Les Deluc aprés le Buet

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Avec 1 illustration ( 85Par Claire-Eliane Engel

On sait que, en 1770, après trois tentatives, les frères Jean-André et Guillaume-Antoine Deluc ont réussi la première ascension du Buet. La course est pénible, les guides toujours mauvais. Malgré les échecs ils persévèrent jusqu' au succès 1, soutenus par leur passion ardente pour la montagne. Ce sont des explorateurs consciencieux, qui croient ne voir dans les Alpes qu' un champ d' observations scientifiques.

En 1773, des questions de politique genevoise et une faillite obligent Jean-André, l' aîné, à quitter Genève. Il se fixe en Angleterre et trouve bientôt 1 On trouvera le récit de ces excursions dans l' ouvrage Relation de différents Voyages dans les Alpes du Faucigny, 1776, par D(entand ) et D(eluc ), ou encore dans le 2e volume des Recherches sur les modifications de l' atmosphère, par J. A. De Luc, 1772.

un situation magnifique: il devient lecteur de la reine Charlotte; il est fait membre de la Royal Society. Deluc savait fort bien l' anglais, mais il devait le parler avec un fort accent français. Il est vrai que celui de la reine, qui était Allemande, devait être pire. En 1774, celle-ci le charge d' escorter à Lausanne une de ses dames d' honneur, Mlle de Schwellenberg, qui doit être soignée par Tissot. Pendant son séjour sur le continent, qui dure près d' un an et qui l' entraîne de Suisse dans le Midi de la France, Deluc tient la reine au courant de la santé de la voyageuse. Il publiera plus tard un récit de ces voyages sous le titre de Lettres sur la Suisse.

Mlle de Schwellenberg devait être une personne insupportable. Bien que le respect et la courtoisie de Deluc ne se démentent jamais, on évoque entre ses lignes une dame sentimentale et geignarde, malade sans doute, mais surtout malade imaginaire, bien décidée à rendre la vie odieuse à son entourage. Elle pleure tout le temps. Elle a le mal de mer sur le lac de Thoune, elle a peur des chiens et des vaches. Elle se plaint sans cesse de ses rhumes.

Deluc estime qu' elle ne sera pas plus malade si elle prend un peu d' exer et il l' emmène faire le tour de l' Oberland. L' itinéraire est classique, et les commentaires de Deluc également: mœurs de l' âge d' or, institutions démocratiques et patriarcales, beauté des Bernoises. Il envoie à la reine des « lécrelets » de Bâle. Il a cependant quelques notations neuves: la soirée à Grindelwald, au pied des « obélisques d' albâtre », a une « sorte d' harmonie grave ». Il sent la variété infinie du paysage de montagne; il lui semble qu' il « pénètre les secrets de la nature »: « Le cœur y est à l' aise en même temps que les yeux y sont récréés et étonnés. » — En plusieurs points du parcours, des souvenirs de Savoie, et surtout de l' ascension du Buet se présentent à son esprit. Le Buet est resté la grande expédition de sa vie, son jour de gloire. Il conserve un amour vibrant pour la grosse montagne arrondie, au capuchon de neige. Il s' exprime mal, dans un style ampoulé; il a adopté la phraséologie de Rousseau et ses théories qui se concilient mal avec des connaissances scientifiques réelles.

Après ce voyage à Lausanne, aux Alpes et dans le Midi, il rentre en Angleterre, pour y ramener la gémissante Mlle de Schwellenberg. Il ne reviendra plus en Suisse. Sa position à la cour le retiendra désormais en Angleterre. Il se fixera à Windsor, près de la cour, et en 1815 fera la connaissance de Byron.

Guillaume-Antoine Deluc reste à Genève. Très lié avec son frère, il échange avec lui une correspondance abondante et régulière 1. Les deux frères s' entre de politique genevoise — tous deux en sont passionnés — de littérature, de science et aussi des Alpes. Guillaume-Antoine continue à parcourir la chaîne. Pendant l' été de 1779, il va faire une course en Valais, avec le pasteur Dentand, son beau-frère: « J' oubliais de te marquer dans la lettre qui accompagne ma relation de notre course aux Alpes que nous bûmes à ta santé... sur le glacier de la Valsoret. » Malheureusement, la relation 1 La plupart de ces lettres se trouvent à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève.

en question n' est pas conservée dans ses archives. Une expédition au glacier de Valsorey à cette date est unique: ni Bourrit, ni Saussure n' en n' ont encore parlé, Murith vient tout juste de faire le Vélan. A cette date, le Mont Blanc seul fixe les regards des spécialistes des Alpes.

Mais la vraie patrie alpine des Deluc est le Faucigny. Ils suivent toutes les publications qui s' y rapportent, discutent les progrès du siège du Mont Blanc, et Guillaume-Antoine se rend souvent à Chamonix. En 1784, il envoie à son frère le récit de la tentative de Bourrit par l' Aiguille du Goûter, la course où ses deux guides arrivèrent au sommet du Dôme, tandis que Bourrit restait en panne au pied de l' aiguille: « La copie que je t' envoie... a été faite par ton neveu... sur le manuscrit original. So it is genuine. Le titre en est très plaisant, de même que quelques endroits de la relation. On voit bien qu' elle n' a pas été revue et corrigée par son ami Bérenger. » Les Deluc détestent Bourrit.

Dans la même lettre, Guillaume-Antoine raconte une longue course aux abords du Buet, où il était accompagné par son fils cadet Guillaume: « J' ai revu il y a deux semaines le terrain de nos anciennes courses de montagnes. Je devais y aller depuis longtemps y mener mon fils... Le lendemain ( 11 septembre ) nous arrivâmes à Sixt. MM. les chanoines nous firent grand accueil et nous demandèrent beaucoup de tes nouvelles... Je désirais surtout de revoir Anterne. Nous prîmes notre ancien guide Bernard Pommet, celui avec lequel nous arrivâmes la première fois sur le Buet, et nous partîmes pour aller coucher aux chalets d' Anterne, quoiqu' on nous prévînt que nous n' y trouverions personne, qu' ils avaient désalpé le mardi précédent... Arrivés aux chalets, nous n' y trouvâmes en effet qu' une profonde solitude. Ils sont au nombre de passé quarante, rassemblés près les uns des autres, ils ont l' apparence d' un village, et ce village parfaitement désert présentait à l' ima quelque chose de fort extraordinaire... Nous nous arrangeâmes pour y passer la nuit le moins mal qu' il serait possible. Nous y trouvâmes fort heureusement la provision de bois faite pour la saison prochaine, nous fîmes du feu et nous passâmes la nuit à l' entretenir, assis à l' entour, car cette altitude ne nous permettait pas de dormir... Guillaume, que le besoin de dormir accablait, croyant au milieu de la nuit avoir un lit à sa portée, commençait à se déshabiller en rêvant. Je le vis successivement ôter ses souliers, tirer ses bas et il allait ôter son habit lorsque je le poussai doucement pour le rappeler à lui-même.

— Que fais-tu, lui dis-je? Où crois-tu être?

— Où je suis? Je vais me coucher.

Il fut un bon moment avant de se rappeler l' endroit où il était... On ne quitte pas à regret de pareils gîtes. A peine la nuit commença-t-elle à faire place au jour que nous sortîmes pour gravir la montagne qui est la suite du Buet, d' où l'on a un si bel aspect de la chaîne des Hautes Alpes. On la nomme la montagne de Villy. Il faut prononcer Vigli à l' italienne. Parvenus au sommet ou plutôt sur cette arête, nous eûmes assez à contempler, nous y restâmes trois grandes heures. D' abord ce mur de rochers, suite de la pointe du Mont Sales qui domine au couchant les pâturages d' Anterne est magnifique à voir... Au nord, le vaste cirque à gradins colossals ( sic .) couronnés par les rochers du Grenairon et par le glacier du Buet, qui couronne le pâturage des Fonds, au Levant la chaîne des Aiguilles avec leurs glaciers et le Mont Blanc! Le Mont Blanc! Quand on le voit d' aussi près, dans son vaste ensemble, c' est dire tout. Mais nous n' avions pas assez de temps pour aller sur le Buet... Je n' avais jamais été dans ces lieux intéressants qu' avec toi et il me semblait constamment que je devais te retrouver à mes côtés. » La même année, Guillaume-Antoine entretient son frère de l' accident du jeune Lecointe, qui s' est tué au pied de l' Aiguille de I' M. De Windsor, Jean-André s' intéresse toujours à Chamonix. En 1779 déjà, il avait mis Samuel Engel en rapports avec le naturaliste anglais Daines Barrington, qui voulait un chamois empaillé. Un chasseur chamoniard « déterminé » possédait une peau et consentait à la vendre.

Le culte des Alpes est héréditaire dans la famille. En 1785, l' aîné des fils de Guillaume-Antoine, Jean-André, part faire un tour de Suisse, à pied. Il est accompagné par un jeune Anglais, Paul Priestley, peut-être un neveu du grand chimiste Joseph Priestley, avec qui Jean-André Deluc — l' oncle — était en relation depuis 1777. La famille avait des rapports constants avec les pays de langue française; le troisième enfant de Joseph, William, se fera naturaliser Français en 1792 et se fixera à Paris 1.

Jean-André II n' est pas un écrivain. Son journal manuscrit, qui se trouve dans la collection du comte de Suzannet, est assez fruste. Un itinéraire et un horaire: c' est à peu près tout. Il ne semble ni très artiste, ni très enthousiaste de son expédition.

Jean-André Deluc Ier, veuf de sa première femme, a épousé en Angleterre une Miss Cooper, à la grande joie de toute sa famille. Guillaume-Antoine entame tout de suite une correspondance avec sa belle-sœur, qui semble avoir été une femme charmante, et c' est à elle qu' il raconte, le 27 août 1786, une expédition de Genève à Courmayeur par le Col de la Seigne. Le texte, inédit, est vivant et bien écrit. Deluc et ses compagnons sont partis de Genève le 10 août par Bonneville et Sallanche. Ils cherchent des mulets, mais la cohue est telle à Chamonix — peut-être à cause de la nouvelle de la première ascension du Mont Blanc, qui vient d' avoir lieu — que toutes les bêtes sont parties: ils finissent par mettre la main sur un mauvais cheval. Ils gagnent le Fayet, St-Gervais, la gorge du Bonnant, puis le Val Montjoy: « La première moitié présente des amphithéâtres de champs, de bosquets, de pâturages parsemés de maisons et de clochers, puis on trouve les bois et les pâturages seuls dominés par de hauts rochers, et ceux-ci du côté du Mont Blanc sont couronnés de glaces d' un blanc éblouissant et d' une parfaite pureté... Au-dessus des sapins ( aux Contamines ) s' élèvent des rochers d' abord entrecoupés de verdure, puis absolument nus, et ces rochers mêmes sont surmontés par d' immenses amas de glace d' où l'on voit dégorger le torrent que l'on va traverser. Rien n' est plus romantik 2 que la situation de l' église 1 Il y a fait souche. La famille existe toujours.

2 Il semble que ce soit l' un des premiers emplois de ce mot, que Deluc cite sous une forme approximativement anglaise.

( de N. D. de la Gorge ). » L' équipe gagne les abords du glacier de Trélatête, passe le torrent et traverse la dernière forêt. Au delà, c' est le Plan des Dames et enfin le Col du Bonhomme. Le récit continue, semé de phrases anglaises. La région doit être redoutable par mauvais temps. « Depuis la croix, qui est la partie la plus élevée du second passage... nous découvrîmes une nouvelle vallée et de nouveaux pics glacés, dont l' un s' élançait à une telle élévation qu' il nous parut que le Mont Blanc seul pouvait le surpasser. » La piste est pire que jamais, le petit garçon qui tient le cheval a très peur et commence à perdre la tête. Enfin, ils aperçoivent le col de la Seigne devant eux. Les nuages s' amoncèlent. Ils parviennent à des chalets où quelques femmes passent l' été pour surveiller les troupeaux. Elles logent les voyageurs, avec une certaine inquiétude, mais bientôt, Deluc les rassure sur l' honnêteté de ses intentions. Des enfants grouillent aux alentours. Un bébé avala sa bouillie, « il en eut le visage tout barbouillé and in general was in such a pirkle ( muck ?) that he would have been a very fit fellow for the little pigs which were about the hut1; cependant, il était content, souriait de tout son cœur. » Deluc en profite pour donner une leçon de morale à son fils. Ils repartent au point du jour, admirant le splendide glacier qui ferme la vallée. Parvenus au col, ils ont vue superbe sur le versant sud du Mont Blanc. « Tous les sommets étaient nets et sans nuages... Le spectacle de l' Allée Blanche est vraiment grand et étonnant; dire que c' est là le revers du Mont Blanc, c' est dire tout. En vérité, on est peu tenté de faire le voyage d' Egypte pour y voir les pyramides quand on a vu celles-ci. Représentez-vous, ma chère sœur... des masses de 5 ou 6 mille pieds de hauteur s' élevant en pyramides avec la plus grande élégance! » En face de lui, Deluc aperçoit la silhouette régulière du Vélan. La descente se fait au travers d' une vaste moraine; il aurait voulu chercher des pierres sur le glacier de Miage, mais le temps passe. Ils décident de faire halte dans le chalet où les accueille un chasseur de chamois. Le temps se gâte, une pluie torrentielle se met à tomber. Au milieu de la matinée, le temps se dégage: « Les hautes sommités se découvraient au travers des ouvertures des nuages, toutes blanches de nouvelle neige; they appeared as many giants of an enormous size, as old as the world, who were at their windows looking down upon us poor little creeping creatures2. » Ils décident alors de rebrousser chemin sans descendre dans le val d' Aoste; une seconde ondée les rejoint pendant qu' ils remontent au col. Ils vont coucher au Chapieu. La fin de la course et le retour à Genève s' effectuent sous des ondées.

Ce ne sera pas la dernière excursion alpestre de Guillaume-Antoine. Ses lettres sont parsemées d' allusions aux Alpes; il donnera à son frère tous les détails sur l' ascension de Saussure au Mont Blanc. On sent à tout moment la passion qui attire ces hommes vers la montagne. Les Deluc, au fond, sont des pionniers méconnus de l' alpinisme. Ils n' écrivent pas bien — surtout 1 « Et en général il était dans un telqu' il aurait été un parfait compagnon pour les petits cochons qui entouraient la hutte. » 2 « Ils semblaient autant de géants d' une taille énorme, vieux comme le monde, qui étaient à leurs fenêtres regardant en bas sur nous, pauvres petites créatures rampantes.

Jean-André Ier, le seul qui ait fait éditer ses œuvres; ils sont des savants de second ordre; ils brassent trop d' occupations à la fois. De leur vivant, ils étaient l' un et l' autre des centres d' attraction. De Genève, Guillaume-Antoine correspondait avec tous les érudits de Suisse, et son cabinet d' histoire naturelle était l' une des curiosités de la ville; à Windsor, Jean-André était l' un des personnages originaux et sympathiques d' une cour extrêmement morne. Fanny Burney qui s' ennuyait tant auprès de la reine dont elle était dame d' honneur, se réfugiait auprès de lui pour entendre une conversation un peu moins terne. Mais, dans leurs fonctions multiples, les deux frères ne pouvaient cultiver leur style, et leur passion pour la montagne, de ce fait, n' a été révélée aux lecteurs que dans quelques volumes didactiques et indigestes, où l'on retrouve trop de souvenirs des divagations de Jean-Jacques Rousseau: c' est dommage.

Feedback