L'ascension au Mont Blanc du Lausannois Forneret

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Par le commandant Emile Gaillard

Avec 2 illustrations ( 112, 113 ) Dans la Gazette de Lausanne du 9 janvier dernier, M. Charles Gos a, dans un court article intitulé: « Un ancêtre authentique de l' alpinisme vaudois: le Lausannois Forneret », rappelé l' ascension faite au Mont Blanc le 11 août 1802 par cet alpiniste suisse de la première heure. Et cet article, il le termine par ces mots, auxquels nous souscrivons pleinement: « Son nom devrait figurer avec honneur au livre d' or des sections romandes du Club Alpin Suisse. » Comme ni Forneret ni son compagnon d' ascension Dorthesen n' ont laissé aucun récit de leur entreprise, nous ne saurions rien de cette course si d' autres ne s' étaient chargés de combler cette lacune. En premier lieu Marc-Théodore Bourrit. Comme dit M. Charles Gos: « il a interviewé les grimpeurs ou les guides à leur retour à Chamonix et adressé son reportage, si cet anachronisme est permis, à la Bibliothèque Britannique ( XX ), qui le publia ».

Je reproduis ici les deux documents, seuls aujourd'hui connus, qui parlent de cette ascension, la sixième, à la cime du Mont Blanc, en leur adjoignant les commentaires nécessaires ou simplement utiles.

Voici d' abord la lettre de M. T. Bourrit, adressée aux rédacteurs de la Bibliothèque Britannique1:

« De Chamouni, le 13 Août 1802.

Vous devez vous rappeler, MM., que les hommes qui les premiers sont parvenus au sommet du Mont-Blanc, cette cime des Alpes, élevée sur la mer de 2451 toises et regardée si longtemps comme inaccessible, ont été le Docteur Paccard et Jaques Balmat, l' un et l' autre habitans de la vallée de Chamouni; que l' illustre De Saussure y parvint en 1787; 1 Bibliothèque Britannique, Sciences et Arts, XX, 429-432; reproduite par Henry-F. Montagnier dans l' Alpine Journal de mai 1916.

On sait que Bourrit, sans doute pour mériter son surnom d' Historiographe des Alpes, avait pris l' habitude d' interroger tous les « ascensionnistes » du Mont Blanc et d' adresser les récits qu' il rédigeait, non sans y ajouter parfois beaucoup du sien, à des journaux ou revues.

que l' année suivante j' y montai moi-même avec mon fils cadet 1, l' Anglais Woodley et le Hollandais Camper, que cette course fut suivie de celle de l' Anglais Beaufoix 2, et que depuis lors, à l' exception de quelques Anglais qui n' éprouvèrent que des accidens fâcheux et ne purent exécuter leur entreprise, personne n' a osé la former; elle présente en effect trop de périls et des avantages trop incertains pour que l'on veuille en courrir les hasards sans un grand but, et d' ailleurs les étrangers étoient éloignés des Glacières par les événe-mens qui ont agité l' Europe. Maintenant la paix leur laisse le loisir et la liberté de retourner à la contemplation du magnifique théâtre des montagnes; et parmi le grand nombre de ceux qu' elles ont attirés cette année, il s' en est enfin trouvé deux qui ont essayé leurs forces et ont réussi à parvenir sur le sommet du Mont Blanc. Voici donc quelques détails sur cette cinquième ascension 3.

Mr. Forneret de Lausanne et le Courlandais Baron de Dortheren *, arrivés à Chamouni le 9 août, demandèrent Jaques Balmat, et après avoir reçu quelques informations, se décidèrent à gravir le Mont-Blanc. Accompagnés de sept guides 5 ils se mirent en marche le 10 et furent coucher aux Mulets, rochers isolés où Mr. de Saussure avoit fait construire une cabane, dont le temps a enlevé le faîte. Le 11, ils gravirent les plateaux reserrés entre les Mulets et la partie du Mont-Blanc qu' on appelle le dôme du Goûté. A 10 heures, un violent orage s' éleva; les nuées s' entassèrent, les neiges furent soulevées par un vent impétueux, et cependant les deux voyageurs, loin de perdre courage, redoublèrent tellement leurs efforts qu' entre midi et une heure ils atteignirent le sommet. Bientôt la tourmente les y força à s' asseoir en pelotons les uns contre les autres de peur d' être précipités, et déjà au bout de 20 minutes il falloit descendre. Avoient-ils désiré jouir d' une perspective étendue? leur but étoit manqué, car ils ne découvroient que quelques parties de la vallée de Chamouni, ou de l' Allée Blanche et de Courmayeur, par des déchiremens qui se faisoient dans les nuages, et encore ces espèces de vides transparens disparoissoient aussitôt qu' ils étoient formés. Se proposoient-ils quelques expériences? Le temps ne les auroit pas permises, eux-mêmes ne paroissoient pas avoir eu le projet d' en faire puisqu' ils étoient dépourvus de tout instrumen 6 et n' avoient qu' un thermomètre à l' esprit de vin. En les comparant avec le mien qui est gradué sur celui de l' observatoire de Genève, il paroit qu' ils ont éprouvé un froid de 7 degrés, c'est-à-dire, moindre de 6 degrés de celui que j' y éprouvai en 1788, puisque mon thermomètre y descendit à 13 degrés sous celui de la congélation. Mais ce qui les a surtout incommodés, c' est une suite d' ondées de neiges et de givre dont ils ont été chargés comme dans la plus rigoureuse saison. La rareté de l' air ajoutait à la difficulté de la marche; leur poitrine étoit déchirée, et ils m' ont déclaré qu' aucun bien ne pourroit 1 C' est là une des grossières vantardises de Bourrit, qui n' a jamais pu parvenir au sommet du Mont Blanc. Ce jour-là, son fils et lui, par suite de l' extrême fatigue, durent s' arrêter aux Rochers des Petits Mulets, au-dessus du Mur de la Côte, tandis que Woodley et Camper allaient jusqu' au point culminant. Il essaye de se venger de cette défaite en dépréciant la valeur de l' ascension de ses compagnons, comme il avait tout fait pour amoindrir le mérite de l' ascension de Paccard. ( L. S. ) 2 Bourrit fait erreur, l' Anglais Mark Beaufoy fit son ascension avant Woodley, et, plus précisément, le 9 août 1787, six jours seulement après celle de Saussure. Bourrit pouvait d' autant moins l' ignorer qu' il avait lui-même écrit, en septembre 1787, un court récit de cette ascension Beaufoy à Miss Craven.

3 L' ascension Dorthesen-Forneret n' est pas la cinquième, mais la sixième à la cime du Mont Blanc. Bourrit omet, en effet, celles des guides ( la deuxième ) Jacques Balmat, Jean-Michel Cachât et Alexis Tournier, du 5 juillet 1787, rappelée dans le Journal de Lausanne du 21 juillet 1787.

4 C' est Dorthesen qu' il faut lire.

6 Ces guides étaient Jacques Balmat, Joseph Carrier, Joseph Charlet fils, Jacques Simond, Noël Ertoud, Pierre Devouassoux et Louis-Joseph Charlet. Ce Noël Ertoud, dont il ne sera jamais plus question dans l' histoire des premières ascensions au Mont Blanc ni ailleurs, demeure une énigme; c' est peut-être une mauvaise lecture d' un nom mal écrit.

6 Nous verrons plus loin qu' ils avaient emporté un électromètre qui leur avait été prêté par le Dr Paccard.

L' ASCENSION AU MONT BLANC DU LAUSANNOIS FORNERET les engager à entreprendre de nouveau une semblable course. Dans leur descente, ils ont été entravés par d' énormes crevasses; ils ont vu de grandes avalanches, et ils sont arrivés à 5 heures du soir aux Mulets où ils avoient passé la nuit précédente, et où ils ont encore couché dans la hutte de pierres. Le lendemain, comme ils trouvoient leur route toujours plus encombrée et plus pénible, ils se sont dirigés vers les bases de l' Aiguille du midi, renonçant ainsi à quelques provisions qu' ils avoient déposées sur le sommet de la montagne de la côte, et ils ont regagné Chamouni vers les deux heures l.

Telles sont les principales circonstances de leur voyage: s' ils n' ont pas augmenté la somme des observations qu' on a pu recueillir sur cette haute région des Alpes, au moins ont-ils continué de frayer une route qui sembloit se fermer et que de courage ne faut-il pas pour affronter tant de périls! que d' éloges méritent ceux qui domptent la nature, et par la hardiesse de leurs entreprises étendent le domaine des hommes 1 Je suis, &c. » Ce récit de Bourrit, fort intéressant au reste, se trouve corroboré dans ses grandes lignes par celui du Dr Paccard, car celui-ci s' intéressait également, et avec de plus légitimes raisons, à l' histoire des ascensions au Mont Blanc, dont il avait écrit le premier chapitre avec Jacques Balmat. Inter-rogeant les guides ou les voyageurs eux-mêmes, il inscrivait ensuite leur récit dans son Journal manuscrit, qui est aujourd'hui à Londres, propriété de l' Alpine Club.

Voici, d' après la reproduction donnée par H.F. Montagnier dans l' Alpine Journal d' août 1911, le récit du Dr Paccard:

« MM. de Dorthesen et Forneret, accompagnés de 7 guides, allèrent coucher le 21 thermidor au delà de la mer de glace qui domine cette espèce de promontoire qu' on nomme la montagne de la Côte et que les glaciers des Bossons et de Taconas bordent comme deux golfes hérissés d' ondes solides. Ils s' élevèrent ce jour-là à 1423 toises au-dessus de la Méditerranée ( 899 au-dessus du Bourg de Chamonix ); ils construisirent une cabane à la hâte et se couchèrent sur la paille qu' ils avaient apportée, autour du feu qu' ils allumèrent au milieu d' eux 2. Leur établissement était dans les rochers- entourés de glaces éternelles, qu' on nomme les Grands Mulets. Leur repos fut interrompu par le bruit presque continuel des Lavanges. Le thermomètre descendit à + 2 Réaumur. Ils partirent le 22 ( thermidor ) à quatre heures du matin, en marchant sur les neiges le long du Dôme du Goûté; on les vit à sept heures entrer sur le grand plateau de neige qui est entre le Mont-Blanc et le Dôme, et à neuf heures moins un quart ils s' élevaient sur une pente rapide le long du rocher qui est incrusté par les neiges du Mont Blanc. Au sud de ce plateau, à neuf heures et demie, ils disparurent. On les vit entrer dans les glaces; ils suivaient un sillon rapide ouvert dans des découpures de glace, qui paraissaient fermées et inaccessibles dès le bas.

Un nuage porté par un vent du sud-est vint au devant et les enveloppa; ils furent perdus de vue pour les nombreux spectateurs qui étaient dans la vallée de Chamonix, mais ceux qui étaient allés sur le Mont Bréven pour mieux les observer, les virent pendant un instant au-dessus du dernier plateau qui domine Courmayeur du côté de l' Italie. Ils arrivèrent à la sommité à une heure ( de l')après-midi. L' Italie était couverte d' une mer de nuages; les derrières du Jura étaient enveloppés dans une bande de fumée rougeâtre. Ils virent par une échappée, les montagnes qui bordent la mer de glace du Montenvers; un nuage faisait le tour de la sommité, charrié par un vent impétueux du sud-est. Le thermo- 1 Ce détail a son importance: c' est, en effet, la première fois que l'on n' emprunte pas, entre Chamonix et les Grands Mulets, l' itinéraire par la Montagne de la Côte, mais celui qui fut toujours suivi, ou à peu près, à partir de ce moment-là, par la rive droite du Glacier des Bossons, à savoir: la base de l' Aiguille du Midi, la future « Pierre à l' Echelle » et Pierre Pointue.

2 Et non, comme le dit implicitement Bourrit, la cabane de Saussure, qui avait vraisemblablement été sinon détruite, du moins fort endommagée depuis quinze ans qu' elle avait été construite et quatorze qu' elle n' avait pas servi.

mètre était à —6 ( celui qu' ils avaient marquait —4 mais par les comparaisons il paraissait devoir être à —8, mais comme ils éprouvèrent moins de froid que nous je le suppose à —6 ). Il était en même temps au soleil dans mon jardin à Chamonix à 26, mon électromètre qu' ils observèrent à la sommité était à + 5, cependant on ( n')est pas bien sûr de l' obser qui, dans une première levée vit cet écart, et ne vit rien dans une autre parce que la pointe s' était enlevée, dit-il. Leurs cheveux étaient couverts de givre. Ils descendirent au bout d' un quart d' heure, attachés les uns aux autres et formant deux chaînes; ils vinrent coucher aux Grands Mulets dans la cabane qu' ils avaient construite le jour précédent, et le lendemain matin, ils passèrent au pied de l' aiguille du Midi, après avoir traversé le troisième plateau du glacier des Bossons et être sortis de ses labirinthes à travers une crevasse couverte d' une longue arcade de glace, comme s' ils revenaient de l' autre monde. M. Forneret éprouva une chaleur intérieure qui retardait leur marche. M. de Dorthesen marcha sur les neiges comme un Russe; le hâle eut peu de prise sur leurs visages qu' ils avaient enduit de suif. Ils arrivèrent au Bourg de Chamonix le 23 thermidor à midi. » Paccard a dû tenir son récit de la bouche même de Dorthesen et Forneret qui, ayant emprunté l' électromètre du docteur, durent aller le lui rendre après leur ascension. Mais, à part les légères divergences signalées, le récit de Paccard ne diffère, guère de celui de Bourrit.

Tous deux indiquent le retour par la base de l' Aiguille du Midi et c' est là le trait le plus saillant de cette sixième ascension, qui inaugure de la sorte une première variante à l' itinéraire de Paccard et Balmat. Cette variante avait son importance, puisque, depuis ce retour, le 12 août 1802, les ascensionnistes du Mont Blanc ne reprendront plus le chemin de la Montagne de la Côte qui avait servi jusque-là 1.

Pourquoi la caravane Dorthesen-Forneret a-t-elle suivi cette nouvelle voie? Ils n' avaient pas fait ce projet à l' avance, puisque, au contraire, ils avaient laissé au sommet de la Montagne de la Côte quelques provisions pour le retour. Ils ne dirent pas à Paccard pourquoi Balmat, au retour, avait renoncé à aller les prendre, à moins que le docteur ait négligé de le marquer dans son Journal, ce qui serait surprenant. Mais Bourrit nous dit qu' ils avaient trouvé la route de la Jonction, entre la Montagne de la Côte et les Grands Mulets, « toujours plus encombrée et plus pénible », et c' est certainement là la raison qui fit choisir par Jacques Balmat l' itinéraire de Pierre Pointue, qui devait devenir classique.

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