Le Lagopède

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Par René-P. Bille

Chandolin Dans les hautes régions neigeuses, paradis des skieurs, qui n' a pas été déjà surpris par la brusque envolée d' un oiseau d' une blancheur de neige, neige lui-même et masse floconneuse, fuyant le visiteur importun par petites saccades d' ailes rapides? Qui ne s' est point demandé alors comment la vie de cet animal était possible à pareille hauteur et de quoi se nourrissait le volatile fantôme, arraché comme par miracle à sa pente glacée. Plus d' un skieur a pu croire d' abord à une rencontre accidentelle et fortuite; d' autres se sont tout simplement dit qu' un oiseau de cette taille ne pouvait vivre parmi ces vastes champs de neige et qu' il était absurde de penser que le volatile floconneux avait fait de cette solitude et de ces régions désolées son habitat naturel. Enfin certains n' ont vu dans cette rencontre imprévue qu' un prétexte à faire du gallinacé un oiseau imaginaire tenant davantage du mythe que de la réalité, un oiseau sacré n' ayant pas plus besoin de se nourrir que de se protéger du froid, des renards et des hommes! Et peut-être ont-ils eu raison: la boule em-plumée qui, tout à l' heure, à l' approche du fâcheux a pris son vol à plus de deux mille cinq cents mètres d' altitude dans un mouvement de brusquerie sauvage, n' est sans doute pas un oiseau ordinaire, un oiseau comme tous les autres. D' abord sa blancheur de neige étonne, puis sa taille qui est celle d' un gros pigeon, puis sa façon unique de fuir avec fracas à quelques pas du skieur, alors que celui-ci 1' allait presque toucher de ses lattes vernies, sans même l' avoir aperçu!... et peut-être, plus que tout le reste, son bruit d' aile spécial, ce frou-frou très rapide qui l' a fait dévaler la pente comme un gros flocon de neige et disparaître bientôt derrière une crête poudreuse, oui! tout contribue à faire du mystérieux volatile un oiseau fantôme, un « oiseau surprise », sur lequel personne n' aura jamais le dernier mot.

D' ailleurs à bien réfléchir, qui sait si I' impondérable animal n' a pas été dû tout simplement à une hallucination semblable à celles que les voyageurs qui traversent les déserts ont parfois au milieu de leur fatigue? Pourquoi ne point vouloir reconnaître à ces vastes étendues étincelantes même pouvoir magique, pourquoi le skieur des hautes régions neigeuses n' aurait pas, lui aussi, ses mirages et ses visions? Ce brusque envol, ces coups d' ailes précipités, cette disparition énigmatique de l' oiseau et peut-être plus encore ce sentiment indéfinissable de s' être soudain trouvé en présence d' un phénomène particulier et d' avoir arraché à la montagne un peu de son secret, un secret millénaire qu' elle tenait jalousement en réserve dans ses pentes glacées et ses roches quasi inaccessibles, oui, tout cela a bien pu arrêter notre skieur dans sa course et l' a fait réfléchir. Curieuse rencontre! Il s' y attendait si peu, il était si loin de penser qu' un paquet de plume allait soudain quitter à deux pas de lui la pente neigeuse. Il se demande encore s' il n' a point rive, s' il n' a pas eu la berlue. Mais déjà l' oiseau fantôme l' intéresse, déjà il auréole cette rencontre imprévue, son imagination s' en empare, la travaille et l' amplifie. Une joie inconnue fait place à sa première stupeur, mêlée d' orgueil. La montagne ne vient-elle pas tout à l' heure de lui livrer un peu de son secret, ne l' a pas initié à sa vie profonde, n' a pas pénétré plus avant dans son intimité silencieuse, cette intimité que les froids, la solitude, les grandes distances et les chutes de neige défendent aprement? Le voilà fier de sa découverte, il a presque oublié sa fatigue, oublié le but de sa course qui est aussi le couronnement de ses efforts: la descente! Une seule chose le passionne maintenant: l' oiseau des neiges. Il voudrait en savoir davantage, connaître ses mœurs singulières, découvrir sa nourriture. Mille questions se posent, auxquelles il ne peut répondre d' une façon satisfaisante. La montagne est devenue lourde de mystère, a parlé un nouveau langage... Un moment il s' est rapproché d' elle, il a reçu ses confidences. Ce qu' elle vient de lui apprendre restera inoubliable pour lui. Jamais il ne s' est senti si loin des hommes, si loin de la plaine et de ses compromis! N' est pas tout près d' atteindre ce qu' il cherchait depuis toujours: cette chose essentielle qu' il ne parvient pas à définir lui-même, cette chose qui est faite de silence, de recueillement, de découverte et de silence encore. Un moment il écoute: seul le vent des hauteurs chuchote à ses oreilles. Trop de grandeur sauvage, de cimes neigeuses, de solitude l' entourent. Pour la première fois il prend conscience de sa faiblesse, de sa force aussi, de lui-même. Comment se trouve-t-il là? Quel obscur caprice de son individualité l' a poussé à quitter ses amis, sa famille, ses occupations favorites? Pourquoi est-il seul et si haut, loin de toute voix humaine, face aux parois de glace, aux rocs noirs, au ciel dur? Il ne sait plus...

Mais tout à l' heure, lorsqu' il s' élancera sur la pente vertigineuse, il emportera encore au fond de lui un peu de l' âme de la montagne: cette brusque et blanche envolée de l' oiseau des neiges!

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