glaciers, trop raides, furent éliminés comme voie d' ascension, et nous suivîmes l' arête faîtière nord qui nous conduisait, après 23 heures de varappe, sur une petite pointe. Au cours de la montée, par endroits très difficile, il fallait passer continuellement de la technique de la glace à celle du rocher. Le sommet offrait une vue remarquable sur la partie méridionale de la chaîne qui, à mon avis, recèle les plus grands problèmes de technique alpine. Mais les glaciers sauvages qui ouvrent l' accès à cette partie des montagnes et s' étendent jusqu' au cœur du système des fjords du Scoresbysund, opposeront de grandes difficultés à toutes les tentatives. Vis-à-vis de la vallée principale occupée par le fjord et le Furesö s' étend devant nous le Nathorstland, un puissant plateau glaciaire dont le bord s' effrange en sommets nombreux. Ce sont des tours rocheuses intéressantes, au sommet aplati, profil caractéristique de ces montagnes résiduelles couvertes, pour la plupart, d' une épaisse calotte de glace. Pour des alpinistes, c' est une terre vierge aux possibilités quasi inépuisables. Nous distinguons clairement le Furesö dans la profondeur. Une bande claire bien visible se détache sur son rivage, ceinture pauvre en végétation, montrant jusqu' où monte parfois le niveau de l' eau. Le lac se remplit périodiquement, puis ses eaux se précipitent dans le fjord, 70 m plus bas. Comme nous pûmes le constater plus tard, la trace du niveau supérieur monte jusqu' à 100 m au-dessus de l' eau du fjord. Pendant notre séjour au bord du lac, le niveau monta de 1,30 m environ en l' espace de 48 heures!

La descente de notre montagne, que nous avions baptisée « Eckhorn », présenta de grandes difficultés. A plusieurs endroits il fallut faire des rappels en surplomb, et c' est à l' aide de notre dernier piton que nous ralliâmes les étroits couloirs de neige de la zone inférieure, par on la descente fut facile. Douze heures après le départ, nous étions de retour au camp principal. Pendant la course, nous avions pris en tout cinq heures de repos. La lumière persistante permet d' utiliser d' une façon beaucoup plus rationnelle les forces physiques libérées grâce à la suppression du bivouac. On peut entreprendre par bonnes conditions des traversées que, dans les mêmes conditions, on n' oserait même pas tenter s' il n' y avait les nuits blanches. Hias Koglbauer, qui avait été sur le glacier de Gully avec le Dr Hoff et Gillis Billing, et avait regagné le camp avant nous, avait longtemps scruté l' horizon à la jumelle, cherchant à nous y découvrir. Enfin il aperçut nos deux canots, deux petits points tout en bas sur le fjord, et se hâta à notre rencontre avec une gourde de thé. Un vrai camarade!

Maintenant que les premières expériences de nos propres explorations venaient s' ajouter à ce que nous avions appris par les livres et les photos aériennes, nous établîmes le programme pour les étapes suivantes. Koglbauer, Gilg et le Dr Hoff établirent un camp d' altitude sur le glacier de Sefström, dans une situation unique. Köllensperger et Billing escaladèrent une arête conduisant à un sommet qui domine notre camp principal et d' où l'on pouvait examiner les vallées plus en arrière. Le reste de l' équipe, Huber, le Dr Fuchs et moi, nous traversâmes le fjord et traînâmes les canots par-dessus le glacier formant barrage pour pénétrer plus avant sur le Furesö et atteindre à son extrémité l' embouchure du Violinbrae ( brae = glacier ). Ces efforts furent récompensés par d' intéressantes observations de détails géologiques et géographiques, et par la conquête d' un beau sommet. Au cours de cette semaine, nous eûmes plusieurs fois le mauvais temps, vents soufflant en tempête, brouillard ou légères perturbations: pluie au bord du fjord, neige dans les montagnes. Ce furent les seules interruptions d' un beau temps continuel.

Une fois le programme accompli et tout le monde bien reposé, ce fut le départ pour le camp d' altitude nouvellement établi. Deux groupes transportèrent le reste de l' équipement sur des « pulkas », traîneaux construits sur le modèle des Lapons et employés par les alpinistes suédois pour des excursions hivernales dans les montagnes éloignées de la Laponie. Le camp avait été déplacé dans la troisième vallée latérale, orientée au nord-est. De ce point de départ idéal, nous pouvions atteindre rapidement à skis le pied de sommets intéressants, sans grands efforts physiques, et nous apprîmes à connaître systématiquement toutes les vallées latérales du glacier de Sefström. De ce camp avancé, nous escaladâmes encore 14 sommets Les Alpes Staunings, qui ne représentent qu' une faible partie des montagnes du Grœnland oriental, sont si déchiquetées et si sauvages que leur découverte dépasse l' attente la plus hardie. Des glaciers de toute beauté sont entourés de sommets innombrables, dont on ne trouve les pareils que parmi les plus beaux des Alpes. Le granit à gros grain, les nuits blanches de l' été polaire, les glaciers favorables au ski, tout semble réuni pour faire un paradis de l' alpiniste. Les membres de notre expédition avaient tous à leur actif des expéditions à l' Himalaya, en Asie Mineure, au Spitzberg et en Alaska, ou des ascensions parmi les plus importantes et les plus difficiles des Alpes. Nous avions donc des points de comparaison, et notre jugement sur les Staunings n' est pas le fruit de l' exagération.

Durant la journée le soleil ramollissait fortement la neige sur les glaciers. Aussi décidâmes-nous d' entreprendre les excursions de nuit. Tous les soirs à 20 heures, quand le soleil quittait le camp, nous nous mettions enroute à ski, par petits groupes, pour revenir au matin suivant vers les tentes. Nous parcourûmes ainsi les parties les plus intéressantes des montagnes entourant le glacier de Sefström et gravîmes les sommets dont la voie d' ascension était facile à déterminer. Nous voulions éviter autant que possible les difficultés techniques, et cela joua un grand rôle dans le choix des sommets. Malgré tout, il y eut dans quelques ascensions des passages allant jusqu' au 5e degré. Nous avions le bonheur d' explorer une partie des Alpes Staunings encore vierge et nous disposions ainsi d' un choix incroyable. Nous cherchions avant tout à obtenir une vue d' ensemble de ce fouillis de sommets et la fixer sur nos pellicules. La nuit, la neige des pentes offrait presque toujours des conditions idéales pour une progression rapide en crampons. Les tours duraient en général toute la nuit, et nous entreprenions toujours la descente le matin seulement, juste au moment où la neige commençait à dégeler. On pouvait alors non seulement skier en toute sécurité, mais la descente était une jouissance indescriptible. C' était une harmonie parfaite entre l' alpinisme et le ski. Des chutes de glacier qui, sans skis, exigeraient de fastidieux sondages et un assurage consciencieux, pouvaient être franchies rapidement et sans danger. Si notre riche programme a pu être réalisé, c' est parce que nous avons évité les longues et fatigantes marches de retour.

Nous ne pûmes, cependant, mettre à exécution le projet de traverser les Alpes Staunings et de gagner Mestersvig à pied avec tout notre matériel. Les traversées nécessaires pour atteindre les glaciers descendant dans le Skeldalen ( le Bersaerker brae surtout ) étaient si difficiles que, pour atteindre notre but, nous aurions du renoncer à une partie de notre précieux équipement. Il fallut donc modifier le plan et choisir la voie du fjord pour rejoindre Mestersvig.

Lorsque, après une période très active de huit jours, les vivres touchèrent à leur fin au camp d' al, nous descendîmes à ski au camp principal, puis à pied au rivage pour prendre de nouvelles provisions. Quant à moi, je ne remontai pas pour ce nouvel assaut livré au groupe de montagnes situées encore plus profondément à l' intérieur du pays. Je pris mon canot pliant ( Klepper T6 à une place ), pour pagayer les quelque 120 km jusqu' à la mine. Mon voyage me conduisit par Alpefjord, Segesällskapets Fjord et Kong Oskar Fjord tout le long de la côte montagneuse d' où des torrents tumultueux se jettent dans le fjord et où des cabanes de chasse désertes se cachent dans les coins protégés. Le plus dur de l' entreprise fut la traversée de l' étroit canal devant le front des glaciers de Gully et de Sefström. A un certain endroit, la largeur du canal ne dépassait pas 100 m, ce qui est très peu comparé aux 40 m de hauteur du front du glacier. Comme les deux glaciers se repoussent, la plupart des blocs se détachent de la masse non vers l' aval, mais sur les côtés, là où le fjord devient beaucoup plus large par le retrait des parois de glace et où je n' étais plus en danger immédiat. Le deuxième passage difficile fut créé par le courant à l' embouchure du Segelsällskapets Fjord dans le Kong Oskar Fjord, beaucoup plus grand et possédant un fort courant. Il y avait là des vagues très hautes que je dus traverser obliquement. En outre, peu avant la station, déserte elle aussi, de Kap Petersen, mon canot fut entraîné dans un dédale de récifs émergeant de l' eau. J' eus beaucoup de peine à me tirer des eaux écumantes, pareilles aux torrents les plus difficiles des Alpes, pour gagner de nouveau les eaux libres. Après avoir passé la nuit dans la Fangsthütte, à l' entrée du Skeldal, j' at mon but, Mestersvig, après 15 heures de trajet au total. Dans la colonie des mineurs, je rencontrai des compatriotes, des Autrichiens engagés comme mineurs et ingénieurs. J' appris à la direction de la mine que l' horaire de navigation avait été complètement modifié, les glaces flottantes s' étant fermées très tôt cette année. On n' attendait plus que deux bateaux, au lieu de quatre ou six, et leur arrivée était même hypothétique. Nous devions donc rejoindre rapidement Mestersvig, pour ne pas manquer la dernière occasion de rentrer chez nous cette année. L' armateur Knud Lauritzen se déclara prêt, fort aimablement, à venir chercher nos bagages à Dämmen avec son bateau à moteur « Vippa Dan ». Durant tout l' été, M. Lauritzen est à Mestersvig, dirigeant les opérations de ses bateaux qui transportent en Europe le minerai de zinc et de plomb de la mine Les chargements sont dirigés principalement sur l' Allemagne et la Belgique. Mon petit kayak fut amarré au « Vippa Dan ». Après un beau voyage d' un jour, nous étions de nouveau au camp principal, où l' équipe du camp d' altitude arrivait en même temps que nous. Hôte de notre camp avec ses deux compagnons, M. Lauritzen nous fit la grande surprise d' ouvrir une caisse d' oranges, de pommes et de bananes -spectacle tout à fait inhabituel à cette latitude. Pour nous, privés de fruits depuis longtemps, c' était la plus belle diversion aux conserves et aux flocons d' avoine.

Entre temps, mes camarades avaient gravi cinq sommets, entre autres le sommet le plus hardi dans la région du glacier Sefström. Le lendemain, M. Lauritzen repartit sur son « Vippa Dan » pour faire des sondages dans un fjord et nous promit de revenir quelques jours plus tard. Dans l' inter, nous liquidâmes le camp d' altitude et transportâmes tout le matériel sur le rivage, laissant seulement ce qui ne valait plus les frais d' un long transport: crampons, piolets, pitons, etc. Comme il est d' usage dans l' arctique, nous avons indiqué par des cairns l' emplacement de ces objets.

C' était bien le moment de terminer l' expédition, car les brouillards gris de l' automne descendaient des montagnes en traînées épaisses. La neige se mit à tomber doucement. C' en était fait d' un coup du beau temps qui s' était maintenu, avec quelques altérations presque imperceptibles, pendant tout un mois.

Lorsque le « Vippa Dan » nous eut amenés à Mestersvig, nous plantâmes nos tentes près de la colonie et attendîmes le bateau qui devait nous rapatrier. Gillis Billing et le Dr Hoff profitèrent du passage fortuit d' un avion pour s' envoler sur Copenhague par l' Islande. Quant à nous, les six restants, nous fîmes des excursions dans la partie orientale des montagnes ou des randonnées en canots pliants le long de la côte. Ces excursions nous valurent des rencontres impressionnantes avec les bœufs musqués. L'«umingmak » - « le barbu », comme disent les Esquimaux - est un vestige de l' époque glaciaire et ne se rencontre plus aujourd'hui que dans les régions inhabitées de l' Amérique du nord et au Grœnland. Nous avions déjà trouvé pendant toute notre expédition des poils soyeux, que ces animaux perdent en été, sans jamais rencontrer les animaux eux-mêmes. Ici, dans les vastes vallées herbeuses, entre la côte et les premiers contreforts des montagnes, nous aperçûmes enfin quelques troupeaux. Se trouver sans armes devant cet animal en liberté, dont le poids peut atteindre une demi-tonne, c' est éprouver une impression digne de la préhistoire, chose rare aujourd'hui.

A la fin d' août, lorsque les deux cargos brise-glace « Kista Dan » et « Thore Dan » atteignirent la côte, le soleil s' était déplacé vers le sud et les nuits étaient déjà complètement sombres. L' arctique se préparait à la longue et rigoureuse nuit hivernale.

Au début de septembre, nous traversâmes les glaces flottantes serrées de la côte est, nous dirigeant vers notre patrie. Le bateau manœuvrait lentement à travers un labyrinthe de glaçons, suivant des chenaux qui se modifiaient rapidement. Il était peint en rouge pour être mieux repéré par les avions du service de reconnaissance.

Le capitaine et l' équipage avaient de la besogne plein les bras pour faire sortir le bateau sain et sauf de ces conditions difficiles. Au troisième jour du voyage, devant la côte du Pays de Liverpool, nous atteignîmes des eaux où les glaçons étaient devenus rares. Le bateau put alors mettre le cap sur l' est et rejoignit bientôt les eaux libres de glace de l' Atlantique nord. Les innombrables pyramides rocheuses aux arêtes noires se dressaient contre un ciel aux nuances inexprimables. Lentement, la bordure déchiquetée s' abaissa et disparut, pour renaître, neuve et impérissable, dans le pays du souvenir. Nous avions fait la connaissance d' un monde de sommets qui, pour des générations et des générations d' alpinistes, offriront le bonheur unique de ce que l'on nomme « terre vierge».Traduit par Nina Pfister-Alschwang )

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