Le mystère de Charabotte

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Extrait des carnets de courses du Spéléo-Club de Genève Par Charles Renaud Un coup de claxon réveille brutalement des formes assoupies dans la paille. Des lampes de poche s' allument, des hommes emmitouflés s' assoient en grommelant.

Tel est le spectacle qu' offre, en ce froid matin de novembre 1947, l' intérieur d' une fourgonnette prêtée au Spéléo-Club de Genève.

Au plafond pendent sacs, vêtements, cordes et ustensiles de cuisine. Une heure après commence, dans la brume glaciale du matin, la montée à la grotte de Charabotte. Cette marche rappelle, à beaucoup d' entre nous, nos relèves militaires.

Sitôt l' entrée trouvée, chacun s' y engouffre le plus rapidement possible pour s' y mettre au chaud. En été, nous aurions certainement musé longtemps devant ce porche.

Plus de vent, ni de brume. Calme et confort, galerie spacieuse, voilà ce que nous offre la première partie de cette caverne.

Voici le premier lac. Le bateau pneumatique est gonflé, puis, les navettes terminées, suspendu à la muraille de l' autre rive. Un second lac nous oblige à venir le reprendre. Son eau a une vilaine apparence noire et sinistre, ne laisse pas voir le fond.

Campé à genoux sur le bateau, pipe aux lèvres, casque sur la nuque, Besson pagaye calmement avec de vieilles raquettes de ping-pong. Le plafond de plus en plus bas l' oblige bientôt à se coucher dans l' esquif. La remorque, chargée de sacs et souliers passe de justesse. C' est avec un certain serrement de cœur que nous voyons notre instable chargement de « godasses » s' engager bringuebalant sous cette voûte. Certains frisent le naufrage, mais... rien ne tombe.

Encore 200 m. de bonne galerie, et c' est le terminus actuel connu, soit la descente dans la salle dite du... « Grand Merdier »...! ainsi nommée par le prof. Corbel de Lyon, à cause de l' énorme accumulation d' argile gluante qu' elle contient. Pendant que nous préparons le dépôt de matériel, Corbel part en reconnaissance, et revient dans un état indescriptible.

Impossible d' identifier cet homme, de dire s' il est habillé ou non. Un bloc de boue!

Là bas dit-il, à l' extrême limite des possibilités humaines, un petit pertuis aspire fortement, éteint les bougies. Etant donné l' état de C, que nous dûmes par la suite déshabiller au couteau! nous pensons qu' il est inutile de garder nos vêtements.

Après avoir mis quelques pullovers dans des sacs étanches, accroché nos habits à la muraille, remis nos souliers, nous repartons vers l' inconnu en... costume d' Adam! Une fois mouillés, nous ne pensons plus qu' à une chose: avancer, toujours avancer, en finir le plus vite possible.

Au fond de la salle dite du « Grand Merdier », commence le « Petit Merdier »...! Le « PM » se différencie du « GM » par le fait que le plafond, au lieu de se perdre dans le noir, n' est cette fois qu' à 35 cm. de la surface de la crème! On le traverse accroupi; seul le haut du buste émerge; la tête touche le plafond. C' est ainsi que, bras étendus au-dessus de la surface, bagages à la main, on parvient au fameux pertuis aspirateur. Sa section représente un ovale incliné à 45°, largeur 22 cm ., hauteur 30 cm. Le tiers inférieur est colmaté par l' argile, le second est en eau, le tiers supérieur laisse passer un courant d' air glacial.

G, en première position est étendu sur le côté gauche, bras gauche en avant, bras droit le long du ventre. Il racle de sa main gauche le plus gros paquet possible d' argile, le tire sous sa poitrine, le reprend de sa main droite pour le passer sous son ventre, puis entre ses jambes, où Renaud le reprend pour le passer de la même façon aux suivants.

A certains endroits, la tête ne passe plus. Il faut la tourner de côté, menton contre l' épaule droite. Le petit axe de l' ellipse ne s' élargit pas, il faut continuer l' avance sans pouvoir regarder en avant. La lampe électrique étant donc inutile, on la repasse à l' arrière. A tâtons dans le noir, l' avance se poursuit. Plus loin c' est le grand axe de l' ovale qui diminue.

La bouche et l' œil gauche disparaissent à leur tour dans la bouillie. Pour passer certains rétrécissements, il faut baisser tellement la tête que le nez disparaît aussi. Pour comble, le grand axe prend maintenant la fantaisie de se redresser! Et si nous étions maintenant surpris par une brusque arrivée d' eau!

Chacun se débrouille comme il peut, et surtout... d' après sa taille. Inutiles, maintenant, les conseils du chef de groupe. Il a d' ailleurs en ce moment la « g... » sous l' eau!

Les premières tasses bues, ou plutôt mangées, le coup est pris. Prendre une bonne inspiration d' air par le coin droite de la bouche, ou la narine émergée; disparaître dans la boue; avancer rapidement d' une coudée ( ceci bien entendu pour autant que le boyau ne soit pas complètement obstrué par les souliers et les déblais du prédécesseur; auquel cas il faut reculer, quand on le peutressortir la tête sans la heurter trop fort au plafond; se moucher bruyamment en éjectant tout ce qui est entré dans le nez et la bouche; reprendre sa respiration. Il n' y a plus qu' à se caler sur le coude gauche ou s' appuyer d' une côte sur un bloc ( et Dieu sait s' il y en a de pointus !) selon la forme du.. .«sol »... et continuer méthodiquement l' acheminement des déblais.

Deux heures qui n' en finissent plus passent ainsi lorsque le boyau s' élargit, permet de retourner la tête et voir devant soi.

La lampe électrique est repassée en avant, mais son enduit glaiseux arrête les rayons. Comment diable essuyer ce verre! Stupide problème que C. résoud finalement en léchant le verre. La lumière jaillit, le boyau s' élargit pour de bon, des salles apparaissent au loin.

Coups de sifflets, hâlage à la corde des sacs étanches, déballage.Voici une lampe à carbure, une montre dans une boîte étanche, sept pullovers que nous enfilons sur notre carapace de glu. Pendant un bon moment, nous donnons, dans cette tenue grotesque, libre cours à notre joie. Beau spectacle en vérité!

Nous foulons un sol vierge qu' aucun être humain n' a touché avant nous. Dans l' im de faire autrement, nous souillons de nos membres dégoulinants les quatre belles salles blanches que nous venons de découvrir. Une inspection minutieuse ne révèle aucune issue. Tout est calcifié, bouché ou éboulé.

Nous nous apprêtons à repasser le boyau, lorsque R. fait une découverte qui jette la consternation. Là, sur une grande dalle blanche, une inscription est gravée au marteau. « P. J. 1906. » Devant le léger concrétionnement qui recouvre l' inscription, le doute n' est plus permis. Nous venons d' atteindre des salles déjà découvertes en 1906, mais par qui?

Une enquête minutieuse faite le soir même au village n' ayant rien donné, nous réintégrons notre camionnette sans avoir pu percer le mystère de Charabotte.

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