La Dent Blanche

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Par Boris Roubakine.

Certains événements importants tiennent de la légende. Leur genèse est mystérieuse. Préparés dans l' inconscient, ils s' imposent tout à coup à l' esprit comme une nécessité impérieuse, dont l' accomplissement nous grandira. Lequel des trois amis des montagnes pensait, au début de l' été 1937, que le mois d' août lui apportera la réalisation d' un rêve trop beau pour que la pensée osât auparavant s' y arrêter? Et si quelque insolent nous avait dit alors: « Vous ferez la Dent Blanche cet été », nous lui aurions ri au nez. Mais, sans qu' on en parlât, le projet était dans l' air et il prit corps d' un coup, certains obstacles matériels s' écroulant comme un château de cartes. Allons, Colette, Solange! Rien ne nous empêche maintenant d' aller là-haut, avec le vaillant guide Joseph Georges, digne fils du grand Antoine.

Inoubliable, la décision. Une nuit vibrante de clair de lune. Faisons quelques pas jusqu' au village pour la voir. Sous le ciel velouté, où brillent seules les plus hardies étoiles, elle se dresse, simplifiée par l' obscurité, épurée, schématisée, agrandie. L' arête, avant de prendre son élan, par deux fois se berce aux épaules de la Wandfluh, puis, sans plus hésiter, comme une flèche, va droit au but. Doublée par celle de Ferpècle, appuyée par l' Arête des Quatre Anes, elle projette en plein ciel la cime harmonieuse et noble. Pyramide idéale, plus parfaite que le Cervin.

Il n' y a plus d' obstacles! Si! Il y a le temps. La nuit était trop belle. Le lendemain, les brouillards et la neige fraîche se conjuguent pour rendre la citadelle imprenable. Nous ne sommes point partis. Attente douloureuse. Deux jours de suite, la bise noire sévit. Rien de plus décevant! Après le vent d' ouest, le bon génie de la bise peut chasser les nuages. Mais si la bise elle-même a mauvaise volonté, quelle puissance supérieure pourra-t-elle nous venir en aide?

Mais dans la vibration ténue d' un espoir aux trois quarts déçu s' insinue, aux heures de solitude, une intuitive sécurité qui chante la confiance en de grandes choses dont l' heure peut être venue. Attendons, soyons prêts et réceptifs. Le 24 août au matin, entrevue avec le guide. Demain ou après-demain, c' est la dernière chance. Or, le Val de Ferpècle est une caverne de plomb et le vent aigrelet remonte la vallée, amenant averse sur averse, brassant le regain gorgé d' eau. A tout hasard, rendez-vous le lendemain à 6 heures et demie. Têtes brûlées que ces demoiselles! Le timoré de la troupe se promet pour le lendemain de bonnes parties de cartes auprès du poêle bien chauffé. Il se trouve que ce même indécis, quelques heures plus tard, voit avant quiconque les nappes noires se rompre en un poudroiement de lumière nacrée. Il a constaté un bond du baromètre et l' excellente direction du vent, et, le premier, il annonce le beau temps revenu.

Certes, ce n' est pas à tout hasard que le lendemain 25 août à 6 heures, par une aube glaciale et un ciel solennellement pur, nous quittons le chalet, saisis de froid, mais aussi un peu d' émotion. Chaque pas nous rapproche de la Dent Blanche! Cette idée a pour nous un prix comme pour personne. Car les jeunes et joyeux gymnastes qui, de nos jours, ignorant les difficultés, escaladent sans préparation et avec plein succès les plus nobles cimes, éprouvent-ils à cette activité le frisson divin que sentent les êtres conscients de la hiérarchie des valeurs montagnardes? Il a fallu aux hommes des siècles pour s' habituer à trouver des beautés dans les cimes. Il leur a fallu de nombreuses décades pour les conquérir. Chacun de nous qui approche les Alpes ne doit-il pas revivre en lui ces nombreuses phases, certes très résumées, mais réellement et intensément ressenties? Un quatre mille! Nous comprenons les premiers ascensionnistes, il y a plus de 70 ans, et, en plus petit nous sommes conscients du bonheur qui nous est réservé.

C' est dans cette ambiance de fête que s' accomplit la grimpée de Bricolla. Un seul ami a trahi: le baromètre est descendu. Bah! Un peu de fatalité ne fait pas de mal et les courses volées au mauvais temps ne sont-elles pas les plus belles?

De Bricolla à la cabane Rossier, l' itinéraire rampe au pied de la Dent et il nous est loisible d' admirer ( ou de craindre ) ses flancs carapaçonnés de neige fraîche et de verglas. Mais la journée s' annonce chaude et Joseph a bon espoir. Les tièdes courants ascendants gonflent les brumes matinales en cumulus joyeux dont la guirlande danse dans le ciel clair et doux, bien au-dessus des plaines brumeuses. Le grand beau! A leur souffle, les coulées de glaçons dégringolent des rochers et les sons cristallins de la débâcle remplissent d' animation le silence des golfes glaciaires dormant écrasés de lumière implacable.

Ce qui est beau dans la montée à Rossier, c' est l' incessant enrichissement du paysage. De la sombre combe Ferpècle aux clartés brûlantes du Col d' Hérens, les murailles s' écartent dans un rythme accéléré et aucun épanouissement ne survient au prix d' une région qui disparaît. Une fois à la cabane, tout est sous vos yeux: le Val d' Hérens dans son entier, celui de Ferpècle ( où le toit rouge de l' hôtel fait une horrible dissonance ), la chute largement épanouie du glacier de Ferpècle et surtout les plateaux, si vastes, si riches, que toute cime à l' alentour, sauf peut-être la Dent d' Hérens, en paraît diminuée.

De 3 heures à la nuit, le temps ne manque pas de contempler cette nature solennelle. On y passerait des journées. Et l' immobilité apparente, Die Alpen — 1938 — Les Alpes.44 la stérilité éternelle d' un tel paysage éveillent dans l' être un écho, vibrant lui aussi d' un sentiment d' éternité. Elles appellent la confiance en un monde qui, malgré ses métamorphoses et malgré l' insignifiance de nos existences, restera immuablement beau. Or, que serait une belle chose sans les yeux qui la contemplent? A quoi l'on peut répondre: où puise-t-on la faculté d' ad et d' aimer sinon dans la nature qui nous entoure? Et n' y a-t-il pas dans tout amour un échange de forces? Celles de la nature vivent en nous et la conscience humaine donne un sens au monde ambiant.

Cet état divin se manifeste pour nous en un long repos sur les pierres chaudes devant la cabane, tandis que l' esprit suit les lentes évolutions d' un ciel toujours changeant. Car, vers la fin de l' après, il s' est peuplé de hauts stratus aux surfaces pommelées, soutenus, dans les creux par les colonnes de cumulus pareils à des cariatides aux efforts tordus. De ce lacis, de ce chaos de formes incertaines émergent les chaînes décidées de la Tsâ et des Bouquetins. Elles hachent l' atmosphère de leurs dents dénuées de rêve. Faisant contraste, des masses de vapeurs arrondies et auréolées de clarté se hissent irréelles très loin à l' horizon dans une brume presque blanche. Et le profil de lion du Grand Combin semble les soutenir de son élan têtu.

Dans ce paysage immobile, tout est mouvement. Sur le plateau la lumière joue, balancée par les taches d' ombres nonchalantes, que font les nuages indécis. Leur jeu incessant tantôt fait luire une tranche de séracs, tantôt dessine sur la neige mate la silhouette de quelque récif rocheux. Le glacier respire au rythme des rayons de soleil.

Mais voici que le rideau semble vouloir tomber. Une énorme vague de vapeurs brunes a débordé du gouffre de Schönbühl et, dressée en char d' as, se balance un instant au rivage de la mer de neige. Puis d' un coup, la voilà qui se gonfle encore pour s' abattre en tentacules rampants sur la scène vivante faite de glaciers et de rochers. Tout semble fini. Mais non. Des souffles tièdes, exhalés par la vallée profonde ont sapé le mur de brouillard. Ses matériaux s' éparpillent en flocons innombrables, qui remontent lentement vers le ciel où se dorent déjà quelques cirrus. Dernières lueurs, derniers rayons obliques là-bas dans le monde de la verdure, le monde de la douceur. Mais ici la nature ne se détend pas avec la nuit. Au contraire, elle semble se figer encore, se crisper en quelques plans durs bientôt confondus en un seul, auquel s' oppose le scintillement éperdu des étoiles. Et comme une limite douloureuse tracée entre l' âpre réalité d' ici et l' espoir de là-haut, la ligne rouge du crépuscule ondoie à l' horizon. Prélude digne d' une grande ascension. Nous sommes émus.

Détournant les yeux du monde extérieur, nous nous plongeons dans l' atmosphère lourde et tiède d' une cabane plus que pleine. La chaleur n' est pas antipathique en soi. Mais lorsqu' un frileux s' avise au milieu de la nuit de fermer la seule petite fenêtre qui renouvelle l' air vicié, cet individu commet un crime et gâche le repos de toute la chambrée. Si bien que celui qui dort le mieux est certainement notre guide, qui s' est installé sur une table au réfectoire, faute de place. La vertu récompensée! Sommeil lourd, rempli d' un état d' âme de fatalisme héroïque. Maintenant il faut! chante une voix impérieuse. Ah! ces craintes nocturnes, si ridicules, si crispantes! S' envoleront avec le matin?

Une aube inquiète aux couleurs brouillées. La sérénité habituelle du jour nouveau subsiste dans quelques éléments: les coupoles du Pigne d' Arolla, du Grand Combin ont la teinte bleu-froid des beaux matins, mais au-dessus la teinture rose du ciel à l' occident est coupée de lourds stratus brunâtres aux franges ballantes: un beau tableau vu à travers des barreaux menaçants. Joseph est inquiet. Une armée de nuage à l' ouest, n' est pas un signe certain du mauvais temps tout proche? Mais le météorologue de la troupe se sent calme: le vent vient de l' est, il refoulera les avant-coureurs de la tempête et seuls les orages locaux seront à craindre. Or, ceux-ci n' éclatent pas avant 2 heures de l' après. Le guide sourit dubitativement à ces assertions. Enfin, si seulement I Le 26 août 1937 à 5 h. 25 nous quittons la cabane et attaquons les premiers rochers. Quelle agréable mise en train! Point de moraine où l'on trébuche, point de fastidieux glacier. Ici l'on attaque une petite arête facile où les muscles se dégourdissent; plus haut celle-ci se fait de neige et glace. Le sens de l' équilibre s' y éveille à son tour. Si bien qu' une fois sur la première terrasse de la Wandfluh nous avons retrouvé tous nos moyens. Marchant allègrement sur les névés durcis nous en voyons émerger tout à coup un Mont Rose harmonieux où dansent les premiers rayons et un Cervin bien méchant, la tête isolée du tronc par une ligne de brouillard orangé. Du reste, la note méchante domine dans ce lever de soleil sanguin. Entre les stratus fuligineux transparaît la zébrure d' ombres qui dansent sur les montagnes. Tableau de farouche inquiétude. La scène change de minute en minute. Un instant le torse de la Dent d' Hérens flamboie, tandis que la cime reste éteinte. Puis les Bouquetins s' allument sous un rideau violet. Ici, sur la neige glacée, des flammes brusquement s' éparpillent. Le soleil a surgi derrière l' Obergabelhorn. Et au-dessus de nous, c' est une mosaïque stagnante de lourds et pensifs moutons dont le plafond caresse le sommet de la Dent Blanche.

Vie angoissante des éléments, palpitations grandioses d' un monde que nous ne comprenons qu' à moitié. Ah! ceux qui trouvent la haute montagne morne, qu' ils viennent ici sur la Wandfluh, aux premiers rayons!

Une crête d' éboulis, puis le dernier repos de l' arête de neige avant l' élan de la cime. En avant! Les hardies corniches éclatantes de lumière se penchent comme les chimères de Notre-Dame sur le gouffre vague et noir de Schönbühl. Mais nous ne nous retournons plus. Les bonds de l' arête nous entraînent à leur suite. Et pendant quelques heures le paysage n' existera plus, l' idée de l' action envahira notre âme.Vu de ce point, le tranchant monte d' abord avec souplesse pour se heurter tout à coup à une courtine de rochers se prolongeant inégalement sur les deux versants de Ferpècle et de Schönbühl et correspondant à la zone des gendarmes, région où la verticalité prédomine, où les lignes se font héroïques. Au-dessus, un rocher plus tendre s' est laissé sculpter en une crête plus douce, où le vent a beau jeu d' accumuler de magnifiques corniches et lames de neige. Elan contenu, poussée en plein ciel, faîte de blancheur, pourrait-on imaginer synthèse plus harmonieuse de l' idéal d' une haute pointe! Et nous, petits êtres jouant sur le monstre, allons réagir aux trois étapes du chemin par notre allure et notre enthousiasme.

Un début facile, pour s' habituer au précipice de Ferpècle. Celui-ci se creuse sans cesse, tandis que nous le rendons plus profond encore en nous élevant peu à peu vers les escarpements définitifs du Grand Gendarme. L' arête bondit droit en haut, quasi verticale, et les assises de la tour se perdent bien bas dans les versants. Engageons-nous sur la gauche. La situation a changé. Sur l' arête nous étions dans les airs, nous dominions. Maintenant nous sommes dominés, écrasés par des rochers sévères, noirs, lardés de verglas. Nous étions maîtres du vide. Le vide nous a saisis. A nous de le vaincre et de reconquérir le faîte. De petites vires montantes, bien dessinées dans la neige fraîche. Nous sommes au fond d' un large couloir, carrelage de dalles plongeantes, que flanque une chandelle jaillissant tel un pouce de la paroi. Dans les interstices du carrelage, la montée n' est point incommode, mais il est facile de se rendre compte que par neige et verglas l' endroit est certainement diabolique. Aujourd'hui, neige et glace sont nos amis. La chaleur de la journée précédente a nettoyé le rocher, et le verglas a été juste suffisant pour sceller les blocs entre eux et les empêcher de céder sous notre poids.

Tel s' est présenté pour nous le passage du Grand Gendarme. J' avoue l' avoir craint, car, en lisant les Guides, on s' imagine certains endroits pires qu' ils ne sont. Mais il est certain que tout dépend des conditions et le surlendemain, après une nuit d' orage, aucune caravane ne pourra forcer ce passage qui représente la clef de l' ascension.

L' arête est retrouvée. Soleil, espace, bonheur de vivre, de tendre ses muscles en vue d' un but idéal! Bonheur de courir les cimes, d' enregistrer avec un fidèle appareil les moments rares, psychologiques, les plus grandes beautés de la haute montagne! La suite de l' ascension, tandis que nous dansons sur les nombreux et francs gendarmes, se passe dans un état d' euphorie indescriptible. Le versant de Schönbühl nous avait été jusque là plus ou moins dérobé par les corniches d' abord, puis par le Grand Gendarme. Maintenant il est à nos pieds, une fuite de cannelures neigeuses, du type himalayen, avec couloirs verticaux, rocs saillants, barbes de glaçons.

Et le temps? Les stratus se sont plutôt dissipés, par contre quelques brouillards naissent sur les crêtes de la Pointe de Zinal. Ils se mettent à danser une ronde au pied de l' Obergabelhorn, se gonflent en petits flocons de ouate, s' enflent, se boursouflent, s' unissent entre eux pour former une mer houleuse à travers laquelle fuse le soleil matinal, tel l' épée de St-Georges terrassant le dragon.

Mais St-Georges sera aujourd'hui vaincu et le dragon redresse déjà sa tête qu' il appuie sur le sommet de la Dent Blanche. Ce petit nuage, encore diaphane et translucide, qui couronne notre but, nous n' avons pas besoin de lever les yeux pour l' apercevoir. Dans les bas-fonds de Ferpècle, sur les fleuves de glace vibrant de lumière douce et rapetisses par la brume lointaine, le profil léonin de la Dent se dessine avec netteté et énergie.Voici que la tête du lion se met à grossir, devient un champignon difforme. En effet, tout près le brouillard se balance.Va-t-il nous ravir la vue du sommet?

Tant que nous avons varappe, tant que nous nous sommes accrochés à des prises minuscules, tant que nous nous sommes hissés sur le faîte de pointes glorieuses, le ciel était pur. Mais lorsque les difficultés tombent d' un coup et que nous quittons la zone des gendarmes, les voiles nous envahissent. Des voiles ténus il est vrai, transparents, perméables à la chaleur et à la lumière solaires où il fait bon et où la neige éblouit. Le bleu des vallées et l' or des rochers se troublent, puis disparaissent: l' intérêt lui aussi a faibli. Après cette lutte haletante contre une montagne qui sait se défendre, voici tout à coup une espèce de sommet du Sasseneire, c'est-à-dire aplati et pourri. Un petit sentier dans les éboulis graveleux et, par-ci par-là, un bout d' arête de neige. La lassitude s' insinue, due à l' action conjugée de l' altitude et de la monotonie. C' est en rêve que nous montons maintenant avec lenteur et indifférence. L' inclinaison se détend, l' arête se fait presque horizontale. Nous empoignons par le bras, comme garde-fou une lame de neige transparente. Et voici que cette lame abrite une espèce de perche. Plus moyen de monter, de tous côtés les lignes descendent. Cela prouve bien que nous sommes arrivés. La perche est le signal du sommet. Il est 9 h. 10.

Une fois atteint le but quasi irréel fixé par notre haute ambition, essayons de dégager les vraies sensations et impressions des sentiments commandés par les circonstances. Ces derniers sont heureux. Effusions, youhées, serre-ments de mains. Ne sommes-nous pas au sommet de la Dent Blanche, contemplée respectueusement du fond des vallées pendant de nombreux étés, sans oser penser la gravir un jour? Moment unique! Est-ce un rêve?

Non, c' est une réalité assez prosaïque. Etre assis en compagnie de nombreuses caravanes, sur des blocs émergeant de la neige, manger des biscuits et des fruits secs, ne souffrir ni de la température, ni de la fatigue, nous pouvons le faire sans aller à la Dent Blanche. La chaleur solaire transperce le léger brouillard se balançant dans l' air tranquille, mais nos regards se heurtent à sa tenture laiteuse qui rend tout objet petit et ordinaire. Et l' arrêt au sommet ne signifie qu' une seule chose: Reposons-nous après la montée et avant la descente!

Tout à coup le voile se déchire. Un monde apparaît, mais point terrestre. Un univers de nuages. Arrondis, gonflés, travaillés par les courants intérieurs, ils roulent sur eux-mêmes, énormes, menaçants, semblant écraser de leur masse de minuscules montagnes et d' insignifiants glaciers. Cette taupinière, c' est le Grand Cornier. Cette allée bien râtissée, c' est le glacier de Zinal. A nos pieds l' arête des Quatre Anes, versant rocheux à l' ombre, versant neigeux en plein soleil — s' élance dans la chaudière diabolique par bonds, par chutes violentes doublées de brouillards en crinière déchirée. Et jusqu' à l' infini au nord les cumulus évoluent sous un ciel chargé de nappes lourdes et opaques; la terre paraît petite, noire, triste, misérable.

C' est alors seulement que nous sentons que nous sommes trop haut, trop loin du monde confortable et prosaïque où il fait bon vivre et s' ennuyer.

Plus besoin de se persuader que le moment est rare. De graves pensées m' en: bonheur reconnaissant, exaltations religieuses, mais aussi un léger malaise en pensant aux difficultés à vaincre durant le long retour. De la cime de la Dent Blanche, dans cet instant qui ne se répétera pas, je contemple mon existence passée et future avec un recul infini. Et de même que les choses paraissent petites à mes pieds, de même le plan de vie s' ordonne et se clarifie. Lumière intérieure des sommets!

Départi Nous avons passé là-haut 25 minutes sans souffrir du froid, ce qui est rare à ces altitudes. Maintenant, la crête de neige et d' éboulis, les gendarmes, le couloir dallé, tout repassera comme un film que l'on tourne à l' envers, c'est-à-dire sans charme ni logique. Fatigue et faim croissantes, lourdeur due au temps orageux, tout s' acharne contre nous. Joseph s' im. Lui, fils de la montagne, il danse au milieu des précipices avec une aisance déconcertante, tandis que nous nous cramponnons au rocher, indécis et crispés. Les brouillards du sommet nous ont abandonnés et il fait heureusement frais à l' ombre du grand gendarme. Puis, brusquement vient la chaleur, une chaleur agressive qui monte par bouffées des plages glaciaires et nous jette comme dans un bain de vapeurs brûlantes. Le ciel s' est encore transformé. Il ne reste rien des stratus horizontaux du matin. La chaleur de midi a gonflé jusqu' à éclatement les cumulus qui partout se dressent comme des tours triplant dans le ciel la hauteur des plus grandes montagnes. Le mouvement ascensionnel des sommets se prolonge dans les poussées verticales des nuages. Bien au-dessus de la tête du Cervin danse un tourbillon échevelé, balancé au faîte des courants ascendants. La Dent d' Hérens voit une seconde Dent d' Hérens la dominer dans les cieux. Tout l' horizon ouest est crénelé de châteaux blancs et bleus dont le donjon s' étale déjà par places en parasol d' orage. Le tonnerre gronde dans le cirque du Gorner. Vite! Le mauvais temps est proche. Sur les plateaux de la Wandfluh, de neige ramollie, nous titubons, rôtis comme dans un four. L' esprit fatigué se tend, s' énerve, voit venir au dernier moment je ne sais quelle calamité. Le corps ne veut plus descendre. Un bloc à sauter le rebute davantage que ne l' a fait, tout là-haut quelque cheminée verticale.

2 heures. La cabane! Le repos! Tout d' abord l' état d' hébétement est complet. Boire, manger, somnoler, ne penser à rien. Mais voici que s' insinue en nous peu à peu un rayon de joie, puis deux, trois, puis tout un faisceau de lumière intérieure. Un rêve réalisé, la sensation de ses possibilités agrandies, la fin des difficultés, un peu de fierté aussi, qui ne connaît cet amalgame de pensées nous assaillant au retour d' une belle course? La lumière intérieure ne s' éteint plus, elle s' avive, elle nous consume. Nous voudrions chanter, chanter et rire sans fin. Solange, Colette! Nous avons fait la Dent Blanche!

Frais et dispos nous quittons la cabane. Le météorologue avait raison. Le temps ne s' est gâté qu' à 2 heures. Il neige dru maintenant. Quelle belle vision hivernale, si reposante après le tumulte de l' ascension! Sur le glacier des Manzettes, la neige se change en grésil, l' orage gronde. Un énorme bloc de rocher balaie avec fracas la surface glacée, à quelques mètres de nous. Les puissances mauvaises peuvent s' acharner. Nous leur rions au nez, tout comme les fleurs à Bricolla, ces coussins de saxifrages et de gentianes.

La flamme intérieure s' avive toujours. Tout l' univers est beau et bon. La vie vaudra la peine d' être vécue. Ahi Quelle source d' énergie, de confiance en soi, de confiance en le monde aussi que la haute montagne 1 Certes, nous traînons jusqu' au delà des quatre mille mètres nos mesquineries et nos petitesses. Or, là-haut nous en sentons tout au moins l' inutilité. Cramponnés au rocher, nous y sommes plus près de la terre, c'est-à-dire de la vie saine, naturelle, soutenue par une activité complète du corps et de l' esprit; mais aussi plus près du ciel, de ce ciel qui nous entoure, nous empoigne, qui nous inspire pour toute l' année l' amour de ce qui est grand, juste et beau.

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