La réalisation d'un rêve: le Cervin

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Par Michel Corlin.

Parmi les projets que j' avais formés au cours des soirées d' hiver — ou parfois entre deux problèmes juridiques difficiles — figurait au premier plan l' ascension du Cervin; non point que cette montagne fût à mes yeux la plus intéressante en elle-même, mais bien plutôt parce que nulle autre n' évoquait en moi autant de pensées: très jeune, j' avais déjà lu, puis relu l' ouvrage de Guido Rey, et j' avais cru ressentir à cette lecture quelques-unes des impressions qu' avaient dû éprouver les premiers vainqueurs de ( da Becca »; et j' en étais bien vite arrivé à estimer que l' ascension du Cervin était pour tout alpiniste non point tant une entreprise sportive qu' un pieux pèlerinage qu' il était de mon devoir d' accomplir. Déjà trois fois j' étais venu à Zermatt pour faire l' ascension: et trois fois le mauvais temps m' avait empêché d' en la bataille avec la montagne; cela aussi avait aiguisé mon désir. C' est pourquoi le 17 août 1934 j' arrivai à Trachsellauenen, une fois de plus; j' avais l' intention d' y passer quelques jours à m' entraîner, puis de partir pour le Valais avec mon fidèle Heinrich Brunner, dans l' intention de gravir quelques-unes des splendides sommités pennines, dont le Cervin devait être la première.

Hélas, l' alpiniste propose, mais le fœhn dispose: le 22 le mauvais temps entrait en scène et ne devait se terminer que le 2 septembre par une chute de neige jusqu' à 1500 mètres, ce qui signifiait « Montagne fermée pour quelques jours ». Découragé, je quittai donc Trachsellauenen, pour me rendre chez de très chers amis qui m' attendaient en pays de Vaud, tout en songeant que jamais encore je n' étais rentré de la montagne tout à fait bredouille... Instantanément, le temps se mit à devenir magnifique.

5 septembre: La montagne me hante. Je téléphone à une amie alpiniste qui est à Zermatt avec de grands projets; j' apprends qu' elle est au Rothorn de Zinal et que la neige fraîche a sérieusement fondu. Cette fois il me faut le Cervin, et je n' ai pas le temps matériel de faire venir Brunner de 1' Oberland.

6 septembre: Nouveau coup de téléphone: mon amie se charge d' organiser pour moi une expédition au Cervin et de me choisir un excellent guide, Gustav Julen. Rendez-vous le lendemain matin, pour monter dès l' après au Hörnli, ce que nous fîmes exactement.

Dès le départ de Zermatt je m' aperçois que Gustav Julen est un véritable homme-chamois: malgré une chaleur torride, malgré le poids de son sac, sous son impulsion énergique nous ne mettons que 3 h. 45 de Zermatt à la cabane du Hörnli, y compris un court arrêt au Schwarzsee; mais la rapidité de la marche ne m' a pas empêché de contempler une vue qui, à chaque pas, s' étend davantage. Depuis le Hörnli elle est saisissante, et l' impression que j' y éprouve de toucher le pied de notre montagne ne me fait pas oublier d' admirer la majesté du Breithorn et la masse imposante du Mont Rose, où mon regard se porte surtout sur l' arête de la Dufourspitze qu' on voit si bien d' ici et qui évoque en moi le souvenir d' une splendide ascension, d' un fort rhume et d' un crampon mal fixé! Je tourne mes regards vers le nord-est: aussitôt une tentation m' assaille à la vue du Dom et du Täschhorn. A nos pieds, enfin, apparaît un coin de Zermatt.

Une caravane arrivée avant nous au refuge nous offre une tasse de thé qui vraiment est la bienvenue; puis nous prenons place, nous réservons nos couchettes et nous préparons le souper sans nous presser...

Au milieu du repos je bondis sans crier gare hors de la cabane, car je viens d' apercevoir par la fenêtre le plus magnifique « alpenglühn » que j' aie peut-être jamais vu: tout, autour de nous, passe subitement du doré au rose, puis le Mont Rose semble un instant s' embraser; bien vite il pâlit à nouveau et passe au mauve le plus délicat. Je reste là quelques minutes, muet d' émer; je retrouve mon potage complètement froid, mais peu m' importe!

A 8 heures, nous montons sagement nous coucher: il s' agit d' être en forme pour demain: je sais bien que notre montagne est bien loin de mériter la réputation terrifiante qu' elle a gardée auprès des profanes depuis la catastrophe de Whymper, mais peut-être est-elle tout de même autre chose que la promenade que disent les as de l' alpinisme moderne.

Nous nous endormons bien vite, et nous faisons presque la grasse matinée puisque nous ne nous levons qu' à 4 heures; mais nous sommes le 8 septembre et il n' y a pas de lune: pourquoi ne pas éviter de marcher à la lanterne, puisque nous pouvons faire autrement? A 5 heures moins 10 nous nous mettons en route, laissant nos piolets dans la cabane: seul un guide qui conduit une cordée qui nous précède a emporté le sien: cela sera suffisant pour tous.

Nous voici donc en route pour le Cervin: je pense maintenant qu' à chaque passage je vais revivre un peu de la plus grande page d' histoire de l' alpinisme héroïque. Quant au temps, il est parfait à tous égards.

Dix minutes de sentier tout d' abord; puis la première défense de la montagne, celle devant laquelle s' arrêtèrent les frères Parker en 1859: c' est un mur d' une dizaine de mètres de haut, constitué par du rocher fortement mêlé de terre, le tout recouvert par places d' une légère couche de verglas, le seul que nous rencontrerons au cours de la journée. Les prises pour les mains y sont illusoires, et celles des pieds ne sont pas trop sûres; en trois minutes, toutefois, nous avons franchi le passage, le seul de l' ascension, à mon avis, qui fut un peu dangereux.

Nous arrivons maintenant au premier couloir, puis sur la vire qui le raccorde au second que nous gravissons à son tour. L' escalade n' est d' ailleurs pas difficile: on pense à un immense escalier aux marches élevées et quelque peu irrégulières; maintenant le soleil s' est levé et nous chauffe agréablement, cependant que nous approchons de la « Alte Hütte ».

Immédiatement au-dessous de celle-ci nous trouvons une muraille haute de quatre à cinq mètres; l' exiguïté des prises nous oblige à quelque atten- tion, mais leur qualité est ici excellente, et cet exercice n' est que plaisir. A 6 h. 30 nous touchons la « Alte Hütte » ( 3818 m.ou plutôt ce qu' il en reste — et passons sans nous arrêter.

L' escalier recommence et nous mène jusqu' au bas de la « plaque Moseley », ainsi nommée en souvenir du jeune Américain qui y fit une chute mortelle; elle est en effet très raide et exige de la prudence, mais l' adhérence y est trop bonne pour qu' on puisse la qualifier de difficile.

Immédiatement au-dessus, c' est le refuge Solvay que nous atteignons à 7 h. 05: nous voici à quatre mille mètres.

Jusqu' alors nous avons quelque peu zigzagué dans le flanc est de l' arête nord-est, très près de la crête et parallèlement à celle-ci; nous sommes maintenant sur l' arête elle-même.

Nous faisons une halte de dix minutes devant la Solvay, juste le temps de prendre une légère collation; puis nous repartons en inclinant de nouveau vers la face orientale. Tout de suite se présente en quelque sorte une réédition de la plaque Moseley; réédition plus raide toutefois et aux prises moins aisées; un très court passage est tout à fait vertical. Mais, là non plus, nulle difficulté réelle. Au-dessus l' escalier reprend, plus escarpé que dans la première partie: il nous mène tout droit à l' Epaule, où nous retrouvons le fil de l' arête. Nous suivons celle-ci un court instant; elle est assez étroite, mais semble tout de même un boulevard comparée à certains passages de l' arête de la Dufour.

Nous sommes maintenant sur la pente de neige qui domine la face nord; je crains un instant d' éprouver quelque gêne de n' avoir pas mon piolet: mais il n' en est rien, car si la pente, parsemée çà et là de rochers, est assez inclinée, la neige est bonne et on y progresse avec confiance.

Nous arrivons bien vite aux pitons qui servirent à fixer la première corde; celle-ci a aujourd'hui disparu, mais les pitons eux-mêmes permettent d' assurer fort utilement. A quelques pas de là nous abordons les cordes elles-mêmes; elles courent le long de dalles ne présentant que quelques protubérances qui permettent de poser les pieds; mais il n' y a pas de prises de main; cependant, nous nous contentons de nous maintenir aux cordes en laissant nos jambes supporter la plus grande partie de notre poids et de notre effort. Cette gymnastique intéressante nous conduit en une petite demi-heure à la dernière corde qui court le long d' une dalle de rocher rouge à peu près lisse; au milieu de cette corde se trouve le seul pas vraiment difficile de toute l' ascension: il s' agit de se hisser du bout des semelles sur une étroite vire le long d' un bloc vertical, puis de porter le pied droit de l' autre côté de la corde, assez loin en haut et à droite, sur une saillie rocheuse très petite et très inclinée vers l' extérieur, où il faut prendre appui pour déplacer le corps vers la droite: beaucoup d' analogie en somme avec le pas qui se trouve à la base de la troisième corde de l' arête du Rottal à la Jungfrau, mais ici la manœuvre des pieds est beaucoup plus difficile en raison de l' inclinaison du point d' appui: la longueur de mes jambes, loin d' être ici une aide, tend à me rejeter vers l' extérieur et me cause de l' embarras. A la première tentative, j' échoue et je me retrouve à mon point de départ; à la seconde toutefois, je calcule mon élan d' une façon plus précise, mon pied droit atteint la saillie et y prend appui avec la force nécessaire, et en une fraction de seconde le pas est réussi; comme je veux être tout à fait honnête, j' avoue qu' une légère traction de la corde que je ressentis à ce moment-là y fut sans doute pour une part! Mais ce pas m' a quelque peu essoufflé, et deux minutes d' arrêt me sont accordées pour reprendre haleine. Dès lors nous arrivons bien vite au toit supérieur par des rochers exposés mais faciles; puis nous touchons à nouveau la neige, par laquelle nous atteignons en cinq minutes l' arête sommitale où nous trouvons une minuscule corniche et dont nous foulons enfin le sommet ( 4505 m .) à 9 h. 10, soit quatre heures et vingt minutes après avoir quitté la cabane du Hörnli.

Pendant un instant je ne puis prononcer une parole: je suis tout entier à la pensée que cette fois le Cervin est à nous et que cette minute marque la réalisation d' un rêve vieux de plusieurs années déjà! Je sens en moi une allégresse indicible: ah, vraiment, il n' est point excessif de vivre toute une année dans l' attente d' une minute pareille!

La vue est exceptionnellement belle, le temps est chaud, extrêmement clair, sans le moindre vent, sans le moindre nuage. Au premier plan rien que le vide: effrayant du côté de Furggen, impressionnant des trois autres: c' est là d' ailleurs ce qui caractérise la vue du Cervin: on dirait que les autres monts se sont écartés de lui avec respect. Puis, tout de suite, au nord-ouest, la Dent Blanche s' impose au regard: jamais encore je ne l' avais vue de si près, jamais elle ne m' était apparue aussi belle et aussi désirable. Tout autour de nous se montrent les belles cimes valaisannes: je songe que si j' en ai déjà gravi quelques-unes, il m' en reste un plus grand nombre à connaître.Vers l' ouest, une blancheur éclatante: c' est le massif du Mont Blanc. Au sud-ouest je reconnais très bien le Viso; plus au sud et beaucoup plus loin je crois distinguer les formes caractéristiques du Gelas et de l' Argentera. C' est surtout vers le nord que mes regards se portent, vers mes chères cimes de 1' Oberland: l' Aletschhorn, le Finsteraarhorn et toutes les autres; mais la vue de la Jungfrau en particulier fait monter en moi le mal du pays. Je regrette de n' avoir pas avec moi mon vieil ami Brunner, et je me mets à chanter « Das Berner Oberland ist schön », et le Valaisan Gustav Julen, qui fut un excellent guide et un charmant compagnon de tous les instants, comprend mon sentiment, j' en suis sûr.

Après quarante minutes d' extase passées là-haut, nous entreprenons la descente; j' aurais voulu descendre l' arête italienne, mais le détour serait trop long; nous voudrions être à Zermatt d' assez bonne heure, pour y attendre une cordée amie qui tente aujourd'hui une expédition très sérieuse, le Breithorn par l' arête Young!

Nous descendons avec précaution, mais assez vite toutefois; le pas difficile de la corde supérieure me paraît plus facile qu' à la montée; les cordes sont descendues prudemment; voici de nouveau la neige, puis l' Epaule où nous retrouvons notre escalier, puis la plaque Moseley supérieure, le refuge Solvay enfin que nous atteignons à 11 h. 15; nous y prenons un déjeuner bien mérité, bien que nous ayons plus soif que faim, car la chaleur est mainte- nant très forte. Après déjeuner je m' installe confortablement au soleil, devant le refuge, et j' y fume béatement ma vieille pipe, celle-là même que j' ai aux dents en écrivant ces lignes; cependant le Cervin nous fait assister à une démonstration de sa fameuse artillerie sur sa face est; c' est là qu' il faudrait, comme à Genève, tenter d' assurer la sécurité par le désarmement, mais ce serait, je crois, encore plus difficile!

Nous reprenons notre chemin à midi 20; je me surprends m' adressant à moi-même des compliments à la descente de la plaque Moseley et à celle du mur rocheux au-dessous de la « Alte Hütte ». L' escalier de roche et les couloirs inférieurs sont à leur tour rapidement descendus; le dernier gradin enfin est franchi avec toute la prudence nécessaire. Nous voici maintenant arrivés sur le sentier; nous quittons la corde et cinq minutes plus tard nous sommes à la cabane du Hörnli: il est 1 h. 35; l' ascension du Cervin appartient pour moi au passé.

Nous ne nous arrêtons à la cabane que le temps de nous désaltérer, de nous inscrire sur le livre de la cabane et de rassembler nos bagages. A 2 h. 10 nous repartons sous un soleil de plomb dont la chaleur est vraiment très pénible, nous marquons un petit arrêt au Schwarzsee; à 4 h. 20 nous sommes à Zermatt. Je suis tout à la joie d' avoir si bien réussi l' ascension, dans des conditions aussi excellentes; je suis maintenant délivré de l' obsession; je pourrai maintenant voir l' image du Cervin dans les gares, dans les enveloppes des plaques de chocolat, sur toutes les cartes postales, sur tous les panneaux de publicité sans ressentir ce besoin tyrannique de le gravir immédiatement qui, d' année en année, avait fini par devenir intolérable. Encore faudrait-il que je ne relise pas trop souvent le d' œuvre de Guido Rey, car l' idée pourrait se présenter à moi qu' il existe au Cervin d' autres arêtes que celle du Hörnli!

A 8 heures et demie seulement arrivent nos vainqueurs de l' arête Young: ils sont dans un état d' enthousiasme qui a annihilé leur fatigue; bientôt nous nous mettons à table, et nous célébrons leur succès brillant et mon succès plus modeste, mais qui, pour moi, n' en a pas moins de prix.

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