Les Montagnes du Tagliamento

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PAR S. WALCHER, VIENNE

Avec 4 illustrations ( 125-128 ) D' innombrables touristes descendent chaque année de Tarvis sur Venise, la ville des lagunes, par la vallée de la Fella. Que ce soit par chemin de fer ou en voiture, quand ils arrivent près de la station Carnia, et avant d' approcher pleins d' espérance de leur but, ils s' étonnent d' apercevoir le lit large de plusieurs kilomètres et presque toujours sec du Tagliamento s' étendre toujours davantage vers la voie ferrée et la route. L' alpiniste, lui, qui se häte vers des buts lointains dans les Alpes occidentales, contemple surpris, convoite meme la pyramide rocheuse, régulière, puissante qui, de là, se dresse très haut sur le lit du Tagliamento. Pendant que le train court vers la plaine, il tire peut-etre une carte du fond de son sac et constate que cette quille de pierre, le Monte Amariana, s' élève de 1618 m au-dessus du petit village d' Amaro, niche à son pied sud. Peut-etre lui arrive-t-il alors ce qui m' arriva, voici 36 ans environ, lorsque avec mon ami Sepp Laurer je partis pour la première fois vers le Mont Rose et le Cervin. La sonorité douce, aimable des mots Amaro et Amariana, la silhouette parfaitement harmonieuse de la montagne que l' étendue désertique, presque désespérante du lit du Tagliamento non seulement ne trouble pas, mais ennoblit meme, furent inclus désormais dans tous 1 Altitudes et orthographe d' après le tome VII Der Hochtourist in den Ostalpen ( Manuel de tourisme dans les Alpes occidentales ) et Alpi Carniche del CAI e TCI 1954 ( Alpes Carniques du CAI et du TCI ).

mes désirs de montagne inassouvis, et le sont encore aujourd'hui depuis que je me suis trouve sous les mains tutélaires de la Madonne du sommet Mais si l' alpiniste a bien prépare son expédition vers les hauts sommets occidentaux, il aura note sans doute, avant meme que l' image de la montagne n' échappe à sa vision intérieure, que la montée de la cabane Gnifetti au Mont Rose comporte 991 m de dénivellation, l' ascension de la célèbre face orientale de ce redoutable quatre mille, 1538 m du refuge Marinelli, et que lors de l' ascension du Cervin par le Hörnli il y a 1183 m d' escalade seulement. Et pour ce Monte Amariana il y en aurait 1618? Sans doute secouera-t-il la tete, sceptique, devant cette constatation et il s' en ira, reveur, vers les quatre mille des Alpes occidentales, objets de sa convoitise.

II s' avere pourtant que les montagnes du Tagliamento s' élèvent de plusieurs centaines de mètres au-dessus de la vallée. Meme si les difficultés techniques de leur ascension, mise à part la recherche du chemin, sont égales à zéro, la dénivellation demeure, et en outre la course se fait généralement par une température très élevée. Mais ces montagnes sont le royaume de forets magnifiques et de hauts päturages; elles offrent une vue harmonieuse sur les massifs au nord, la vaste plaine au sud. L' éblouissement et le scintillement de l' Adriatique, évidemment, ne seront l' apanage que de celui qui se trouve au sommet dans les premières heures du matin.

Monte Verzegnis, 1915 m 1. Lorsque, tous deux, nous quittämes Tolmezzo le vendredi 2 juillet 1961, le ciel était sans nuages. Ayant traverse le lit caillouteux du Tagliamento sur un grand pont, nous suivîmes la route montant vers Chiaulis, Intissans et Chiaicis, qui forment ensemble la commune de Verzegnis. Ma compagne possède parfaitement la langue du pays, et néanmoins il nous était presque impossible d' obtenir un renseignement précis sur le chemin menant au Monte Verzegnis. Nous entendions toujours parler d' une Cava Rossa, jamais de notre sommet Lorsque nous réussîmes à atteindre la selle Chianzutan ( 954 m ) trois heures avaient passé. Pendant ce temps le ciel s' était rapidement couvert; à Test, le Monte Amariana, inonde de lumière et si ensorcelant pendant notre montée, disparaissait déjà sous un capuchon de nuages gris-bleu. Sur ladite selle par laquelle une route carrossable conduit à Pozzis dans la vallée de l' Arzino, nous fîmes connaissance pour la première fois avec la Cava Rossa. Un funiculaire primitif et d' énormes blocs taillés dans une pierre rouge, marmoreenne révélaient qu' une carrière devait se trouver bien au-dessus de nous, quelque part dans la montagne déjà embrumée. Mais nous ne pensions pas devoir etre, ce meme jour, les hötes des carriers.

De l' autre cöte de la selle s' offrit la dernière occasion de nous informer du chemin pour le Monte Verzegnis. Un mulet, blanchi sans doute sous bien des coups, tirait une charrette de paysan fortement chargée de bois mort. Répondant à nos questions, le propriétaire nous indiqua de nouveau la Cava Rossa, étendant son bras vers le nord, très haut dans le brouillard. Rapidement décidés, nous suivimes ce conseil, montämes par un sentier à peine marqué vers une alpe vide d' hommes et de bétail, et nous y octroyämes un repos prolonge. Une heure plus tard, comme nous repartions le long d' un sentier très caillouteux, un éclair fulgurant éclata soudain, un puissant coup de tonnerre ébranla Fair et tout de suite il se mit à pleuvoir à verse. Que faire? Rebrousser chemin? Retourner à l' alpage? Nous pensions au mulet patient, écorché... nous enfilämes nos imperméables et laissämes ruisseler la pluie, les éclairs nous éblouir et gronder le tonnerre. La montée sur ce mauvais sentier n' était certes pas un plaisir, mais tout passe et cet orage s' apaisa peu à peu. Restaient simplement deux silhouettes trempées dans une région alpestre noyée de brume et complètement bouchée. Nous 1 Tolmezzo, 323 m. Différence d' altitude, 1592 m.

avions dépasse la foret en montant; après une courte hesitation devant une bifurcation, nous avions atteint par le vieux chemin apparemment délaissé la region ouverte des päturages où, selon l' usage, le chemin s' était peu à peu perdu. Tout ce que je pouvais voir aux alentours était une selle plate où il me semblait distinguer une perche. Quand nous l' atteignîmes les rails d' un decauville filaient devant nous, entrant dans le brouillard des deux cötes. Suivant le ballast vers la gauche, le long d' une haute paroi de rochers rouges, nous nous trouvämes bientöt, contournant un angle, devant le bätiment allongé d' une baraque italienne typique: la Cava Rossa.

Hesitants, nous enträmes dans le bätiment gris, mouillé et entouré de brume.Vingt à trente hommes étaient assis devant des tables dans la salle du fond et nous regardaient, surpris. Dans le vestibule - la cuisine - flambait un feu clair qui illuminait un visage anguleux, häle, penche sur une énorme marmite. « Buona sera! » - « Buona sera! » vint la réponse un peu réticente. Quelques minutes de silence. Un instant après nous étions devenus le point de mire de la Cava Rossa. Rarement avons-nous été accueillis avec autant de gentillesse et d' amabilité. Les questions bourdonnaient dans la pièce: Faim? Soif? Fatigues? Mouilles? Tous veulent nous aider à nous sécher. On nous offre de la grappa, du vin, du café. Etonnant combien un accueil inattendu, amical, véritablement humain fait rapidement monter l' ambiance. Je sentis tout de suite qu' ici nous étions recus par des hommes, en tant qu' hommes, sans aucune arrière-pensée. Bientöt la soupe de legumes, succulente, fuma dans les grands bols, et nous la degustämes au milieu des carriers.

Quand la pluie diminua dans le courant de l' après, on nous montra comment s' extrayait la « pierre rouge » et comment, par le decauville, on la transportait à travers un tunnel de l' autre cöte de la selle, jusqu' à la gare du funiculaire. La veillée fut le point culminant de la journée. Après la « pasta asciutta » traditionnelle, tout ce que la petite cuisine pouvait contenir s' y rassembla. A la lueur vacillante de la flamme on pouvait observer bien des visages intéressants. Le vin rouge sombre coulait et nous paraissait d' autant meilleur qu' il était verse de plus haut. Questions et réponses s' echangeaient en allemand et en italien. Il régnait une bonne humeur et une allégresse rarement éprouvées. Quand 10 heures sonnèrent, le « Maestro » rentra le vin et chacun se retira sur sa simple couche. Pour nous, on étendit une botte de paille, on y etala une couverture, on nous en donna une autre pour nous couvrir, puis on éteignit la pauvre lumière. On me conta le jour suivant qu' endormi aussitöt après avoir enlevé mes souliers, je m' étais reveille tel que je m' étais couche. Sommeil délicieux en verite!

Helas, le lendemain il pleuvait de nouveau. Mais comme les nuages étaient très hauts et le sommet des montagnes dégagé, nous decidämes de poursuivre l' ascension du Monte Verzegnis. A 7 heures nous primes congé des aimables habitants de la Cava Rossa et, descendant un peu de la selle du funiculaire, traversämes les pentes vers la grande tombe sous le Verzegnis. Un gazon raide nous conduisit sur l' arete SO, étroite, herbeuse, exposée parfois qui nous amena au faite à 8 heures. La pluie tombait doucement d' une haute couche de nuages sous laquelle s' étendait le monde des sommets Une impression étrange nous possédait. De temps en temps un timide rayon de soleil percait les nuages bruns, et sa lumière brillait tantöt ici, tantöt là, sur une haute et puissante montagne couverte de neige au nord. Une fois meme un rayon de soleil tomba sur le puissant Zwölfer des Dolomites de Sexten, qui semblait s' ériger au loin, tel un cristal geant.

Comme nous voulions traverser la montagne sur Preone, nous suivîmes une trace sur l' arete nord, légèrement rocheuse, jusqu' à la selle devant le Monte Corniolina. De là nous descendîmes en partie par une pente rapide, couverte dans le bas de quelques souches d' aulnes, et en partie par un couloir d' avalanche terreux, désagréable, jusqu' à Malga Pallas. J' ai pu constater une fois de plus combien il est facile de se tromper en estimant en aval l' inclinaison d' une pente. Celle-ci paraissait confortable vue d' en haut. Elle se révéla tellement raide par endroits qu' il fallut une forte torsion des chevilles pour parvenir à la descendre, particulièrement dans le couloir où se trouvait encore de la vieille neige. Nous fümes heureux d' en finir avec couloir et pente, et de trouver un bon chemin d' alpage, puis un päturage splendide qui nous amenèrent aux quelques chalets du Casale Conte Cecconi, dans la haute vallée de Preone. Avant d' aborder la petite route pierreuse vers Preone où nous voulions reprendre l' autobus pour Tolmezzo, deux ou trois maisonnettes encore: l' une d' elles nous permit une longue et délicieuse halte de midi dans une famille composée du père et d' une charmante jeune fille qui tiennent ici une petite auberge pendant l' été et nous accueillirent admirablement.

Monte Arvenis, 1968 m, et Monte Tamai, 1973 m. Le petit groupe, fort peu connu, du Monte Arvenis est arrosé par les rivières Margo et Gladegna au nord, Degano à l' ouest, par le grand char-rieur de boue le But à Test et par le Tagliamento au sud. Le sommet principal de ce groupe est l' Arvenis; le plus élevé, le Tamai, 1973 m. Par des jours clairs et lors de conditions propices aux vues lointaines, ces deux sommets offrent un panorama très ouvert s' étendant des Alpes Juliennes à Test à la crete principale des Alpes Carniques au nord, et jusqu' à la mer de sommets des Dolomites à l' ouest. Toute la région est parcourue par un réseau de chemins, dus en majeure partie aux deux guerres. Les belles forets feuillues au pied des montagnes, les vastes prairies et pätures, les sommets dégagés et leur vue ample réjouissent tous ceux qui passent volontiers quelques jours dans un pays tranquille, intact, bien loin des foules modernes. Arrivent-ils dans un alpage, s' y reposent-ils, ils peuvent apprendre à connaître la vieille hospitalité des habitants du Frioul. Ceux qui s' intéressent à ce groupe trouveront des indications et des renseignements dans le volume « Alpi Carniche della Guida dei Monti d' Italia » ( Alpes Carniques du guide des montagnes d' Italie ) publié par le Club Alpin et le Touring Club italiens. On doit avoir découvert récemment des sources minérales dans la région de l' Arvenis.

Notre ascension de l' Arvenis débuta un dimanche, 4 juin, par une course en auto de Tolmezzo à Lauco. Immédiatement après la sortie de Tolmezzo, la route traverse le large lit caillouteux du But, mène très vite à la gorge géante du Vinaio et, de Villa Santina, monte ensuite par de nombreux virages jusqu' au petit village alpestre de Lauco ( 719 m ). L' après se passa à déterminer le chemin du lendemain, et notre promenade nous amena jusqu' au hameau de Vinaio, simple mais très pittoresque. Afin de nous épargner et la route pour Vinaio et la partie carrossable du bon chemin de campagne qui la prolonge vers le village alpestre de Val ( 1190 m ) nous commandämes un taxi pour le lendemain à 4 heures du matin. Celui-ci arriva exactement à l' heure et nous déposa en moins de vingt minutes à l' extrémité du parcours encore carrossable, à quelques minutes au-dessus de Vinaio.

II etait 4 h. 20 quand nous primes la route. Le beau ciel matinal, l' air frais, la foret emperlee de rosée faisaient de la marche un délice. Au bout d' une heure environ, nous avions atteint les quelques habitations très primitives de Val, construites sur une large selle herbeuse entre le Monte Marsins au sud et le Monte Tribil au nord. Ici finissait le chemin de campagne et il fallait examiner la suite. Dans l' herbe haute et malheureusement très mouillée nous contournämes le Monte Tribil à Test, arrivämes à un lit de torrent extremement profond où, à notre grande surprise, se trouvaient des traces rouges. Dans les régions italiennes les choses se présentent généralement ainsi: des traces surgissent soudain, portant un numéro quelconque, disparaissent soudain aussi et c' est très rare, pour ne pas dire toujours, que l'on arrive à savoir d' où elles viennent et où elles vont. C' était le cas ici. Nous suivîmes les traces en amont jusqu' au moment où elles se perdirent très haut sur un large sentier dans le flanc est du Monte Claupa. Cette vieille sente de guerre nous conduisit à une petite selle d' où nous pümes pour la première fois, contempler la tete rocheuse de l' Arvenis. Poursuivant notre route, il nous fallut traverser encore une large pente, parsemée d' éboulis et de lits de ruisseaux, pour atteindre une brèche au sud du sommet Nous retrouvämes les traces rouges et les vestiges d' un sentier en zigzag éboulé par lequel, passant devant une caverne, nous touchämes le sommet à 8 heures.

Le temps nous avait méchamment bouclé lors de la course au Monte Verzegnis. Aujourd'hui c' était tout le contraire. Le ciel méridional, bleu, lumineux, s' étendait sans un nuage sur le merveilleux monde alpestre. La chaleur du soleil était encore agréable, et les yeux et le coeur pouvaient se repaitre de la vue immense et magnifique. Si nous ne restämes que vingt minutes au sommet, la faute en est au Monte Tamai qui nous faisait face directement au nord et que nous voulions encore escalader. Rebroussant chemin jusqu' à la selle herbeuse, nous traversämes sous le flanc est de l' Arvenis vers la Forcella Tamai ( 1840 m ) et gravîmes rapidement la large croupe de roc et de gazon ( une demi-heure ). Comme aucun sommet ne nous appelait plus ce meme jour, nous nous accordämes un repos prolonge.

Un silence exquis, reposant nous enveloppait. Sur les blocs de la cime vibrait l' air tiède. De temps en temps un souffle eventait l' arete où des moutons paissaient à quelque distance. Quand le regard se lassait d' avoir trop contemple, que les yeux se fermaient, le délicieux silence, la chaleur flatteuse du soleil nous plongeaient dans un bien-etre indicible. Si je clignais de nouveau à la ronde, mon regard s' arretait chaque fois sur la tete orgueilleuse du Monte Arvenis qui se paraît ici de sa plus belle forme. Enfin, après avoir fläne, regarde, reve pendant deux heures, nous nous decidämes à entamer la descente sur Ovaro, dans la vallée du Degano.

De la Forcella Tamai, un bon chemin, très ramifie, conduit sous les précipices nord de l' Arvenis jusqu' à la Malga Arvenutis. Les abois de son chien attirèrent le berger au dehors. Quand il nous apercut il nous invita aimablement à entrer. Comme nous avions soif et que du lait eüt été le bienvenu, nous acceptämes avec plaisir cette gentille proposition. Mais le berger ne voulut d' abord nous donner ni vin ni lait. Il fallait commencer par nous rafraîchir, disait-il. Il m' ordonna de remettre ma veste avant de me laisser entrer dans sa très simple cuisine. Puis, au cours de la conversation qui suivit, quand nous en arrivämes à constater que nous avions combattu tous deux pendant la première guerre et appartenions à la meme classe, il en fut tellement ravi qu' il m' embrassa sur les deux joues, criant à plusieurs reprises, dans son enthousiasme: « Vecchio, vecchio! Evviva la classe!1 » Je ne crois pas que ces embrassades aient pu éveiller la jalousie de mon épouse! Mon ancien adversaire m' estimant sans doute suffisamment rafraîchi m' offrit alors un lait abondant, sans préjudice pour la santé. Mais, disait encore notre ami, boire sans manger n' est pas bon, et le voici qui nous apporte de son fromage année 19... Il était aussi dur que fort, mais obéissant aux lois de l' hospitalité force nous fut d' en manger. Il va de soi que notre höte refusa énergiquement la moindre remunera-tion, au moment des adieux. Il demanda seulement des copies des photographies prises pour sa « collection ». Nous les lui avons envoyees.

La descente de la Malga Arvenutis, dont le nom mélodieux et sonore évoque déjà à lui seul le souvenir de la route sur Ovaro, fut une merveilleuse promenade de deux heures et demie. Par les magnifiques prairies colorées, émaillées de fleurs, dans les bois de conifères épais et sous les amples couronnes des grands hetres et de quelques chätaigniers où jouait le soleil, nous flänämes doucement jusqu' à Ovaro, village accueillant et propre. Pendant cette descente, je pus m' assurer que non seulement le vin apporte allégresse et euphorie, mais qu' il doit en etre de meme du lait, sinon je n' aurais pas cru entendre retentir à chaque instant, derrière ou devant moi, un joyeux « Vecchio, vecchio!

1 Vieux, vieux! Vive la classe! 266.

Evviva la classe! » Et c' est avec ce nouveau cri de guerre que, sous une tonnelle d' auberge, nous achevämes notre course à l' Arvenis avant de rentrer à Tolmezzo par l' autobus.

Monte Amariana, 1906 m. « Le pilier d' angle le plus puissant au confluent de la Fella et du Tagliamento qu' il domine de 1600 m, la montagne la plus populaire de la Carniole ( Carnia ). » Ainsi parle le Hochtourist, 4e édition 1911, tome 3, et 5e édition 1930, tome 8. Toutes deux signalent les memes voies d' accès: une d' Amaro, une de Tolmezzo, une de Moggio. Le guide du CAI, Alpes Carniques ( 1954 ), caractérise la montagne de la meme manière, indique cependant un nombre beaucoup plus grand de chemins, parmi lesquels quelques escalades difficiles. Je puis confirmer la première phrase du Hochtourist; en revanche j' ai du constater malheureusement que, si la montagne est « populaire », l'on sait fort peu de chose sur ses moyens d' accès, au moins dans les localités établies à son pied, Tolmezzo compris. Nous ne disposions pas du guide du CAI. J' admettais que mainte chose avait du changer dans la montagne depuis 1930, et tentais donc d' obtenir quelque information. Les renseignements donnés par un montagnard de Tolmezzo, un libraire des plus aimables, furent hélas la cause de notre échec. C' était fort regrettable et cela m' a profondément irrite au moment meme. Aujourd'hui pourtant, je suis reconnaissant à l' alpiniste de Tolmezzo, car ses conseils nous valurent une randonnée des plus romantiques.

Lorsque le mardi 6 juin, à 4 h. du matin, nous quittämes Tolmezzo le ciel était sans nuages. Comme on nous l' avait recommandé, nous suivîmes la route vers Amaro. Juste avant le premier tunnel, il nous fallait traverser la voie ferrée et trouver un chemin menant au sommet L' amorce de cette montée posa déjà un problème. Après avoir erre de droite, de gauche, nous la découvrîmes enfin et grimpämes lestement un excellent sentier. Mais notre joie fut de courte durée. L' herbe était tellement haute que nous y enfoncions par moments jusqu' aux épaules. Si belle que fut cette prairie, je la maudissais, d' autant plus que chaque brin d' herbe était encore trempé par la pluie nocturne dont nous profitämes ainsi largement. Aventure fatigante et longue que de barboter dans cette mer herbeuse, de l' explorer en tous sens afin de ne pas perdre la suite du chemin. Lorsque après bien des essais infructueux elle se montra heureusement enfin sur la croupe peu marquée de la montagne, nous étions mouillés jusqu' aux os. Mais nous avions retrouve la trace et continuions rasserenes.

Nous nous approchions ainsi lentement du col Feltron ( Forcella Cristos ). Hélas avant de l' at, une seconde mer herbeuse nous guettait, dont les vagues vertes montaient encore plus haut et nous valurent un nouveau bain matinal, bien frais.

Nous voici donc au col Feltron. Apercevant au-dessus de nous les courbes d' un sentier dans les gazons raides du flanc sud, je me sentis rassure. Selon les conseils donnés, nous suivîmes un moment le vieux sentier militaire jusqu' à ce que près d' une paroi, à ma gauche, je découvris le début de la grimpée dont les virages traversaient très haut la pente gazonnée. Ce chemin est certainement du à des buts stratégiques. Audacieux et raide il surmonte des parois de rocher presque verticales pour conduire ensuite très haut dans la pente gazonnée par des lacets courts. Cependant le sommet ne devait pas etre le but militaire de ce sentier, car subitement il s' arreta. Dans le flanc obliquant vers Test je voyais bien des vestiges de chemin, mais là aussi l' euphorie fut brève. Ce qui s' offrait à mes regards n' était plus que des traces de pas escaladant une pente encore plus raide aboutissant à une vire rocheuse. Tout en soufilant nous nous efforcämes vers un groupe d' arbres juste au-dessous de la vire et y fîmes halte. Après müre réflexion, je décidai d' explorer seul la suite. Priant ma compagne de rester ici, je contournai la vire à gauche, trouvai une pente rocheuse dominée assez haut par une arete qui devait certainement mener au sommet. Mais comme mes observations ne concordaient pas avec les indications de l' alpiniste de Tolmezzo, je revins au groupe d' arbres et traversai loin au nord, sous la vire, sans découvrir d' ailleurs la suite du chemin que je m' obstinais à repérer. Revenu encore au groupe d' arbres, je me décidai brusquement à monter à l' arete apercue un moment auparavant et ä la suivre. Décision trop tardive, hélas! Lorsque j' atteignis sa base après la traversée d' une mince coupure, le sommet avait déjà disparu dans une vague de brouillard et de gros nuages d' orage sombres montaient du sud et de l' ouest. Mais j' étais obsédé maintenant par l' idée de la conquete et malgré le danger menacant, escaladai rapidement l' arete exposée jusqu' au moment où la clarté éblouissante des éclairs et un coup de tonnerre fort inamical me ramenèrent à la raison. Fini! me dir je. En arriere!

Me voyant de retour pour la quatrième fois au groupe d' arbres, ma compagne me fit tranquillement observer que mes tentatives avaient dure deux heures. Moi, en revanche, constatai que j' avais faim et que j' étais de fort méchante humeur. Et tous deux... qu' il pleuvait.

Et oui, ce qui suivit fut non seulement une aventure très romantique, mais une aventure bien froide et humide. Sous la pluie d' orage toujours croissante, sous les éclairs et les coups de tonnerre ininterrompus, nous nous hätions aussi vite que possible en bas, vers le col Feltron. La, court conciliabule: rentrons-nous par les päturages ou allons-nous tenter la route inconnue, suspecte? Suivons la route! Et nous tombämes de Charybde en Scylla. Les päturages, certes, eussent été mouillés, mais l' eau surabondait ici et des broussailles, hautes d' un mètre, presque impénétrables, nous cachaient complètement le vieux sentier militaire. Pendant que nous nous debattions dans cette region indescriptible, perdus dans un brouillard épais, éblouis par la lueur percante des éclairs, alertes par le perpétuel grondement du tonnerre, trempés jusqu' à la moelle, nous efforcant de descendre à travers le fourre cachant la route, j' eus largement l' occasion d' étudier et d' admirer la science routière des Italiens et la vanité de toute oeuvre humaine. Faisant abstraction de l' audace de toute l' entreprise meme, c' étaient les formidables murs de soutènement en amont et en aval, les virages à la fois larges et très raides, les bastions épais qui me plongeaient dans l' étonnement. Tout cela dans la mesure où les travaux se voyaient encore car, plus puissantes que la technique qui avait voulu créer ici quelque chose de durable, s' affirmaient les forces de la nature. Les murs de soutènement ont glisse, les bastions ont été précipités dans l' abîme, les virages sont rompus, et toute la construction, quand elle se trouve sous la menace des murailles et des flancs rocheux, est couverte de débris hauts d' un mètre parfois. Partout la nature a rapidement pris possession de l' ouvrage des hommes En relativement peu d' années l' oeuvre puissante a complètement sombre sous la mer de branches et de feuillages d' arbres et de buissons vigoureux.

Peu à peu, cependant, nous descendions. La redoutable symphonie de l' orage se taisait lentement. Quand nous emergeämes du brouillard, les rochers noirs, mouillés, commencaient à étinceler sous la chaude lumière des premiers rayons du soleil, et la partie inférieure de la route s' étendait librement devant nous maintenant, la route qui, au loin, menait à Amaro. Nous trouvämes un raccourci et comme le soleil percait les nuages et séchait de sa bonne chaleur méridionale montagne et vallée, nous nous arretämes sur un bloc déjà sec pour nous sécher à notre tour, et nous regardämes tous deux, pleinement satisfaits.

En bas, à Amaro, notre randonnée connut une fin inattendue. Dans une ruelle, la vitrine d' un magasin offrait à boire et à manger. Mais quelle n' est pas notre surprise quand, entrant dans la pièce étroite et sombre, nous découvrons tout ce dont Fhomme a besoin pour une existence modeste, sans renoncer entièrement à l' élégance et ä certaines jouissances de l' estomac. A cöte de produits de nettoyage, à cöte d' élastiques, de boutons, de pots, de pantalons et de robes, de brosses et de balais, de pipes et de tabliers se trouvaient des douceurs, et des foulards de soie pour les belles du village. Pour nous ce furent un pot de vin rouge sombre et une grande boîte de sardines que l'on posa sur la petite table en nous souhaitant« buon appetito ». Nous n' en manquions point. Le regal nous plaisait. Ainsi, pour la seconde fois de la journée, et bien que n' ayant pas atteint le sommet de la « montagne la plus populaire et la plus courue de la Carniole ( Carnia ) », nous nous sentimes pleinement satisfaits.

Dans la soirée, lors de quelques achats dans Tolmezzo pour la journée suivante, nous passämes devant un bureau d' informations. Entrons et demandons. Aussitöt dit, aussitöt fait. « Ah, le Monte Amariana? Oui, oui, c' est la grande montagne là devant vous. » « Merci, nous le savons. Mais comment y monte-t-on? » « Oh, nous ne le savons pas. » A ce moment un chauffeur d' autobus entra dans le bureau. « Vous voulez aller sur rAmariana? » « Oui. » « Très simple. L' an dernier les Alpini1 ont construit un chemin de la Sella Pradut et l' ont balise en rouge. Je suis monte au sommet avec mes enfants. De plus, des étudiants du collège scientifique de Tolmezzo ont bäti un petit refuge dans le voisinage de la Sella, la Capanna Romano Cimenti2. » « Merci beaucoup, Monsieur. » Si tout cela se vérifie, nous n' avons plus de souci pour le lendemain.

Lorsque nous quittämes Tolmezzo à 7 h. le jour suivant, l' Amariana était encapuchonné de nuages gris-brun et avait drape ses épaules dans un léger voile de pluie. Nous ne voyions pas la vie en rose en suivant la route jusqu' à Ilegio. En chemin nous eümes par trois fois l' occasion de poser des indigènes des questions sur le sentier des Alpini et le refuge. Par trois fois on nous regarda avec étonnement. On ignorait tout, et d' un sentier, et d' un refuge. Y aurait-il quelque chose qui ne concorderait pas? Quand les Alpini construisent un chemin et la jeunesse de Tolmezzo un refuge, les hommes qui vivent au pied de la montagne devraient tout de meme en savoir quelque chose!

Au bout de trente minutes environ, la route quitte la plaine de l' énorme cöne d' éboulis que les torrents ont deposes au pied de rAmariana au cours des temps, et remonte lentement la pente ouest de la montagne. Là, à quelque distance, à cent metres environ, nous apercevons dans les éboulis un petit panneau blanc accroché à un poteau de télégraphe. Je m' en approche et lis: Capanna Cimento. Donc! Mais où? Nous suivîmes les poteaux pendant quelques minutes quand un grand écriteau rouge interdisant de pénétrer sur les éboulis du torrent, parce qu' il s' y trouvait de nombreux obus non éclatés, attira notre attention. Nous nous dirigeämes donc vers une petite maison de bois brun située à notre gauche dans les buissons. Arrives là, deux jeunes Alpini, toute la garnison de ce point d' appui militaire, nous assurèrent que refuge et chemin existaient. L' un d' eux nous accompagna une vingtaine de minutes à travers le lit d' éboulis, jusqu' à l' entrée d' une gorge; là, tout à coup, surgirent des traces rouges portant le numero H 13, et un sentier se dessina dans la fondrière. En guise de remerciement, nous offrîmes à l' Alpino quelques lires pour l' achat de deux boîtes de cigarettes; il les accepta avec plaisir.

Dans l' intervalle les nuages s' étaient levés et, quand de temps à autre le soleil se montrait, il éclairait une region très pittoresque et romantique. Un petit sentier montait lestement dans la gorge étroite, utilisant avec adresse chaque cote rocheuse, chaque vire. Dans la profondeur de l' abîme, l' eau tourbillonnante avait creusé des cuvettes circulaires qui luisaient comme des aigues-marines, quand un rayon de soleil les effleurait furtivement.

Au-dessus de la gorge nous abordämes une haute foret de hetres, fumant encore de la pluie nocturne. Au loin, dans la brume retentissaient des coups de hache. Trois heures après notre depart de Tolmezzo nous étions devant le chalet aérien, mais soigneusement bäti de Pradut, et une vieille femme nous indiqua volontiers l' amorce de chemin de l' Amariana. Un écriteau accroché à un arbre 1 Alpini - soldats des troupes de montagne italiennes ( N. d. T. ).

1 En souvenir du jeune alpiniste Romano Cimenti de Tolmezzo qui fit une chute mortelle lors d' une tentative de première ascension au Monte Amariana.

1 annoncait qu' ici commencait le « Sentiero Romano Cimenti all' Amariana ». Ce chemin, un véritable travail d' Alpini, monte très raide dans le bois et est signale par des panneaux cloués aux arbres. Au bout d' une heure nous arrivions à un petit pierrier, grimpions par un cöne d' éboulis à un couloir mi-rocheux, mi-herbeux, abordions ensuite l' arete ouest de la montagne et, la suivant, atteignions vers midi et demi le sommet de l' Amariana.

La vue si réputée nous fut malheureusement refusée. Des nuages bleu-noir s' amoncelaient alentour, présageant l' orage de l' après; seuls le Zuc del Bor et le Monte Sernio étaient encore visibles dans l' obscure grisaille Immédiatement au-dessous de nous, à cinquante mètres à peine, l' arete rocheuse où l' orage m' avait contraint à rebrousser chemin se perdait dans la pente du sommet Malgré tout, ce furent dix minutes bénies que nous passämes sur la cime, sous les mains débonnaires d' une Madonne plus grande que nature, placée sur un socle de fer de la hauteur d' un homme.

Cinquante minutes plus tard, de retour au chalet de Pradut, il pleuvait déjà. Nous fümes aimablement invités à entrer et nous reposer. L' intérieur était simple mais propre. Au milieu du vestibule, dans un ätre ouvert, un bon feu flambait gaiement et, autant que je pus le noter, la « maîtresse de maison » veillait à l' ordre parfait de son royaume.

Peu à peu cinq à six bücherons arrivèrent aussi dans le chalet; ils venaient de leur travail, s' installèrent confortablement autour du feu et nous demandèrent gentiment où nous allions et d' où nous venions. Les deux chiens, un diable noir et un chiot brun qui, à deux reprises, nous avaient accueillis avec des grondements rageurs et des abois bruyants s' étaient familiarisés après la première bouchée que nous leur avions donnée, et dormaient en rond auprès du foyer.

Pendant ce temps l' orage avait éclate. Eclair sur éclair, coup de tonnerre sur coup de tonnerre se succédaient. La pluie tombait à verse et les grelons crépitaient sur le toit. Aventure plus agréable que celle de la veille dans la gorge géante et sombre du Rio Maggiore. Plus le tonnerre grondait, plus les éclairs fulguraient, plus la pluie tambourinait, et plus la chaleur du feu nous enveloppait béatement, mieux nous goütions le vin rouge que l'on tirait à l' aide d' un tuyau mince d' une bonbonne de cent litres cachée dans le coin le plus reculé de la cuisine.

Quand les bücherons entendirent que nous devions retourner à Tolmezzo, ils nous conseillèrent de descendre sur Ilegio et d' y prendre l' autobus. Pour nous éviter d' errer dans les nombreux méandres et embranchements du chemin, l' un d' eux nous accompagna jusqu' au Rifugio Cimento1. Sur un bon sentier nous descendîmes ensuite en un peu plus d' une heure vers le village hospitalier, d' où l' autobus nous ramena à Tolmezzo en vingt minutes.

Vesperkofel ou Clapsavon, 2462 m. Trois mois plus tard, nous étions de nouveau au Tagliamento. Nous arrivions de la magnifique forteresse de roc et de glace du Care Alto; nous avions traverse les préalpes Carniques, et passé dans un brouillard épais au pied du fier campanile, pour atteindre finalement le Tagliamento supérieur, après avoir franchi la Forcella Scodavacca-Giaf. Nos buts prochains étaient le Vesperkofel et le Monte Bivera que nous voulions traverser en direction du vieil îlot de langue allemande, Zahre = Sauris.

Le vendredi 8 septembre, à 7 h. du matin, nous quittions Forni di Sopra ( 907 m ). Suivant les indications du Hochtourist, tome 8, nous atteignions au bout de trois heures les chalets de la Casera Montemaggiore ( 1706 m ). Au départ de notre route à Forni, tout de suite après le pont sur le Rio Tolina, nous avions retrouve des traces rouges, mais sans la moindre indication concernant le lieu où elles conduisaient.

1 Refuge ouvert avec une pièce, un fourneau, quelques ustensiles de cuisine et un bas-flanc. 270 Le temps n' était guère propice à notre randonnée. Au petit matin le brouillard montait déjà jusqu' à 1100 m et se leva à peine de toute la journée. Enveloppés d' un voile gris, triste et humide, nous nous arretämes quelques minutes aux chalets de la grande alpe, nous demandant de quel cöte. nous diriger. « D' ici à Test d' abord par des päturages, puis par des rochers sans difficultés en deux heures au sommet » Ces indications du Hochtourist furent lues et relues par nous; cependant nous n' apercevions ni päturages, ni rochers, ni meme le sommet Finalement nous tombames d' accord de suivre les indications d' une simple esquisse topographique remise au bureau d' informations de Forni et de tenter d' atteindre la Forcella Chiansavei, vers laquelle semblaient se diriger les traces que nous trouvions de temps à autre en chemin. Nous descendîmes dans une courte dépression au nord des chalets de l' alpage, arrivämes à une grande combe d' où, à Test, des pentes d' éboulis raides montaient vers des rochers faiblement discernables, alors que les pentes opposées semblaient etre des päturages. J' étais convaincu que le sommet devait se trouver à Test, et esperais l' atteindre par l' arete ou la croupe qui, d' après l' esquisse, s' y dirigeait de la Forcella.

Grimpant sur des pentes gazonnées, raides, humides, nous atteignimes la croupe herbeuse un peu au-dessus de la brèche, la suivîmes aussi longtemps qu' elle continua, bien marquée, dans le brouillard. Afin d' assurer le chemin du retour, nous placämes bien en evidence des papiers rouges qui flottaient gaiement au vent. Bien que la croupe rocheuse, herbeuse füt souvent interrompue par des dépressions, nous parvînmes toujours à la suivre jusqu' au moment où, se redressant, elle plongea brusquement de part et d' autre. Arrivés à une brèche très étroite, rocheuse, exposée, que nous franchîmes prudemment, un pic énorme se dressa soudain dans le brouillard: « Le Bivera! » m' ecriai. L' apparition s' evanouit immédiatement et avec elle les précipices apercus des deux cötes de l' arete. Après cette brèche, la croupe s' élargit rapidement, aboutit à une pente par laquelle, passant auprès de deux dolines, nous arrivämes au sommet L' ascension avait dure deux heures. « Une des montagnes les plus connues et les plus courues de la Carniole ( Carnia ) à cause de sa vue incomparable », affirme le Hochtourist. De toute cette splendeur nous ne vîmes qu' ici et là émerger l' arete conduisant au Bivera que nous voulions traverser encore. Nous continuämes un moment dans le brouillard, jusqu' au moment où la pluie me repoussa vers la doline sous le sommet du Vesperkofel. « Ah, ce n' est qu' un nuage mouillé », dit ma compagne, alors que je cherchais quelque abri précaire dans la cuvette peu profonde. « Je connais ces nuages mouillés », grommelai je, tandis que nous nous accroupissions sous la toile imperméable. Peu après pluie et grésil nous cinglaient, les éclairs flamboyaient, le tonnerre grondait longuement ou éclatait, craquant et trompettant, immédiatement après la douloureuse clarte.

L' orage se déchaîna pendant une heure. Quand les nuages s' eclaircirent quelque peu, que la pluie cessa, nous nous hätämes, toujours « encoconnes » dans le brouillard, de descendre la croupe, récoltant soigneusement nos morceaux de papier, et fimes une longue halte, bien fraîche, à la Casera Montemaggiore. Au moment où nous allions repartir afin de descendre sur Forni, la pluie recommenca, et il plut bien avant dans la nuit. Comme j' avais déjà remis l' imperméable dans mon sac, je me fiai à ma veste de perlon et il advint que j' arrivai, ruisselant, à 17 h. à Forni, tandis que ma compagne, pourtant bien moins protégée que moi, pouvait encore se targuer de quelques bouts de peau seche.

Monte Bivera, 2473 m. Le lendemain le temps n' était guère meilleur. Il plut à diverses reprises. Dans l' après nous portämes nos pénates à Forni di Sotto afin de gravir de là le Monte Bivera qui nous était apparu, tel un spectre, lors de notre ascension sur la crete nord du Vesperkofel.

Lorsque le dimanche 10 septembre nous quittämes Forni di Sotto à 5 h. 30, le ciel était pur, l' air froid. Les prairies étaient couvertes de rosée et le premier givre blanchissait les hauteurs. Suivant les recommandations des indigènes et les quelques indications du Hochtourist, nous montämes en trois heures et demie par une foret raide et de vastes päturages jusqu' à la Forcella di Nais-Costa Batan. En route, l' occasion se présenta de nouveau de goüter à l' hospitalité des habitants du Frioul. Au bout d' une heure et demie, nous voyant arriver en sueur aux chalets de la Casera Monte Vacca, le berger alluma un grand feu dans sa cuisine primitive, fit du café, y versa un bon coup de grappa, et nous offrit encore du lait sur lequel nageait un doigt de crème. Nous eümes toutes les peines du monde à lui faire accepter une boîte de viande en gage de reconnaissance.

Dejä sur la Forcella di Nais nous pümes admirer la vue qui allait s' étendant sans cesse. La journée était extraordinairement belle. Pas le moindre nuage ne troublait l' azur du ciel d' automne, l' air était clair et transparent, et nous nous faisions une fête de la vue du sommet.

De la Forcella, nous traversämes une combe parsemée de pins nains, d' où nous montämes non sans peine sous les rochers du Clapsavon jusqu' au cirque rocheux dénommé « Pian delle Streghe » dans le Hochtourist. Des pentes d' éboulis raides nous amenèrent ensuite à la Forcella del Bivera ( 2338 m ), dépression sans importance entre le Vesperkofel et le Bivera, toujours d' après le Hochtourist. Peu après - il était exactement midi - le sommet était ä nous.

Nous pümes nous accorder un repos bien différent de celui de la veille au Vesperkofel; ce jour-là, la « vue magnifique » nous combla sans la moindre réticence. Le ciel était toujours aussi clair, l' air paisible et pur, et nos yeux pouvaient parcourir l' espace, voir et revoir, contempler de vieilles connaissances, admirer de fiers inconnus. Le Glockner resplendissait au nord, les névés des Alpes Centrales étincelaient, aussi loin que portait le regard; les sommets blemes des Alpes Juliennes nous saluaient à Test, tandis qu' à l' ouest déferlait une mer vraiment incommensurable de sommets: les Dolomites. L' oeil y cherchait äprement à identifier les cimes les plus connues. Mais la plus grande joie du coeur et des yeux était la vue plongeante sur les deux Zahre ( Sauris di Sopra et Sauris di Sotto ) qui émergeaient, pleines de charme, d' une étendue lointaine de prés verdoyants, et sur le lac du barrage du Lumiei, miroir azuré, dont un coin était encore visible.

Helas il fallut nous arracher à cet admirable observatoire et sa vue sur l' immense, le merveilleux monde des montagnes. Non sans quelque peine, mais sans obstacles majeurs, nous degringolä.mes dans la cuvette d' éboulis entre le Vesperkofel et le Bivera sur la Casera Chiansavei, au nord. La aussi les bergers nous recurent avec gentillesse et nous comblèrent de lait, de polenta, de fromage. Trois longues heures fatigantes mais riches en incidents suivirent. Le chemin le plus court vers la Obere Zahre eüt été la descente dans le lit profond du Lumiei et la remontée vers le village. Soucieux de nous épargner cette remontée, nous decidämes d' atteindre par un sentier marqué la route qui se profilait agréablement sur le flanc nord, bien au-dessus du Lumiei, et par laquelle nous pensions arriver commodément à la Obere Zahre Les choses n' allèrent pas tout à fait comme nous les avions prévues. Une heure passa d' abord avant de joindre la route. Puis, une route est une route, et aucun alpiniste n' aime y circuler longtemps. Il nous fallut tout de meme la suivre pendant deux heures, et nous eümes de nouveau l' occasion d' admirer l' art de constructeurs des Italiens. Il s' agissait ici encore d' une vieille route militaire. Bien que moins abimee que celle qui domine Amaro et carrossable sur un assez long parcours, elle nous permit de constater plus tard combien les forces de la nature se jouent avec le temps des oeuvres des hommes, si solides et si audacieuses qu' elles soient. De nouveau des bastions effondrés, des parcours couverts de gravats, des bouts de route écroulés... Comme nous nous trouvions justement sur un de ces bouts démolis, arriva derrière nous, lentement, prudemment, une petite Topolino. Nous lui fîmes place et regardämes, amusés, comme elle sautil-lait, circonspecte, sur les gros éboulis. Parvenue de l' autre cöte, la voiture s' arreta et son Chauffeur, un monsieur d' un certain age et de très bonne apparence, nous invita aimablement à faire le reste de la route avec lui. Nous acceptämes avec plaisir, sans nous douter que bientöt notre vie dépendrait de la grosseur d' un caillou ou d' un mouvement inconsidéré du Chauffeur.

Les parcours douteux se multipliaient rapidement. Juste au-dessus de la Obere Zahre, nous arrivämes au dernier grand virage. A l' endroit décisif, plus de 100 mètres verticalement au-dessus du lit rocheux du torrent, la route était encombrée de débris sur plusieurs mètres. La voiture ne tarda pas à se mettre dangereusement de biais sur la pente éboulée. Mais il était trop tard pour en descendre. Une pierre plus grosse, un geste maladroit du chauffeur, et nous étions précipités dans le vide. En bas, à la fin du virage, je voyais les voitures venant de Zahre arretees, ne pouvant continuer. Leurs occupants étaient sur la route et regardaient la petite Topolino grimper prudemment sur les gravats, glisser dans le lit profond d' un mètre d' un ruisseau qui coupait la pente, puis, telle une chenille, ramper ä nouveau de l' autre cöte pour reprendre la route. Les automobilistes nous saluèrent gaiement de la main au passage. Je pensais par devers moi qu' une fois de plus nous l' avions échappé belle, et essuyai la sueur de mon front.

Nous avions eu l' intention de terminer notre randonnée à l' Obere Zahre et de ne rentrer à Forni di Sotto que le lendemain. Mais puisque nous avions un chauffeur aussi capable et prudent, nous decidämes de continuer avec lui jusqu' à Ampezzo ( Carnia ) et de rejoindre Forni di Sotto d' hui encore. Nous voulions consacrer notre dernier jour de congé à visiter les deux Zahre. Ainsi nous roulämes tranquillement à travers les prairies lumineuses jusqu' au grand barrage, puis sur une route audacieuse traversant en partie un long tunnel vers l' accueillante Ampezzo. Avec maint remerciement, nous primes congé de notre chauffeur, un commercant d' Ennemonzo, que nous primes saluer encore une fois dans son magasin en allant à Tolmezzo. Dans la soirée un autobus nous ramena à Forni di Sotto.

Dans les prairies des deux Zahre ( Sauris di Sotto et Sauris di Sopra ). Un excellent article signe Julius Poch avait paru dans la revue du DuOeAV1, 1897, sous le titre: « Dans les montagnes des ilots de langue allemande les plus méridionaux: La Sauris ou Zahre dans le Frioul. » Depuis, peu de chose avait sans doute été écrit ou édité sur cette région. Au printemps 1961, je recus un ouvrage publié par la maison d' édition Athesia à Bolzano. « Les ilots de langue allemande dans le Trentin et l' Italie du nord. » Nous y lisons à la page 51: « De la charmante route principale à travers les Alpes Carniques, une petite route carrossable bifurque à Ampezzo, village situé à mi-chemin entre la Stazione per la Carnia ( au confluent de la Fella et de la vallée du Canal ) et le Mauriapass, entre les sources du Tagliamento et du Piave, et longe le torrent du Lumiei. Pendant 21 kilomètres, par des hauteurs vertigineuses, elle conduit à travers clairières et forets sur les abîmes dominant la gorge du Lumiei, jusqu' au monde vert de la lointaine colonie alpestre de Zahre Autrefois, par le col du Monte Pura ( 1439 m ) un chemin de charrettes conduisait d' Ampezzo ou Petsch ( 560 m ) comme disent les habitants de Zahre au ravin du Lumiei qu' il traversait an der Lunt par un véritable casse-cou. Aujourd'hui s' y élèvent le barrage du lac créé pour l' énergie électrique, et sur la rive nord l' auberge de la Maina. De là, la route monte en lacets à travers des päturages d' abord à l' Untere Zahre, Sauris di Sotto ( 1212 m ), puis à l' Obere Zahre, Sauris di Sopra ( 1390 m ), sur une ramification du Monte Morgenleit appelée Rucke. Au milieu de beaux päturages alpestres parsemés de mélèzes, entourés de schistes arrondis et de calcaires dentelés, s' étendent les deux villages et leurs hameaux, Latteis, Modt et Schwont. Quelques noms et les formes des habitations révèlent que l'on se trouve dans une colonie allemande. Si meme le haut allemand n' a cours ni à l' école, ni à l' église, et que 1 Revue des clubs alpins allemand et autrichien ( N. d. T. ).

18 Les Alpes - 1962 - Die Alpen273 l' idiome germanique ne serve plus que dans les conversations familiales, il existe cependant encore dans ce monde perdu une langue ancienne qui possède de nombreux points communs avec le dialecte de la vallée de Moll et de Lesach en Carinthie.

La legende recule l' origine de cette colonie jusqu' en l' an 800, car un chasseur allemand ou un soldat aurait recu alors un pouce sacré. L' archive la plus ancienne remonte à 1328, et en 1500 le village est dénommé „ Zähre " dans un document. Quand Georg Plotzer, fils et cure de cette commune, célébra en 1890 ses cinquante années de pretrise, son vicaire fit paraître „ Liedlan in der Zahrer Sproche vame Priester Ferdinand Polentarutti. Gedruckt za Beidn ( Udine ) ". On lit dans la preface: „ J on za Fleiss in ünserder Sproche geschrieben, unt a groassa Houffige, dass nou Ondra barnt schreiben, und viel peissgar, as i! ober kans bart schreibn mit mear Vrade unt mit mear Liebe, as i on de do Sächelan vor Ihn geschrieben. Unt si bill i houffn, Dass Se gearn barnt onnehmen in do Zachn va meinder Donkbarkat und Liebe barnt tauern av eabig. Ihr klainste Dienar Ferdinand Polentarutti. " Ce qui signifie: „ J' ai pris la peine d' écrire dans notre langue, et j' ai grand espoir que d' autres le feront et beaucoup mieux que moi. Mais personne n' écrira avec plus de joie et d' amour. Et j' espère donc que vous accepterez volontiers ce petit signe de ma reconnaissance et de mon amour. C' est un petit signe, un pauvre signe, un signe qui ne durera pas longtemps, mais ma reconnaissance et mon amour dureront éternellement. Le plus petit de vos serviteurs, Ferdinand Polentarutti. "

Dans l' église St-Laurent, Oberzahre, où la langue allemande a disparu aussi bien sous sa forme pure que dialectale, les stations du chemin de croix portent encore des inscriptions en allemand. On y admire un magnifique retable de 1551 de Michel Parth de Bruneck dans le Pustertal. Sur les volets se voient l' entrée de Jesus à Jerusalem et le Christ au Mont des Oliviers; sur le panneau central la dernière Cene. L' envers des volets représente l' Annonciation de l' ange à la Vierge Marie. Au sommet du tryptique, St-Laurent tröne debout entre deux anges. Près du tabernacle, sur les cötes de la predelle, des peintures avec le serpent d' airain et la récolte de la manne.

Dans l' église St-Oswald à Untere Zahre existe un autre superbe retable de Nikolaus de Bruneck, date de 1524, représentant St-Oswald entre les princes apötres Pierre et Paul. Les volets sont ornés de bas-reliefs: Annonciation, Visitation, Adoration, Fuite en Egypte. Sur les revers des volets, St-Andre et St-Jeröme, St-Etienne et St-Laurent. Le panneau central de la predelle représente une Pieta impressionnante, ses volets, Ste-Catherine et Ste-Madeleine, les eveques Nicolas et Wolfgang ainsi que deux saints inconnus. Une Madonne avec l' Enfant, St-Florian, St-Roch et deux anges dominent le tabernacle. d' oeuvre de l' art gothique tyrolien perdus dans la solitude carnique. » Le jour qui suivit notre traversée du Bivera l' autobus nous conduisit de Forni di Sotto à travers Ampezzo jusqu' à l' Untere Zahre. Hélas, un lundi brouillé avait succédé au clair dimanche. Les montagnes baignaient dans le brouillard et par moments seulement un peu de soleil jouait sur les prairies. Mais nous vîmes les vieilles maisons de bois, entendîmes les Zahrer parler leur dialecte, lümes dans le vieux cimetière malheureusement abandonné les noms des anciennes familles, les Troier, Plozzer, Minigher, Schneider, auxquels fréquemment s' était ajoute un o. Nous ne trouvämes pas grand-chose de ce que racontait Poch. Les deux villages sont propres et bien tenus; on y construit beaucoup et les installations sont bonnes. Dommage que ces deux anciennes colonies allemandes soient si peu connues des alpinistes allemands et autrichiens. Evidemment il n' y a plus guère de lauriers alpins à cueillir, mais il reste encore le reflet de notre patrie alpestre sur les vastes pätures et les montagnes verdoyantes, et j' avais l' impression de rentrer de l' étranger. Les Zahrer seraient certainement heureux d' entendre résonner leur vieille langue maternelle à cote de la langue officielle, et de sentir la chaleur de son coeur les envelopper un moment. Je crois que la plus dure des

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