Le Rocher Plat

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Avec 2 illustrations ( 53, 54Par K.E. Detmers

( Pays d' Enhaut ) II en est des montagnes comme des gens: certaines dorment dans l' oubli depuis longtemps quand brusquement un fait, un événement les signale à notre attention et éveille notre intérêt. Quelques sommités des Alpes ou des Préalpes vaudoises vont très probablement attirer les grimpeurs maintenant qu' a paru le Guide des Alpes vaudoises. Or un tel ouvrage ne saurait contenir tous les itinéraires possibles ni même mentionner tous ceux qui ont été parcourus1. C' est pourquoi ce récit ne prétend pas être la narration de « premières », mais bien l' exposé de voies d' ascension qui n' ont, apparemment, fait l' objet d' aucun rapport jusqu' ici.

Le Rocher Plat est un sommet du groupe de la Gumfluh; il domine Rougemont et se trouve flanqué du Rubli et du Rocher à Pointes à sa gauche, du Rocher Pourri à sa droite et de la Gumfluh, du Brecaca et du Biollet en arrière. Fait remarquable, son versant nord présente assez peu de gazons, contrairement aux parois de même orientation des cimes avoisinantes, mais une large face rocheuse, sillonnée de crevasses, de fissures, de couloirs dominés par des ressauts et des nervures. L' inclinaison de la pente est à peu près celle de la partie supérieure du Miroir de l' Argentine, mais la plupart des ressauts et des bords des nervures sont surplombants. Le versant nord est délimité à l' ouest par l' arête partant du col entre le Rocher Pourri et le Rocher Plat, à l' est par une arête qui constitue en partie le chemin ordinaire d' ascen lorsqu' on vient de la Videman.

En 1946, nous avions tenté d' escalader cette paroi en l' attaquant au centre de sa base; parvenus au tiers de la distance à parcourir, nous avions 1 Le Guide des Alpes vaudoises, paru en 1946, mentionne la seule ascension alors connue de cette face nord, par un itinéraire qui rejoint l' arête nord, ou plus exactement nord-est. Depuis, la première ascension directe de cette face, du Creux du Pralet au sommet est, a été accomplie en juin 1947 par Maurice Duperrex, Samuel Gander et Pierre Henchoz, de d' Oex. S.

été repoussés par un surplomb de plusieurs mètres que la technique habituelle de pitonnage ne nous permettait pas de franchir. Au retour de cette course, nous apprîmes que des grimpeurs de l' endroit avaient utilisé une fissure plus à l' est de notre point de départ et étaient parvenus au sommet en rejoignant l' arête nord-est dans sa partie supérieure.

Le 12 juillet 1947, nous sommes trois camarades réunis presque par hasard à Rougemont et décidons d' aller explorer à nouveau le versant nord du Rocher Plat. Le 13 au matin, une légère brume plane sur la vallée et nous invite à paresser dans notre hôtel. Il est donc 6 heures quand nous quittons le village pour gagner, par des sentiers rocailleux et moussus, les forêts des Sciernes, au pied du Rubli. Le temps est splendide, l' air assez frais. Nous atteignons les premiers chalets d' alpage et nous dirigeons alors vers le Rocher Pourri, suivant ainsi le tracé de la fameuse piste de ski de la Videmanette à Flendruz. De l' alpe du Martigny, en face du Rocher Plat, la pente est raide et me rappelle une belle descente que j' y fis, skis aux pieds, il y a quelques mois. Nous arrivons en deux heures au Creux du Pralet et sommes maintenant en face de notre adversaire. Quelques moutons agrippés dans les flancs du Rocher à Pointes nous saluent de leurs bêlements et du tintement de leurs clochettes.

Durant la montée, nous avons ébauché un plan d' ascension qu' il s' agit maintenant de mettre à exécution. Nous pensons parcourir jusqu' en haut la fissure gravie par les prédécesseurs et aboutir à un éperon rocheux bien visible d' en bas; de là, au lieu de rejoindre l' arête est, gagner le sommet par une escalade directe.

Le début de la fissure constitue une jolie varappe facile: les prises sont suffisantes quoique assez lisses, car on se trouve dans un caniveau collectant les eaux de pluie. La qualité de la roche est moyenne et nous oblige à faire de fréquents déblayages. Nous progressons rapidement en assurant le strict minimum. Nous atteignons bientôt le milieu de la fissure où quelques difficultés se présentent: le rocher devient très lisse, parfois humide et moussu, de plus, le fond de la fissure est encombré de blocs fort instables. Nous devons donc grimper en cherchant des prises contre la paroi de gauche et en s' appuyant du dos à la paroi de droite. A deux endroits, le premier de cordée juge bon de planter une fiche d' assurage.

Au départ, nous nous sommes attachés à un filin de 30 mètres. Les distances s' avérant un peu justes, les deux premiers s' encordent à 26 mètres de distance et le troisième se relie à ses camarades au moyen de la corde de rappel, déployée à 20 mètres. Doués ainsi d' une plus grande mobilité, nous avançons plus aisément et le dernier, auquel incombe la tâche de retirer les pitons, a tout le loisir de le faire pendant que le premier monte d' une longueur de corde.

Cette escalade nous rappelle beaucoup certaines fissures du Miroir de l' Argentine, tant par la nature de la roche de calcaire grisâtre que par la configuration du terrain. Bientôt l' éperon rocheux déjà mentionné apparaît en plein soleil; sortant alors de la fissure, nous gravissons des rochers assez délités mais faciles qui bordent la rive droite de notre couloir. En quelques minutes nous sommes à l' encoche séparant l' éperon de la paroi principale. Cette grimpée d' environ 300 mètres nous a pris une heure trois quarts; elle n' offre pas de difficultés sérieuses mais présente cependant quelques passages exposés et pauvres en prises. Nous avons cherché en vain les traces de précédents ascensionnistes, et il est possible que ceux-ci aient quitté la fissure plus bas pour rejoindre l' arête est par une traversée en écharpe.

Assis sur notre selle rocheuse, nous faisons un léger casse-croûte tout en admirant les cimes voisines. Des Gastlosen, en particulier, émergent les Trois Pucelles qui ont fière allure et nous rappellent de beaux souvenirs d' esca. L' attrait de la grimpée nous reprenant, nous scrutons la paroi au-dessus de nous à la recherche d' un passage direct permettant de gagner le sommet. Des dalles assez lisses mais d' inclinaison moyenne semblent offrir une voie d' accès. Nous gravissons tout d' abord un léger ressaut aux prises minuscules mais sûres, et nous nous engageons sur les dalles en tirant sur la gauche. Une fissure, plus à droite, mènerait assez rapidement à la crête faîtière, à ce qu' il semble, mais notre but est de parvenir le plus près possible du sommet en demeurant dans la face. C' est pourquoi nous choisissons une cheminée partant des dalles et qui, surplombant légèrement, coupe le ressaut terminal. Les premiers mètres à gravir sont vraiment durs; l' ordre de la cordée a été inversé et le nouveau leader utilise deux longues fiches comme points d' appui et d' assurage au départ. Une fois debout sur le piton supérieur, il doit encore s' étirer pour atteindre un feuillet sur la droite. Ce passage demande passablement de force, mais n' est pas exposé. La suite est moins difficile, la fissure permet de se coincer suffisamment pour monter par opposition. Tantôt on s' agrippe à des prises latérales, tantôt on cherche à introduire un pied ou une main dans le fond de la faille. Plus haut, un bloc de rocher barre le chemin et exige un rétablissement. De ce point, toute difficulté cesse et des rochers peu inclinés nous livrent le sommet. Il est 12 h. 30, nous avons donc mis trois heures pour gravir ce versant qui nous a donné beaucoup de satisfaction. Le rocher est bon une fois le « nettoyage de printemps » exécuté.

Non seulement le Rocher Plat offre une jolie escalade mais encore une vue étendue sur de nombreux sommets des Alpes. Le Cervin et la Dent d' Hé apparaissent au loin et semblent distants l' un de l' autre énormément. A notre gauche resplendissent les hauts pics bernois. Devant nous, ce sont les Alpes vaudoises au complet. A l' opposé, les Gastlosen, déjà nommées, dominent le vallon de la Manche. Enfin, dans la Vallée de la Sarine, s' étale le beau village de Rougemont avec son ancienne église clunisienne et son château; celle-là nous fait songer que notre ami, le pasteur de cette paroisse, cherche pour sûr à nous distinguer à la jumelle en ce moment. Cet entourage magnifique, ce spectacle si varié nous retiennent longuement au sommet. Lentement, comme à regret, nous remettons de l' ordre dans notre matériel, replions la corde de rappel et la serrons dans le sac où elle côtoie la ferraille d' assurage.

Au départ, nous décidons de parcourir l' arête nord-ouest à la descente car aucun de nous ne connaît cette voie qui offre, paraît-il, quelque intérêt.

Nous longeons pour commencer la crête reliant les sommets est et ouest du Rocher Plat. La voie habituelle de montée suit plus ou moins le fil de la crête, mais nous préférons descendre à gauche par quelques vires et fissures offrant souvent une agréable varappe. La rainure que nous empruntons s' élargit et se resserre tour à tour pour aboutir à un à pic du côté Gumfluh. Nous tirons alors sur notre droite par des dalles lisses mais peu inclinées, parsemées de touffes d' herbe, et rejoignons l' arête proprement dite. Nous la suivons sur quelques longueurs de corde, puis passons sur le versant nord pour revenir enfin à l' arête. Nous sommes à proximité de l' encoche séparant les eminences sises entre notre montagne et le Rocher Pourri. Il nous reste encore 40 mètres environ à descendre. Nous profitons de l' occasion pour étrenner la nouvelle corde de rappel qui nous a déjà servi à la montée. Une fiche est plantée et, en quelques instants, nous nous laissons glisser le long du fil jusqu' à proximité du col. Deux alpinistes, qui commençaient l' ascension alors que nous étions engagés dans le milieu de l' arête sont déjà presque en haut et nous hèlent. Nous en tirons la conclusion que la montée par cette voie s' effectue plus rapidement que la descente.

Une fois les cordes pliées, nous cherchons un passage pour regagner le Creux du Pralet. Le premier couloir qui s' offre est très raide et partiellement dallé, nous l' écartons et poussons en direction du Rocher Pourri. Le second couloir n' est guère meilleur. Enfin un troisième offre une voie plus ou moins commode qui nous permet de dévaler assez rapidement la pente recouverte de gazons et d' éboulis. Sur les longues herbes qui tapissent la pente, nos semelles de caoutchouc glissent merveilleusement et nous croyons avoir de minuscules skis aux pieds. Parvenus au plateau, nous retrouvons le sac déposé ce matin et qui contient maintes bonnes choses contre la soif, lancinante en ce moment.

Restaurés et désaltérés, nous descendons d' un pas léger à travers pâturages et forêts. Enfin, à Rougemont, nous évoquons autour d' un verre les péripéties de cette journée d' exploration et faisons, comme il se doit, des projets pour de nouvelles entreprises.

L' ascension de la fissure du bord est n' était cependant pas directe et je m' étais fixé pour but d' explorer encore le Rocher Plat afin d' y trouver une voie plus rectiligne si possible. A cette fin, je me rendis au début de juillet 1948 au sommet de cette montagne avec un camarade par la route ordinaire; nous voulions descendre le versant nord en plein centre. Or, cette année-là, les conditions atmosphériques furent si défavorables que nous trouvâmes énormément de neige fraîche dans le haut de la paroi. Parvenus au premier tiers de la descente, nous dûmes rebrousser chemin, les cordes mouillées ne se prêtant plus au rappel. Ce demi-échec fut néanmoins utile, car il me permit d' inspecter d' assez près le parcours que je me proposai dès lors de faire à la montée. Je décidai donc de revenir en ces lieux par de meilleures conditions.

Dernier dimanche d' août 1948: exceptionnellement, le temps n' est pas trop mauvais, de belles éclaircies sont même annoncées. A la fin de la matinée, nous sommes deux à contempler le versant nord du Rocher Plat dont, hélas, un orage nocturne a copieusement imprégné d' eau les gazons qui coiffent certaines dalles, rendant celles-ci très humides. Nous devrons donc bien choisir notre terrain pour éviter les passages trop glissants. Cela me détermine à commencer l' ascension par une cheminée qu' on ne voit pas du Creux du Pralet, cachée qu' elle est par un promontoire rocheux et gazonné haut d' environ 150 mètres. Elle se trouve plus à l' ouest que la fissure gravie précédemment, sa hauteur est bien moindre ( 40 mètres approximativement ). Le début en est facile, les prises abondent, mais la roche se révèle de qualité très variable. La cheminée s' incline vers le haut, se creuse profondément et forme une sorte de chenal clos sur trois côtés. Il faut s' y engager sans craindre de se salir ni se mouiller, car une des faces est engluée de boue et de sable. Il s' agit donc de faire adhérer le plus possible ses vêtements à cette couche verdâtre et brunâtre pendant que mains et pieds cherchent des appuis quelque peu aléatoires contre le feuillet d' en face, lequel est heureusement sec. Le varappeur use ici de moyens tout à fait hétérodoxes pour progresser jusqu' au haut de cette cheminée, travail pénible en raison de l' humidité. Une fois l' obstacle surmonté, je hisse mon sac, non sans peine vu l' embonpoint que lui donne la corde de rappel, inséparable compagne lors de ces escalades à surprises. Mon camarade arrive à son tour au passage glissant et prend, lui aussi, des positions étranges, simiesques dirai-je même, pour me rejoindre. La cheminée proprement dite est interrompue à gauche par un mur surplombant au départ, elle dégénère à droite en une paroi bordée par un ressaut de quelques mètres. Nous essayons tout d' abord cette seconde voie. Les dalles portent quelques prises çà et là, une fissure plus ou moins large suit le bord du ressaut, quelques blocs y sont encastrés et paraissent, de loin, offrir des points d' appui. Allons donc voir de plus prèsi Malheureusement, le gros bloc que j' éprouve avant de m' y tenir cède et j' ai toutes les peines du monde à écarter sa trajectoire de chute de mon coéquipier et de la corde. Cette expérience suffit, et nous n' insistons pas davantage à cet endroit. Que nous réserve l' autre solution? Un mur surplombant au départ et pourvu de quelques prises fort déversées et de solidité précaire. Or, pour prendre pied au-dessus du surplomb, il faut bien fabriquer une ou deux prises solides pour les mains. C' est à quoi nous nous employons tous les deux pendant près d' une heure: la roche sonne creux sous le marteau; dès qu' on enfonce quelque peu un piton, un feuillet entier de rocher s' effondre. Nous espérons à la longue mettre à nu du calcaire sain par cette méthode! Enfin, nous réussissons à planter trois fiches dont deux tiennent à coup sûr. Je puis alors réinstaller presque confortablement à mi-hauteur du mur, les pieds posés sur une large prise inclinée et le dos appuyé à une nervure rocheuse. La position est excellente, voire confortable, mais il me faut la quitter aussitôt pour progresser, c' est grand dommage. Les prises plus haut sont infimes ou peu solides, il faut donc encore en confectionner une ou deux au moyen des pitons appropriés. Enfin je puis me hisser jusqu' au dernier et de là parvenir à un bec rocheux, solide celui-là, qui me livre le passage. Encore un piton pour assurer mon camarade chargé d' arrimer les sacs et de récupérer la ferraille, ce qui n' est pas une mince affaire.

L' ascension se poursuit par une jolie fissure, sans difficultés, qui mène à un couloir gazonné au haut duquel nous faisons un arrêt, bien nécessaire, car le mur franchi tout à l' heure nous a coûté passablement d' efforts. Le ciel se couvre et se découvre tour à tour, le soleil joue à cache-cache avec les nuages, si bien que nous avons alternativement trop chaud ou trop froid. Mais quoi, c' est le temps coutumier de cet été 1948, il faut déjà être content de ne pas se voir gratifié d' une averse au cours de la journée.

La suite de la grimpée nous déçoit un peu: des gazons raides entrecoupés de quelques rochers délités qui nous permettent d' avancer assez rapidement et d' atteindre la moitié de la hauteur du versant nord. Nous nous trouvons maintenant sous la tête rocheuse flanquant la fissure du bord est et il s' agit de rejoindre un large couloir sis à droite de cet éperon. Pour ce faire, nous gravissons une fissure d' au moins 60 mètres de haut, facile et assez large dans le bas, plus resserrée et relevée dans le haut. Bientôt nous pouvons prendre pied dans le couloir que nous remontons d' une centaine de mètres sans rencontrer de difficultés notables. Débouchant sur la droite du couloir, nous nous engageons sur des gazons et des rochers croulants. Une dernière dalle assez lisse mais d' inclinaison moyenne nous donne l' occa d' éprouver, une fois de plus, la bonne adhérence de nos semelles, et le sommet est à nous.

L' heure a fui, il fait froid, car un violent vent d' ouest souffle, la vue est presque nulle sur les cimes avoisinantes, aussi nous ne nous attardons pas et descendons par le chemin ordinaire de la Videman.

Voilà enfin réussie cette ascension du Rocher Plat; la ligne directe n' a pas été strictement suivie x, mais qu' importe, nous garderons un excellent souvenir de cette course.

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