Impressions d'une modeste expédition dans les Andes de Colombie

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d' une modeste expédition dans

les Andes de Colombie

François Petitpierre, Bogota

Les Andes de Colombie sont relativement peu connues, moins en tout cas que les régions andines de Bolivie, du Pérou, ou de l' Equateur. Sans doute comptent-elles moins de paysages spectaculaires; cependant, cinq massifs s' y élèvent à plus de 5000 mètres, et, la limite des neiges éternelles se situant vers 4700 mètres, ils présentent de grandes étendues de neige et de glace et d' abrupts sommets rocheux ou enneigés,.

Le climat explique peut-être que les Andes de Colombie ont été moins souvent explorées que d' autres régions: au contraire des monts de Bolivie ou du Pérou, qualifiés communément d' Andes « sèches », les crêtes situées au nord de l' Equateur sont presque constamment couvertes de nuages: la saison des pluies y dure, en effet, de février à novembre, avec une accalmie en juillet/août -accalmie souvent relative, d' ailleurs, comme nous allons le voir! La période favorable aux ascensions est donc brève. D' autre part, la végétation de ces montagnes humides est, on le conçoit aisément, très dense jusqu' à des altitudes élevées, ce qui rend longues et ingrates les marches d' appro. Enfin, il faut mentionner la violencia, guérilla entre factions politiques, qui a interdit pratiquement l' accès à la plupart des régions montagneuses du pays entre les années 1948 et 1965.

Peu de civilisations ont été aussi « montagnardes » que les civilisations précolombiennes des Andes, en particulier celle des Incas, et celles, moins connues, des Chibchas, des Quimbayas, de San Agustin, pour ne mentionner que quel-ques-unes des principales cultures ayant fleuri sur le territoire de la Colombie actuelle. Pourquoi tant de peuples indiens - qui seraient venus d' Asie, en plusieurs migrations, par le détroit de Behring - sont-ils alles se fixer à des altitudes souvent de plus de 2000 mètres, au climat rude, sur des terres parfois arides, alors qu' ils avaient découvert, sur leur chemin, tant de régions plus chaudes, plus vastes et plus fertiles? Quoi donc, sur ces hauts plateaux andins, pouvait les attirer avec tant de force qu' aujour même leurs descendants refusent de s' éta dans les terres basses, s' offrànt pourtant, immenses, presque vides, au développement et au progrès?

Ce phénomène m' avait intrigué depuis long- temps, quand ma Compagnie me proposa un contrat à Bogota, précisément au cœur des Andes colombiennes! Je n' hésitai évidemment pas à l' accepter.

Uandinisme — ainsi désigne-t-on actuellement l' alpinisme dans la Cordillère, même dans les cercles les moins ésotériquespour les raisons que je relevais plus haut, n' est que peu pratiqué en Colombie. Pas de clubs, pas d' organisations de tourisme andin, à peine un ou deux hôtels ou refuges près de sommets connus: l' andiniste en est réduit à ses propres ressources. L' enthou ne manque guère, cependant: quelques mois après mon arrivée, nous avions forme un petit groupe de Colombiens et d' Européens, passant nos dimanches sur les sommets des environs de la capitale, nous entraînant à l' altitude.

L' étude des cartes géographiques de la région nous avait révélé une étendue montagneuse assez considérable, à too kilomètres au sud de Bogota, et de plus de 4000 mètres en moyenne. Mais ces cartes ne donnaient pas beaucoup de détails: seuls y figuraient deux sommets: La Torquita ( 4180 m ) et, plus à l' est, le Cerro Nevado ( 4560 m ). Pour des andinistes, cela était sans doute alléchant. Mais les cartes topographiques étaient moins précises. Elles révélaient, qu' aux approches du Nevado, un haut plateau assez accidenté, à l' altitude moyenne de 4000 mètres, une succession de vallons et de crêtes, sur une distance de 25 kilomètres environ en ligne droite, partant d' une route en construction. Quant à la région du Nevado proprement dite, les cartes ne donnaient pas de précisions: on n' y voyait qu' une grande tache blanche! L' Institut géographique colombien nous a expliqué que les relevés photographiques aériens ne peuvent être faits, car le Nevado est pratiquement toute l' année dans les nuages. Nous n' avons rencontré personne qui y soit allé voir de près, ni qui cache ce qu' on y trouve1.

1 Au moment où nous terminons la rédaction de ce récit, nous apprenons qu' un Fribourgeois résidant à Bogota, M. Henri Yerly, avait gravi le « Nevado » en janvier 1931, en compagnie d' un ami espagnol, M. Miguel Forna-guera, et d' un guide de la région. Ils laissèrent au sommet Vendredi iß août, 3 heures du matin. Notre petit groupe 2 se rassemble au centre de Bogota. Vite, nos deux jeeps sont chargées, et, quelques minutes plus tard, nous roulons dans les rues tristes et endormies du sud de la ville. Il pleuvine, le ciel est lourd, rien ne permet d' espérer le beau temps. Nous sommes cependant enthousiastes: l' attrait de la découverte nous excite quelque peu. Nous avons de toute manière décidé de partir par n' importe quel temps! Et puis, participer à une expédition, cela nous donne le courage d' affronter n' importe quoi!

Trois heures et demie de jeep, dans la nuit, sous une légère pluie, nous amèneront à pied d' œuvre. Peu après la sortie de Bogota, la route commence à s' élever. Dans la lumière des phares, nous voyons la végétation changer: aux arbres de la savane succèdent les arbustes des terres hautes, puis apparaissent les fleurs aux couleurs vives des pâramos ( crêtes semi-déserti-ques des Andes ), les premiers frailejones ( plantes vivaces de deux à trois mètres de haut, couvertes de fleurs dorées ou argentées, et rappelant de loin la silhouette d' un moine, d' où leur nom ), et diverses plantes dont beaucoup rappellent la flore des Alpes, en particulier les rhododendrons.

Un silence absolu règne sur ces hauteurs: nous passons près d' une ou deux fermes isolées, seuls signes de vie dans la région. La route devient mauvaise. Bientôt, plus aucune habitation. Nous sommes à 3600 mètres, au Col de Sumapaz, au moment où le jour se lève. Nous y découvrons plusieurs lacs de montagne, d' où partent des pentes herbeuses, relativement douces, menant à des crêtes découpées. Quelques une petite bouteille contenant un message. Plus tard, ils apprirent qu' un Colombien avait également foulé la cime. Il ne nous a pas été possible de retrouver son nom. Il est probable que le Nevado a été gravi quelquefois, depuis lors, mais sans doute pas très fréquemment.

2 Notre « expédition » se compose de deux Colombiens et de trois Suisses: Fernando Osorio, Luis Carlos Suarez, Gerold Künzli, Hugo Goeggel, et l' auteur, tous résidant à Bogota.

pics rocheux s' en détachent, déchiquetés et de formes étranges. Pas âme qui vive! Nous poursuivons notre route, descendant légèrement, puis remontant dans une vallée aux flancs ouverts. De nouveau, une ou deux maisons misérables; des gosses au type indien rient et s' agitent à notre passage: on voit rarement des gringos ( étrangers ) dans ces parages, et ces gosses auront, grâce à nous, un sujet de conversation pour des journées! Déjà, les paysans sont accroupis dans leurs champs de patates, sous la brume qui persiste, dans le contraste de la terre noire et de la végétation vert vif de ces terres humides. Une impression de tristesse se dégage de ce paysage.

Il pleut à verse lorsque nous arrivons à la cote 3750. C' est là que la route se termine. Les trois mules que nous avions louées nous attendent devant les quelques baraquements des ouvriers travaillant à la route. Leur propriétaire est là, surpris de nous voir prêts à partir.

— Es un tiempo para los perros3! nous dit-il. Jamais je ne pensais que vous monteriez. Vous devriez attendre décembre ou janvier avant de vous lancer au Nevado!

Ses deux fils nous accompagneront et s' occu des mules. Le temps de déjeuner copieusement — le froid et l' altitude nous ont ouvert l' appétit — et de charger les mules — tentes, sacs de couchage, habits d' hiver, ustensiles de cuisine, vivres pour cinq jours chargent nos trois animaux au maximum — et, vers g heures, nous sommes en route.

Une première montée, assez raide, doit nous conduire sur le haut plateau indiqué sur la carte, en nous portant d' abord sur une crête située à un peu plus de 4000 mètres, dénommée Cuchilla La Rabona. Nous nous rendons vite compte des difficultés du terrain, difficultés que nous allons rencontrer tout au long de notre équipée. Le sol est couvert d' une herbe dense, en touffes, qui le rend très irrégulier. A chaque pas, il faut soigneusement choisir l' endroit où 3 Un vrai temps de chien!

Dans les Andes de Colombie: Campement installé au bord de la « Laguna El Sorbedt Au fond: un sommet de plus de 4000 mètres 2Campement à 4000 mètres d' altitude, au pied de « La Torquita », parmi les « frailejo 3«Laguna El Sorbedero ». Au fond: un 4000 des Andes colombiennes Photos François Petitpierre, Bogota poser son pied, pour ne pas le tordre. De vastes surfaces sont marécageuses, ce qui rend la marche fatigante, car il faut sauter de touffe en touffe pour ne pas enfoncer jusqu' au mollet. De nombreuses plantes et arbustes d' un demi-mètre de haut ralentissent encore la marche. Nous sommes déjà trempés: quelle idée de nous être fourrés ici! Ce passage s' appelle d' ailleurs Panta-nos Andabobos ( marécages où vont les nigauds ): c' est bien ce que nous sommes, pensons-nous!

Sur tout le haut plateau, les axes de marche principaux sont marqués par des sentiers muletiers: la marche y est un peu plus aisée, quoique les marques de sabots rendent le terrain très irrégulier et, par temps de pluie, boueux. Mais les mules se sentent fort à l' aise sur ces pistes, plus que nous, en tout cas, qui pataugeons dans ce terrain mou, et avançons lentement, irrégulièrement et en titubant. Elles paraissent aussi mieux supporter l' altitude, et ce sont elles qui doivent nous attendre, au sommet de la crête!

En un peu moins de deux heures, nous parvenons à la crête. La pluie à cessé, et la visibilité est meilleure. Devant nous s' étend une sorte de vallée, ou plutôt un haut plateau concave, trois à quatre kilomètres nous séparant de la crête opposée. De couleur brun-vert, assez uniforme, ce plateau est couvert de frailejones et d' autres plantes des pâramos, et offrirait une impression de solitude un peu effrayante, sous le ciel gris, si les frailejones ne ressemblaient à une armée de combattants dispersés sur toute l' étendue du plateau.

Ce qui frappe, ici, c' est l' estimation erronée des distances: ces vallées qui nous paraissent immenses, nous les traversons en fait rapidement, beaucoup plus rapidement que nous ne l' aurions pensé. L' absence de second plan, la monotonie de la végétation, l' inexistence d' om sont probablement les raisons pour lesquelles les distances paraissent plus grandes qu' elles ne sont en réalité.

Une descente, puis une montée sur l' autre versant, en pente douce, et nous voilà sur la crête suivante, Cuchilla los Charcos, d' où nous pouvons observer un paysage semblable au précédent. En face de nous, de l' autre côté de cette seconde vallée, la Torquita, que nous allons laisser légèrement sur notre gauche, pour suivre une crête en direction du sud, puis du sud-est: nous perdrons un peu d' altitude, amorçant déjà notre descente vers la région des lacs, où nous pensons bivouaquer. L' heure avance. Notre progression est plus lente que nous ne le pensions. Elle est, au plus, de deux à trois kilomètres à l' heure, en moyenne. Jamais nous n' arriverons au pied du Nevado avant la nuit. Nous nous sommes fortement trompés sur nos possibilités d' avance, à cette altitude, et dans ce terrain très particulier. Nos deux peones* s' amusent de nous voir ainsi désillusionnés: ils connaissent, eux, les conditions, sur ces hauts plateaux, et savent qu' on ne peut gagner la région du Nevado en moins de deux jours. Ils marchent d' ailleurs aussi bien que leurs mules.

Le haut plateau s' est peu à peu mué en terrain véritablement montagneux. La carte indique devant nous, après une dernière crête sans nom, une vallée profonde, au fond de laquelle se trouvent trois grands lacs, au pied du Nevado. De cette dernière crête, que nous atteignons péniblement, nous jouissons d' un spectacle saisissant: nous sommes à 3900 mètres environ, et une pente d' herbe très raide nous sépare du fond de la vallée, six cents mètres plus bas. Plus à l' est, les trois lacs, relativement encaissés au pied des flancs de la vallée, et à Parrière-plan, le Cerro Nevado, dont le sommet est d' ailleurs dans les nuages. Son ascension doit être plus sérieuse que nous ne le pensions. Ses pentes paraissent presque verticales: succession de pans herbeux et rocailleux, en alternance. De si loin, on ne peut dire, cependant, qu' il n' y ait pas d' itinéraire. Demain, nous nous approcherons, et examinerons de plus près le « géant ».

4 Paysans.

Lacs de montagne dans la région de la « Quebrada la Coneja Grande » La rivière « Los Sitiales » et vallée du même nom Photos François Petitpierre, Bogota Le pâturage de La Vare {Alpes vaudoises ), au pied de L' Argentine. C' est un exemple typique de Bassin ferme. A cet endroit, les cours d' eau sont absorbés par des entonnoirs naturels ( visibles sur la photo ) et reparaissent, 2,400 km plus loin, aux sources de la Chambrette.

Le premier siphon est passé! Au-delà, c' est l' inconnu.

Photos Michel Liberek, Pully Au sud, les rayons du soleil couchant éclairent les crêtes successives de la Cordillère: jamais nous n' avions vu des montagnes d' un bleu-noir si intense, si pur dans l' air humide, et seule la chance nous a valu cette éclaircie, nous permettant d' apprécier le jeu unique de ces coloris presque irréels des Andes tropicales.

Un dernier effort et, malgré la fatigue de nos huit heures de marche, nous dévalons les cinq cents mètres qui nous séparent de l' endroit prévu pour notre bivouac. C' est une maison, que nous ont signalée nos peones, située au fond du ravin dénommé Quebrada los Sitiales, en fait plutôt une case en torchis, abritant un peu de bétail et une famille de paysans au type indien, seuls habitants de ces immensités.

Nous dressons nos tentes dans les environs. Nous nous séchons et, après avoir avalé une soupe et un sandwich, nous tombons littéralement endormis dans nos sacs de couchage.

Le lendemain, le temps est meilleur. Notre petite caravane se met en route vers 8 heures. Notre intention est d' établir un camp au pied du Nevado. Pendant que deux des nôtres le prépareront, trois autres tenteront l' assaut du sommet; si nous ne réussissons pas aujourd'hui, nous ferons une autre tentative demain. Nous rentrerons ensuite par un autre itinéraire, et en deux jours, cette fois!

Premier obstacle de la journée: une rivière d' une dizaine de mètres à traverser, la Quebrada los Sitiales. Les mules le font aisément, l' eau leur montant jusqu' au ventre. Nos deux peones s' en tout habillés dans le courant. Après quelque hésitation, nous finissons par les suivre: il est heureux de voir que l' Européen, en peu de jours, parvient à perdre certaines de ses habitudes de « civilisé » trop douillet, et n' hésite plus à se comporter comme ses frères des Andes, sans craindre ce que la nature peut présenter d' inconfortable parfois!

Deux heures de marche, et nous parvenons aux abords du premier des trois grands lacs, la laguna La Guitarra. La pluie s' est remise à tom- ber, et cette fois, ce sont les mules qui peinent. Le terrain est si marécageux qu' elles enfoncent jusqu' au ventre. Pour ne plus perdre de temps, nous nous divisons en deux groupes: Hugo, Luis-Carlos et moi allons pousser en direction du Nevado, et, si le temps le permet, en tenter l' ascension, ou du moins reconnaître plus systématiquement l' espace laissé en blanc sur la carte. Les autres nous rejoindront au bord du troisième lac, la laguna El Nevado, selon la carte.

Sous une pluie fine, nous parvenons en deux petites heures au pied du Nevado. Nous sommes à près de 3600 mètres. Ses pentes nous paraissent moins impressionnantes que de loin, le jour précédent. Cependant, toute sa partie supérieure étant dans les nuages, nous ne pouvons nous faire une idée de sa configuration. Qu' al faire? Hugo et Luis-Carlos, remis des fatigues du premier jour et pleins d' énergie, décident de pousser un peu plus haut pour reconnaître le terrain, au moins jusqu' à la limite des nuages.

Hugo et Luis-Carlos commencent leur montée sous la pluie, de plus en plus forte. Leur intention est d' atteindre un petit col entrevu pendant une éclaircie, à la gauche du Nevado, d' où une crête doit mener jusqu' au sommet. Pour parvenir à cette selle, il faut suivre une série de crêtes rocheuses, sans difficultés particulières d' ailleurs, et séparées par des pentes herbeuses, couvertes de A&frailejones. Nos compagnons montent allègrement, mais les nuages s' étirent vers le bas, et bientôt les deux andinistes seront entourés d' un épais brouillard. Pour ne pas se perdre au retour, ils jalonnent les crêtes parcourues de feuilles de frailejón.

Poursuivant leur montée, sans voir à plus de quelques mètres, ils parviennent à une altitude où le sol change sensiblement de nature: les frailejones disparaissent, l' herbe devient rare, le terrain sablonneux. Nos amis doivent s' être égarés, car ils ne voient pas trace de la selle qu' ils s' étaient fixée comme objectif. L' altimètre marque plus de 4200 mètres. Ils s' élèvent encore.

Soudain, ils butent contre d' énormes blocs de rocher, d' apparence calcaire, entassés les uns sur les autres. Il doit s' agir d' une crête ou d' un sommet secondaire du massif du Cerro Nevado, car, de l' autre côté de cet amas de pierres, un grand précipice délimite le versant oriental de la Cordillère, tombant abruptement sur les llanos* et l' Amazonie. L' altitude est de 4300 mètres, soit un peu inférieure à celle du sommet principal. Ce sommet-ci doit être à la gauche du col, sensiblement plus au nord, et nos amis l' ont probablement atteint, en suivant une crête rocheuse qui y mène directement, manquant ainsi le col.

Le temps est si mauvais qu' il est inutile de chercher à atteindre le sommet principal: il faudrait pour cela descendre au col et s' aventurer en terrain inconnu, dans une direction mal déterminée. Autant renoncer. Hugo et Luis-Carlos auront au moins conquis un sommet, sans doute vierge: le bilan de notre petite expédition aura donc un solde positif. Pour marquer leur passage, nos deux compagnons laissent un mouchoir près du sommet, coincé entre deux grandes pierres.

La descente ne pose pas de problème particulier, sinon que nos compagnons ne retrouvent pas les marques placées à la montée et passent par une autre crête rocheuse, dont ils seraient d' ailleurs incapables de retrouver la trace. De toute manière, ils arrivent en nage, mais sains et saufs, en fin d' après, au camp, déjà installé au bord de la laguna El Sorbedero. Fallait-il que Hugo ait chaud, pour qu' il se précipite, à son arrivée, dans l' eau glacée de ce lac, situé à 3450 mètres!... Nous n' oublierons jamais ce spectacle, qui nous fit grelotter à la seule pensée que nous pourrions être à sa place.

Le camp n' a pu être installé exactement au lieu prévu. En effet, les mules se sont embourbées, et leurs maîtres n' ont pas réussi à leur faire franchir un passage oblige, trop marécageux. Le camp a donc été établi non pas près du troi- » Plaines.

sième lac, situé au pied du Nevado, mais au bord du second.

Vers la fin de l' après, le temps s' amé, et nous passons d' agréables moments, étendus au soleil, devant un paysage totalement transformé, gai cette fois, coloré et riant. Les pics herbeux et rocheux, rappelant nos Préalpes, se reflètent dans l' eau bleue et pure de notre petit lac. Quel contraste avec la tristesse de ces mêmes paysages par temps couvert: montagnes noires ou grises, eau couleur de plomb des lacs, nuages blanc sale qui vous remplissent de pessimisme!

Les populations de ces régions andines sont particulièrement tristes: cela frappe l' étranger qui parcourt les hautes terres de Colombie. Non seulement les peuples dits autochtones portent une certaine résignation sur leur visage, mais leur musique, par exemple, reflète ce pessimisme, et certains de leurs récits, selon les chroniqueurs espagnols de la conquête, semblent avoir fait allusion à une déchéance, à une situation paradisiaque à laquelle il aurait été mis fin.

Sans doute les conquistadores ont-ils détruit les traditions de ces peuples, leur ont-ils enlevé leur raison de vivre, apporté l' alcoolisme et d' autres maux et les ont-ils réduits à l' état d' esclaves. Mais n' y aurait-il pas aussi, peut-être, une relation de cause à effet entre la tristesse des paysages andins et l' attitude pessimiste des habitants de ces hautes terres? Nous revenons alors à notre question première: pourquoi ces peuples se seraient-ils précisément établis dans ces régions, alors que tant de terres vierges différentes étaient prêtes à accueillir toute population nomade?

Il est vrai que ( comme nous le remarquions, étendus au soleil au bord de notre lac ) le paysage change complètement de physionomie, selon l' humeur du temps. Peut-être les ancêtres de ces populations furent-ils sensibles à la vivacité des contrastes offerts par ces paysages et les recherchaient-ils? Leurs rares instants d' attrait gai et coloré compensent certes les moments de tristesse et de pessimisme provoqués par la physionomie qu' ils peuvent avoir par mauvais temps.

Mais il doit y avoir plus! Quelques études m' avaient révélé que la mythologie des civilisations des Andes colombiennes d' avant la conquête espagnole s' appuyait sur un symbolisme fort intéressant des sites montagneux. Dans la mythologie des Chibchas habitant les terres hautes de la Cordillère orientale, les montagnes et les rochers représentaient le principe masculin et actif, l' eau et les lacs, le principe féminin et passif de la création. Le premier homme sortit des eaux d' un lac entouré de montagnes; à sa mort, l' homme y retournait, et ses restes, d' ailleurs, selon certains rites Chibchas, étaient dispersés dans les lacs de montagne. Aux lieux où s' unissent ces deux principes, masculin et féminin, étaient attribuées des valeurs particulières, d' ordre spirituel: ainsi, les lacs entourés de montagnes ou de rochers étaient réputés sacrés, et faisaient l' objet de cultes et de cérémonies, comme celle de l' Eldorado ( Vhomme doré, le souverain des Chibchas, qui, lors de son couronnement, enduit de résine et couvert de poudre d' or, se baignait dans l' eau sacrée du Lac de Guatavita ), cérémonie dont le récit attira tant d' aventuriers en quête de trésors! Aux cascades et aux rivières étaient également attachés des mythes et des symboles, et ces éléments du paysage faisaient l' objet d' une certaine vénération.

Aujourd'hui encore d' ailleurs, on trouve des traces de cette mythologie dans les croyances des paysans habitant ces hautes terres: lors de notre retour, un indigène nous assurait qu' un lac près duquel nous passions était enchanté et contenait des trésors provenant des cérémonies accomplies par ses ancêtres. Pourquoi ne les cherchait-il donc pas lui-même? Parce que, selon ce brave homme, il y avait aussi dans ce lac des monstres, qu' il fallait respecter, et qui manifestaient leur présence sous forme d' écho, si l'on se risquait à les réveiller.

Le symbolisme que nous mentionnons plus haut est pour le moins étrangement semblable à celui du paysage dans l' art extrême-oriental. Y a-t-il là plus qu' une coïncidence, et pourrait-on y voir une confirmation du fait, assez généralement admis, que les Indiens de ces hauts plateaux étaient d' origine asiatique? Auraient-ils erré pendant des générations à la recherche d' un paradis terrestre, jusqu' à ce qu' ils découvrent des lieux dont la tradition leur indiquait qu' ils étaient sacrés? On ne le saura peut-être jamais, mais ces endroits étaient bien, en tout cas, le séjour de leurs divinités, qui se manifestaient sans doute à eux à travers la beauté et la grandeur des éléments du paysage...

Le coucher du soleil, nous amenant soudain un froid intense, nous tire brusquement de ces rêveries et nous ramène à des réalités plus prosaïques. Nous nous délectons d' abord de l' unique bouteille de vin chilien que nous avions emportée, pour célébrer, sinon la conquête du Nevado, du moins celle de la pointe sans nom, cote 4300 ( précision d' altimètre ). Un bon repas chaud, et nous espérons passer une soirée à deviser et à contempler, sous le clair de lune et le regard de Venus, la beauté de la vallée où nous nous trouvons, si loin de toute civilisation. Mais un brouillard assez épais se forme, se muant peu après en une pluie fine qui nous force à retourner sous nos tentes, et nous nous endormons sans tarder.

La température a du fortement descendre pendant la nuit, car, le lendemain, nous ne parvenons pas à nous réchauffer. Le ciel est à nouveau couvert, le Nevado dans ses nuages: inutile de tenter d' y retourner, les conditions atmosphériques ne seraient pas meilleures que le jour précédent. Nous aurons de toute manière le mérite d' avoir reconnu la région. Tant pis si le sommet réel du Nevado n' a pas voulu de nous! Nous nous mettons donc en route, mais décidons d' emprunter une voie un peu différente. La marche reprend, lente, régulière, sur les sentiers muletiers coupes de marécages. Nous nous sentons de mieux en mieux entraînés: notre avance exige de nous moins d' efforts que le premier jour, comme si nous nous intégrions peu à peu à ce terrain difficile, nous familiarisant avec ses servitudes. Nous repassons le torrent d' hier, remontons la Quebrada Sitiales, puis nous nous engageons, sur la gauche, dans la Quebrada la Coneja Grande. Une pente très raide, sur le flanc droit de la Quebrada, nous fait parvenir à une selle. Puis nous passons dans un vallon ouvert, à l' altitude moyenne de 3800 mètres. De là, nous montons dans un terrain plus sec et sablonneux, sur la crête appelée Pdramo El Salure. Nous la suivons, poussant ensuite vers l' ouest, en direction de la Torquita, tout en nous maintenant à peu près au niveau de la courbe des 4000 mètres.

Cet itinéraire ne comprend guère de chemins bien marqués. La carte n' en indique aucun, mais, aux approches de la Torquita, nous trouvons des sentiers muletiers. Il est d' ailleurs assez curieux que nous en ayons rencontré autant au long de notre expédition, si l'on considère que cette région est absolument inhabitée. Seraient-ce des reliquats du temps de la violencia, époque pendant laquelle la région que nous avons traversée constituait précisément une « république » guerrillera, comme il y en eut plusieurs en Colombie, régions contrôlées par des bandes irrégulières et échappant à tout contrôle des forces du gouvernement? L' isolement de ces hauts plateaux eût sans doute été favorable aux bandes de guérillas, qui pouvaient ainsi se replier sans danger sur cet arrière-pays où personne n' allait les poursuivre.

La pluie s' est remise à tomber, la fatigue et l' altitude se font sentir à nouveau. La visibilité est de plus en plus mauvaise.Vers 3 heures de l' après, nous arrivons à la Torquita, et rejoignons le chemin muletier suivi le premier jour. Nous sommes trempés jusqu' aux os. La pluie n' a pas cessé depuis plusieurs heures, cette pluie des tropiques qui transperce, on ne sait comment, les habits les plus imperméables. Nous avons si froid, quand nous nous arrêtons, que nous renonçons à tout repas, préférant rester en mouvement, marchant comme des mécaniques, hésitant presque à reprendre notre souf- fle, désirant nous éloigner au plus vite de ces lieux inhospitaliers.

Il faut encore près de quatre heures de marche pour parvenir à l' endroit où sont nos véhicules. Qu' allons faire? Continuer à marche littéralement forcée et tenter de parvenir encore ce soir à nos voitures? Ce qui implique plus de trois heures de jeep, car il n' y a aucun endroit pour passer la nuit, là où elles sont. Il vaudrait donc mieux, alors, rentrer à Bogota le même soir. Nous avons déjà sept heures de marche derrière nous, aujourd'hui, et de plus, la nuit tombant vers six heures et demie, nous risquons d' être surpris par l' obscurité et de nous perdre dans les brouillards qui traînent sur ces hauts plateaux. Devoir y passer la nuit, fatigués, trempés et gelés, pourrait être dangereux. Nous décidons donc de descendre de la Torquita et de chercher un endroit pour bivouaquer. Il y a tant de marécages que ce n' est pas facile: trouver un endroit à peu près horizontal, et de surcroît sec, pour y dresser nos tentes nous paraît presque impossible.

Au cours de notre marche, dans un brouillard épais, nous remarquons soudain une croix: nos peones nous expliquent qu' un voyageur, seul, avait été pris par la nuit, dans le mauvais temps, à cet endroit, et trouvé mort peu après. Aussi peu agréables que soient ces lieux, nous nous devons d' éviter le même sort! Nous décidons donc d' installer notre camp sans tarder; heureusement, nous découvrons un endroit à peu près sec, près d' un ruisseau, ce qui nous permettra au moins de nous désaltérer, sinon de nous réchauffer!

Les tentes montées, nous nous hâtons de passer nos habits de rechange secs, comme chaque soir. Mais malgré delà, malgré F aguardiente ( boisson distillée à base d' anis et de sous-pro-duits de la canne à sucre ), malgré nos sacs de couchage, dans lesquels nous essayons de nous réchauffer, nous grelottons, et la nuit n' est pas encore tombée. Nous buvons copieusement, et dînons de bon appétit. Mais la température tombe encore, car le ciel s' est complètement découvert. Il doit geler légèrement - malheureusement nous n' avons pas de thermomètre: une lacune à combler lors de notre prochaine expédition! Cette nuit est magnifique: dans l' air humide, les étoiles scintillent plus qu' à l' ordi, et le clair de lune donne au haut plateau un aspect féerique. Nous n' oublierons jamais ce ciel des Andes, les moments passés dans cet endroit perdu, dans le décor unique offert par les plantes tropicales, et l' air transparent de ces altitudes de plus de 4000 mètres, dont la clarté cristalline rappelle des peintures classiques chinoises...

Mais nous dormons mal, nous ne parviendrons guère à nous réchauffer avant l' aube, le ciel s' étant alors couvert et la température s' étant sensiblement élevée. Le lendemain, il ne nous restera que quatre heures de marche pour regagner nos jeeps. Le seul moment désagréable sera d' enfiler, comme chaque matin, nos habits et nos souliers trempés et froids, au moment de nous mettre en route. Mais c' est la dernière fois, et, comme le temps s' est amélioré au cours de la matinée, nous serons à peu près secs en arrivant à nos véhicules, vers midi.

Combien apprécierons-nous la bière fraîche sur laquelle nous nous jetterons, littéralement, à notre arrivée, et le repas copieux pris avant de descendre, par un bel après-midi, sur Bogota, nous arrêtant fréquemment pour cueillir ces magnifiques fleurs, si colorées, des pâramos!... Elles ne supportent pas bien, hélas! les altitudes relativement basses de la région de Bogota, et dureront moins longtemps que le souvenir que nous garderons de notre équipée dans ce « royaume des hautes terres »! Souvenir qui, peut-être, un jour, nous aidera à comprendre pourquoi les premiers Indiens montèrent si haut...

Nous comprenons cependant déjà pourquoi ils firent de ces montagnes la demeure de leurs dieux: dies étaient bien dignes de les accueillir!

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