Le Bhutan - cet Himalaya inconnu

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PAR RUDOLF HÄNNY, LENZBOURG

Avec une esquisse et 7 photographies ( 68-74 ) 1° Aperçu géographique L' Himalaya est la chaîne de montagnes la plus haute du monde et forme la frontière septentrionale du subcontinent indien. Du coude de l' Indus il étend son arc sur 2400 kilomètres, en direction de l' ESE jusqu' au coude du Brahmaputra. Cela représente la distance de Gibraltar à Budapest. Les chaînes himalayennes appartiennent à un système montagneux géant, géologiquement jeune ( tertiaire ), qui s' étend des Alpes par le haut plateau persan et jusqu' aux chaînes d' îles du Sud-est asiatique.

L' Himalaya occidental et central, qui appartiennent politiquement au Pakistan, à l' Inde et au royaume du Népal, sont relativement bien explorés. C' est au Népal que se dressent les plus hauts sommets, dont le Mont Everest ( 8848 m .) sur la frontière du Tibet auquel appartient tout son versant nord. On sait que les troupes de la République populaire de Chine ont occupé par la force le Tibet depuis 1950 et surtout depuis 1959.

Le Kangchendzönga ( 8598 m .) forme frontière entre le Népal et le Sikkim, petit royaume sous protectorat indien. La région plus à l' est n' a été reconnue que récemment. Le royaume indépendant du Bhutan s' est ouvert aux hommes de science il y a quelques années seulement, tandis que la NEFA ( North-East Frontier Agency ) est une région indienne interdite aux explorateurs étrangers pour raisons politiques.

La chaîne himalayenne marque nettement la frontière entre les plaines et collines indiennes et les plateaux tibétains dont les steppes, la population et les paysages appartiennent à l' Asie centrale. Son faîte forme aussi la frontière climatique entre le nord et le sud. Il arrête les nuages de la mousson qui transforme son flanc sud en une zone pluvieuse de mai à septembre. Dans l' Himalaya oriental les précipitations sont considérablement plus fortes que dans la partie occidentale à cause de la proximité de la mer. L' Assam connaît des pluies parmi les plus fortes de la terre, avec 11,08 mètres par année à Cherrapunji. La végétation tropicale y est par conséquent exubérante.

En compagnie du professeur A. Gansser, de Zurich, j' ai eu l' occasion de participer à deux expéditions au Bhutan, l' une au printemps 1963, l' autre à la fin de l' automne 1965, et d' ainsi explorer ce pays pendant six mois. Ces expéditions ont pu se réaliser grâce à l' amabilité de Sa Majesté le roi du Bhutan. Elles étaient financées par le Fonds national suisse pour l' encouragement de la recherche scientifique, et avaient pour objectif une première étude de la structure géologique du pays, plus particulièrement de sa partie septentrionale. Les résultats scientifiques seront publiés plus tard. J' aimerais décrire ici en quelques traits les merveilles de ce pays de montagnes.

Avec ses 46 000 kilomètres carrés, le Bhutan est un peu plus grand que la Suisse ( 41 000 km2 ). Sa population, d' environ 800 000 habitants, ne forme qu' un sixième de celle de la Suisse. La frontière sud marque assez exactement le passage morphologique de la plaine du Brahmaputra aux premières collines ( voir l' esquisse ). Sept grandes rivières coulant du nord au sud déterminent la structure orographique; l' Amo, le Kuru et le Dangme prennent leur source sur territoire 11 Les Alpes - 1966 - Die Alpen161 tibétain au nord de la chaîne himalayenne, tandis que le Wang-Paro, le Mo, le Mangde et le Chamkar sont entièrement sur le versant sud et bhutanais. Toutes ces rivières creusent de profondes vallées, coupées par endroits de gorges sauvages. Le Wang-Paro, le Mo et le Chamkar traversent le centre du Bhutan par de larges plaines horizontales. Ces régions sont extrêmement favorables à la culture du riz et du blé.

Dès le début d' avril l' humidité de l' air ne cesse d' augmenter: le matin le temps est encore souvent ensoleillé, vers le soir il tombe de légères averses. Des jours entiers de temps clair ne se présentent qu' isolément. Les nuages du sud se pressent de plus en plus sur la crête de l' Himalaya, en lutte constante avec les vents tibétains du nord. A fin mai ou au début juin la mousson se déchaîne avec violence, puis une période de beau temps de quelques jours, semblable à celle qui est connue dans la région de l' Everest, succède souvent aux premières grosses pluies. La saison des pluies dure jusqu' au début de septembre, bien que les zones centrale et septentrionale du pays reçoivent nettement moins de précipitations. Les premières chaînes du sud du pays, qui dépassent 4000 mètres, réussissent à retenir en partie les nuages de la mousson. Le ciel est pourtant généralement couvert, et les jours ensoleillés sont rares. Au milieu d' octobre commence la période de beau temps de Parrière-automne où la clarté et la transparence de l' air sont uniques. Malheureusement ce temps est interrompu dès le début de novembre par les premières chutes de neige, qui bloquent souvent les cols élevés du nord. A fin décembre s' installent les chutes de neige hivernale qui durent jusqu' à fin février. Mars est relativement clair, mais froid.

Le pays se divise en zones qui s' étendent d' ouest en est:

A. Le Haut Himalaya: sommets de 6000 et 7000 mètres avec leurs satellites, pâturages à yacks dans les vallées.

B. Les forêts vierges d' altitude: forêts coupées de gorges profondes dont les flancs sont abrupts et rocheux.

C. Le Bhutan moyen: Plaines aux flancs moins raides mais fortement boisés. Riz, blé, bétail. C' est là que vit la majeure partie de la population.

D. Forêt vierge du Bhutan méridional: Les vallées se rétrécissent. Peu de population et de cultures.

E. Les collines inférieures: Jungle tropicale. Population népalaise dominante.

2 " Le Haut Himalaya Les hauts sommets de la chaîne frontière sont encore très peu connus. Les cartes disponibles, basées sur les feuilles au quart de pouce ( 1:253 440 ) du Service topographique indien, indiquent sur territoire bhutanais environ huit cotes supérieures à 23 000 pieds7010 m .) et seize supérieures à 20 000 pieds6100 m. ). Le dessin de cette zone ( comme de celle des forêts vierges d' altitude ) est presque entièrement faux et se fonde surtout sur les indications fournies par les habitants. De nouvelles cartes indiennes doivent exister pour quelques régions - surtout dans le sud -, mais elles sont aujourd'hui strictement hors de circulation.

La seule expédition alpine a été conduite en 1937 par F. Spencer Chapman au Chomolhari ( 7315 m. ). Il franchit la crête frontière en venant de la plaine tibétaine de Phari au nord du Col de Peme. L' ascension réussit par le flanc SE, mais il reste un doute à son sujet.

Suivons la chaîne frontière d' ouest en est. La montagne sacrée du Chomolhari ( 7315 m .) forme le pilier d' angle nord-ouest avec ses deux gardiens, le Tserim Kang aux formes splendides ( environ 7000 m ., appelé localement Chumtsering ) et le Chumkang ( 6800 m. environ ); ces sommets sont raides et bardés de glace autant sur le versant tibétain que sur le côté bhutanais ( voir photo n° 1 ).

La contrée habitée au sud de ces montagnes est dominée par Lingzhi Dzong ( 4200 m. environ ), sur la crête d' une colline. Les habitants occupent de petits groupes de maisons et vivent de l' élevage du yack et de maigres cultures. La limite des arbres se trouve vers 4100 mètres. La bande de terre qui sépare la région des forêts de celle des glaces est étonnamment étroite. Trois col mènent au Tibet par le massif du Chomolhari: le Peme La ( ou Tremo La en tibétain ) depuis la vallée supérieure du Paro, le Chu La et le Iam La au départ de Lingzhi. L' altitude des cols entre le Bhutan et le Tibet varie entre 4500 et 5300 mètres. La liaison principale à partir du Bhutan central est celle du Yale La, qui rattache Lingzhi à Thimphu, résidence royale et capitale.

A l' est d' une dépression de la crête principale se dressent la masse du Kangchentag ( 7000 m. environ ) aux parois glaciaires imposantes, et la pyramide puissante du Masa Kang ( 7200 m. environ ). Nous trouvons là deux assez gros villages, Laya et Lungu, dont la population est intéressante. Au Bhutan les hommes et les femmes portent partout les cheveux coupés court. Seules les femmes et les jeunes filles de Laya font exception ( voir photo n° 3 ). Le coquin petit chapeau pointu, tissé en bambou, est aussi typique de ce village. C' est une peuplade travailleuse qui va cultiver ses champs de céréales dès le petit matin. Le froid et les giboulées n' arrêtent pas le travail. L' intérieur des maisons de pierre est sombre, et la plupart du temps rempli de fumée, car on ne connaît pas la cheminée au Bhutan. On aime beaucoup danser; ce sont toujours des évolutions de groupe en cercle, où les danseurs chantent eux-mêmes la mélodie. Le même style se retrouve dans tout le pays. Les rythmes des danses sont souvent très compliqués; au début les airs paraissent monotones aux oreilles européennes, jusqu' à ce qu' on y découvre les tournures originales des différents chants.

Laya se trouve dans une vallée latérale du Mo supérieur, qui prend sa source aux environs des cols de Toma et Wagye, dont tous les deux atteignent 5000 mètres. A l' est se dresse un massif chargé de glaciers, le Tsenda Kang ( 7000 m. environ ). Les chutes de neige précoces nous ont empêchés d' atteindre le bassin du Pho, qui se jette dans le Mo près de Punakha. On ne peut pénétrer dans cette région, appelée Lunana, que depuis la vallée du Mo, un peu au-dessus de Punakha, par les hauts cols de Laya, ou à partir de Bumtang. En hiver elle est absolument isolée. Ce doit être une région extraordinaire; nous en avons eu un bon aperçu de loin, des cols de Doucho et Kechu ( voir esquisse ). Au Tsenda Kang succède à l' est un massif très glaciaire, une large pyramide légèrement plus haute que les autres sommets. Un de nos porteurs, originaire de Lunana, l' appelait Kang Chem. Une brèche profonde couverte d' un glacier le sépare d' un groupe sauvage de trois dents saillant sur la crête sommitale. Des parois rocheuses barrées de bandes de glace en tombent vers le sud, comme du massif imposant voisin. Tout près se dresse une pyramide élégante, suivie à l' est d' une montagne de forme extraordinaire: une table de plusieurs kilomètres de long, couverte d' une nappe de glace horizontale, qui plonge brusquement vers le sud. Un plateau glaciaire gigantesque à plus de 7000 mètres d' altitude! Pour les quatre dernières montagnes que nous venons de décrire, nous n' avons pu recueillir aucun nom. A l' ouest de cette « Table », un col que les yacks ne peuvent pas franchir semble mener au Tibet ( le Gongto La, en tibétain Lhopda La ?). Deux médecins britanniques, les Drs Jackson et Ward, ont atteint Lunana à partir de la région de Laya en août 1964. Avec un troisième docteur ils ont poursuivi des recherches médicales dans cette région à l' arrière 1965. Nous en saurons donc bientôt davantage. Les habitants ne paraissent pas être très différents des Bhutanais de l' ouest, ni leur langue d' ailleurs, au contraire de Laya où l'on parle un dialecte particulier. Le centre du district de Lunana est Chozo Dzong.

A l' est de la « Table », le vaste massif du Kangkarpünzum domine les autres sommets. C' est la plus haute montagne du Bhutan, et elle doit présenter à l' alpiniste de sérieuses difficultés sur son versant sud - comme de nombreux autres sommets d' ailleurs: voir photo n° 2. Le versant tibétain de cette montagne est inconnu, et aujourd'hui fermé aux Occidentaux. On ne sait pas non plus si son versant sud est arrosé par le Mangde ou s' il fait partie du bassin du Pho. Le haut Mangde est difficile d' accès et entièrement inconnu; au NW du Djüle La, les flancs abrupts de la vallée sont encore recouverts d' une jungle épaisse. Le Kangkarpünzum domine la partie septentrionale du Bumtang, dont la rivière principale, le Chamkar, prend sa source au Melakarchung La. De ce col on a une vue splendide sur les trois sommets du Künla Khari ( 7554 m .) qui est situé entièrement en territoire tibétain. C' est la montagne la plus élevée de l' Himalaya oriental entre le Kangchendzönga ( 8598 m .) et le Namche Barwa ( 7755 m .), le gardien du coude du Brahmaputra. Pourtant d' après nos mensurations, le Kangkarpünzum a une altitude très voisine.

Une vallée latérale à l' ouest du haut Chamkar conduit directement aux escarpements sud du massif du Kangkarpünzum. Nous avons donné au sommet qui domine le verrou de la vallée le nom de Melunghi Kang, d' après celui de la rivière. Dans cette vallée règne en été une véritable vie alpestre. Plusieurs hameaux de montagne sont alors habités et un grand nombre de yacks paissent dans les prés.

La chaîne frontière passe par quelques sommets glaciaires, puis s' abaisse dans la grande brèche de la vallée du Kuru où la zone de la forêt vierge franchit la frontière tibétaine. Cette brèche n' est pas la seule qui rompe la chaîne himalayenne. Plusieurs des grands fleuves coulant vers le sud, comme l' Indus, le Sutlej et le Brahmaputra, prennent leur source sur le versant tibétain. Ils ont frayé leur chemin déjà avant le soulèvement principal des montagnes, puis ont rongé le terrain au fur et à mesure que les montagnes se formaient.

Entre les rivières Kuru et Dangme, les sommets sont un peu moins hauts - ce sont des 6000. Une large pyramide glacée domine les autres. A côté, à l' ouest, passe le Bon La menant de Singhi Dzong au Tibet. De la vallée du Yangtse, c' est le Me La qui traverse la frontière. Puis suit une autre vallée qui a taillé une sorte de cluse, celle du Dangme ( qui sur territoire tibétain est appelé Nyamjang ).

A l' est du col de Rodung, dans le territoire de la NEFA, nous avons vu un massif bardé d' arêtes de glace, qui forme un embranchement méridional de la chaîne principale et correspond bien au Kangdu ( 7090 m .) qu' indiquent les cartes.

Il existe au Bhutan une série de problèmes d' escalade très intéressants. Mais la situation politique et économique n' autorise actuellement aucune expédition himalayenne.

3 " Les forêts vierges d' altitude La forêt devient extraordinairement épaisse immédiatement au-dessous de la limite des arbres. La jungle envahit les flancs abrupts et rocheux des vallées. Les quelques chemins des vallées principales offrent les seules possibilités de la traverser. Toute la journée on marche au milieu de verts d' une variété incroyable. Les bonnes places de camp sont éloignées les unes des autres.

Cette région est peu peuplée. Le long des grandes rivières il y a par-ci, par-là, des clairières avec des rizières en terrasses et quelques maisons dispersées. Il est étonnant de voir comme chaque lopin de terre arable est cultivé. La végétation est d' une luxuriance extraordinaire. Au-dessus de la limite des arbres ( 4100 m .) des tapis de rhododendrons couvrent les flancs nord. A l' abri du soleil la neige subsiste souvent toute l' année sans se transformer et rend ces pentes impraticables. Plus bas, les rhododendrons forment aussi le sous-bois. A l' approche de la mousson ils se transforment en gigantesques champs de fleurs; partout dans la mi-obscurité luisent des points rouges - un coup d' oeil unique! Nous avons pu en observer vingt sortes, rouges, lilas, violettes, jaunes ou blanches.

Une variété de cyprès est l' arbre qui monte le plus haut sur le versant sud. A mesure qu' on descend au-dessous de 3900 mètres, on trouve plus de sapins blancs aux longs troncs ébranchés. Sur le versant nord ce sont eux qui montent jusqu' à la limite des arbres. Vers 3600 mètres ce sont de minces bambous de trois ou quatre mètres de haut qui, avec les rhododendrons, composent les forêts. Les bambous deviennent épais vers 3000 mètres, et le chemin les traverse souvent par de véritables tunnels. Une sorte de sapin blanc dont le tronc porte des branches sur toute sa hauteur monte jusqu' à 3100 mètres. Suivent diverses espèces de buissons. Au-dessous de 2000 mètres poussent en masse des plantes grimpantes à grosses feuilles de formes compliquées et symétriques, ressemblant à notre philodendron. Dans les régions plus ouvertes apparaît une sorte de pin, l' arbre typique de la partie centrale du pays.

Dans toute cette zone, des barbes de lichens jaune-vert pendent des branches, ce qui en augmente encore l' aspect sauvage. Les mousses ont le même rôle dans certaines régions humides. Les orchidées arboricoles sont nombreuses.

Au milieu de cette solitude, ici ou là, un petit gömpa ( monastère ) se dresse sur la pointe d' une colline ou s' agrippe au flanc d' une paroi rocheuse. Un monastère fameux est celui de Taktshang, dans la vallée supérieure du Paro, qui est bâti au milieu d' une paroi verticale de gneiss compact.

De nombreux ours, les petits ours foncés de l' Himalaya, vivent dans la région. Les Bhutanais les craignent, mais redoutent encore plus les tigres - qui montent parfois jusqu' à 3000 mètres -, et les léopards des neiges, dont nous avons trouvé des empreintes jusqu' à 5000 mètres. On ne voit que rarement le petit daim musqué gris-brun. Dans certains endroits, par exemple à l' est de Lingzhi, se rencontre le takin, dont la classification zoologique est incertaine, mais qu' on place généralement parmi les gazelles. Son habitat se limite aux forêts vierges d' altitude d' Assam et de Birmanie.

Au Bhutan occidental, deux sommets de 6000 mètres se détachent au sud de la chaîne principale: le Chaggye Kang ( environ 6000 m .) au nord de Paro et le Kang Bum ( environ 6500 m .) à l' WSW de Gasa Dzong.

4. Le Bhutan moyen De Phuntsholing dans la plaine du Bengale, quand on suit en jeep la route qui, depuis peu d' années, monte en direction du nord par la ceinture de forêt vierge, sauvage et relativement peu habitée, on est très étonné de constater qu' au de 2000 mètres la vallée s' élargit en une plaine sablonneuse et très fertile, qui par sa forme rappelle un peu l' Engadine. Près de Paro, cette plaine est large de plus de deux kilomètres, couverte de rizières et bordée de hameaux. Chaque rizière est entourée d' un remblai d' un demi-pied de haut pour retenir l' eau d' irrigation. A une altitude de 2200 mètres, on obtient deux récoltes: le blé à fin mai et le riz à fin octobre. Le Paro fait des méandres au milieu de la vallée; il est à peu près gros comme le Rhône à Brigue. De merveilleuses pinèdes couvrent les flancs de la vallée jusque vers 3000 mètres où commence la forêt vierge d' altitude.

Le dzong de Paro, à gauche de la vallée, domine le paysage de sa construction de pierre, puissante, carrée, ressemblant à un château. Un cercle de bâtiments à haute façade blanchie à la chaux et barrée de brun-rouge aux trois-quarts de sa hauteur - peinture typique des constructions religieuses - entoure une cour intérieure au milieu de laquelle se dresse la tour centrale. Le dzong est en même temps un couvent bouddhique et le siège de l' administration civile. Un dzong assez grand constitue le centre d' un district administratif de la dimension d' un de nos cantons. D' ouest en est, les plus importants sont Ha, Paro, Thimphu, Gasa ( photo n° 5 ), Punakha, Wangdiphodang, Tongsa, Bjakar, Lhuntse et Tashigang. De plus petits dzong leur sont subordonnés. Le représentant du roi dans les districts isolés s' appelle le penlop, son ministre des finances le nyerchen. Le penlop peut conduire ses affaires de façon assez indépendante; il rend la justice, excepté pour les crimes, que le Druk Gyalpo, le roi, juge personnellement.

Dans chaque dzong se fêtent toutes les années des danses religieuses qui durent plusieurs jours. Ces danses sont prisées dans le pays entier, et font partie du programme d' études des novices des couvents. On danse le plus souvent avec masques et costumes: à côté de danses d' animaux, la plupart des scènes représentent des dieux effrayants qui combattent les ennemis de la religion. La silhouette la plus remarquable est celle de Palden Lhamo avec son rictus, ses crocs, ses trois yeux et ses cinq crânes sur le front. C' est une déesse protectrice, que le bouddhisme a reprise avec d' autres de l' hindouisme et de l' ancienne religion tibétaine bon.

Les Bhutanais appartiennent sans exception à la religion bouddhique. Depuis la conquête du Tibet, c' est au Bhutan que le bouddhisme conserve sa forme la plus pure. En automne 1965 la tibétologue B. C. Olschak, de Zurich, et la photographe U. Gansser ont - durant notre expédition géologique - fait des recherches sur le développement historique du bouddhisme au Bhutan. Nous renvoyons le lecteur à leurs publications.

Les fonds de vallées plats sont typiques de Paro, Thimphu ( photo n° 7 ), Punakha et Bumtang. Près des dzong de Tongsa, Lhuntse et Tashigang, la vallée garde le profil en V. Les versants les moins abrupts sont cultivés, souvent mis en terrasses avec art. Dans le district de Kurtö, autour de Lhuntse-Dzong, on s' étonne de voir comment la plus petite parcelle est cultivée.

Les Bhutanais sont un peuple joyeux et se distinguent par leur humeur active et ouverte des Indiens de la plaine. Les traits de leurs visages sont fortement accusés, bien que la forme en soit plus ronde que chez les Tibétains dont un grand nombre se sont réfugiés au Bhutan. Les individus des deux peuples portent les cheveux coupés court. Les hommes se vêtent d' une robe ressemblant à un manteau, retenue par une ceinture, qui laisse les genoux libres et forme sur la poitrine une poche dans laquelle se glissent toutes sortes d' objets, en particulier de petites boîtes d' argent ciselé avec art qui contiennent des noix de bétel. Ce fruit est très apprécié et paraît avoir un effet stimulant; il est enveloppé dans une feuille barbouillée de chaux, puis mâché longuement; il en sort un jus rouge qui laisse de nombreuses traces sur les dents des gens - et aussi sur les pavés du chemin.

Le vêtement des femmes consiste en une étoffe carrée qu' elles s' enroulent autour du corps et qu' elles maintiennent sur les épaules par deux agrafes d' argent.

La beauté des étoffes frappe au premier coup d' oeil. Le tissage à la main est en grand usage. Sur des métiers très simples, tendus par une lanière, les femmes tissent des bandes d' environ 40 centimètres de large. Il faut plusieurs semaines pour faire un vêtement, et on est étonné que la plupart des gens portent de telles étoffes, qui doivent bien durer toute une vie.

Il est particulièrement intéressant de voir les hommes tirer à l' arc. C' est le jeu national. On tire avec des arcs de bambou sur une étroite cible placée à 150 ou 200 mètres, avec une sûreté incroyable. Souvent deux camps s' affrontent dans une compétition. Des gestes et des cris accompagnent la flèche dans son vol, et si le coup est bon le camp opposé l' acclame aussi. Pour nous autres Européens, il est effrayant de voir des spectateurs assis juste à côté ou sous la ligne de tir:

Pour la chasse il semble que les arcs et les flèches ne sont plus utilisés qu' au Bhutan oriental, où l' influence des populations arriérées des montagnes de l' Assam est prédominante.

Les habitations, souvent à deux étages, ont des murs de bois et de glaise légèrement penchés à l' intérieur ( photo n° 6 ). Les toits peu inclinés, aux bardeaux tenus par des pierres, rappellent les Alpes. La famille habite à l' étage supérieur. Les fenêtres peuvent se fermer de l' intérieur par des volets à glissières. Malgré les vents violents et coutumiers, on n' utilise pas de vitres. L' autel familial et ses lampes à beurre ne manquent jamais.

5° Le Bhutan méridional Depuis peu d' années deux routes à jeeps relient Paro-Thimphu et Tashigang à la plaine du sud, et ramènent à un jour le voyage qui prenait une semaine à travers la jungle. Le passage graduel du paysage de haute montagne à la plaine tropicale est quelque chose de merveilleux, du moins pendant la saison sèche où les sangsues n' infestent pas les régions inférieures. Le chemin s' étire dans la forêt tropicale, au flanc de la vallée; tout au fond gronde la rivière déjà devenue grosse. On ne rencontre un village que de loin en loin. Les cigales chantent leurs variations les plus aiguës.

Une des particularités de l' Himalaya oriental est la soudaineté du passage de la plaine aux premières montagnes, sans la transition que forme dans l' ouest la ceinture de jungle du Terai. Les premiers sommets culminent déjà très haut, souvent vers 4000 mètres.

Le bord de la plaine et les premiers contreforts sont peuplés de Népalais, qui sont devenus citoyens bhutanais et forment environ le cinquième de la population.

6 " Aperçu géologique Je ne donnerai que de brèves indications sur les résultats géologiques de nos expéditions, du fait que le dépouillement de notre matériel et de nos observations n' est pas encore terminé. Le professeur A. Gansser a décrit les grandes lignes des résultats de 1963 dans « Geology of the Himalayas » ( 1964, Interscience Publishers ) et dans le 15e volume de « Berge der Welt ».

La plus grande partie du pays est formée de roches cristallines aux couches plus ou moins horizontales; la phyllite, la quartzite, les schistes lustrés, parfois le marbre, apparaissent plutôt dans le sud, alors que dans le nord ils sont recouverts de gneiss migmatiques. Dans le bassin du Tang-Chu, au nord-est de Wangdiphodang, nous avons trouvé une couche sédimentaire de calcaire et d' ardoise, que les fossiles indiquent comme appartenant à l' ère primaire. Un autre banc sédimentaire apparaît dans la région de Lingzhi, au coin NW du pays, où de puissantes couches de calcaire sont recouvertes de roches secondaires ( trias, craie ). Ce banc est isolé; au nord il ne se rattache pas aux sédiments secondaires tibétains qui se sont déposés dans la mer intérieure ancienne - la mer dite de Téthys - à l' extrémité ouest de laquelle ont surgi les Alpes.

La plus grande partie des matériaux de l' Himalaya vient probablement du vieux socle continental d' un géosynclinal secondaire orienté d' est en ouest où se sont accumulés les sédiments tibétains.

Il n' est pas encore certain que de vastes nappes de charriage aient joué dans l' Himalaya oriental le même rôle que dans les Alpes. Au Bhutan, il n' y a certainement pas de preuves d' une tectonique de nappes compliquée, comme T. Hagen en a fait l' hypothèse pour le Népal ( Les Alpes, 1956 ). Près de la plaine du Brahmaputra les couches de phyllite et de quartzite plongent au nord; elles se dressent vers le sud et par endroits sont poussées sur les grès des collines des Siwaliks qui, comme la molasse alpine, forment le socle des montagnes en devenir.

L' application de la théorie des nappes rencontre des difficultés: les couches de marbre fortement inclinées, obliques par rapport aux chaînes de montagnes en particulier dans le nord du Bumtang, et aussi les petites failles étonnamment nombreuses qui sont axées du nord au sud. Au long de la chaîne frontière les séries métamorphiques horizontales sont traversées par des tourmalines claires avec de superbes phénomènes d' intrusion et de contact.

Nos recherches ne veulent être qu' une première prise de contact destinée à délimiter les problèmes dont la solution demandera un travail de détail intensif.

Dans sa primitivité, le Bhutan est un merveilleux pays de montagnes, et on peut seulement espérer que son exploration ne progressera pas avec la précipitation dont on a eu trop d' exemples récemment et qui a tant d' effets déplorables, mais qu' il se développera harmonieusement, pas à pas, et trouvera son point d' attache avec la civilisation moderne.

Remarque: la graphie des noms de lieux suit en grande partie les indications de Mme B.C. Olschak.

( Traduit de l' allemand par C. Vittoz )

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