Le Nevado Camballa

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PAR MARCEL BRON

Des nuages charges de l' humidité de l' Amazone nous voilent les sommets des très hautes montagnes qui nous entourent. Le paysage est d' une extraordinaire grandeur. Les vallées sont étranges, profondes et sauvages. Peut-être ont-elles été les ultimes repaires de Finca rebelle Marco II et de ses fidèles, les derniers témoins de l' agonie d' une des plus fabuleuses civilisations? Tapies au fond des ravins, ou plantées sur les hauts plateaux, quelques habitations: Limatambo, Mollepata, puis Yanama, Tincoq, Vilcabamba. Petits villages pauvres mais pittoresques habités par des Indiens aux visages empreints d' une mélancolie de près de cinq siècles.

Nous marchons depuis onze jours et enfin nous touchons à notre objectif: le massif du Panta, quasi inconnu du milieu alpin, en plein cœur de la Cordillère Vilcabamba. Notre chef d' expédi l' a découvert sur je ne sais quelle carte et reconnu il y a quelques jours lors du vol Lima—Cuzco. Un croquis rudimentaire et imprécis le situe à environ 100 km à l' ouest de la célèbre capitale de l' ancien empire Inca, Cuzco. Elle s' apparente à une énorme muraille de glace légèrement arquée, soutenue par deux importantes citadelles, l' une majestueuse et imposante, le Nevado Panta ( 5840 m ), qui donna son nom à tout le massif; l' autre elegante et hardie, le Nevado Camballa ( 5720 m ).

C' est au pied de celui-ci que notre marche nous a conduits. Près d' un petit lac, à environ 4500 m, nous plantons nos tentes et installons le camp qui sera, nous le pensons, le camp de base. Les caisses sont éventrées, le matériel répandu dans l' herbe. Le brouillard épais qui nous accueille se dissipe peu à peu, et dans le ciel déjà rose scintillent les premières étoiles. Vraiment le soir vient vite sous les tropiques. Très haut le Nevado Camballa nous défie encore...

Le ler juin nous effectuons une brève reconnaissance pour tracer un éventuel itinéraire sur les flancs du Camballa. D' un belvédère à près de 5000 m nous pouvons observer et détailler notre montagne. Ses formes élancées nous impressionnent d' abord et, fiévreux, nos regards se posent sur ses faces raides, sur ses arêtes garnies de tours de glace d' un très joli effet, mais d' une impraticabilité certaine, sur son sommet formé d' une corniche aiguë. L' ascension de cette montagne sera sans doute très difficile et la voie d' accès qui nous mènera à sa cime ne paraît pas évidente du tout. Nous nous rendons également compte que notre camp actuel est mal situé et devra être déplacé plus à l' ouest, sur la moraine, à la base des énormes glaciers qui bavent de toutes parts.

Le matériel est remballé et la longue caravane de mules, de porteurs et d' alpinistes se reforme. Ce voyage s' avère très difficile, les chemins ont disparu pour faire place à de croulants pierriers, à des prairies marécageuses... A plusieurs reprises les muletiers refusent de faire avancer leurs bêtes et menacent de poser sur place toutes les caisses. Ils ont peur que les mules mal habituées sur ce terrain difficile se blessent. Nous usons de toute notre patience et de notre diplomatie, mais parvenons tout de même le 2 juin à l' emplacement désire. Ce nouveau camp ( 4500 m ) est très bien situé pour l' assaut du Camballa et également pour l' ascension des nombreux sommets secondaires qui garnissent la muraille entre le Camballa et le Panta.

Le 4 juin, pendant que nos trois amis de la Suisse orientale escaladent le Nevado Soirococha ( 5540 m ) et signent notre première victoire dans le massif, nous reconnaissons la route du Camballa jusqu' à une importante épaule à 5400 m d' altitude environ. Nous piquons des fanions pour baliser le chemin et fixons des cordes aux endroits raides et difficiles. La progression des porteurs qui transporteront le matériel nécessaire au camp d' altitude sera ainsi grandement facilitée.

Deux jours plus tard, l' assaut du Camballa est donne. Au bénéfice des premières lueurs d' un magnifique matin et aides par les petits drapeaux posés précédemment, nous avançons très rapidement dans le dédale des crevasses. Nous sommes quatre, secondés par quatre porteurs lourdement charges. Nous perdons ensuite un peu de temps dans les passages aménagés de cordes fixes, car les porteurs, un peu impressionnés, désirent un assurage solide.

L' après est à peine amorcée lorsque nous débouchons sur l' importante épaule. Le soleil, au zénith, nous assomme. Sur cette plate-forme de neige, cernée par la glace, la réverbération est intense, la chaleur infernale. Nous montons aussitôt la petite tente dans laquelle nous nous enfouissons avec soulagement.

Par l' ouverture de l' abside nous détaillons les derniers mètres du Camballa. Au-dessus du camp la pente fort raide amène à une antécime, séparée du sommet par une profonde brèche. Outre les difficultés très grandes, cet itinéraire semble dangereux, aussi l' abandonnons. Nous préférons imaginer une voie évidemment plus facile, sur le versant nord que, du camp, nous voyons très mal! Ainsi nos illusions seront intactes et la nuit prochaine ne sera pas troublée par d' affreux cauchemars...

La première chance sur cette montagne nous a été généreusement donnée, à nous trois de Genève. Nous laissant donc face au problème, Hans redescend pour assurer les porteurs. Il pourra communiquer notre optimisme aux autres camarades. Pour les menus mais multiples petits travaux qu' exige le camping en haute altitude, un de nos dévoués serviteurs péruviens restera avec l' équipe d' assaut.

7 juin; 6 h. 15. Nous nous enfonçons dans l' air glacial, regrettant un peu la tiédeur de notre petite tente. Tristement notre porteur Fernandez regarde s' éloigner nos ombres démesurément agrandies par les premiers rayons d' un soleil tout neuf. Je crois qu' il aurait aimé nous accompagner dans cet ultime assaut, participer à la lutte pour vaincre ces derniers 300 m.

Nous traversons toute la face nord, d' ouest en est, afin de gagner un petit couloir, repéré du camp, qui semble mener à l' arête est du Camballa. Celle-ci nous paraît débonnaire et nous progressons avec beaucoup d' optimisme. La pente est fort raide, mais la vision d' énormes stalactites et de grosses corniches de glace suspendues au-dessus de nos têtes nous donne des ailes! Le soleil, de plus en plus chaud, en décroche de temps à autre et ces fragments nous frôlent désagréablement. La lumière est violente et nos yeux pleurent, malgré les lunettes.

Notre couloir ne nous déçoit point. Il semble fait pour être gravi. Son lit est garni de bonne neige; cependant il est trop exposé aux chutes de glaces et de pierres. Nous préférons les rochers de son bord droit, peut-être plus difficiles, mais certainement moins dangereux. D' énormes barres de séracs défendent l' accès à l' arête est, et il devient vite évident que jamais nous ne pourrons l' at... Tant pis! D' ailleurs, elle nous paraît maintenant beaucoup moins facile et les corniches qui en garnissent le fil nous impressionnent vivement. La voie est donc droit au-dessus de nous, par le petit couloir qui devient beaucoup plus raide. La lutte s' annonce serrée.

La petite tente du camp d' altitude n' est plus visible. Nos regards se posent sur des centaines de sommets, séparés par des fleuves de brume. Sur certains nous mettons un nom: Salcantay, Soray, Veronica. Nous voyons aussi le Pumasillo, sur les flancs duquel peinent peut-être des amis. La vue est vraiment merveilleuse dans ce paysage où rien ne rappelle l' existence de l' homme. Devant cette immensité, dans le sentiment de notre solitude, une grande émotion nous envahit.

3Die Alpen - 1960 - Les Alpes33 Par un mur de glace vertical nous nous échappons du couloir et venons buter contre des corniches. Moins de cent mètres nous séparent de notre but. Nous cherchons à tourner l' obstacle par la gauche; la neige est profonde, la trace pénible à faire. Cette tentative n' est pas couronnée de succès et un nouvel essai, par la droite cette fois-ci, est amorcé. Dans la corniche, haute à cet endroit de 6 à 7 m, une petite cheminée de glace surplombante nous permet de gagner quelques mètres. Effectuant un travail de forcenés, nous taillons ensuite une brèche afin de pouvoir prendre pied sur la crête, véritable pont aérien, qui conduit au sommet.

La pente est très raide, la glace mauvaise. Les corniches au-dessous de nous creusent un vide effrayant. La progression sur cette rampe de neige est exposée et c' est avec beaucoup de prudence que nous la chevauchons.

A 11 h. 30, sous le soleil tropical implacable, nous nous serrons la main sur cette cime étroite, les yeux humides de la joie que nous ressentons à avoir, ensemble, vaincu notre premier sommet.

Le Nevado Camballa est à nouveau vaincu deux jours plus tard par les trois autres membres de notre groupe. Ainsi nous avons tous gravi le premier objectif et goûté à la joie de parvenir à la cime de cette magnifique montagne.

Ascension des Nevado Kuima ( 5570 m ), Artisión ( 5430 m ) et Runasayoc ( 5400 m )

PAR JEAN-JACQUES ASPER Après la conquête des Nevado Camballa et Soirococha, nous sommes tous réunis au camp de base afin de prendre un ou deux jours de repos avant de déplacer partiellement ledit camp pour tenter l' ascension du Nevado Panta, le plus haut de la chaîne que nous explorons.

En effet, le Nevado Panta étant situé à l' autre extrémité du groupe, à environ 10 km à vol d' oiseau, il ne peut guère être attaqué du camp de base du Camballa, car il nous faudrait traverser lourdement charges un col à 5200 m, ce qui nous retarderait et nous fatiguerait inutilement.

Le 11 juin, pendant que nos camarades préparent les charges nécessaires au nouveau camp et qui seront acheminées à dos de mulet, Geny Steiger, Marcel Bron et moi-même quittons le camp à 6 h. 15 en direction du Nevado Kuima, 5570 m, situé au sud-ouest dans le prolongement du Nevado Soirococha sur l' arête qui relie les Nevado Camballa et Panta.

Kuima signifie en quechua ( langue des Indiens ) trijumeaux. En effet, le sommet est formé de trois tours de glace bien individualisées.

Deux heures de marche à un train d' enfer dans des moraines, puis en remontant un éperon rocheux, nous amènent au début du glacier descendant des flancs ouest du Soirococha. Nous remontons le glacier en louvoyant entre les crevasses, puis tirons à gauche pour passer sous le sommet précité et bientôt venons buter contre un immense mur de glace. Nous essayons de le forcer à l' aide de broches à glace, mais devons renoncer, la glace étant extrêmement dure et le passage très exposé. Nous cherchons un autre itinéraire et après le passage d' une zone sournoisement crevassée nous sommes à l' aplomb d' une pente raide nous conduisant au col situé entre les Nevado Soirococha et Kuima. Une halte de cinq minutes au col où nous laissons nos sacs, puis nous entamons l' arête terminale qui se redresse de plus en plus et bientôt nous ne sommes plus qu' à 20 m du sommet, arrêtés par une tour de glace qu' il faut contourner. De chaque côté, des pentes extrêmement raides nous font redoubler de prudence. Récompensés de nos efforts, nous touchons au but à 12 heures, gratifiés ce jour-ci, comme les autres d' ailleurs, par un temps magnifique. La vue y est très belle. A notre droite, le Nevado Camballa a une allure presque terrifiante, tellement son sommet est redressé. Ses arêtes hérissées de gendarmes s' élèvent d' un jet jusque sous son sommet, qui n' est autre qu' un immense champignon aux faces verticales. Cela nous réjouit d' autant plus à la pensée que nous l' avons déjà gravi. A notre gauche le Nevado Panta, grosse masse glaciaire aux flancs raides, domine souverainement sur ses voisins.

Afin de faire d' une pierre deux coups, nous décidons de retourner par le Nevado Soirococha. Après nous être reposés quelques instants au col, nous entamons la montée vers le sommet. Le versant que nous empruntons étant situé au sud - qui correspond, pour l' insolation, au nord dans les Alpes -, la neige y est poudreuse, aussi la trace est pénible à faire. Bientôt la pente s' incline et nous retrouvons des traces anciennes, celles de nos amis qui ont gravi ce sommet voici quelques jours. Une halte d' une demi-heure nous permet de faire un panorama photographique des montagnes qui nous entourent. Nous apercevons quelque mille mètres plus bas, ceinturé par d' immenses moraines, notre camp de base qui se distingue par la couleur orange de ses tentes. En quelque trois heures nous serons de retour au camp de base, heureux d' avoir gravi deux sommets en un jour.

Quelques jours plus tard, pendant que trois de nos amis tentent la première du Nevado Panta, nous décidons, nous les trois Genevois, de gravir le dernier sommet à l' ouest de la Cordillère de Vilcabamba, le Nevado Artisión, de 5430 m. Départ à 6 heures, au petit jour, du camp de base de la Panta. Nous remontons des moraines, passons un petit col rocheux pour prendre pied sur le glacier descendant de l' arête joignant le Nevado Panta au Nevado Artisión. Nous gagnons cette arête et en suivons le fil en gravissant plusieurs petits sommets caparaçonnés de glace. Bientôt l' arête se meurt, et une grande dépression nous amène sur un plateau que nous remontons en direction nord-ouest.

A notre gauche, le Nevado Artisión, notre objectif, et à droite, le Nevado Runasayoc, que nos camarades graviront dans deux jours.

Le glacier se redresse et nous venons buter contre un couloir-dièdre rocheux. Nous le gravissons en quelques longueurs pour nous rétablir sur l' arête neigeuse devant nous amener au sommet. Nous la remontons dans la neige profonde et fondante, où l' avance est assez lente. L' altitude se fait également sentir, quoique nous soyons bien acclimatés. A 11 h. 30, par un temps radieux, nous foulons la cime, heureux de mettre une victoire de plus à notre actif.

Au loin nous apercevons nos amis qui montent au camp d' altitude du Nevado Panta et essayons vainement de signaler notre présence au sommet par des cris gutturaux. Mais c' est en vain: ils ne nous entendent pas, et d' ailleurs ils sont charges et pensent plus à souffler qu' à regarder dans notre direction. Après un repos de quelques instants nous songeons au retour. Nous empruntons à la descente un autre itinéraire plus rapide, et en une heure nous sommes de nouveau au plateau. Là aussi, afin de ne pas remonter sur la crête neigeuse, nous cherchons un cheminement sur la branche septentrionale du glacier qui est très crevasse. Cela nous oblige à faire passablement de détours pour aboutir au haut d' une immense chute de séracs. Où passe un itinéraire dans ce dédale? On cherche à droite, puis à gauche, et finalement, sur le bord extrême gauche du glacier, nous découvrons un passage éventuel. Nous assurons solidement le premier qui descend en taillant et en faisant une gymnastique de pantin pour aboutir à un relais sur un sérac instable. Nous le rejoignons et poursuivons notre route. Bientôt le glacier est moins tortueux et nous avons passé la zone très tourmentée. Par une vaste traversée nous rejoignons le bord droit du glacier, passons une zone rocheuse pour franchir finalement une dernière section glaciaire. En une heure nous sommes de retour au camp de base.

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