Le Mont Ventoux

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Par May Rentsch-Epuy

Avec croquisfFribourg ) Le voici donc, ce « géant de la Provence»1, ainsi qu' il est nommé dans tout le pays! Montagne à nulle autre pareille qui intrigue et attire de si loin! Dominant toute la plaine de Provence tel un patriarche bienveillant et lointain qui sourit à travers la brume légère... Ce qui lui donne cet attrait tout spécial c' est le recul immense, l' espace si vaste comprenant tant de points différents, d' où on peut le contempler, majestueux et serein, s' élevant, seul, du niveau de la mer à près de 2000 m. d' altitude, presque sans contreforts, dans une douce forme arrondie où les yeux se reposent.

Sur son large sommet semble posée une calotte blanche... Qu' est donc? Des neiges éternelles déjà et en plein Midi? Sûrement pas! Mais nous le saurons. Nous irons rendre visite à ce roi débonnaire. Nous irons jusqu' à ce sommet qui est, de toute l' immense région du Sud de la France, le point le plus près du ciel! De ce ciel bleu de lavande, si doux, que vous cherchez en vain en d' autres pays.

L' auto court sur la route blanche. On nous assure qu' elle est carrossable et belle jusque là-haut. Cela semble quasi impossible, mais bah! nous verrons bien! Pour l' instant les oliviers et les amandiers galopent sur le bord de la route sans jamais se rattraper...

Nous traversons Carpentras, l' ancienne capitale du comtat Venaissin, saluant avec émotion au passage l' arc romain, la belle cathédrale finement ouvragée, la porte d' Orange et le palais episcopal.

Puis la route nous reprend et commence à s' élever. Elle zigzague autour de la haute et fière tour ocrée du château Barroux... citadelle dressée sur le ciel profond. Après avoir passé une sorte de col, d' un coup d' œil, nous embrassons toute une vallée nouvelle et descendons doucement vers le repli charmant de Malaucène, délicieuse oasis de fraîcheur au pied de la montagne d' où lui vient la source claire du Groseau.

C' est alors que la véritable montée commence, tout de suite assez raide entre les petits chênes verts et les rochers blancs coupés de touffes de lavande. Souple, l' auto grimpe allègrement, et tout chante dans ce paysage montagnard qui devient de plus en plus sauvage.

Sur des kilomètres pas d' habitations, pas de circulation. Devant nous l' échiné ondulée du Mont Ventoux qui peu à peu s' abaisse. Autour de nous le vaste silence troublé à peine par le crissement du grillon, un très lointain murmure de torrent et l' imperceptible mélodie du vent dans les pins et les 1 Mont Ventoux — Mons Ventosus des anciens. La route de Bédoin au sommet développe ses courbes sur une longueur de 22 km. avec 6 m. de largeur, par St-Estève, la Combe de Rolland, le Col des Tempêtes. Construite de 1880 à 1882, elle a coûté, avec l' observatoire, environ deux cents mille francs. L' observatoire n' a été achevé qu' en 1890. Voir dans l' Annuaire du C.A.F. 1899 une vue du Mont Ventoux, reproduisant un ancien dessin de la montagne.

LE MONT VENTOUX sapins. Car à cette altitude déjà, la végétation chaude du Midi frissonne et disparaît tandis que les arbres alpins, serrés et droits, s' élancent fièrement vers le ciel. Peu à peu ceux-ci renoncent même à la lutte, se rabougrissent, puis cessent complètement d' exister, et c' est l' absence totale de végétation... le désert de cailloux blancs...

La montée est longue. La pente est raide. Nous pensons avec sympathie à ceux qui la gravissent à pied. Après le Mont Serin la route fait plusieurs larges lacets, et ce n' est pas sans reconnaissance que nous admirons le génie humain qui a présidé à la construction de ces œuvres admirables que sont les routes de montagne.

Le Mont Ventoux Nous ne disons plus rien! l' étrange paysage désertique que nous traversons est fascinant... Fascinante aussi est la vue qui s' étend, toujours plus largement déployée, jusqu' à un horizon lointain, perdu dans la brume de l' espace. Le montueux désert de pierres continue. Le vent devient de plus en plus violent. La route de plus en plus raide et... moins lisse! voici même qu' elle semble carrément barrée par un énorme amas de terre... passerons-nous? Aïe! il faut un bon élan et un peu de cran... Oufa y est, une secousse et la bosse est passée. On rit mieux après qu' avant, car le vide qui s' ouvre en dessous de nous n' est pas une plaisanterie!

Mais nous arrivons. Tout à coup voici la crête atteinte, voici le sommet, voici, dans une grande bouffée de vent, tout le versant opposé qui pénètre en nous ainsi qu' un choc lumineux.

Comme les vagues de la mer, figées en leur position, ou comme tout un peuple agenouillé en une muette adoration autour de son chef, les monts d' alentour semblent accroupis. Çà et là s' ouvrent des vais profonds où courent de minces fils bleus qui s' en vont tout là-bas vers la plaine immense où dorment les cités, vers l' infini du ciel et de la terre confondus... D' un côté ce sont les méandres pittoresques de l' Ouvèze qui s' en va rejoindre le Rhône près d' Avignon, de l' autre la Sorgue et plus loin, cachée par la chaîne du Lubéron, la majestueuse Durance.

Le regard perdu dans le lointain si vaste, on ne sait plus bien au juste où l'on est... Sommes-nous encore sur la terre ou suspendus à mi-chemin du ciel? Si l'on ramène les yeux autour de soi, cette impression de dépaysement est plus forte encore... cailloux, cailloux, cailloux! ce ne sont, à perte de vue, que petits cailloux blancs, ronds et roulants! Pas un brin d' herbe! Pas trace de la moindre petite feuille! cela sur une étendue immense, le sol bosselé est complètement pelé, rasé, tel un paysage lunaire! Ah! nous la comprenons maintenant, la fameuse calotte blanche!

Le point exact du sommet est occupé par l' observatoire, tout entouré encore de fils barbelés, souvenir douloureux de l' occupation. Il faut crier pour se faire entendre des gardiens car le vent siffle et hurle, déchaîné comme un fou, faisant dresser nos cheveux sur nos têtes et menaçant d' emporter nos vêtements à l' autre bout du monde! Un gardien, vêtu comme au pôle nord, nous apprend que ce n' est rien le vent d' aujourd, seulement 42 km/h ., alors que souvent il fait du 150 et plus! Brrr! Nous allons chercher un coin plus clément, moins soufflé, pour y « casser la croûte ». Cependant nous ne descendons pas sans une pensée émue pour le premier qui gravit cette cime, car, fait curieux, ce fut un poète! ce fut l' illustre Pétrarque! Pétrarque jeune, enthousiaste et fougueux qui chanta si éloquemment cette terre, la terre de ses amours, la terre de Laure.

Mais allons vite nous abriter, car le froid devient par trop piquant. Un peu plus bas voici un repli propice; voici même une claire petite fontaine. Assis sur une pierre, adossé à une autre, les yeux effleurant les dunes arides, l'on se prend à songer doucement. Et ne semble-t-il pas voir passer dans la brume la silhouette gracile du petit berger qui se fit ermite dans cette région, tout autrefois, au temps des fées. Lui qui, par la force de sa foi, laboura ces terres incultes, attelant un loup avec un bœuf et qui, n' ayant rien à offrir à ses parents venus le voir, frappa la pierre grise, unie et nue de son bâton pour en faire jaillir la source limpide qui coule encore là-bas près du Mont Serin...

C' est en songeant à cette légende que nous nous laissons doucement glisser sur le versant opposé. Encore des kilomètres de pierriers dénudés, puis ce sont enfin des pins, de délicieux bois de pins chantants et parfumés, des maisons, des tours et des clochers aux teintes chaudes, puis le gai village de Bédouin et le retour à la plaine tandis que, derrière nous, des voiles gris entourent maintenant le « géant », voiles légers qui peu à peu deviennent roses sous la diaphane lueur du couchant.

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