La Dent Blanche par le grand couloir du versant ouest

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Avec 2 illustrations ( 92, 93Par André Roch

Le versant ouest de la Dent Blanche est mis en relief par une nervure rocheuse dont la première ascension date de 1864, soit deux ans après la conquête de la cime qui fut atteinte par l' arête sud. Entre cette nervure et l' arête de Ferpècle à gauche se trouve un grand couloir dans lequel tombèrent en 1899 un alpiniste anglais et trois guides. Voici en quelques mots le récit de cet accident. Dans le haut de l' arête de Ferpècle, pour éviter de s' engager sur la droite, le guide de tête, Elias Furrer de Stalden, monte sur les épaules du second guide, Clemenz Zurbriggen de Saas-Fee. Cela ne suffit pas pour franchir le passage, l' un des deux Anglais, Jones, doit venir aider à maintenir Zurbriggen contre la paroi. Ce dernier soutient encore le pied de Furrer avec un piolet. De ce point d' appui le premier s' élance, mais le haut du passage se trouvant être une dalle lisse, ses mains ne trouvant où s' aggripper, glissent et c' est la chute. Furrer tombe sur Zurbriggen et Jones et les bascule dans le vide; le troisième guide, Vuigner, est encore entraîné, tandis que la corde se rompt de telle façon que Hill, le second Anglais, reste seul sur la montagne. Avec le bout de corde enroulé autour de son corps, Hill rejoint le sommet et redescend l' arête sud où, surpris par le brouillard et la nuit, il bivouaque. Le lendemain, il réussit non sans peine à rejoindre le glacier de Zmutt et s' y égare, pris par la nuit en vue de Staffelalp. Ce n' est que le troisième jour qu' il parvient à Zermatt1.

L' idée de gravir le grand couloir où étaient tombés les infortunés de la catastrophe de 1899 m' a été donnée par Charles Gos. Cet écrivain a imaginé 1 Renseignement pris dans l' ouvage « Les tragédies alpestres » de Charles Gos.

un roman 1 dans lequel il raconte que deux alpinistes tentent cette ascension; ils perdent du temps dans les passages difficiles et sont surpris par d' effroyables chutes de pierres qui les obligent à bivouaquer et à rejoindre l' arête de Ferpècle.

Le 3 août 1944, mes amis Robert Gréloz, Jean Weigle et moi quittons la cabane Rossier à 3 h. 30. La veille nous avions eu l' intention de faire des traces dans la neige jusqu' au pied du couloir pour faciliter notre marche d' approche de nuit. Cependant, au cours de l' après, ce versant orienté au couchant est à tel point exposé aux chutes de pierres et de séracs que nous préférâmes attendre que le gel eut fixé ces débris mouvants et dangereux. De nuit, la lanterne entre les dents, nous devons tailler dans la glace jusqu' à la vire qui va nous permettre de traverser et de rejoindre la base du versant ouest. A 5 heures nous attaquons le grand couloir.

La neige est excellente et nous permet de nous élever rapidement. La pente se redresse à mesure que nous montons. Il s' agit de trouver la bonne voie dans cet immense couloir qui n' a jamais été suivi dans son ensemble. Il est possible que certaines caravanes aient emprunté le haut ou le bas du couloir en bonne condition comme variante à l' arête de Ferpècle, mais le couloir n' a jamais dû être parcouru auparavant dans sa partie médiane. En effet, il est coupé à mi-hauteur par des murailles rébarbatives. D' en bas nous entrevoyons trois possibilités: à l' extrême droite se trouve une immense rainure qui se perd dans des parois sombres et verticales; à droite, moins loin, se trouve une seconde rainure peu engageante, elle aussi, et enfin, au-dessus de nos têtes apparaît un couloir vertical, plus court que les deux autres rainures. Arrivés au pied de ce goulet, nous ôtons les crampons et examinons sans enthousiasme les possibilités. Une cascade de glace tapisse le fond de la gorge sur une vingtaine de mètres à pic. A gauche se trouvent des dalles polies par les avalanches et trop raides pour être escaladées. A droite de la cascade se dresse un éperon vertical surplombant par endroits. Une tentative de s' élever sur les dalles à gauche échoue, reste l' éperon! Je me hisse sur un gendarme accolé à la proue rocheuse. Debout sur cet obélisque, quoique repoussé en arrière par un saillant de l' éperon, je parviens à planter un piton. Amarré à ce piton je progresse sur des prises minuscules insuffisantes pour permettre l' escalade libre. Je plante une fiche après l' autre dans des fentes, et de piton en piton je m' élève par traction alternative de l' une ou de l' autre corde le long de la paroi verticale de l' éperon qui fait face au couloir. Enfin, après trente-cinq minutes d' un travail épuisant, une plate-forme est atteinte vingt mètres plus haut. Un piton d' assurance est planté, et c' est au tour de Weigle. Je le vois s' engager avec mon sac en plus du sien et je pense qu' il est optimiste de vouloir monter avec cette double charge. Le passage est ardu, et le travail de dégager les cordes des mousquetons est épuisant. La chute est inévitable. Elle n' a d' ailleurs pas d' importance, car la corde est bien assurée en haut. Le dernier récupère non sans peine les pitons sauf trois trop bien plantés. Ce passage de vingt mètres nous a pris une heure et demie, 1 « Notre-Dame-des-Neiges. » et de l' avis de chacun de nous c' est le plus difficile que nous ayons fait en haute montagne.

Au-dessus, une langue de neige d' une extrême raideur nous permet d' at une zone où la pente se régularise. Nous taillons sans interruption la neige dure trop raide pour permettre de monter simplement en cramponnant. A notre droite, les immenses murailles de la nervure sud-ouest nous dominent encore et nous font sentir l' immensité de cette face.

Par endroits, les couloirs se resserrent entre des dalles rocheuses et nous préférons ôter les crampons et monter sur les rochers. Mais ces plaques sont raides, et jamais de bonnes plateformes ne se présentent. Pour ôter et remettre nos crampons nous sommes obligés de stationner sur les marches taillées dans les couloirs ou en équilibre sur les dalles inclinées, ce qui est fort désagréable.

Plus haut, un curieux passage se présente; il n' a rien d' impressionnant, mais il est fort délicat. L' eau de fonte du névé a formé une couche de verglas sur les dalles, couche qui rend l' escalade des plus dangereuses. Heureusement qu' au la neige est consistante et permet d' y planter solidement le piolet pour assurer la corde.

Bien bas en dessous de nous, les glaciers du Mont Miné et de Ferpècle s' étalent entre leurs moraines, tandis qu' à notre gauche l' arête de Ferpècle brille au soleil.

En somme, cette ascension est une course de vitesse contre le soleil. Ce versant est. disposé en entonnoir et dès que les rayons frappent les rochers, les glaçons se décollent et tombent dans les couloirs où ils entraînent des pierres en provoquant de terribles avalanches.

Aucun repos ne nous est permis jusqu' à cent cinquante mètres sous le sommet où, abrités par un auvent, nous sommes en sécurité. Là, à 11 h. 30, après huit heures d' effort ininterrompus, nous mangeons pour la première fois. Puis, par des rochers abrupts, nous rallions le sommet que nous foulons à 12 h. 40. Dans des conditions parfaites nous avons employé neuf heures pour cette ascension. Nous sommes enchantés de cette belle réussite et surtout d' être sortis de l' entonnoir avant que les pierres ne se mettent à tomber, ce que n' avait pas réussi à faire la caravane du roman de Charles Gos.

Par l' arête sud, toujours plaisante à parcourir, et la Wandfluh nous redescendons jusqu' à la cabane de Schönbühl où, entièrement satisfaits de la journée, nous passons la nuit.

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