L'Eiger par la Mittellegi

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Par Claude Berner

Avec 3 illustrations ( 28—30La Chaux-de-Fonds ) La petite cabane érigée par l' Association des guides de Grindelwald sur l' arête effilée de l' Eiger ignore l' affluence des promeneurs du dimanche. Tel en témoigne son livre de passage, signé exclusivement d' amateurs d' escalade aérienne venus à la conquête d' une des plus impressionnantes voies de 1' Ober bernois, la Mittellegi. Sa situation aussi originale qu' audacieuse ne peut manquer d' attirer l' alpiniste sensible aux joies que l'on éprouve à passer une veillée en un lieu aussi sauvage.

Contre toute attente, l' accès du refuge est relativement facile, lorsque les roches sont en bonnes conditions, de la station d' Eismeer du chemin de fer du Jungfraujoch. D' autres voies plus difficiles et pénibles y accèdent directement de Grindelwald.

Cédant à la tentation de la crémaillère, mon ami et moi avons pris place le 31 juillet, au milieu des nombreux promeneurs des pensionnats et des courses d' école, dans le petit train de Scheidegg, puis du Jungfraujoch. Il faut reconnaître que la sensation de se laisser hisser sans effort à plus de 3000 m. est quelquefois agréable, surtout lorsqu' on vient de subir pendant une matinée les cahots et les trépidations de la motocyclette qui nous a transportés du Jura à Grindelwald.

Le train nous dépose donc à 4 h. de l' après à la station souterraine d' Eismeer. Etant les deux seuls passagers à descendre, nous sommes l' objet d' étonnement manifeste de la part des voyageurs du Jungfraujoch, la plupart étrangers, qui se demandent ce que nous allons entreprendre à l' intérieur de cette mine. Nous sommes nous-mêmes un peu surpris par l' étrange aspect des lieux où nous nous trouvons pour la première fois. Comme début de course la station d' Eismeer ne manque pas d' originalité. Nous nous engageons dans un boyau sinueux au-dessus de l' entrée duquel on peut lire « sortie », et bientôt surgissons des profondeurs de l' Eiger par un trou débouchant au milieu de la paroi verticale le long de laquelle suintent quelques filets d' eau. Quel éblouissant contraste nous offrent les glaciers qui s' étendent devant nous. Après la lugubre mécanique de tout à l' heure, quel plaisir d' être rendus à l' air libre.

La cabane de la Mittellegi apparaît aussi perchée que lorsqu' on la contemple de Grindelwald, cependant son accès nous paraît être l' affaire de trois heures au maximum.

Notre vieille forme retrouvée, la cordée se met en route par la rive gauche du glacier, d' abord au travers de quelques ponts de neige un peu mous, puis sur la roche en excellent état. Les quelques traces de clous sur les premiers rochers se perdent bientôt, et nous grimpons directement sans difficulté jusqu' au refuge. Personne à l' intérieur, seul le tic-tac du réveil nous révèle le récent passage d' êtres vivants. Alors que nous pensions faire le lendemain l' ascension en solitaires, une cordée de deux sympathiques Die Alpen - 1947 - Les Alpes10 L' EIGER PAR LA MITTELLEGI Suisses alémaniques nous rejoint et partage avec nous une agréable veillée où sont évoqués de part et d' autre nombre de souvenirs d' ascensions.

Un vent violent se lève pendant la nuit et quelques rafales font vibrer joyeusement la poutraison que consolide un tirant métallique scellé dans le roc et dont la taille nous inspire toute confiance. Nos inquiétudes s' en vont plutôt aux conséquences que pourrait avoir ce vent persistant sur les conditions du temps et de l' ascension. Lorsqu' à 3 h. 30 le réveil s' acquitte de sa tâche en libérant une rapide salve de chocs métalliques assourdissants, le vent souffle toujours aussi violent. Nous jugeons prudent d' attendre le lever du jour et de voir la tournure que prendront les éléments, plutôt défavorables pour le moment.

A 6 heures, malgré quelques brouillards, la situation semble se stabiliser, et nous décidons de partir. Nous nous engageons d' abord sur l' étroite arête où le soleil levant projette bientôt un apport de calories bienvenu. Après une courte marche horizontale, le travail sérieux commence par l' escalade de la première paroi qui se gravit par le versant sud. La roche est bonne, mais les prises peu saillantes. L' espadrille serait certainement avantageuse si la neige n' alternait pas constamment avec le rocher. Quelques passages assez rapides, d' où l'on jouit d' une vue fuyante tant du côté de Grindelwald que de l' autre, nous conduisent à la première corde fixe. Le calibre et l' ex état de ce matériel permet de se hisser sans trop d' efforts sur une plate-forme à l' abri du vent, d' où l'on peut facilement assurer. La suite devient plus facile et nous gagnons de l' altitude plus rapidement que nous le pensions. Le temps se maintient, la température devient presque agréable, nous éprouvons la caractéristique sensation que l' ascension tourne rond et que nous pourrons mener à chef notre entreprise. Le grand ressaut dont parle M. de Tscharner dans son livre Cimes et arêtes, et dont la descente lui a laissé une si forte impression, à lui et à ses compagnons de cordée, nous apparaît bientôt. Cette paroi verticale en partie recouverte de glace vive se gravit à l' aide d' une corde fixe sur le versant nord. Nous atteignons sa base après avoir escaladé quelques gendarmes dont l' un présente à la descente des difficultés pour le dernier de cordée. Une corde fixe encore permet d' atteindre facilement le grand ressaut par une descente d' une quinzaine de mètres.

Un moment de repos s' impose avant ce grimper à la corde ces 120 m. qui vont mettre nos bras à sérieuse épreuve. Rien ne presse d' ailleurs, puisqu' il n' est que 8 h. 30 et que nous bénéficions d' excellentes conditions. Une pensée s' en va naturellement aux pionniers qui parcoururent pour la première fois l' arête de la Mittellegi et la rendirent accessible par la pose de ces cordes absolument indispensables. Aucune comparaison ne peut être faite avec celles du Cervin qui facilitent seulement l' ascension. A la Mittellegi les cordes rendent l' escalade possible. Nous attaquons le grand ressaut et montons rapidement à la corde tout en appuyant nos pieds de temps en temps sur des prises peu saillantes que laisse émerger la glaciation qui est considérable. Mon camarade suit rapidement avec sûreté, ce qui donne à notre cordée une excellente mobilité réduisant grandement l' effort. A deux reprises une petite plateforme se présente, permettant de reprendre son souffle. Le regard n' est guère attiré par la grandeur du paysage en ces moments, mais strictement fixé au mètre de corde qui précède. Ce n' est qu' au sommet du ressaut que nous avons le loisir de jeter un coup d' œil sur l' abîme qui vient d' être gravi. Je me rends compte qu' en sens inverse l' impression doit être plus grande et que nous avons bien fait pour cette première fois de choisir le sens de la montée avec redescente sur Eigergletscher.

Le sommet de l' Eiger n' est pas encore atteint. Toutefois, l' arête accuse de plus en plus une inclinaison décroissante. Ici attention, les passages sont faciles, mais la roche délitée. Des corniches de neige apparaissent, et c' est le moment de sortir le piolet, accessoire plutôt encombrant jusqu' ici. La première corniche est suivie par le faîte avec une extrême prudence. Une autre peut être longée à gauche par une étroite vire rocheuse, tandis que la dernière, qui est du modèle de celles que l'on rencontre dans la dernière partie de l' arête des Quatre Anes, doit être franchie. Nous jugeons bon d' assurer chaque pas, mesure qui se révèle salutaire en suite d' un événement que nous n' avions pas prévu. Un brusque coup de vent d' une force exceptionnelle nous surprend en équilibre sur la corniche exposée. D' un geste automatique nous nous accroupissons, fermement accrochés à nos piolets. Je ne pense pas que sans ce solide appui il nous eût été possible de résister à cette poussée aussi brusque qu' inattendue. Enfin, à 10 h., soit après trois heures et demie de labeur, nous sommes assis au sommet de l' Eiger.

Ce repos est de courte durée, car la trêve de mauvais temps qui nous a été accordée tire à sa fin, et le froid se fait désagréablement sentir. La descente sur Eigergletscher est sans histoire, une suite d' éboulis interminables, puis une glissade dans la neige molle et humide nous amènent à la station qu' enveloppe déjà le brouillard.

Que penser de la Mittellegi? Certains esprits purs vous diront qu' il y a trop d' artifices. Je ne suis pas de cet avis, car les cordes fixes placées aux endroits pratiquement inaccessibles permettent de gravir sans bivouac une magnifique arête et de se livrer à une voltige aérienne en toute sécurité. Cordes mises à part, l' arête réserve des passages intéressants au varappeur. En un mot, cette ascension est, lorsque les conditions sont bonnes, à la portée de tout alpiniste au pied sûr et entraîné. On la termine à regrets, on en garde un inoubliable souvenir et on compte y retourner.

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