Le Rothorngrat

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Avec 5 illustrations ( 139—143Par L. Seylaz

Vu du VIountet, le Rothorn est la moins spectaculaire des sommités de la Grande Couronne: un large triangle obtus et surbaissé, une pente fuyante, grisâtre, unit orme, sans relief, encadrée de deux arêtes qui dessinent sur le ciel quelques dentelures insignifiantes. On aura beau vous dire que ces dents portent des noms célèbres: la Bourrique, le Sphinx, la Bosse; tant que vous ne l' aurez pis parcourue vous-même, votre imagination sera incapable de vous représenter l' allure fantastique, dantesque de l' arête du Blanc de Moming et de ses gendarmes contorsionnés et grimaçants.

L' arête de droite ( SW ), qui relie le Rothorn au Trifthorn, ne fait pas beaucoup plus d' effet. Aussi n' en parle-t-on guère 1, et sa renommée récente est-elle restreinte aux initiés. Qu' est que le Rothorngrat comparé aux Quatre Anes, à Zmutt, au Teufelsgrat, à la Mittellegi, dont le seul nom, chez les grimpeurs du monde entier, évoque instantanément des souvenirs, des visions, eu des espoirs indicibles? Il y a quelque vingt ans, au cours d' une conversation, un ami m' avait vanté la beauté de cette crête, « vas-y, tu verras, c' est superbe! », plantant le premier jalon, ou plutôt la première graine d' un désir qui des ait germiner longtemps avant de pouvoir se réaliser. Il y avait d' autres chaînes à visiter, d' autres cimes à escalader. J' étais souvent revenu au Mountet, mais le temps ou les circonstances n' étaient pas favorables, ou bien j' avais des compagnons avec qui je ne pouvais entreprendre que du « connu ». Toitefois la semence du désir était là, tenace, attendant son heure, qui fut lente à venir. Entre temps les années inexorables avaient passé, les cheveux avaient blanchi, et je me demandais s' il était bien sage d' entre... Alais est-on jamais sage?

La marche d' approche devait nous aguerrir et nous préparer à l' entre. Elle fu; longue et assez imprévue. Le programme portait Les Vignettes, Mont Collon, Bertol, Col de la Dent Blanche et enfin Mountet. Mais les pierres qui martelaient les couloirs aboutissant au Glacier de la Mitre nous firent renoncer à lit traversée du Mont Collon et nous imposèrent un long détour par le Col de l' Evêque et le Col Collon pour atteindre le même soir, un peu fourbus, la cabane de Bertol. Le surlendemain, l' unique orage de cet été 1947 nous assaillit sur les vastes plateaux du Glacier du Mont Miné et nous obligea à che -cher abri à la cabane Rossier, puis à descendre à Ferpècle d' où, par le Col de Couronne, Moiry et le Pigne de la Lex, nous atteignons enfin le Mountet.

L' aube du 8 août pointe lorsque nous nous mettons en route, Ch. Beyer, mon fils et moi. Un paquet de ouate blanche traîne encore sur le glacier inférieur, 1 Les Alpis ont publié trois récits en allemand de cette ascension en 1931, 1937 et 1946. En francs is, je ne connais que celui d' A. Dunant ( 1944, p. 309 ), tellement anonyme qu' on a de la poine à reconnaître la montagne. En Suisse romande, la réputation de cette arête s' est créée: oralement, surtout par les cours alpins militaires mais ce sont-là des brumes de beau temps, les étoiles scintillent dans un ciel d' opale d' une pureté ravissante, et dès cet instant toute préoccupation du temps sera bannie de nos esprits pour le reste de la journée. Un autre souci, touchant l' état du glacier, n' allait pas tarder à se dissiper lui aussi. L' été torride, succédant à un hiver pauvre en neige, avait mis à nu les glaciers, les avait disloqués et bouleversés à tel point que nous avions eu maintes occasions, les jours précédents, de faire l' expérience des complications d' itiné qui en résultaient. En outre, le glacier supérieur du Mountet ne passe pas, même en temps ordinaire, pour être de tout repos. A notre heureuse surprise, cette traversée s' avéra des plus faciles. Un bon sentier nous amène en quelques minutes sur la crête de la moraine que nous suivons sur deux cents mètres environ, puis descendons sur le glacier où nous bouclons les crampons. Dès lors ce n' est plus qu' une promenade sinueuse entre les zones tourmentées. Une seule fois nous devons nous engager dans un profond défilé entre deux énormes tranches de séracs; là aussi le pont libérateur se trouve au point voulu. Cette longue marche d' approche — 2 h. 30 — a pour effet de calmer nos nerfs tendus dans le doute et l' appréhension inséparables, chez moi du moins, de toute aventure nouvelle, et lorsque nous attaquons les rochers faciles qui conduisent à l' Oberrothornjoch, il n' y a plus en nous que l' impatience délicieuse, légèrement haletante, de l' aventure elle-même. Tandis que nous négocions la rimaye, nous répondons joyeusement aux huchées d' une cordée zermattoise apparue dans l' échancrure de la crête, où nous débouchons nous-mêmes vers 8 heures. Et maintenant, comme dit Samivel, nous allons commencer à grimper.

Mon propos n' est point de décrire méthodiquement tous les moments et toutes les phases de cette escalade. Je serais d' ailleurs bien incapable de dire la succession des plaques, des dalles, des vires et des fissures, de dénombrer les gendarmes. J' ai toujours admiré, sans bien les comprendre, ceux qui peuvent, avec une tranquille assurance, parler d' une deuxième cheminée, d' un troisième couloir, du quatrième gendarme. Quel critère adopter pour cette enumeration? Ici, cette arithmétique est parfaitement illusoire. Contrairement à ce que l'on voit sur l' arête du Blanc ( N ), où les tours se présentent bien détachées et singularisées, la crête du Rothorngrat dresse vers le ciel d' immenses et étroites falaises ocrées, d' une couleur et d' une solidité admirables, une haute proue cuirassée de vermeil dans laquelle on n' aperçoit pas de défauts, car les échancrures sont masquées par l' alignement et les tours se confondent en un prodigieux campanile surplombant où toute mesure, toute perspective et tout étalon de proportions sont abolis. Cela jaillit d' un élan sauvage qui accentue l' impression d' indomptable et d' inabordable. Une autre impression encore, celle d' interminable, ne tarde pas à s' imposer au grimpeur. On chemine une heure, deux heures, trois heures même sur cette crête déchiquetée, gravissant dalles et feuillets, se laissant couler dans les brèches: derrière, le trajet effectué, vu en raccourci, paraît dérisoire, tandis que l' arête du Sphinx, là-bas, ne semble pas s' être rapprochée d' une longueur de corde. Quant à ce qui reste devant soi, nul ne se hasarde à l' évaluer.

Une autrî caractéristique de cette ascension c' est que, dès l' abord, l' esprit est accaparé à tel point par les problèmes de l' escalade et, au fur et à mesure qu' ils sont résolus, par la curiosité de ce qui va venir, qu' à moins de s' arrêter à chaque instant pour noter les détails de chaque passage, on n' en garde dans la mémoire qu' un souvenir d' ensemble, celui d' une ascension continue, soutenue, réclan: ant la concentration de toutes vos forces et de toute votre attention. De temps à autre, nous pouvions apercevoir l' autre caravane qui avait pris une heure d' avance sur nous, agrippée à la paroi. Le guide grimpait à longueur àt corde, comme sur un mur une araignée traînant son fil, puis il ramenait à lui son touriste et tous deux disparaissaient, escamotés. On va ainsi d' attente en attente, d' un point d' interrogation à un autre, tendu, impatient, enthousiasmé, dans un crescendo de beautés et de difficultés. La première se présente peu après le début: il faut quitter le fil de l' arête et s' engager s ir le versant du Mountet, puis regagner la crête par une fissure verticale que 1j guide Kurz qualifie de difficile. Mais la journée est jeune encore, les muscles fiais; le morceau est enlevé d' un seul coup. D' autres passages ont laissé dans ma mémoire un souvenir ineffaçable. Une grande dalle lisse, plaquée d' écaillés rougeâtres, minces mais solides. Une autre dalle, très redressée, où la ligne brisée d' une presque imperceptible fissure montre le chemin, supporte un auvent infranchissable; on s' échappe par la gauche, miraculeusement. Voici du plus sérieux: une crête effilée va buter contre un mur en surplomb, à hauteur de poitrine. Debout sur un pied, ma main täte et cherche en vain la prise qui permettrait le rétablissement; je n' ai pas assez de force dans les doigts pour tenter le pas sur l' unique appui de quelques « graions»1. Je sens que je me fatigue et reviens à pied d' œuvre; il s' agit de res ;er maître de ses nerfs. Puis la quête reprend. A gauche, quelque effort que je fasse, penché sur le vide, un bec solide demeure inexorablement à 40 cm. de ria main. C' est ici que les 194 cm. de mon fils vont nous être utiles. Je m' accroupis au pied du mur, il grimpe sur mes épaules et du premier coup attrape le pilier de salut. Ouf!

Voici plus de trois heures que nous grimpons, temps indiqué par le guide pour le parcoirs de l' arête; à notre droite l' arête de la Kanzel s' est sensiblement rapprochée, mais impossible de dire combien de pinacles et combien de temps nous séparent encore de la Gabel. Un autre ressaut se présente, inabordable de front De toute évidence, le passage est par la gauche, sur une dalle noirâtre, déversée et légèrement concave, qu' il faut traverser horizontalement. Des tâches plis claires sur le granit foncé montrent que des souliers cloutés se sont appuyés là-dessus. Le mur à droite surplombe, vous rejette vers le vide, et il n' offre pas la moindre prise. Avec des vibrams ce ne serait qu' une promenade de quelques pas, mais j' hésite à me fier à mes clous fortement usés, aussi je m' arête pour reprendre haleine... et confiance. Cela tiendra d' ailleurs beaucoup mieux que je ne l' aurais cru, et le dernier pas, le plus délicat, fut franchi sans encombre. Je décris ces passages tels qu' ils me sont 1 Dans la r ;gion de Chamonix, ce nom désigne les gros cristaux de porphyre qui font saillie à la surfaie du granit.

apparus, avec l' impression qu' ils ont faite sur moi ce jour-là. Nul doute qu' à la répétition, avec des vibrams ou des espadrilles, ils s' avéreraient beaucoup plus faciles. Qui n' en a pas fait l' expérience? Vous finissez par vous sentir à l' aise en des endroits qui vous ont d' abord paru fort exposés.

Nous avons maintenant devant nous un donjon massif qui nous masque toute la montagne. Descendant de quelques pas sur un petit névé du versant du Mountet, nous trouvons une bonne vire qui permet de le tourner, puis des rochers faciles nous ramènent sur la crête. Cette fois nous sentons l' avoine; la fin approche. Nous reconnaissons les deux cornes divergentes coiffant le dernier gendarme qui nous sépare de la Gabel. A droite, une bonne rainure dans une plaque lisse mènerait à la vire qui le cravate du côté de Zermatt; mais nous pouvons maintenant jouer beau jeu et préférons l' escalader; quelques mètres de descente en saccades le long d' une arête tranchante nous font atterrir sur une esplanade semée de rocs brisés, de tessons et de ferblanterie, déchets des innombrables caravanes zermattoises qui se sont arrêtées là.

Le reste du trajet n' a pas besoin d' être décrit. Les plaques Biner, l' aérienne Kanzel n' offrirent pas d' autre difficulté que celle des poumons et des muscles fatigués. Au sommet, mes premiers regards furent pour la paroi E, avec un sentiment de profond respect pour ceux qui ont réussi à forcer cette muraille. A 2 h. nous prîmes le chemin habituel de la descente. Pour la première fois, l' arête du Sphinx me parut pénible et monotone; la côte rocheuse qui borde actuellement le Blanc, avec ses plaques recouvertes de gravier, carrément ennuyeuse; le glacier, par toutes les circonvolutions qu' il nous imposa, exaspérant; et la dernière heure, dans le dédale des moraines éventrées et des pierriers, un calvaire.

Pour Beyer, c' était le premier 4000; pour moi peut-être le dernier, un tout beau, il est vrai. Nous nous étions promis de fêter ce double événement. Toutefois, lorsqu' à 7 h. nous rentrions à la cabane, les jeunes comme le vétéran « en avaient leur compte ». La fête se réduisit à la soupe et aux pâtes rituelles arrosées d' un verre de fendant, puis les molles paillasses du Mountet accueillirent nos trois corps courbaturés.

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