Guide du Mont Blanc

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Par Félix Tharin.

Je suis né en Suisse, mon père est Suisse; il porte un nom assez court que l'on prononce, dans ma vraie patrie, de différentes manières. J' ai quatre frères aînés, mais comme dans toutes les familles de guides, le benjamin est le plus volumineux. Ma parenté est très nombreuse et se répartit un peu dans toute l' Europe; j' ai même quelques parents en Amérique, et ils sont très fiers de moi. Alors que celle de mes frères aînés était surtout en Angleterre, la mienne s' est considérablement augmentée en Allemagne, en France, en Italie et en Suisse.

Des bords du Léman où j' ai vu le jour, on m' expédia « colis urgent » à un libraire des bords de la Limmat. Grande fut ma déception, car je croyais déjà partir pour ma patrie. Depuis lors j' ai appris que la première qualité des guides est la patience, et j' en connais qui, tout jeunes encore, ont pris place dans une bibliothèque et qui ne verront jamais leur pays. Il me restait encore l' espoir de me trouver chez un de mes parents. Hélas! nouvelle déception; j' étais vendu à un grand gaillard qui n' avait encore vu le Mont Blanc que de loin et en connaissait autant que rien. Serait-ce au moins celui qui m' y conduirait? A ma grande joie on causait français chez lui et j' avais d' autant plus de chances d' être compris.

Un mois durant, je traînai sur la table; on me consultait tous les jours, souvent plusieurs fois, même la nuit, et je me trouvais généralement en noble et volumineuse compagnie. Il y avait là des bouquins de toutes grandeurs, des Français, des Allemands, des Anglais et des Italiens qui, ô merveille, se réclamaient de la même parenté que moi. Nous nous considérions comme cousins. Deux de ceux-ci, à la reliure bleu-tendre, retinrent particulièrement mon attention. Ils étaient, paraît-il, cinq frères jumeaux; leur père est Français, et ils traitent aussi de ma patrie. C' était déjà une raison de m' en méfier.

1 De plus en plus j' acquis des doutes à leur sujet et vis bientôt en eux mes pires concurrents. Avec raison! Mon maître les traitait de bavards, mais avait souvent recours à eux. Je l' ai souvent vu en extase devant leurs fins croquis alors qu' il s' arrêtait à peine devant les miens. A vrai dire, sur ce point je ne peux pas leur faire concurrence et je leur en voudrai longtemps d' être si bien illustrés. Mais nous avions aussi des défauts communs. Combien de fois ai-je entendu cette exclamation: « Qu' il aille aux pives avec sa bibliographie! » Longtemps je n' ai pas compris pourquoi il en voulait tant à notre bibliographie; mais un jour je l' ai entendu dire: « II aurait pu économiser 50 pages, donc 50 pages de moins à porter. » Mon maître parlait aussi d' un addenda que l'on aurait pu consulter et laisser à la maison. J' ai ouï dire d' un cousin ainsi conformé, mais mon maître n' en parlait jamais avec respect et rarement sans sourire.

Il m' arriva un jour un accident dont je me suis heureusement tiré sans dommage, mais je pus alors me rendre compte de toute l' amitié que me vouait mon maître. Un crampon fraîchement aiguisé lui ayant échappé des mains, peu s' en fallut qu' une affreuse balafre ne vienne abîmer à tout jamais ma belle couverture rouge-foncé à lettres d' or. Après m' avoir mis soigneusement à l' abri de mon agresseur, il me confectionna immédiatement un fourreau de fort papier brun et me dit: « Voici ton costume de voyage. » Comme un éclair, la lumière se fit en moi; j' avais compris que nous allions partir en course et que j' allais enfin voir ma patrie. Ma joie était sans limites, tout comme chez mon maître qui chantait et sifflait, s' affairait autour de mille choses qu' il empilait soigneusement dans un immense sac brun. Mes deux cousins Vallot étaient toujours là à côté de moi sur la table, mais ils fanfa-ronnaient encore avec leur couverture bleu-tendre. Je me gardai bien de leur dire qu' ils ne partiraient pas puisqu' ils n' étaient pas habillés, mais je me dis: « Rira bien qui rira le dernier. » Fier de ce premier succès, je leur lançais déjà des regards de mépris lorsque mon maître s' en empara et de nouveau déplia leurs croquis. Oh! ces croquis! je les ai enviés et maudits au long de ma carrière lorsque, à chaque instant, je devais entendre: « Le Vallot a des croquis sans pareils. » Je résolus de n' y plus prendre garde et de faire mon devoir le mieux possible.

A mon tour je fus enfoui dans ce sac qui avait déjà englouti des montagnes d' objets les plus hétéroclites et j' y trouvai place dans la poche extérieure du milieu entre la carte italienne qui devint depuis lors mon inséparable compagne et un précieux auxiliaire de mon maître, et quatre cents francs français. J' avais déjà cherché un rapprochement avec ces derniers et les avais accablés de questions auxquelles ils n' avaient pas encore pu répondre, lorsqu' ils furent brusquement retirés pour être mis à l' intérieur du sac où ils devaient être fort à l' étroit. Mais eux ont l' habitude des voyages et du manque de confort. Je n' en ai revu qu' un seul, à la cabane du Couvercle, à côté d' une addition. Il put juste me dire au revoir et passa incontinent aux mains d' un nommé Arthur.

Qu' elle était belle, ma patrie, inondée d' un ardent soleil de juillet alors qu' elle m' apparut dans toute sa grandeur en gare de Sallanches. Qu' il était beau, le Mont Blanc, entouré de ses incomparables satellites. Mon maître, muet d' admiration, contemplait avec passion ce tableau unique, et je fus bientôt relégué dans le sac pour n' en ressortir qu' au Montenvers.

Alors commença la randonnée où je ressentis combien mon aide était précieuse et combien le sort de mon maître et de son camarade étaient désormais liés au mien. Nous devînmes compagnons des bons et des mauvais jours, et chaque fois que revenaient ces vacances, nous ne nous quittions jamais alors que d' autres accessoires comme les crampons, les cordes, le kodak, même la carte, étaient bien souvent laissés en cabane ou au pied des rochers.

Que dirai-je des journées de soleil où je voyais le sommet se rapprocher à chaque étape, où les névés immenses scintillaient de mille étincelles au frais matin, des rochers encapuchonnés de neige fraîche, si blanche et si pure, des pentes verglacées, où mon maître ou son ami taillaient vigoureusement des marches, des fines arêtes, aériennes et vertigineuses, où la marche devenait de l' acrobatie, des glaciers recouverts, où l'on n' avançait qu' avec précaution, des séracs et des crevasses immenses comme des cathédrales d' un bleu irréel et profond, des haltes sur les sommets dont mon maître parle comme des plus beaux moments d' une vie.

Oh! ces instants de repos et de contemplation, comme je les aimais profondément et comme je m' en réjouissais d' avance. Je savais qu' alors je sortirais de la poche, et, en étroite communion avec mon maître, nous étudiions les alentours, cherchions les noms des glaciers, des cols, des aiguilles et nous attardions à découvrir les voies d' ascension. Ainsi s' écoulèrent des heures délicieuses, aux Droites, au Dôme de Miage, au Mont Maudit, à l' Aiguille des Glaciers, aux Jorasses, à Rochefort et sur la Verte. Mais celle qui les dépasse toutes fut bien la journée passée à la Tour Ronde, alors que tout était recouvert de neige fraîche et inondé d' un ardent soleil d' août. Comment ne pas s' extasier devant tant de grandeur et tant de majesté, en face d' un Mont Blanc, d' un Mont Maudit, d' une Blanche de Peuterey, en un mot, de cet incomparable Cirque de la Brenva.

Du Col de Peuterey j' ai vu descendre, dans un fracas de tonnerre, les avalanches de pierres labourant et maculant la blanche pente; des séracs de la Brenva j' ai vu s' effondrer un colosse et se perdre en poussière sur le glacier alors que tout tremblait sous cette chute formidable. J' ai admiré les élégantes Dames Anglaises, le Père Eternel si fin, si élancé, la Noire arrogante, le Mont Blanc impassible, le Maudit superbe, le Mont Blanc de Tacul flanqué de son incomparable escorte de gendarmes, Tridents, Capucin et Aiguilles du Diable. Derrière la Dent du Géant, doigt menaçant dressé vers le sud, la blanche coupole des Jorasses brillait dans un ciel sans nuages; et là-bas, tout au fond, le Cirque de Talèfre avec sa couronne d' aiguilles et son Jardin d' hui sous la neige, dont Guido Rey a dit: le plus bel endroit qui soit au monde.

J' ai connu aussi d' autres journées, où le brouillard tenace traînait sur les glaciers, où le vent hurlait sur les cols, où la tempête faisait rage sur les arêtes, où la neige et la bourrasque nous surprit en chemin et recouvrait nos pas. A l' Aiguille du Plan il tombait des flocons comme de petits mouchoirs. A la Verte nous fûmes pris par la pluie, puis par la neige déjà sur l' arête du Moine, et je n' oublierai jamais cette lugubre descente, retardée par d' autres touristes mal préparés pour des surprises de ce genre. Moi-même j' arrivai dans un piteux état au Couvercle et depuis lors ma reliure est assez mal arrangée. Si je n' en ai pas remporté des rhumatismes comme mon maître, je n' en ai pas moins perdu à tout jamais beaucoup de ma fraîcheur; par contre il me semble que mon maître ne m' en aime que davantage.

Une course, où je n' ai rien vu du tout, me promena, paraît-il, sur les Aiguilles de Trélatête. C' est là que je fis connaissance avec la boussole qui s' était trouvée souvent près de moi dans le sac, mais fermée comme un œuf et inabordable. Tout ce que je sais de cette course, c' est qu' elle fut très pénible, que le brouillard nous privait, paraît-il, d' un panorama incomparable et qu' après plusieurs heures de descente et de remontée nous nous trouvions de nouveau dans nos traces du matin.

Par une journée merveilleuse nous atteignîmes le sommet du Mont Blanc. Mais ce fut aussi une de mes plus grandes déceptions, car j' avais fondé trop d' espoir sur cette course, où je croyais voir je ne sais quoi. Ce départ au clair de lune de la petite cabane solitaire au Col de Miage, ce passage à Bionassay bien avant le lever du soleil, la descente des corniches jusqu' au col, la montée des fines arêtes vers le Dôme du Goûter, la féerie de ces immenses espaces enneigés avaient passé pour moi quasi inaperçus, car tous mes sens étaient tournés vers le Mont Blanc, notre but.

Hélas, une bise glaciale nous accompagna dès les Bosses et nous rendit le séjour impossible au sommet. Ce n' est guère qu' au Col de la Brenva que nous reprîmes notre souffle et réalisâmes tout ce que nous venions de voir et de ressentir. De cette journée mémorable qui me conduisit pour la première fois au sommet de ma patrie ma plus forte impression est restée celle des séracs de la Brenva vus du sommet du Mont Maudit, où j' accompagnais seul mon maître et son ami. Et là-haut, tous trois, nous avons ressenti ce que nous avions pensé ressentir au Mont Blanc, et nous avons réalisé une fois de plus combien belle est ma patrie.

Il y avait bien longtemps que je n' étais plus ressorti en compagnie de mon maître. Un jour il me prit avec lui sans me revêtir de mon costume de voyage et me mit dans un sac bien moins volumineux que celui que je connaissais. Lorsque je revis la lumière, nous nous trouvions sur un sommet herbeux, en face de sommets enneigés qui ne ressemblaient en rien à ceux de ma patrie. C' était une journée d' automne que le soleil éclairait mollement comme en été, vers le soir. Des pins rabougris faisaient écran aux vifs reflets que nous renvoyait un lac étroit, baignant le flanc sud de notre montagne.

L' herbe du pré sur lequel nous nous trouvions, était toute brune, comme morte, mais garnie de grands chardons d' argent. Plus bas, dans les rochers, des taches pourpres et or brillaient de ci, de là, égayant le paysage, et les forêts dans la plaine et sur les collines avoisinantes avaient des teintes brunes et violettes que je n' avais connues ni à Chamonix ni à Courmayeur. Des nombreux villages clairsemés sur les rives du lac et sur le flanc des coteaux montait une musique étrange, de mélodieux sons de cloches, et sur ce coin de terre si différent de ma patrie semblait régner une paix infinie.

— Tu vois, me dit mon maître, ceci est ma patrie. Devant ce tableau de paix et d' harmonie, en face de nos montagnes aux lignes si douces, dans cette ambiance lumineuse et sereine, nous voulons rêver ensemble des beaux paysages de ton pays. Nous ne voulons pas comparer. Mon pays a ses charmes, le tien a les siens. Je l' ai admiré sans restrictions, ton Mont Blanc, et plus encore tous les pics qui le flanquent. Je me suis laissé aller à l' aimer passionnément comme toute chose dont on ne veut voir que le beau, le pur, dont la vie nous a permis de jouir avec modération mais jamais d' abuser. Des années durant, nous en avons goûté les charmes, nous en avons gravi les arêtes, parcouru les flancs abrupts et les glaciers tourmentés, escaladé les aiguilles et admiré des pointes aux formes élancées, comme tu n' en vois aucune pareille depuis ici. Mon cher guide, ces temps sont révolus; tu ne retourneras plus, en ma compagnie, au pays de nos rêves.

Mais toi, tu as encore l' espoir d' y accompagner quelqu'un d' autre; je te le souhaites ardemment. Sois, pour ton nouveau camarade, un guide sûr, un ami dévoué. Tu le mèneras au Jardin de Talèfre dénicher le Thlaspi et la renoncule des glaciers; tu le conduiras sur nos traces à la Verte et aux Drus. Tu repasseras le Géant et, avec lui, tu seras ému à la vue de la vallée d' Aoste et des Alpes Graies. Au Mont Fréty, tu iras saluer le tout petit lac dans lequel se mire la Noire de Peuterey. Tu remonteras le Val Veni, tu le conduiras à travers les champs d' épilobes à Purtud, où vous traverserez la Doire, et vous irez rêver sous les sapins de l' alpe de Peuterey. Au Combalet tu retourneras t' enivrer au parfum des1 paradisies, au Fresnay, notre cher et doux Fresnay, tu lui rappelleras les longues mais belles journées passées dans l' attente du beau temps. Au Brouillard tu iras voir les vieux mélèzes qui, après des années d' une lutte désespérée, meurent sous la poussée du glacier régénéré. Tu traverseras l' interminable moraine et tu iras te reposer au bord du petit Lac de Miage. Là-haut, sois bien certain que je te suivrai en pensée. Séparés par des centaines de kilomètres, mais réunis par des souvenirs que ni les ans ni la distance n' altéreront jamais, nous voulons encore une fois rêver. Nous voulons rêver de grandes courses, des routes solitaires, de prouesses. Nous voulons rêver de Trélatête, de Bionassay, de Talèfre et de la Brenva, du Géant et des Jorasses, de Planpincieux et de ses mélèzes... du Fresnay... du Brouillard... de l' alpe, du jardin, du Lac de Miage...

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