Le peuplement de la grande montagne interalpine de Savoie et du Valais

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Avec 3 illustrations ( 96-98 ) et 1 dessinPar Henri Onde

« Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes. » ( La Nouvelle Hilolse, Partie I, Lettre XXIII ) Bien des paysages alpestres, admirés pour leur « sauvagerie », révèlent à l' examen cette nature seconde qui est la marque propre de l' intervention de l' homme. A la différence des Rocheuses Canadiennes, les Alpes portent le signe de l' humain. La faune primitive a pratiquement disparu de leurs forêts « jardinées », de leurs pâturages aménagés au mieux des intérêts de la vie pastorale. Le montagnard a jadis promené partout sa faux et les troupeaux « à l' abandon » continuent de brouter jusqu' au pied des falaises et sur les délaissés récents des névés et des glaciers. Bien plus, par un véritable paradoxe géographique, c' est dans les massifs les plus élevés, les plus internes, les plus reculés, dans les « Grandes Alpes », que l' occupation humaine se manifeste avec le plus d' intensité, avec son double caractère: l' ancienneté et l' ubiquité.

Les Grandes Alpes se distinguent des Préalpes par leur altitude, absolue et moyenne. Les deux domaines sont séparés en gros par la courbe de 2000 m ., encore que le Buet, avec ses 3109 m ., rentre dans les Préalpes du Giffre contrairement aux Aiguilles Rouges ( 2966 m .), rangées dans les Grandes Alpes de Haute-Savoie. On reconnaît surtout les Grandes Alpes à leur altitude moyenne voisine de 2000 m ., à leur masse qui, une fois tout supposé nivelé, les sommets arasés et les vallées comblées, dominerait encore les Préalpes de plusieurs centaines de mètres. C' est ainsi que les massifs du Giffre n' ont guère à opposer que 1500 m. aux 2175 m. des Grandes Alpes de Haute-Savoie ( Aiguilles Rouges, vallée de Chamonix, Mont Blanc ), que les Préalpes des deux départements savoyards ( cluses et Sillon compris ) s' affaissent à moins de 1150 m ., en contrebas des 2000 m. des Grandes Alpes, qu' enfin le bassin du Rhône, à la Porte du Scex, écrase de ses 2130 m. les 1519 m. du bassin préalpin de la Sarine au Broc.

Les conséquences se devinent aisément. Les Grandes Alpes sont le domaine d' élection des glaciers actuels. La Savoie nourrit ainsi 132 km2 de glaciers dans le massif du Mont Blanc, 192 en Maurienne et en Tarentaise ( bassins de l' Arc et de l' Isère supérieure en amont de l' Arly ), le bassin du Rhône à la Porte du Scex 934 km2, soit respectivement plus des 3/5 et de la moitié des superficies englacées dans les Alpes françaises et en Suisse. Or les glaciers alimentent des débits abondants de saison chaude, disponibles pour l' artisanat, l' industrie et l' irrigation. En outre, en raison même de leur altitude moyenne élevée, les Grandes Alpes provoquent un relèvement sensible de toutes les limites. A la façon d' un poêle en pierre ollaire, les Grandes Alpes */ M* I

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£ef>eUe. :i 700 ooo conservent longtemps la chaleur estivale, d' où leurs beaux automnes. Puis, plus internes et mieux défilées que les Préalpes, elle sont médiocrement arrosées dans les fonds et sur les premiers versants; ainsi s' expliquent les vastes îlots de sécheresse du Valais moyen ( Grächen, 530 mm. par 1629 m. d' altitude ), de la Maurienne aux abords de Modane. Les Grandes Alpes sont donc moins fraîches que les Préalpes, et même que leur propre retombée nord-occidentale. La limite des neiges persistantes s' élève de 2750 m. sur le versant français du Mont Blanc à 3100 m. en haute Maurienne, de 2900 m. aux Dents du Midi, à 3260 m. au Mont Rose. De son côté, la forêt grimpe jusqu' à 2200 m. en Maurienne, soit 400 m. plus haut que dans les montagnes externes, et au fond des vallées d' Anniviers, de Tourtemagne et de Zermatt, mélèzes ou arolles s' observent jusqu' à 2400 m. Dès lors, entre une limite des neiges haut perchée et une forêt également en ascension, mais largement entaillée par l' homme dans sa frange supérieure, les pâturages prennent une extension inconnue dans les Préalpes; ainsi en Maurienne et en Tarentaise, où ils ne représentent pas moins de 40 % de toutes les prairies naturelles de la Savoie. Quant à la vigne, on la voit se hisser à 1000, 1100, voire 1200 m. ( Visperterminen ), cependant que de gros villages, des centres communaux, atteignent 1850 m. ( Val d' Isère ) et 1930 m. ( Chandolin ). Qu' on ajoute à cela la présence de gîtes minéraux, pauvres mais nombreux, l' orientation SO-NE de longs secteurs des vallées intraalpines, par conséquent l' opposition d' un « adret » rôti et d' un « envers » ombreux, et l'on comprendra l' attraction exercée par la grande montagne interne sur les hommes et sur leurs champs.

Les champs sont à leur place dans la zone centrale des Grandes Alpes, la plus abritée, la moins mouillée, et, de surcroît, réchauffée dans le Valais par le fœhn. Sur les replats étages des vallées maîtresses, blés et seigles commencent à jaunir vers la fin mai au-dessus de Sion. Ils mûrissent aussi tôt à 1200 m. en Tarentaise, qu' à 800 m. dans le massif préalpin des Bauges. Ils mettent une note claire autour des villages, pelotonnés au milieu de leurs champs, et ils ne sont pas absents non plus des vallées latérales, d' orientation méridienne, échelonnées le long de la rive gauche du Rhône, de l' Isère et de l' Arc, Val d' Hérens, bassin de la Dranse, bassin du Doron de Bozel, Villards et Arves. Ces cellules latérales, suspendues au-dessus des vallées principales, ont conservé à la faveur de leur isolement maints antiques usages et de chatoyants costumes. A leur débouché de petits centres prospèrent, Martigny, Moûtiers ou St-Jean-de-Maurienne. Dans la grande montagne intraalpine, champs groupés et noyaux urbains sont ainsi l' expression d' une occupation humaine aussi ancienne qu' étendue.

La précocité, la densité du peuplement dans la zone proprement intraalpine de la Savoie et de la Suisse occidentale, en Maurienne, Tarentaise et Valais, sont attestées par une foule de témoignages, archéologiques, toponymiques et historiques. Les énigmatiques pierres à cupules et à gravures, rencontrées dans les Grandes Alpes très haut parfois, prouvent une fréquentation ancienne de la montagne. Le Rocher aux pieds de Lanslevillard, en haute Maurienne, s' érige à 3000 m. et porte, sur sa large face, une cinquantaine de cupules et une trentaine de paires de pieds humains. Des monuments analogues ont été décrits à l' Alpe Cotter et au Col de Torrent, dans le Val d' Hérens, à Salvan, dans le Val d' Anniviers à Grimentz et Ayer, etc. Des tombes, avec matériel de pierre polie et de cuivre, ont été exhumées à Fon-taine-le-Puits, au-dessus de Moûtiers, et bien des vestiges de l' âge du bronze ont malheureusement disparu dans le creuset des fondeurs ambulants. Une vaste nécropole de l' âge du fer a été étudiée à St-Jean-de-Belleville, au sud de Moûtiers. Quant aux sites préhistoriques du Valais, ils dessinent une traînée fort dense sur les cartes archéologiques, cela dès le Néolithique. Dans le bassin du haut Rhône, comme en Savoie, les vestiges signalés ne se localisent La vallée d' Ambin ( Haute Maurienne ). Chalets du Planay, prés-bois, replats aménagés, boisement conservé sur les pentes trop raides. Solitude sylvo-pastorale néanmoins humanisée.

Montgellafrey ( Moyenne Maurienne ). Nature âpre, mais aménagée par l' homme. Replats avec hameaux et champs groupés. Forêts protectrices contre les avalanches, coulées d' arbres le long des chemins et des ravins. Sept Laux dans le fond à gauche.

Dans le Val d' Hérens ( Valais ) Vergers irrigués de Vex au premier plan et Vernamiège, village de versant. Vieux paysage humain avec adaptation exacte des cultures et du revêtement ligneux au relief suivant sa déclivité.

- Clichés H. Onde Orel] Fflssli Arts Graphiques S.A.Z.urich Die Alpen - 1948 - Les Alpes pas du reste uniquement dans le fond des grandes vallées; ils remontent dans les vallées latérales, en particulier dans celles qui assurent des communications dans le sens SO-NE„ dans l' axe du relief et de la zone elle-même, ou dans le sens transversal, en direction des Cols du Cenis, du Grand et du Petit St-Bernard.

La montagne intraalpine a été vouée de bonne heure à la vie pastorale. C' est ce que semblent indiquer certains toponymes préromains appliqués à des chaumes ou à des pâturages. A cette classe appartiennent les dérivés de calm et d' alpe, la Chalp, la Charre, la Chai, Achatte, Lachat, Chaux, Chaupe, la Tsâ, Leschaux, Alpettaz, Arpire, Arpon, Arpasson, Plan d' Au ( Au = Alpis ), l' Haut, etc. Et sur cette occupation précoce de la montagne intraalpine l' his n' est pas non plus absolument muette. Le Trophée de la Turbie, l' arc de triomphe de Suse, énumèrent des peuples parmi lesquels les Nantuates, les Seduni, les Ceutrons, les Medulles occupaient le Valais, la Tarentaise en amont de Moûtiers, tout ou partie de la Maurienne. Les Valaisans, les « Vallenses » des « quatre cités de la Vallée Pœnine » semblent même avoir été unis par un lien fédéral un bon millénaire avant que soit fondée la vieille Suisse. Ces peuples intraalpins étaient nombreux et forts. La preuve en est fournie non pas tant par certains chiffres d' auteurs anciens que par la politique de l' Empire. Celui-ci a en effet laissé quelque autonomie à la zone interne des Alpes en y organisant de petites circonscriptions administratives, des « pro-curatiunculœ », dont une, celle de Suse, est demeurée avec les deux Cottius sous l' autorité d' une famille locale.

Les premiers siècles de notre ère montrent la montagne intraalpine fortement humanisée. Dans une inscription retrouvée à Aime, en Tarentaise, Titus Pomponius Victor, procurateur des empereurs, constate qu' il peut parcourir « sain et sauf, dans ce jardinet haut situé, les monts alpestres et la forêt de pins odorants, sans crainte des hôtes qu' elle recèle ». Des textes du début du moyen âge mentionnent, sous leur nom actuel, des villages élevés qui ne datent vraisemblablement pas de cette époque mais au moins de l' époque romaine. Abbon, gouverneur de Suse et Maurienne, lègue en 739 à l' abbaye de La Novalaise, près du Mont Cenis, trois villages des Arves, dont un, Albiez, à plus de 1500 m. d' altitude, ainsi que le village d' Aussois, en amont de Modane, par près de 1500 m. également. En Valais, Bourg-St-Pierre, à plus de 1600 m ., remonte au moins à la fin du VIIIe siècle, époque où l'on constate l' existence d' un monastère dédié à St-Pierre au pied du Mont Joux. Nendaz est mentionné dès 984 sous son nom actuel, et, vers le même temps, un itinéraire relève sur la route d' Aoste à St-Maurice les localités de Petrescastel et d' Ur, Bourg-St-Pierre et Orsières.

L' occupation humaine dans la grande montagne intraalpine de Savoie et du Valais a été aussi dense que précoce. En Savoie, où l'on est convenu d' admettre que le maximum démographique se situe autour de 1838-1848, plusieurs communes maurienn aises et tarines apparaissent gorgées d' hommes à une date bien antérieure. Granier, au-dessus d' Aimé, compte 703 habitants en 1561, à peu près autant qu' en 1828 et 1848 ( 731 et 740 ). Il est infiniment probable que d' Arves, commune située à 1500 m ., a dépassé au début du XVIIe siècle tous les chiffres postérieurs. Quant à Valloire, haute commune de la région de St-Michel-de-Maurienne, elle comptait vers 1650, avec 2700 âmes, 700 unités de plus qu' au début du XIXe siècle. Ce surpeuplement s' explique par une natalité exubérante qui parvenait sans peine à combler les vides creusés par les grandes pestes ( celle de 1630 en Maurienne ), les épidémies infantiles, une mortalité sévère en tout temps, entretenue dans le fond des grandes vallées par des affections endémiques, le goitre, le crétinisme, la malaria, par l' absence de soins médicaux due à l' extraordinaire rareté des praticiens. Pourtant, en dépit d' une longévité réduite, la population des Grandes Alpes de Savoie remplissait à tel point la montagne, dans la première moitié du XIXe siècle, que la soupape de l' émigration devait s' ouvrir toute grande. A la veille de la Révolution, 6 % au moins de l' effectif total paraît avoir abandonné régulièrement le pays natal, et le mouvement s' est si bien accéléré que la Maurienne et la Tarentaise ont perdu en un siècle 30 % de leur population de 1839-1848. Il convient de noter qu' il n' en est pas allé de même en Valais, anomalie fort curieuse dans un milieu géographique si semblable, à tant d' égards, à celui de la Savoie intérieure: loin de perdre des habitants, le Valais en a gagné plus de 60 000 en un siècle, et l'on n' y observe de fléchissement démographique que dans le seul district d' Entremont.

Ancienne ou récente, la surpopulation montagnarde est inscrite dans le paysage intraalpin, le plus humanisé qui soit au monde. Sur le manteau végétal l' homme a exercé une action décisive. La faux, la dent du bétail, ont contribué à créer un déséquilibre dans la pelouse à laquelle les fumures ont fait subir, par ailleurs, de profondes transformations. Les pâturages de Tarentaise, en apparence à l' état de nature, sont en réalité méthodiquement visités par le troupeau; l' engrais abandonné par chaque bête, au pied de son piquet d' attache, durant le repos du jour et de la nuit, est répandu à la ronde par l' équipe des « pachonniers ». Or la fumure fait sortir les bonnes espèces et disparaître la lande, l' irrigation propage les espèces subalpines, en un mot l' alpe botanique est mise en culture. Et c' est ainsi qu' au Mont Cenis une pelouse de 0,50 de haut s' est substituée à un gazon de 15 à 20 centimètres.

Dans la forêt l' homme est également intervenu. En bien des points les gros bataillons de la futaie n' atteignent pas au niveau assigné par la nature. Certaines hautes vallées, celle de St-Martin-de-Belleville, par exemple, sont même totalement dépourvues de forêts quoique situées en contrebas de la limite des arbres. L' homme a défriché — les noms de lieux, Esserts, Bioley, Darbelley, la Daille, etc., sont là pour l' attester —, mais il n' a pas opéré en aveugle. Dans les vallons à avalanches, interdits à l' habitat permanent, il a supprimé un peuplement ligneux en lambeaux, zébré de couloirs, pour y créer une réserve pastorale de meilleur produit. A la limite inférieure et supérieure de la zone boisée, le montagnard a également ouvert de larges golfes au profit de ses pâturages et de ses prairies fauchables. Mais là où le maintien de la forêt s' est révélé nécessaire, au-dessus des villages, comme protection contre les avalanches, sur les pentes trop déclives, dans les ravins encaissés, le revête- ment ligneux reste dru. De là ces « bans », ces « bois bannis », ces « forêts vierges » aux arbres gigantesques, que seuls les moyens modernes d' extraction ont permis d' exploiter, de là surtout cette exacte adaptation de la forêt au relief, de l' arbre à la pente, de la pelouse et des champs au replat, fruit d' un aménagement séculaire et raisonné. Enfin, c' est encore un aménagement que la forêt a subi dans sa composition floristique. A sa base, des taillis de châtaigniers fournissent des supports à la vigne proche, et plus haut, dans le sein même de la futaie, un jardinage plus ou moins délibéré a avantagé l' épicéa aux dépens du sapin et modifié la distribution des mélèzes.

Dans la zone cultivable, le montagnard a poussé la vigne aussi haut qu' il a pu. Le long des chemins, dans les prés, les arbres sauvages, périodiquement émondés en vue de la provision de « feuillerain », pullulent sur les pentes cultivées et leur donnent un aspect de bocage. Dans les fonds, enfin, l' homme « a fait de la terre ». La basse Maurienne a ainsi été assainie par colmatage, grâce aux alluvions déposées par l' Arc dans des bassins en chaîne, et le maïs, les treilles, croissent avec vigueur là où régnaient « glières » et « vernays ». En Valais, également, un immense verger a remplacé les marais à chevaux après endiguements, drainages et comblement des « gouilles » à l' aide du sable des dunes.

Dans sa quête avide pour se procurer de nouvelles terres, le cultivateur des grandes vallées s' en est pris aux « garides », à ces steppes en miniature tapissant les bosses rocheuses des verrous glaciaires. A Tourbillon, sur Sion, au Pas du Roc, en Maurienne, à Villette, en Tarentaise, le vignoble a empiété sur la fauve garide et restreint l' aire de l' amandier, du figuier, du grenadier. Ainsi achève de disparaître un des très rares vestiges de la nature « sauvage » dans les Grandes Alpes internes de la Savoie et du Valais.

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