Le déchiffrage des glaciers

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Paul-Emile Schazmann, Berne

« Je voudrais m' entretenir avec sous d' un glacier, sur un glacier»Forbes à Charpentier, 1846 Rien ne paraît plus inanimé que les glaciers aux habitants des plaines et des larges vallées qui les ont contemplés à travers les branchages fleuris d' une végétation bien arrosée. Lorsque les physiciens commencèrent à s' en approcher puis à s' aventurer sur les moraines et les séracs, ils y distinguèrent vite de nouveaux amas de neige se transformant en « glacières » et des glaces qui fondaient. Mais dans l' ensemble chaque glacier formait pour eux une masse dure comme du cristal, soumise à certaines oscillations. Saussure atteignit l' un des premiers le plus haut sommet des Alpes, sans découvrir le secret des étendues blanches qu' il parcourait.

Le 15 juillet 1772, le Genevois André-César Bordier, petit-fils d' Alexandre qui fut capitaine de la garnison de Genève pendant plus de 40 ans, quittait sa ville natale pour gagner « les glacières de Savoye » par la rive gauche du lac. Pendant les huit jours que dura ce Voyage pittoresque, l' amour de la montagne et la connaissance des glaciers firent plus de progrès que pendant les siècles précédents. Il se rendit d' Evian à Vevey en barque, son chemin le conduisant ensuite à Martigny où la nature ornée'« La géologie se hasarde à déchiffrer les pages les plus anciennes de l' histoire de la terre. » Louis Agassiz- fait place à la montagne. Le paysage sauvage lui semblait un amas de pointes hérissées et de noirs rochers calcaires, cariés par les ans ou brûlés par la foudre! Il a quitté l' azur transparent du lac dont la couleur passe selon les vents qui l' agitent au violet foncé, au bleu éclatant et parfois au gris trouble. Son don de l' observation l' aidera à comprendre la montagne. Elle lui inspire un certain effroi, mais aussi d' emblée des joies que seuls ceux qui la gravissent à pied connaissent: le silence de la nature que ne saurait troubler le chant de quelques oiseaux inconnus, les ténèbres qui couvrent les environs faisant soudain place à un coin de ciel qui se découvre.

Comme il apprécie l' hospitalité des montagnards! A Trient, où il loge pour la première fois dans un chalet; à Vallorcine, où le pain a la couleur de la suie, le fromage un goût aigre; où le lait très épais est mêlé de sucre d' orge et où les lits se réduisent à des sortes de « pétrissoires » de bois enfermant une paillasse odorante. Mais l' accueil chaleureux des villageois supplée à tout.

Cependant l' objectif de Bordier, ce sont les glaciers. Enfin celui d' Argentières s' offre à sa vue: montagne d' argent massif, très blanche et polie, entrecoupée de taches d' un vert-de-gris éclatant. L' image se modifie quand il approche: glace vive, dure et transparente, monticules irréguliers, fentes étroites et profondes. Quelques jours plus tard, A.C. Bordier, logé sur le Montenvers dans une chétive cabane de pierres pointues surnommée Le Ch¢teau, observait la Mer de Glace entrecoupée de crevasses par lesquelles il aperçoit la profondeur de cet océan congelé. Il découvrit ce jour-là la nature de ses ondes glacées se repliant sur le bord du roc comme de la are amollie. Il reconnut un assemblage de glaces ne formant point une masse entièrement dure et immobile, mais un amas de matière coagulée, flexible et ductile jusqu' à un certain point. En quelques pages révélatrices, Bordier a montré le mécanisme simple du mouvement des glaciers par lequel les eaux gèlent et s' accumulent dans la partie supérieure, fondent et forment des rivières dans la région inférieure vers laquelle ils avancent sans cesse en épousant les formes de la vallée, en formant des moraines sur ses bords et en entraînant des blocs qu' elles ont striés et polis.

En outre, le Mont Blanc n' est plus pour lui la montagne maudite, mais le dominateur utile de la chaîne des Alpes dont il a embrassé du regard la masse et la profondeur et discerné les rivières qui partent en tous sens de dessous ses glaces.

Ce premier grand déchiffreur de la haute montagne omettait encore l' ampleur de l' avance et du recul des glaciers au cours des périodes géologiques, de sorte que les habitants des vallées supérieures, comme les touristes, continuèrent à s' interroger sur certains profonds mystères. Les poètes et les hommes de science s' en firent les échos. Le grand écrivain anglais William Wordsworth, pendant le voyage à pied qu' il fit en 1790 avec sa sœur Dorothy dans les Alpes, de Martigny au Col de Balme puis au Simplon et au San Bernardino, a décrit en quelques vers magnifiques un de ces blocs à l' origine obscure:

« Parfois une grande Pierre qu' on voit étendue Sur les flancs pelés d' une eminence Etonne tous ceux qui l' observent; Ils se demandent les moyens qui ont pu l' amener et d' où elle vient.

Elle ressemble ainsi à un être pourvu de sens, Telle une bête marine qui aurait rampé sur une crête De rochers et de sable pour se reposer ici au soleil. » Les montagnards qui avaient toujours eu sous les yeux ces roches laminées et moutonnées ne s' en préoccupaient guère, sauf quand ils pouvaient les utiliser pour leurs constructions. Les mineurs accourus dans certaines régions erratiques riches en minéraux utilisables commençaient toutefois à en parler lorsque Goethe encore jeune parcourut à son tour les Alpes, et l'on trouve des reflets de leurs conversations dans sa Vie de Wilhelm Meister: lors d' une fête des mineurs, les convives cherchent à expliquer la formation du monde. Quelques-uns d' entre eux invoquaient une période de froid intense pendant laquelle de pesantes masses auraient été amenées sur des glaces flottantes.

Les phénomènes naturels aux conséquences tragiques survenus en 1818 dans la vallée même qu' A. Bordier avait parcourue cinquante ans auparavant pour se rendre de Martigny aux glacières de Savoie allaient faire rapidement avancer les recherches sur le transport des pierres erratiques. En effet, la dilatation du glacier de Giétroz avait rompu les digues, et des masses de glace et d' eau avaient provoqué un désastre: à Martigny, des flots de boue s' élevaient jusqu' au premier étage des maisons. Ignace Venetz, qui avait été dans le corps des ponts et chaussées au temps de Napoléon Ier, et Jean de Charpentier, directeur des salines de Bex et président de la Commission des digues du Rhône, se rendirent sur les lieux. En montant vers le glacier, ils trouvèrent à Lourtier le chasseur de chamois et constructeur de chalets Jean-Pierre Perraudin qui avait attiré leur attention sur la similitude entre les traces récentes d' érosion près des glaciers et les blocs proches de son chalet ou à Chamsec.

Cette idée ne lâcha plus Charpentier, par ailleurs connu par son Essai sur la constitution géologique des Pyrénées. Il reconnut alors des pierres et des restes de moraines à Monthey où ils étaient descendus du val Ferret; au-dessus de Neuchatel et jusque sur les flancs du Jura, en dépôts éparpillés, cumulés et stratifiés.

En 1836 eut lieu la rencontre décisive entre Louis Agassiz et Jean de Charpentier. Agassiz, jeune et brillant professeur à Neuchâtel, était venu à Bex sceptique quant aux théories révolutionnaires de son hôte sur la géologie; il repartit convaincu qu' il fallait pousser les recherches plus loin. Sa déclaration à l' Assemblée de la Société Suisse des sciences naturelles, le 24 juillet 1837, fit sensation. Elle ouvrait à des auditeurs comme Escher de la Linth, Auguste Pyrame de Candolle, Louis de Coulon, Gressly et Leopold von Buch, la vision apocalyptique de vallées et de plaines - aujourd'hui fertiles et riantes - couvertes de glaciers s' étendant à des pays entiers. Il déchiffrait l' une des pages les plus anciennes.de l' histoire de la Terre, celle des temps on l' immense puissance de la glace se mouvant sur elle-même et sur le sol broyait et arrondissait tout ce qui est mobile et polissait les surfaces solides sur lesquelles elle s' était avancée.

Devenu dès lors l' un des grands géologues des temps modernes, Agassiz passa des semaines sur les glaciers et consacra une partie de sa vie à leur étude et la diffusion du résultat de ses recherches.

Pourtant Louis Agassiz n' avait que 7 ans quand Perraudin initia Jean de Charpentier à ses vues sur les glaciers. Mais dans le jardin de la cure à Môtier, au bord du lac de Morat, on il jouait comme enfant à observer, dans un bassin de pierre que j' y ai retrouvé, les poissons d' eau douce auxquels il consacra plus tard un de ses principaux ouvrages, Agassiz s' interrompait, les jours très clairs, pour observer au loin la blancheur des glaciers. Il avait 33 ans lorsqu' en 1840 il établit sur l' un de ces mêmes glaciers des Alpes suisses, celui du Lauteraar, au-dessus de l' hospice du Grimsel, le fameux Hotel des Neuchâtelois, simple abri sous une plaque de granit micacé dont le nom amplifiait le pourtour dans l' esprit des curieux, comme jadis le « château » on Bordier bivouaqua sur le Montenvers. Par le retentissement des travaux scientifiques qui y furent accomplis, ces refuges se révélèrent plus efficaces que beaucoup de demeures nobles.

Entre une campagne de recherches et d' ob sur les glaciers et ses cours à l' Acadé de Neuchâtel, Agassiz s' était rendu à l' As de la Société britannique pour l' avan des sciences, réunie à Glasgow en automne 1840. II y rencontra James David Forbes, professeur de physique et coureur passionné de glaciers depuis sa première ascension du Montenvers, à l' âge de dix-sept ans, en 1827. Agassiz n' eut pas de peine à persuader son collègue écossais de le rejoindre au glacier de l' Aar, l' été suivant. Forbes fut fidèle au rendez-vous, grâce à des marches forcées, après des recherches géologiques dans l' Ardèche. Il a gardé un souvenir lumineux, malgré la pluie, de sa première journée passée sur le Lauteraar avec Agassiz. Journée de victoire aussi pour la science, car, pendant la traversée vers le refuge, Forbes remarqua les veines d' un bleu calcé-doine - il dit ailleurs d' un bleu comme celui du Rhône à la sortie de Genève - qui traversent la glace verticalement, parallèlement à la longueur du glacier. Il découvrit alors les effets de la structure rubanée des glaciers dont les molécules, mélangées de glace et d' eau, ne gelant jamais complètement, forment la masse qui se déplace.

Les rapprochements européens qu' amenèrent les théories glaciaires n' allèrent pas sans heurts. Il y eut des contestations quant à la priorité des découvertes. Les uns, comme Arnold Guyot, avaient observé des structures glaciaires pour la première fois. D' autres, comme Forbes, avaient tire de leurs observations des conséquences physiques d' une grande portée.

Des résultats tout à fait spontanés furent alors obtenus sur les glaciers de l' Europe, de la Norvège à l' Irlande. En Savoie, Louis Rendu avait pris à cœur de mettre l' étude des glaciers à la portée de tout le monde. Ses théories reposaient sur ses propres constatations, faites en parcourant les principaux glaciers qui entourent le Mont Blanc ainsi que ceux du Valais. Né à Meyrin dans le canton de Genève, le futur évêque a conçu, au temps on il dirigeait le collège de Chambéry, des opinions originales sur l' extension des glaciers. Ses observations précises s' accompagnent de vues élevées sur la nature qui rend toujours meilleur celui qui la contemple avec un esprit juste et désintéressé.

Notre but n' est pas de refaire ici l' histoire de VHôtel des Neuchâtelois qui a laissé des traces indélébiles dans les œuvres scientifiques et dans l' imagination populaire. Seule sa forme matérielle, au bord de la moraine médiane des gla- ciers de l' Aar, s' est effondrée, après avoir rendu d' immenses services; elle céda précisément au désajustement de sa base sur le glacier mouvant. Par bonheur, les savants et leurs guides n' étaient pas sous ces pierres au moment où elles s' affaissèrent. Que de fois ces chercheurs infatigables s' y rendirent, en empruntant des chemins près desquels j' ai encore passé en automne i g69, tapissés de myrtilles et de rhododendrons, bien qu' à notre époque le sentier soit refoulé au-dessus du lac artificiel par la construction du barrage! Dans la dernière étape, le passant n' entend plus que le bruit assourdi des ailes de choucas se repliant, le petit choc des pierres tombant dans les crevasses, et le murmure des ruisseaux de glace fondue.

Même en hiver, alors que lui-même se sentait exténué par la marche en enfonçant dans la neige jusqu' aux genoux, Desor a décrit Agassiz d' une gaîté folle, heureux de se voir par un jour aussi magnifique au milieu de cette mer de glace dont il avait fait le théâtre de ses investigations. C' est à ce moment qu' Agassiz et Desor eurent l' idée d' entreprendre l' ascension de la Jungfrau.

L' été suivant, quatre naturalistes représentant autant de nationalités, accompagnés chacun d' un guide, partaient à l' assaut du sommet: Agassiz, le seul savant suisse de l' expédi; le Français Du Châtelier; l' Ecossais Forbes et Desor, d' origine allemande qui devint plus tard Neuchâtelois. Les guides avaient à leur tête Jacob Leuthold. Au retour, Desor n' hésita pas à recommander cette ascension à d' autres: Le jour où vous aurez contemplé la plaine suisse du haut de la Jungfrau, écrivait-il, comptera parmi les plus beaux de votre vie.

Du moment où quelques chercheurs se firent alpinistes par dévouement à la science aussi bien que par amour des beautés de la montagne, la connaissance de l' histoire de la Terre changea et l'on sut enfin que nous devons certains aspects des régions habitées au retrait des glaciers, dont l' avance avait détruit l' ère des mammouths.

Les promoteurs des théories glaciaires ont défi- nitivement banni des esprits les glaciers hantés par des êtres surnaturels malfaisants, et ils nous permettent de voir dans ces belvédères panoramiques les régulateurs de conditions essentielles à l' existence.

André-César Bordier nous a montré le chemin de ces océans aux vagues durcies comme par un coup de la suprême Puissance, entourés de golfes et de sinuosités, taillés dans des rochers d' un roux ardent; Jean de Charpentier ouvrit le chemin à la glaciologie expérimen tale. Le géographe Faujas de Saint-Fond lui avait conseillé, dans une lettre inédite que nous avons sous les yeux, d' étudier la nature sur les lieux et d' appuyer la théorie sur de beaux exemples; D. Forbes, des son premier tour sur le continent, préféra la vue embrassée du glacier du Géant à celle de la baie de Naples. Vingt ans après, il écrivait encore à Charpentier, dans une lettre également inédite: J' aimerais m' en avec vous d' un glacier, sur un glacier ( about a glacier, upon a glacier ). Arnold Guyot établit la loi des moraines sur le glacier de l' Aar, étudia la formation des crevasses près de la source du Rhône, et mesura le déplacement du glacier de la Brenva sous le regard de ses roches jumelles, semblables à deux sombres yeux; les comptes rendus à l' Académie d' Edouard Desor rendent indépendante de la climatologie la formation des glaciers dans les cirques où ils s' accumulent; Louis Agassiz enfin a porté au-delà de l' Atlanti la renommée de ses découvertes.

Le poète Longfellow n' avait pas attendu qu' une pierre du glacier de l' Aar recouvrit la tombe d' Agassiz, non loin de l' université de Harvard où il enseignait à ses étudiants l' obser de la nature, pour évoquer dans une pièce de vers la fée qui ouvrit devant son berceau le livre de l' univers. Le géologue de Môtier a consacré sa vie à en déchiffrer les plus belles pages, tandis que l' auteur à' Excelsior, H. W. Longfellow, a exprimé son admiration pour le glacier du Rhône en une belle métaphore, le comparant à un ...gantelet de glace que l' hiver a jeté en défi au soleil.

Les naturalistes comme les poètes, inspirés par le vent des sommets et la luminosité des séracs, ont quitté leur cabinet pour s' aventurer sur la merveilleuse surface aux ondes azurées qui brisent les rayons du soleil et revêtent successivement toutes les couleurs de l' arc. Ils y ont étudié avec les yeux de la raison la marche et la position des glacières, comme l' écrivait déjà Bordier en 1773.

Les novateurs dont nous avons tenté de ranimer quelques traits ont eu le mérite de mieux faire aimer, en les faisant mieux comprendre, la grandeur et le charme des paysages glaciaires. En redescendant dans la plaine arrosée par les rivières qui sont nées de grottes bleutées aux parois plus polies que les glaces des palais vénitiens, nous gardons la vision émouvante d' un perpétuel renouvellement.

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