La psychologie de l'alpinisme anglais

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Par le Dr E. Thomas. Essai.

Pour connaître la psychologie d' un individu ou d' un groupe de personnes, apprécier les mobiles de leur activité dans une direction donnée, il faut utiliser les documents biographiques, les travaux personnels, tout ce qui en un mot permet de prendre connaissance de l' être humain et de son entourage.

Dans l' histoire de l' alpinisme la période de 1850 à 1870 est celle où peu à peu les hauts sommets de l' Europe, de la Suisse surtout, sont ou seront gravis, où les clubs alpins prennent leur essor.

Il est certain que les Anglais y jouent un rôle de premier plan; on constate qu' il s' agit avant tout d' hommes cultivés ayant des loisirs, presque tous de la fortune. L' alpinisme à cette époque n' a pas encore pénétré dans toutes les classes de la population et ne s' est pas démocratisé comme ce sera le cas plus tard.

L' ascension d' une montagne, le passage de cols se font avec l' aide de montagnards plus éveillés que d' autres, pâtres, chasseurs qui trouvent leur profit dans cette tâche. Utilisant leurs connaissances même rudimentaires, ce sont des observateurs de la montagne où ils vivent; ils sont ainsi capables de trouver les meilleures voies d' accès. Leurs voyageurs sont endurants, apportant certaines notions utiles, leur orgueil de race, leur ténacité, leur courage. Aussi, par cette collaboration, les succès sont nombreux. Ainsi se crée une élite qui prouve ce dont elle est capable. De là naissent des relations d' autant plus intimes qu' alors le bivouac était chose courante; lutter contre le froid, transporter les provisions nécessaires, savoir reconnaître à l' avance la route à suivre, telle est la tâche du jour.

Chamonix, Zermatt, l' Oberland sont les pépinières des Dévouassoud, Cupelin, Knubel, Almer, Anderegg et d' autres. L' A. C. se fait une gloire de les recevoir à Londres; ainsi se forment des amitiés célèbres et durables, parce que fondées sur la reconnaissance, sur le souvenir des dangers courus en commun, des heures de victoire après un rude travail. C' est là un fait qui me paraît particulier à l' alpinisme anglais. On ne saurait nier qu' individuellement des alpinistes comme Güssfeldt, Norman Néruda furent liés à des guides comme A. Burgener, E. Rey, C. Klucker, Grass. Mais ce sont plutôt des cas isolés; toutefois G. Rey nous a donné les noms des Maquignaz, il a admirablement décrit ses relations avec eux.

Mais une société dont le siège est éloigné des Alpes et qui si rapidement contribue à former une élite qu' elle récompense par son attachement, voilà un fait particulier en rapport du reste avec un élément caractéristique de l' Anglais, la fidélité en amitié. Des années se passent, l' intimité est toujours présente.

Nous devons considérer la nation anglaise dans son entier, à cette époque de 1850 où commence l' exploration d' abord fragmentaire, puis systématisée des Alpes. C' est le règne de Victoria. L' industrie, le commerce, les chemins de fer, la navigation se développent; l' Inde et les autres colonies attirent un grand nombre de jeunes gens. Période prospère, les questions diplomatiques se résolvent facilement, la guerre de Crimée n' est guère qu' un épisode.

L' activité de la nation se porte donc sur les intérêts matériels.

Sans doute il y a le jeu, le sport proprement dit; dans les grandes écoles s' affrontent des équipes rivales sur le terrain et sur les rivières. Mais ce sont là surtout occupations de jeunes gens fortunés.

On ne s' étonne donc pas de voir que l' alpinisme auquel le sol natal offre peu d' attrait, n' ait trouvé ses adeptes que chez un petit nombre de personnes, généralement aisées ou riches, chez quelques savants comme Tyndall qui vient aux Alpes pour refaire sa santé et ne se préoccupera que plus tard d' études comme celle des glaciers.

Or, ces personnes apportent une mentalité toute particulière. Loin du bruit des villes ils viennent chercher le repos à leurs préoccupations habituelles; insulaires jusqu' à la moelle, ils le restent et ont bien des préjugés.

Si quelques-uns, comme Hudson et ses amis, se font gloire de gravir le Mont Blanc, sans guide, par des chemins inconnus, la grande majorité comprend que des compagnons sont nécessaires.

L' histoire de l' alpinisme anglais est à faire. Sans doute notre collègue M. Spiro a présenté des études intéressantes sur ce sujet, mais si l'on aborde le côté psychologique, il faut tenir compte de la fondation et du développement de l' A. C. Société fermée sinon aristocratique au sens strict du mot, tout au moins accessible seulement aux gens cultivés; la noblesse n' y figure pas de prime abord malgré la présence de quelques membres créés plus tard Sir à cause de leurs mérites.

Société de grimpeurs, brûlant d' escalader de nouveaux sommets; il faut pour en devenir membre avoir à son actif un contingent important d' ascen. Ce n' est que plus tard et non sans lutte qu' elle s' ouvre à des artistes et à des écrivains comme Ruskin.

Association exerçant une sévère discipline sur ses membres, les sans-guides devront ardemment plaider leur cause pour être reçus. On ne se gene pas pour stigmatiser tout acte déloyal; on entretient ainsi un esprit de corps qui explique bien des faits. Du nombre restreint de ses membres résulte le fait que l' A. C. profite des installations de cabanes, de chemins, mais n' y participe pas financièrement. En 1910 seulement se fonde l' Association des membres anglais du C.A.S. qui contribue grandement à l' érection de la cabane Britannia.

Mais l' A. C. sait être généreux à l' occasion; il donne 25,000 francs aux familles de trois guides Knubel, morts avec leurs voyageurs anglais au Lyskamm. Il s' intéresse à la formation des guides, à l' équipement, à la recherche des meilleures cordes, il organise des expositions de photographies et de peintures alpines.

II y a donc lieu d' honorer l' A. C. pour son activité, mais il faut surtout reconnaître que malgré certaines divergences d' opinions il a groupé une élite. Or le rôle des élites en politique comme dans d' autres domaines, rôle souvent rabaissé aujourd'hui, est indispensable dans une société civilisée.

Ces considérations préliminaires m' ont amené depuis longtemps à réfléchir au problème suivant: la psychologie de l' alpinisme dans son ensemble. Sujet très vaste qui demanderait des études prolongées et la recherche de nombreux documents.

J' ai cherché à me limiter et me suis arrêté à l' étude de l' alpinisme anglais, à chercher quels sont les mobiles qui ont poussé ces hommes à gravir les Alpes, quelles sensations ils ont éprouvées, considérant avant tout les faits propres à mettre en évidence leur personnalité.

Tâche immense, je m' en suis vite rendu compte. Don' t show your feelings: ne montrez pas vos sentiments ou vos sensations, est une maxime qui fait règle dans l' éducation du jeune Anglais. Aussi les documents sont-ils très rares; le traducteur du livre de Mummery, M. Paillon, ne disait-il pas qu' il avait du s' incliner devant la volonté formelle de la veuve du grand alpiniste de ne pas chercher à connaître l' homme intime.

Si comme je me suis décidé à le faire, mes recherches portent sur ceux qui sont morts, on ne sait plus guère à qui s' adresser. Certes l' Alpine Journal publie les biographies des membres de l' A. C.; elles sont d' une exactitude complète sur leurs ascensions, les ouvrages qu' ils ont publiés, leur collaboration à l' étude des Alpes, étude scientifique, pittoresque, mais l' homme, l' être vivant, sensible, est pour ainsi dire ignoré. Il faut chercher quelques détails pour être éclairé, et encore.

J' ai eu l' idée de m' adresser à la graphologie. C' est une science qui a pris avec raison une grande extension, qui s' est débarrassée de tout ce qu' elle avait autrefois de conjectural pour s' appuyer sur des bases vraiment scientifiques et sûres. Qu' il se produise des erreurs est un fait trop banal dans le domaine de l' intelligence humaine pour s' y arrêter.

Si l'on rapproche de certains documents clairsemés et peu explicites les données graphologiques, si on les associe à ce que nous savons de la vie de ces hommes, de ces « representative men », alors on peut espérer de présenter, non un portrait, mais une esquisse ressemblante.

J' ai tenté de le faire pour trois hommes: Tyndall, l' alpiniste, l' homme de science, le philosophe; Whymper, le grand maître de l' alpinisme conquérant et qui est bien plus que cela; Mummery, fondateur de l' alpinisme acrobatique comme l' appelait déjà Ruskin, figure énigmatique; son portrait l' est à un haut degré.

John Tyndall.

Si Whymper et Mummery ont été avant tout des alpinistes découvrant de nouveaux passages et s' illustrant par leurs premières ascensions, Tyndall est un savant qui vient aux Alpes, homme mûr, pour s' y reposer et refaire sa santé souvent ébranlée par de longs et pénibles travaux. Né en 1820 dans une famille aux ressources modestes, étudiant en Angleterre, puis à Marburg, c' est en 1856 que, selon son biographe Matthews, il reçut son premier bâton de montagne dans une petite pension d' Interlaken. Jusqu' alors il a travaillé dans des postes divers, il est ingénieur de chemins de fer, ce n' est que peu à peu qu' il arrive à des situations importantes. Il ne brille pas par des recherches originales, mais est un admirable interprète de problèmes difficiles. Plus tard il professera la philosophie naturelle à la Royal Institution, s' occupe surtout de recherches dans le domaine de la lumière, des couleurs et de leurs propriétés. Entre temps, le problème des glaciers, de leurs mouvements, occupe ses vacances; il publie sur ce sujet un livre célèbre à l' époque.

Ce qui frappe dans son intelligence c' est l' aisance avec laquelle il assimile, conçoit et réalise sui le plan intellectuel. Il est le vivant interprète de ces vers dont j' ignore l' auteur:

Le monde fut fait avec ordre Et les atomes marchent à l' unisson.

Le professeur Lortet qui fut doyen de la faculté de médecine de Lyon et nous a fait connaître les souvenirs de Tyndall, écrit dans sa préface: « Dans cette nature étrange où il nous conduit avec amour et art, l' auteur se doute-t-il que ce qui constitue pour nous le principal intérêt, c' est moins le paysage splendide, le phénomène curieux qu' il nous décrit, que le travail de la pensée auquel nous assistons, de cette pensée profondément philosophique qui, à propos de la montagne, se scrute, se fouille elle-même. » Ami du génial Carlyle, c' est à chaque instant qu' il nous fait part de remarques psychologiques du plus haut intérêt, nous montrant par exemple combien sous l' influence d' une température trop élevée, notre cerveau a beaucoup de peine à fonctionner, alors que quelques heures plus tard, dans la fraîcheur de la nuit, l' esprit est éveillé, actif; le sentiment religieux qu' ins toujours les mystères de la création se mêle au travail de l' intelligence.

A certains égards, J. Tyndall est un agnostique respectueux; il cite la Bible qu' il connaît certainement, critique avec humour les miracles qui seraient des dérogations aux lois naturelles. Pour lui, il proclame que mieux nous connaîtrons la matière, plus l' esprit deviendra capable de choses grandes et sages.

Il prélude ainsi à cette théorie moderne partout adoptée; la matière n' est qu' une forme de l' énergie.

Mais revenons aux Alpes qu' il a tant aimées. C' est en 1858 qu' il fait la connaissance de J. J. Bennen, simple montagnard de la vallée de Conches qui eut son heure de célébrité et fut emporté par une avalanche en Haut de Cry en 1864.

En août 1861, sachant que le Weisshorn avait déjà fait l' objet de plusieurs tentatives, il envoie Bennen en exploration et se rend à Randa amenant un autre guide oberlandais Wenger.

Fatigué, souffrant, il se guérit d' une manière originale en absorbant un grand baquet de lait. Un bivouac sous un rocher est utilisé, une reconnaissance de la face sud de la montagne et de l' arête qui la borde à l' est n' est pas très rassurante. Après un léger repas, il assiste au coucher du soleil, c' est une des descriptions les plus remarquables que l'on puisse lire; la mise en valeur des couleurs si changeantes, le lever de la lune éblouissante, ces phénomènes bien banals en apparence lui inspirent des accents vraiment lyriques, il dit ne pas oser répéter les analogies extravagantes qui se pressaient en foule dans son cerveau.

Puis le lendemain, c' est la glorieuse ascension décrite à la fois avec minutie et largeur, il se garde du péril des notions abstraites, il observe et enregistre jusqu' aux mouvements des muscles, il ne perd jamais de vue la réalité.

Arrivé au sommet après dix heures de montée, il essaie, s' adressant à un ami supposé, de décrire le panorama, mais n' y parvient pas. Le psychologue qu' il était, peut-être sans le savoir, contemple ce spectacle qui exerce sur son âme une influence directe; la joie et le ravissement qu' il éprouve lui donnent la conscience de vivre, de faire partie de cette nature dans sa gloire sublime, il oublie entièrement l' homme qu' il est, et se plonge dans une muette adoration. Il est curieux de rappeler ici les réflexions d' E. Javelle dans des circonstances bien différentes, cette absorption du moi dans le grand tout. J' ai eu l' occasion de faire deux fois cette expérience sur moi-même, l' âme communie avec l' infini. Puis le réveil se produit.

Auparavant, déjà en 1860, le Cervin l' attire, Bennen est encore avec lui; il arrive enfin après une grimpée bien difficile à ce premier sommet qui porte son nom et est suivi de la crête Tyndall, mais il ne put aller plus loin.

En 1865 il revient en Suisse et apprend la victoire de Whymper avec lequel on le confond, et la catastrophe qui suivit.

Frappé du fait que le cadavre de Douglas a dû rester accroché dans la paroi nord, il projette de placer des cordes depuis le passage de la Glissade et de se laisser descendre. Aucun guide de Zermatt ne voulut l' accompagner; un Lochmatter de St-Nicolas, probablement celui qui avec Knubel et Mr. Elliott fit la première ascension après 1865, était disposé à faire cette tentative. Le mauvais temps et d' autres circonstances le firent renoncer à ce projet bien audacieux. Car c' était un homme qui accomplissait n' importe quelle besogne avec une égale sincérité de l' âme et de l' esprit.

C' est en 1868 qu' il retourne au Breuil.

Le chanoine Carrel lui a recommandé les deux frères Maquignaz qui avaient découvert une autre voie pour la dernière partie. La montagne n' est pas dans un aspect très favorable, une forte couche de neige recouvre le sommet. De plus Tyndall exprime le désir de faire la traversée, J. J. Maquignaz s' y montre disposé.

Description simple avec des réminiscences des tentatives précédentes; de la cabane de la Cravate récemment édifiée, il monte le lendemain et termine ainsi une lutte commencée huit ans auparavant. La descente sur Zermatt est difficile, le passage de la Glissade ( les cordes des Rochers Rouges furent placées bien plus tard ) est enneigé, la chaleur du soleil a ramolli la neige et le pied a de la peine à trouver un terrain solide.

Mais il a confiance dans son guide J. J. Maquignaz dont, dit-il, le sang-froid constitutionnel résiste à la pression de la peur.

Plus bas, au cours d' un arrêt prolongé, la puissance de son esprit philosophique se montre tout entière. Il remonte à la nébuleuse primitive, constate des dégradations successives de cette montagne, en ressent une impression de tristesse, et se pose cet éternel problème: Que sommes-nous?

Cet homme dont la vie fut si simple dans sa magnifique unité, nous offre le beau spectacle d' un développement courageux et harmonieux.

Plus tard, dans son chalet de Belalp où il passa encore bien des étés en compagnie de sa femme, en face de la majesté de ces Alpes qu' il a aimées, non avec passion comme d' autres, mais avec une sérénité philosophique, il peut méditer sur ses travaux. Et j' imagine qu' à son heure dernière il a quitté ce monde dans la paix.a suivre. )

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