Le docteur Chrétien De Loges

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Un Anniviard singulierPar Jean Rumllly

Les occupations, avouables ou subversives, exigent maints déplacements. De Loges note les particularités des villages qu' il visite. Il tire de son portefeuille un récit de voyage et l' offre au Journal de Lausanne ( 19 février 1791 ). Voici quelques paragraphes de cette relation:

En arrivant à Ivolena ( qui doit son nom à une fontaine à côté de la cure et dont les eaux tièdes font cailler le lait ) on ne sait où se loger; le peuple, méfiant à l' excès, ne peut se persuader que les étrangers qui vont chez lui, soient des honnêtes gens. Si l'on n' est ni boucher, ni marchand, on est aussitôt regardé comme suspect. Je faisais des notes, et demandais différents passages. On voulait me chasser comme espion; mais M. le Curé m' arrêta en m' entendant parler latin, et décréta qu' il me donnerait à manger une soupe et me mettrait à coucher dans une grange hors le village. Un discours soutenu sur la médecine, l' histoire naturelle et celle du pays, mit M. M. dans l' embarras. La méfiance lui suggéra de me faire voir ses armes et munitions, et de me raconter quelques exploits héroïques dans les rencontres des brigands qui avaient des culottes comme moi. On me fit coucher finalement dans une chambre.

De Loges découvre, dans les ravines d' Abricole ( Bricolla ), une inscription romaine. N' est pas la preuve qu' avant la dégénérescence de la nature les hauts cols étaient facilement praticables? Jusqu' au XVe siècle, soutient notre narrateur, il y avait commerce entre Arolla et la Valpeline, entre les vallées d' Hérens et de Viège. Des habitants d' Evolène, de langue allemande, se rendaient volontiers à la messe de Zermatt.

Le peuple d' Ivolena est comme je l' ai dit, méfiant à l' excès. Son caractère d' ailleurs est bon, officieux, généreux et naturel, mais les usages sont grossiers. Le songe, en changeant de lit, les cris du renard, le chant des oiseaux sont leurs augures; on craint revenants, sorciers et magiciens; on y prétend posséder le secret d' arrêter les voleurs sur le lieu même du délit, etc. Un homme qui arrosait dans un pré et qui me demanda si j' étais magicien, et à qui j' offris deux mille écus, s' il se donnait corps et âme à moi, s' enfuit à perdre haleine en faisant le signe de la croix; il me prit probablement pour le diable.

L' auteur passe en Anniviers par in monte Villa. Il cueille en chemin les simples, les aromates, s' arrête aux carrières et aux mines.

A Lard du champs qui touche le Maret ( torrent du Marais ?) on abat le plomb pur à coups de marteau: on y trouve, dit-on, de l' or en masse, mais ne disons rien, chacun a ses idées, elles sont libres. Près de la chapelle de Cinna ( Zinal ?) on trouve aussi une mine de cobalt.

( En 1793, pour faire briller son amour du bien public, De Loges propose d' exploiter trois mines: sel, charbon et cobalt. L' Etat touchera une redevance annuelle de cinquante mille écus, de quoi éteindre toutes les misères. « Parfait, dit le Grand Baillif, mais payez tout d' abord les frais de la commission d' étude 1 » Le bienfaiteur, soupçonnant un piège, abandonne le projet. ) Revenons au récit de course:

On observe au pied des Ruinettes, sur une pierre, les talons des souliers d' une femme; c' est, dit-on, Notre Dame, laquelle arrêta une masse de pierre énorme qui est à côté, et y laissa un monument immémorial. On voit en passant le Sonetschberg ( Sanetsch ) aussi sur une pierre, la griffe du diable et la sandale d' un malheureux capucin. Osera-t-on combattre des préjugés sans attaquer la religion?

Les Anniviards ne sont point méfiants, mais très crédules et jaloux de leur prétendu bien-être: chaque enfant sait où les mânes de ses parents font pénitence. C' est ici un grand crime d' uriner dans l' eau courante, parce qu' on y place les âmes en peine.

Un Genevois, le maître en pharmacie Albert Gosse, fait une querelle botanique à De Loges à propos du geum que les bergers appellent herbe dusang car elle arrête toutes espèces d' hémorragies, puis ajoute quelques remarques désobligeantes à l' adresse des Anniviards ( Journal de Lausanne, 5 mars 1791 ):

Sans argent, on pourrait fort bien mourir de faim au milieu d' eux. On trouvera mon jugement bien opposé à celui qu' ont tracé le célèbre Rousseau, et longtemps après lui M. Bourrit... Je pense que cette différence ne vient que de la manière de voyager: un observateur sous l' extérieur de l' aisance trouvera en général partout de l' hospitalité, de la prévenance et de l' honnêteté; mais les haillons de la misère que j' avais adoptés dans mon voyage, ne seront bien reçus que chez un peuple vraiment hospitalier...

De Loges mèdicamente lorsque conciliabules secrets et voyages mystérieux lui en laissent les loisirs. Il pense aller à la gloire. Et de quelle triste manière 1 Le Valaisan organise et entretient des correspondances avec le Piémont pour le compte de la République Française qui prépare l' investisse des Etats Sardes. Ce trafic d' espion lui vaut des déboires sans fin. Il se voit honni de ses compatriotes, menacé dans sa fortune, dans sa vie. Ses amis, c'est-à-dire les gens qu' il pense servir, l' exploitent et bientôt le renient. Souvent, il doit chercher refuge dans les montagnes ou s' exiler à Bex, Evian et Genève. Crier haro sur le mulet! Si facile! Il faudrait juger l' agent politique à la lumière de l' histoire, ce que nous ne saurions entreprendre ici.

Notre homme professe une vraie idolâtrie de la liberté. Lorsqu' il découvre que les suppôts de la révolution travaillent, en Valais, pour leur propre bourse, il épouse contre eux le parti des pauvres diables. Mais, toujours acerbe, il rend suspectes et indéfendables les causes les meilleures. Un phénomène psychologique vraiment singulier!

L' orgueilleux n' avoue jamais un tort, une erreur. Il subit de cruelles blessures d' amour et cherche des dérivatifs aux malheurs qu' il s' attire. Ses théories se sont développées dans la solitude morale où le plonge un caractère impossible.

Cherchons à dégager les idées maîtresses de quatre de ses ouvrages: Observations médicales sur la Suisse ( Magazin encyclopédique, 1795 ), Observations sur les Epidémies les plus meurtrières, 1806 1, Voyage d' un Convalescent dans le Département du Simplon, 1813 2, et La Décadence de la Nature, 1819 3.

La haute qualité des arbres, des herbes, du lait et du bétail des Alpes tient à la légèreté, à la subtilité de l' air. Par contre, l' embouchure des vallées ( ainsi Chippis ) est le rendez-vous de mauvaises exhalaisons. L' air chargé de miasmes y « confectionne un chyle visqueux ». « Ces humeurs crues si elles portent sur le cerveau occasionnent le crétinisme, si elles se jettent sur les 1 Bibliothèque nationale, Berne.

a Bibliothèque publique et universitaire, Genève.

Bibliothèque privée.

glandes du cou, le goitre en est le résultat, et si elles se portent sur le bas-ventre, les obstructions. » L' habitant, laid, petit, semble écrasé d' un fardeau. L' air des montagnes, électrique, chasse les impuretés, il est riche d' aro. Le génépi, le genévrier et la résine de mélèzes entrent pour une bonne part dans les remèdes souverains. « Les pignons ( d' arole ) fournissent aux Anniviards un restaurant excellent contre les maladies de poitrine. » La santé est en rapport avec le sol et l' atmosphère plutôt que le degré d' insolation d' une contrée. Le médecin ose préconiser, en certains cas, la cure de soleil, à la condition de couvrir d' un linge la tête du malade. N' avez pas remarqué que le laboureur, exposé aux rayons de Phoébus, est rarement mélancolique?

L' air des sommets circule librement, s' insinue dans les entrailles de la terre, vivifie tout, imprégne l' eau des sources. Aussi, l' esprit est pur sur les Alpes, l' âme y a de l' énergie et le montagnard montre un instinct plus pénétrant que l' homme de plaine.

Quelle est l' origine du montagnard? Un Celte émigré nous dit-on. Grande erreur! La manie de faire sortir les nations les unes des autres doit être abandonnée. La race des géants et celle des nains peuvent-elles avoir un même père? La nature féconde a semé des hommes partout. Chaque espèce de plante a son parfum, chaque nation a sa métaphysique, ses croyances et ses mœurs.

Les Helvis ( chasseurs en langue celtique ) subirent l' influence du Carthaginois, du Romain, du Tartare et, naturellement, du Celte. Mais, comme les loups et les insectes de la Suisse, ils appartiennent au pays où une force surnaturelle prit le limon pour les former, où Prométhée atteignit le soleil pour en arracher une étincelle et les animer.

L' homme, créé sur l' Alpe, né sur terre rugueuse, demeure rustre et ne s' établit pas volontiers ailleurs malgré ses conditions de vie difficiles. Il aime les sommets, car ils lui rappellent la sauvagerie, sa condition primitive. Sortez-le de cette sphère, le hemve le saisit.

De Haller, médecin bernois, poète des Alpes, découvrait dans les hautes vallées le dernier refuge de l' âge d' or et ne cherchait point la cause de cette félicité. Son confrère de Grimentz ne dépeint pas les mœurs idylliques, mais prétend trouver la clé du mystère dans la génération spontanée, théorie en pleine défaveur à son époque.

De Loges ressuscite maints principes médicaux d' Hippocrate. En philosophie et pour l' étude des lois naturelles il prend comme guide Epicure, et surtout Lucrèce ( De rerum natura ). Mais quelle fantaisie 1 Ainsi le disciple n' est pas loin de croire que les monstres rencontrés dans ses courses ( homme mi-brun mi-blanc, veau à cinq pattes et cochon sans anus ), monstres que le berger attribue à un maléfice, sont espèces nouvelles.

Le « système général de l' univers » du néo-lucrétien anniviard parait à la fois ingénieux et compliqué. Le globe, enseigne-t-il, est soumis aux forces centrifuges et centripètes. Les corps décomposés, débris de la nature, sont entraînés au centre de la terre, ils y forment des amas qui repoussent les couches anciennes vers l' écorce. Notre monde ( macrocosme ) a les fonctions du corps humain ( microcosme ) où « la nourriture part du centre ( région épi-gastrique ) et s' élance vers la circonférence ». Les volcans, si nombreux jadis dans les Alpes, sont éteints. A peine observe-t-on à Fullatyressur Grimentz une légère fumée exhalée d' une fente de rocher. Mais, partout, sur la haute montagne, on suit le mouvement de la nature bien que « chaque année rognées par les neiges, diminuées par les pluies, les cimes n' aient pas perdu une ligne d' élévation »; leur hauteur « se remonte à mesure que les temps la tronquent ». Notre planète, comme chaque spécimen, s' épuise en se renouvelant. La dégénération est active sur l' Alpe où les couches entraînées par la gymnastique universelle, possédaient des végétaux. Les couches qui les remplacent sont arides: les hauts districts deviennent ainsi de plus en plus sauvages.

De Loges ajoute peu de clarté à la théorie demi-obscure du poète latin. Mais, quelle richesse de preuves!

La décadence est visible partout. Le Léman, par exemple, nourrit moins de poissons; en dix siècles, il a reculé de « trois-quart d' heure », ce qui se remarque au Bourg-Veret. Existe-t-il encore des Cyclopes, des hommes sentant le musc et des chauve-souris grosses comme l' aigle? Où sont, chez nous, les animaux qui piquaient la curiosité de Jules César? Où sont les Nestors, les Mathusalems modernes? Nous autres Suisses avons-nous le même feu pour les vertus morales et civiques? Les armures, les lances et les hallebardes conviendraient-elles à nos constitutions?

Jadis les cerfs, les biches, les bouquetins, les écureuils, les faisans et les perdrix abondaient en Valais, et les truites remontaient à la source des rivières. Le gros serpent dont la tête avait deux pieds de diamètre se vit pour la dernière fois à Charrat en 1698. Les arbres, pygmées à côté des colosses de jadis, glissent, comme la vigne, des sommets vers la plaine. Fully déplore que son vin, dans les meilleures années, n' ait plus la douceur qui faisait sa gloire, et, à Saillon, le nectar du seigneur n' est aujourd'hui que piquette. On cueillait naguère la cerise à Evolène, la pomme à Etroubles, la poire à Morgins: il les faut aller quérir bonne lieue plus bas. Les grenades de Valére et les amandes de Sion tombent en caducité. On cultivait le froment à Bendolla sur Grimentz et à La Proz sur Bourg-St-Pierre, et la rave aux Esserts sur Fignaux; aujourd'hui en ces lieux: herbes et broussailles. Les genévriers du Grand St-Bernard sont devenus secs comme balais.

Les glaciers avancent lentement, irrésistiblement, recouvrent les pâturages. On ne peut souscrire à la croyance populaire qu' ils augmentent de volume pendant sept années et rapetissent les sept suivantes \ Notre médecin, absolu dans sa théorie, semble trouver une joie mauvaise à prophétiser la mort d' un pays qui méprise le génie de son propre fils, Chrétien Lauie.

De Loges, dès sa prime jeunesse, montre des symptômes d' indépendance à l' égard de la religion de ses pères. Les élucubrations qu' il prête, plus tard, à certains philosophes de Dorbagnon ( Haut d' Arbignon ) et de Grimentzi, " l H.B. de Saussure ( Voyages dans les Alpes, 1803 ) note que le problème de la croissance des glaces reste un mystère.

sont de méchants pastiches de la Profession de foi du vicaire savoyard. Le Valaisan emprunte beaucoup à Rousseau, que ne lui emprunte-t-il une parcelle de talenti Aucun intérêt à classer, dans la collection des hérésies, le théisme imprégné de principes chrétiens qui paraît former la nébuleuse croyance de notre original. De Loges prône la religion naturelle par esprit de révolte et par ambition. Il rêve d' être l' Epicure de sa patrie, Epicure dont Lucrèce chante la victoire sur les dieux.

L' ouvrage pittoresque du Don Quichotte anniviard, Voyage d' un Convalescent dans le Département du Simplon, est, trop souvent, un pamphlet.

L' auteur, dégoûté de la vie et des hommes, décide de courir d' un mont à l' autre. La nature tend à son avorton une main secourable, le restaure d' air balsamique, lui procure des crises salutaires. Malheureux cacochyme des villes, va donc à pied, dors dans le foin, près du feu, sur une planche, voilà tes remèdes 1 Val tu découvriras les particularités remarquables du Valais. Car ce département, l' une des régions les plus élevées du globe, sortit des ondes entre les premiers. Ne doutons pas qu' il fut habité dès sa naissance, ou presque. Les nations qui l' envahirent lui laissèrent toutes des vestiges de leurs cultes, on les retrouve, ces vestiges, aujourd'hui encore.

Le Valais connut le christianisme en même temps que Rome. Les apôtres jugèrent l' importance de ce bouclier des Gaules d' où les rayons de l' évangile devaient se répandre sur l' Europe. Saint Pierre, en passant, anime le peuple et fit construire une église au Bourg-Mont-Joux ( Bourg-St-Pierre ).

La superstition antique avait fortifié le montagnard dans l' amour des sommets ( voyez par exemple l' autel de Binn consacré à Mythra ). Ainsi, pour assurer leur fortune dans l' opinion publique, les moines choisirent-ils les lieux les plus escarpés et les plus pittoresques pour but de pèlerinages et de processions. On n' invoque pas un saint, dans les oratoires, qui n' ait « le diable comme son estaphier, à ses pieds ».

Le féodalisme, se pliant aussi à l' amour populaire, construisit ses châteaux forts sur les eminences.

De Loges fait suivre ces considérations de la chronique historique du Valais; on y trouvera peu à reprendre. Puis l' auteur remonte le Rhône et nous invite à des escapades dans les vallées latérales.

Notre raccourci, fort rapide, saute par-dessus les appréciations désobligeantes, fruit d' un esprit subversif. Il ne saurait donner qu' une idée lointaine de ce reportage, le plus abondant qui soit sur le folklore valaisan.

De Loges raconte la mort de la vuivre, cette vipère volante dont la gueule était de feu, mort provoquée par un fin-finef de Vouvry. Il dit, de ce même village, la ruse du beau sexe qui sut accrocher Charlemagne et obtenir de lui une victoire féministe. Plus loin, un homme se changeait en loup pour manger les porcs tout crus. Quelle ineptie 1 Le lard fumé n' est pas meilleur? s' écrie le convalescent.A

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