Le trou de la Grand-Mère

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

François-E. Lambossy, Bienne

( Inspiré d' une légende gruérienne, transmise de bouche à oreille ) De deux choses l' une: ou vous avez déjà usé vos semelles dans les multiples recoins de l' étonnante vallée qui monte au Col du Jaun pour relier les hautes terres gruériennes aux fonds opulents du Simmental, ou vous n' y êtes jamais allé!

Dans le premier cas, le Diable vous aura accompagné à votre insu; dans le second, n' ayez plus honte de votre ignorance, mettez votre corde sur votre sac et partez! Quand, soit par la route, soit par les sentiers d' alpages, vous aurez rejoint Charmey et son village, votre horizon sera brusquement coupé par une étonnante barrière rocheuse, aux franges déconcertantes, aux verticales fondantes vers le ciel dans la fluorescence des belles journées d' été.

Ce mur dont les arêtes s' abaissent jusqu' aux vertes prairies de la Romandie fribourgeoise, mais dont les parois à pic surplombent les sombres rocailles hantées jadis par l' ours de Berne, se nomme la « chaîne des Gastlosen », soit en langue de « doulce » France: « les Inhospitalières ».

C' est d' elles que je veux vous conter aujourd'hui. Elles ont fait partie de mes amours montagnardes, elles ont créé ce lien qui unit couvent la légende au réel, me permettant de leur dédier ici une belle histoire d' hommes, de diables et de montagne!

Je l' ai entendu narrer par un vieux berger à l' œil bleu, à la barbe chenue, un soir que, fourbus, moulus, affamés, nous rentrions d' une longue traversée des Sattelspitzen, pour engager un dernier combat avec la fondue de l' alpage du Grubenberg, ( la cabane actuelle du CAS n' existait pas encore ).

Le ciel s' était abaissé jusqu' aux crêtes neigeuses de l' Oberland; l' obscurité tombant sur les pâturages augmentait l' immense tristesse de ces roches sensibles au seul rire du soleil. Devant cette nuit qui s' ouvrait dans le mystère de ses ombres solitaires, ce récit a su nous charmer, vision endormie du temps des fées et des génies montagnards, qui -après les dures heures de réalité — vint nous souffler un peu de ce rêve, sans lequel l' amour de l' alpe ne saurait atteindre à sa plénitude!

Cette belle histoire, je vous la donne ici, sans fioritures, humaine ou diabolique, comme vous l' entendrez, et surtout, toute vraie, sauf preuve du contraire!

Un soir, qui fit époque dans le pays, le Diable en personne, fatigue de ses œuvres mauvaises, décida de prendre un repos mérité.

Comme il aimait la solitude et les gens qui vivent en haut, il décida d' élire domicile au pied d' une haute paroi de rochers abrupts qui dominent la Vallée de la Jogne, en un petit village, bien connu des grimpeurs, nommé Abländschen. Quant ces rochers, vous l' avez deviné, c' étaient les « Gastlosen ». Satan s' installa donc, et comme il n' avait point pris femme, préférant la quantité à la qualité, il se fit accompagner de sa grand-mère.

Il se plut bien vite au milieu de ces montagnards simples, isolés dans cette haute vallée, et s' habitua rapidement à cette vie si éloignée de la sienne.

Cependant, après un été sans histoire, favorisé par cette bonne chaleur qu' il prisait particulièrement, le Diable fut désagréablement surpris par les premiers frimas. La hargne chronique, qui l' avait accompagné toute sa vie, refit bientôt surface. Au cœur secret de sa nonchalance vivait quand même son goût, sa passion pour la damnation. La nuit vient tôt en montagne, et les souvenirs des chasses nocturnes passées meublaient l' obscur, excitant le Malin à l' accomplissement de ses funestes desseins.

Un jour, n' y tenant plus, il s' enveloppa de sa vieille houppelande rouge, s' arma de son bâton ferré et sortit.

Le froid le saisit brutalement. Le chemin tout blanc crissait sous ses pas, et la neige se mit à tomber. Il s' enfonça dans le tourbillon ouaté; c' était comme si tout l' air se changeait en neige et tombait à terre: lui qui avait une telle horreur de l' hiver! Quand, surmontant sa colère, il eut marché plus d' une heure, il se trouva soudain devant un chalet misérable; le mince filet de fumée qui s' échappait de la cheminée enfouie sous la neige l' incita à l' arrêt.

Il poussa la porte branlante et entra sans heurter.

Il entrevit, assis sur pauvre escabeau, un jeune paysan au visage rongé par la fatigue et les soucis. C' était un orphelin du nom de Jantz. ( Sesdescen- dants vivent encore de nos jours au même endroitL' homme leva la tête, et ne dit rien.

Le Diable grogna, saisi à nouveau d' un sentiment maléfique; il mima cependant la bonhomie:

- Pourquoi cet air triste, jeune homme, et cette flamme anémique?

- Ah! j' ai moult peine, Messire, répondit le paysan, qui avait parfaitement reconnu son interlocuteur, j' ai fait de mauvaises récoltes, mes vaches sont mortes de la malefaim, et demain l' huissier viendra saisir ce dernier refuge qui me fut légué par mon père. J' ai bien honte et grand désespoir.

- Plaie d' argent n' est pas mortelle, et peut-être qu' à la réflexion je puis te venir en aide.

- J' en doute, Messire Satan, car si vous avez le pouvoir de me prêter de l' argent, je n' ai point celui de vous le rendre.

- Qu' à cela ne tienne! Voici ma bourse. Tu y trouveras cent écus de bon or fin et jaune, qui te permettront de devenir riche et estimé. Nous sommes aujourd'hui le 30 octobre. Je te donne jusqu' au 31 décembre à minuit pour me rembourser en m' apportant chez moi une âme qu' il te plaira de choisir. Comme je ne tiens pas à connaître tes actes et ton choix, tu la mettras dans un sac que tu déposeras sur ma table de réveillon. Si tu manques à to parole, tes biens, ton or et tout ce que tu possèdes seront instantanément engloutis sous l' avalanche. » Le paysan baissa les yeux et s' efforça au calme. Il sentait son angoisse prête à se déverser, et monter en lui l' affolement artériel. Il ne voulait pas! Un long silence plana entre les poutres.

L' envie de fuir le prit tout entier. Mais il se domina. Il fallait en sortir. Après l'on verrait bien!

- Soit, j' accepte!

Aussitôt une douce chaleur se répandit entre les parois de sapin, une flamme brillante s' éleva dans l' âtre, léchant de sa langue un énorme rôti embroché soudain au-dessus du foyer; sur la table, une bouteille de vieux bourgogne se dressa à côté de la bourse d' écus que le Diable avait négligemment jetée...

Les jours passaient. L' hiver s' était définitivement installé. La neige épaisse de plusieurs mètres faisait aux toits une carapace géante d' une blancheur sans défauts. Plus haut, les « Gastlosen » dressaient leurs parois à pic, monolithes géants striés par quelques rares coulées de glace et de neige qui avaient pu s' y maintenir. Le Diable n' était plus sorti depuis le jour de son marche avec le jeune paysan. Dans son luxueux chalet, la grand-mère s' affairait, préparant le réveillon de l' An Neuf. Le 31 décembre était là: le soir, les cloches sonneraient dans toute la vallée, et chacun se préparait solennellement à la veillée de minuit.

La journée avançait doucement. Le Malin attendait. Sourcilleux, botte d' écarlate, son pour-point criblé d' or, il n' était pas sans tenue. Mais l' impatience marquait ses traits puissants de tics nerveux. Onze heures sonnèrent doucement au petit clocher de la chapelle.

N' y tenant plus, il lança un regard aigu à l' aïeule, se leva, rafla rageusement sa houppelande et sortit dans la nuit; un vent glacé s' en dans la salle, s' écrasa contre le mur crépi de la haute cheminée.

A peine était-il parti qu' un coup léger fut heurté à la porte.

- Entrez! cria la vieille.

La porte s' ouvrit; un homme jeune, ses cheveux épais débordant sous la toque de velours, entra. Il portait un sac vide sur l' épaule.

- Mon nom est Jantz, dit-il. Votre petit-fils, Madame, m' attend, je dois en remboursement de mes dettes lui apporter une âme!

La vieille le jaugea, lui lança un regard aigu, interrogea:

- Et on est-elle, cette âme?

- Hélas, Madame, je n' en ai point trouvé, et j' ai grande crainte, car la vengeance de votre petit-fils sera aussi terrible que sa colère!

La réponse était claire, aveuglante, et l' aïeule savait le Malin dépourvu de miséricorde. Les grands yeux du paysan reflétaient la terreur. Il avalait péniblement sa salive. Elle, était vieille, la jeunesse l' émouvait toujours. Elle eut presque instantanément grande pitié.

- Mon petit-fils vient de sortir, une bénédiction que tu ne l' aies pas rencontré! Il faut se dépêcher. Ouvre bien large ton sac, sors par-derrière la cuisine. Entre dans l' étable: tu y trouveras un jeune cochon de lait couché près de sa mère. Prends-le, mets-le dans ton sac et reviens vite attendre qui tu sais. Avec un peu de chance, minuit aura sonné avant que la supercherie ne soit éventée, et tu seras sauvé!

Le jeune ne se le fit pas répéter. A peine avait-il repris place dans la chambre, son sac gonflé à ses pieds, que le Diable entra. Sa haute carrure s' en dans la porte.

- Ah, te voilà! gronda-t-il en regardant sa montre: tu as l' honnêteté de la dernière heure: il est minuit moins trois! Où est mon dû?

Le paysan baissa les yeux, se courba, saisit le sac, se releva et le tendit au Diable. Un silence épais s' installa.

Les yeux de la vieille, lovée en arrêt à deux pas de l' homme, brillaient.

Soupçonneux, Satan grommela, s' empara néanmoins du sac, et allait le charger sur son dos, lorsqu' un épouvantable grognement en sortit. L' angoisse alors déferla. Jantz se mit à trembler. Le Diable fit un bond énorme et rugit. Le cochon affolé jaillit de sa prison dejute.

Et le drame éclata: le Diable reconnut la bête affolée, regarda sa grand-mère, vit le sourire moqueur et comprit. De sa main crochue il empoigna la vieille à plein corps, recula au-dehors par la porte restée entrouverte, et dans un geste de fureur infernale lança la vieille bien haut, très haut dans le ciel étoile, par-dessus les sombres parois des « Gastlosen ».

Au même instant, annonçant l' An Neu f, les cloches sonnèrent à toute volée, mille mètres plus bas dans la vallée.

D' un coup, comme l' accalmie après l' ouragan, la colère du Diable tomba.

Au seuil de la nouvelle année, le remords s' em para de son cœur. Il voulut rattraper la grand-mère dont le corps, retenu par ses amples jupes de cotonnade noire, retombait lentement derrière la haute crête de la montagne, s' arc contre un sapin, prit son élan, et d' un coup de poing terrifiant traversa la paroi perpendiculaire, cueillant au vol de l' autre côté la grand-mère qui retombait comme une feuille morte au souffle de l' automne. Au même moment les cloches finirent de sonner.

Aujourd'hui, vous pouvez, depuis le pied des « Sattelspitzen », contempler le grand trou baptisé depuis des siècles « Grossmutterloch » ( Trou de la Grand-Mère ). Les varappeurs qui s' y aventurent le traversent encore dûment encordés, s' étonnant de ses rocs noircis, semble-t-il, par la foudre, mais en vérité vivement grilles par le poing infernal du Malin!

Voilà aussi comment - à cause d' une grand-mère, d' un diable et d' un cochon — les Gastlosen forment réellement le seul massif montagneux percé de part en part d' un grand trou vide, où hommes, aigles, vents et neiges peuvent communier ensemble... pour autant qu' ils aient découvert l' alpinisme!

Si les faits et gestes ici narrés ne nous sont pas connus, c' est qu' ils n' ont jamais été écrits. Ils se sont néanmoins déroulés dans un décor qui demeure: allez vous en assurer! Peut-être que prudents, courageux et compétents des choses de l' alpe, vous entendrez une fois, par la grande voix de la Montagne, la morale de cette histoire:

Ne tente point le Diable, car tu ne peux, comme lui, réparer tes erreurs!

Feedback