Les Vacances

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Par R. Eggimann.

A la définition française — donc latine — du mot vacances ( de vacare = un vide ) ne doit-on pas préférer la définition anglo-saxonne de « jours saints » = holidays, à l' origine: « holy days » jours sanctifiés par l' Eglise?... comme dans la Bible, au chapitre XX de l' Exode, verset II, en ces mots: « l' Eternel a béni le jour du repos et l' a sanctifié. » Même le mot allemand de Ferien est, semble-t-il, plus attrayant, plus séduisant que le mot français ( je parle du sens et non pas du son ), Ferien du latin Feria, qui veut dire « jour de fête ». Cela vaut certainement mieux que « vide ». En effet, « vide » pour désigner des vacances est un peu maigre; ce n' est pas très heureux non plus: il se peut qu' on ait horreur du vide mais pas nécessairement des vacances. Je crois que l'on pourrait très bien amalgamer ces trois sens et avoir ainsi une définition satisfaisante du mot « vacances »: un vide plein de festivités bénies.

C' est ainsi, en tout cas, que devrait se résumer pour nous — maîtres et élèves — la période des grandes vacances, je parle de celles d' été, naturellement; les autres ne comptent guère; celles de Noël, par exemple, ne sont qu' un armistice de courte durée, avant la reprise des hostilités au commencement de janvier, c' est l' éclair lumineux entre les deux tunnels du Moremont, à Eclépens, l' éclaircie bienvenue du double tunnel des Loges, aux Convers. C' est un tout petit vide rempli par les devoirs de famille: il s' agit d' allumer l' arbre de Noël, de le « délumer », comme disent les petits, le même jour, de le rallumer le soir de Sylvestre et du jour de l' an; on a à peine le temps de se remettre des effets de la fumée âcre des épis fulminants suspendus aux branches des sapins modernes, qu' il faut vite trouver, entre deux emplettes précipitées, une formule si possible neuve et originale de souhaits de fin d' année à expédier aux parents et aux amis avant que la leur arrive... et de nouveau les portes de notre prison se referment sur nous.

Non, les vraies vacances, celles qui comptent, celles qui marquent, sont les vacances d' été; elles sont une bonne aubaine qu' on apprécie, une manne qu' on savoure chaque année un peu plus, comme les plaisirs de la table qui vous retiennent davantage à mesure qu' on avance en âge. Les jeunes ( nos élèves ) sont moins sensibles à cette faveur. Le fameux vers de V. Hugo vieillissant: « Quand on est jeune on a des matins triomphants... » ( mal interprété par un séminariste de notre université qui a cru que c' était: Quand on « déjeune » on a des matins triomphants ), ce vers indique bien l' attitude des jeunes vis-à-vis des joies que la vie leur réserve, et pour reprendre l' idée de repas suggérée par notre séminariste, on peut dire que lorsqu' on est jeune on est sûr du repas de midi, du souper qui suivra, du déjeuner du lendemain et ainsi de suite — comme dans les pensions où la vaisselle du repas suivant apparaît sur les tables encore encombrées de celle du précédent. La jeunesse compte sur les vacances comme sur les repas, l' âge mûr en est moins sûr et la vieillesse en doute. Quand on est jeune on mange pour se nourrir, pour se rassasier et l'on passe ses vacances à dormir, à ne rien faire ou à appliquer la formule militaire du repos, qui est fait, disent-ils, « pour s' aligner et rectifier sa tenue ». La jeunesse compte sur les vacances pour s' arrêter, tout simplement, l' âge mûr attend les vacances, espère les vacances pour en jouir pleinement, voluptueusement.

Dickens a bien noté cette calme certitude qu' a la jeunesse des événements heureux.

Dans David Copperfield il dit ceci: « je me souviens très bien qu' au commencement du trimestre l' idée distante des vacances nous apparaissait comme un point stationnaire. Puis il s' approchait de nous et grossissait à vue d' œil. On comptait les semaines d' abord, les jours ensuite, et l'on passait très vite de la veille des vacances au premier jour des vacances. Après-demain devenait demain, puis aujourd'hui, ce soir... et c' était le retour dans nos familles. » C' est si vrai, ces réflexions de Dickens, qu' il nous arrivait, quand nous étions grimauds de collège, d' avoir dans nos pupitres un calendrier de poche où nous biffions à mesure les jours qui nous séparaient de la délivrance. Maintenant nous sommes moins sûrs de ce bonheur probable, possible, mais non certain. C' est aussi que la fuite du temps nous effraie tandis qu' elle réjouit les jeunes qui l' espèrent et la désirent. Et l'on pourrait appliquer au jeune homme ( autant qu' au semeur ) ces autres vers de V. Hugo: « On sent à quel point il doit croire à la fuite utile des jours. » 315' Cette différence entre la jeunesse et la vieillesse, entre l' effet produit par les événements heureux sur l' une et sur l' autre, a été aussi notée d' une façon poétique par Shakespeare qui a réussi, comme Dickens, à se remettre dans la peau d' un tout jeune homme qui va à l' école. C' est au commencement du Conte d' hiver, acte I, scène II: Polixène, roi de Bohème, dit à la reine:

« Nous étions, belle Reine, deux gars qui ne voyaient rien dans l' avenir qu' un lendemain semblable à la veille et croyaient être des gamins éternels... » Oui, plus on vieillit, plus on goûte les bonnes fortunes que la vie nous accorde à mesure qu' elle coule et s' écoule.

A quoi bon vivre, d' ailleurs, si l'on ne peut pas de temps en temps s' ar pour reprendre haleine, regarder autour de soi. Voir la fleur au bord du sentier, un nid d' oiseau caché dans la fourche d' un arbre, lever le nez pour suivre du regard un avion rouge traversant le ciel bleu? Les vacances, c' est la poésie de nos vies et la poésie est aussi nécessaire que la prose. Nous connaissons tous l' effet bienfaisant de quelques semaines de congé, nous constatons tous l' ardeur qui anime nos élèves au commencement du trimestre, une ardeur au travail qui peu à peu se change en énergie malfaisante. C' est à la veille des vacances que la jeunesse de nos écoles devient, comme dit le Comment de Zofingue des Füchse, une troupe « indisciplinée et braillarde ». Mais rien ne calme cette jeunesse, rien ne met une sourdine à ses cris comme une série de quelques semaines de congé. L' expérience montre que lorsque nos élèves nous reviennent en septembre, la friction entre eux et nous est nulle, c' est un roulement sur billes parfait, un vol à la voile, un glissement sur l' aile quand le moteur a cessé de ronronner, une course sans heurt, sans secousse, sans accroc.

Tout dans la nature qui nous entoure a besoin de repos: les choses elles-mêmes se fatiguent et doivent s' arrêter. Quand nous sommes allés skier à Rotondo, dans le massif du Gothard, pendant les fêtes de Pâques 1933, on nous a montré en gare de Lucerne une locomotive énorme ( je ne me rappelle plus très bien ce qu' on nous a dit à propos de cette machine, si elle avait 32 mètres de long et faisait 80 kilomètres à l' heure ou si elle avait 80 mètres de long et faisait 32 kilomètres à l' heure ). L' ingénieur qui nous l' a présentée sur le quai de la gare de Lucerne, avant de partir, nous a dit qu' elle se reposait tous les dimanches et que le lundi elle marchait beaucoup plus vite et beaucoup mieux. Tout le monde sait aussi qu' un rasoir ne rase bien que lorsqu' on l' a laissé reposer pendant quelque temps. C' est pourquoi l'on a ce qu' on appelle un « semainier », c'est-à-dire une série de sept rasoirs, un pour chaque jour de la semaine. Or, si les rasoirs doivent se reposer... à combien plus forte raison les humains?

D' ailleurs, les vacances sont maintenant à la mode. Il était un temps où seuls les gens riches et les pédagogues en avaient. Cela nous a valu, entre autres, Le pèlerinage du Chevalier Harold, de Lord Byron, un ploutocrate anglais, et Voyages en zigzag, de R. Tœpffer, un maître d' institut genevois. Puisque les vacances sont de saison, comment les passer honorablement, comment les utiliser judicieusement, comment en profiter vraiment, pour qu' elles soient réconfortantes? C' est plus difficile que cela en a l' air. Songez seulement à ces résumés de vacances, à ces miniatures de vacances que sont les dimanches. Il vous arrive, je pense, comme à moi, de temps en temps, de les gaspiller stupidement et irrémédiablement à chercher un livre introuvable qui s' est glissé « subrepticement » derrière un autre, qui s' est « dissimulé », comme on dit en style militaire, en « utilisant le terrain ». A propos de l' em judicieux des vacances, il est à souhaiter que quelque pince-sans-rire écrive un jour un traité des vacances dans le genre et le ton de How to be happy though married ( comment vivre heureux quoique marié ) ou en imitant ce livre instructif et humoristique d' Arnold Bennett intitulé How to live on 24 hours a day ( comment vivre à raison de 24 heures par jour ). On pourrait appeler ce traité: « Comment vivre heureux à raison de X semaines de vacances par été. » Je crois que pour être utiles, profitables, les vacances doivent être un changement, un changement complet d' occupations, qui équivaudra à du repos, à condition de ne pas trop se fatiguer. Par exemple un conducteur de train, pendant ses vacances, ira à pied ou fera du canotage, un sédentaire voyagera, un commis-voyageur cultivera son jardin, un jardinier cultivera son esprit et lira les livres qu' il n' a pas eu le loisir de lire pendant qu' il bêchait la terre et soignait ses fleurs, et ainsi de suite. Un intellectuel se reposera convenablement en faisant un travail physique, s' il a mené pendant la mauvaise saison une vie « de ver de biscuit » comme dit R. L. Stevenson, en restant enfermé dans son cabinet de travail et en s' intoxiquant lentement mais sûrement dans un local qui n' est, après tout, qu' un « bocal » étriqué, mal aéré et malsain. Un employé de bureau qui est resté cloîtré pendant des mois en tournant dans ce que Napoléon à Sainte-Hélène appelait « le cercle de son enfer », cet employé aspirera nécessairement à la vie au grand air. Il faut l' espace aux sédentaires, aux reclus, il faut qu' ils partent, comme les autos qui viennent de naître, « en rôdage », il faut qu' ils fuient le pays de leurs pères et s' en aillent à l' aventure. C' est alors que partir c' est « vivre » un peu, c' est même vivre beaucoup. C' est la belle vie, la vraie vie. On échappe pendant quelques semaines à la routine journalière, à la vie terre à terre et pot-au-feu que mène le fonctionnaire vissé sur sa chaise, on prend son vol dans le bleu, on fuit la réalité banale, triviale ( « Dieu! que la vie est quotidienne » ). On ne prend plus son tram matinal ( vous avez remarqué qu' il est toujours à l' heure et que de courir chaque matin pour le rattrapper c' est, comme on dit an canton de Vaud, « astringent » ). On voit tout de suite d' autres figures, on laisse derrière soi ses créanciers et autres personnes mal intention-nées... Et l'on commence tout de suite à errer à l' aventure; on avance sans trop savoir où, de toute la vitesse de ses pieds, on fuit la civilisation, le téléphone, la radio, les motos-godilles nocturnes — tant elles sont matinales —, les motocyclettes bruyantes et les autos encombrantes. Pour les éviter, on prend des chemins de traverse, des sentiers se perdant dans les blés mûrs, on suit la lisière fraîche des forêts, le bord des rivières et des étangs, on fait la popote dans des creux pleins d' ombre et la sieste sous les sapins, on lave la vaisselle dans les fontaines et son linge dans l' eau claire des ruisseaux. Et lorsqu' en plein midi le soleil brûlant et éblouissant nous fait fuir la grande route, on cherche l' ombre qui se perd dans les auberges égrenées tout le long du chemin. On boit, on mange à toute heure, sans programme, sans menu et avec appétit. On dort où l'on peut, sur le foin... ou même dans un lit, on se passe aussi de sommeil, quitte à dormir à l' étape, on dort sur les galets ou le sable fin du bord de l' eau. Puis, quand on en a assez, que les fourmis rouges ont envahi notre nez et que les perce-oreilles se sont glissés entre nos doigts de pied, alors on repart, sans trop se préoccuper du but à atteindre. Qu' importe! Du moment qu' on est parti et qu' on a derrière soi « le bruit lointain des villes qui ne nous atteindra jamais ».

Une recommandation aux amateurs de courses à pied: ne pas s' en tenir aux mêmes copains; il faut changer tous les 8 ou 15 jours, parce que le moment arrive fatalement où personne ne veut plus laver la vaisselle dans l' eau claire des ruisseaux, où les corvées n' ont plus d' amateurs et où il faut changer d' équipe. L'on a ainsi des tranches de vacances, cela les prolonge en quelque sorte... et cela entretient l' amitié.

Puis, une fois rentré chez soi, on passe tout l' hiver et une partie du printemps à mâchonner ces savoureuses semaines de vie au grand air, on revit tous les bons moments de l' été et pour peu qu' on ait rapporté des photos, même à moitié réussies, c' est tout un passé poétique qui passe sur l' écran de nos âmes ravies, un passé tangible, actuel — et vivant. Partir en vacances, se mettre en route, quelle douce perspective! Aller en France, par exemple, elle est à portée de fusil__et à portée de nos bourses, aller en Italie, aller en Autriche, n' importe où, pourvu que ce soit ailleurs. Et pour cela la Suisse, dans sa petitesse, est un pays idéal: on est tout de suite « ailleurs ». En prenant des grandes distances, les bras écartés, on touche « les monts qui bornent cet état » et l'on peut aisément « trotter comme un jeune rat qui cherche à se donner carrière »...

Tenez! la nostalgie de l' été me reprend déjà! Quand reverrons-nous le soleil d' août 1933? Quand entendrons-nous de nouveau les hirondelles crier en passant devant nos fenêtres ouvertes, à la tombée de la nuit, quand pourrons-nous goûter une fois de plus la fraîcheur de l' eau de nos sources et la douceur humide de celle de nos lacs. Les mouches elles-mêmes nous manquent, les mouches des étés secs et brûlants. Je me vois assis, l' été dernier, sur une terrasse d' hôtel en Valais. Les mouches — leur nom était légion — m' escala par toutes les arêtes à la fois, utilisant toutes les « prises » qui leur tombaient sous les pattes, varappant sur le pourtour de mes oreilles ou s' abritant du vent valaisan dans mes cheveux. Je me vois encore à Entrêves, près de Courmayeur, au pied du Mont Blanc, versant italien... Entrêves, ce village si vieux, si vieux, que je me suis cru transporté au siècle passé. Car il arrive parfois que les voyages vous fassent faire du chemin non seulement dans l' espace mais encore dans le temps: à Entrêves, dis-je, j' ai découvert dans une vieille auberge, sur une table reléguée au fond de la salle basse, une vieille boîte à musique. Je l' ai ouverte et aussitôt elle s' est mise à dire sa leçon, vieille, archivieille, mais combien poétique! Tout un passé bien mort, mais revécu en une fraction de seconde, m' a « sauté contre »: le temps des crinolines, des tabatières et des boîtes à musique. Je me suis vu tout gamin dans le salon de ma vieille tante, avec mes frères et mes sœurs. On ouvrait la boîte ( je sens encore l' odeur du bois poli ) et pendant des heures — je n' exagère pas — on écoutait, puis, l' oreille collée au couvercle rabattu on finissait par trouver que le débit n' était pas assez rapide, alors on poussait la roue dentée en laiton avec l' index pour la faire avancer plus vite ( le lendemain on avait des doigts de couturière, « plus becquetés que dés à coudre » ), jusqu' au moment où tout à coup et sans aucun avertissement une détonation catastrophique éclatait dans le ventre de la machine et on la refermait, épouvantés. C' est le ressort, fatigué, qui se vengeait, en se cassant...

Ah! les voyages! Rien ne vaut les voyages! Gœthe l' a dit:

« Wem Gott will rechte Gunst erweisen, den schickt er in die weite Welt = celui auquel Dieu veut accorder des faveurs spéciales, il l' envoie dans le vaste monde. » Et le vaste monde, c' est déjà la France, pour nous, ses routes larges bordées de platanes dont l' écorce tout le long du chemin se casse avec un bruit sec sous nos pas, ses horizons ouverts, la bonhomie placide et distinguée de ses gens, qui savent vivre et prennent plaisir à la vie, en goûtant la poésie éparse partout dans leur beau pays. « Ils cueillent, comme dit la chanson, les biens que Dieu sème partout sur notre chemin », sans se laisser talonner par l' idée du temps qui vole et ne revient pas.

Ceux qui estiment que la marche est trop lente à leur faire découvrir le vaste monde, qui trouvent qu' elle est surannée, démodée, désuète ( c' est pourtant la meilleure façon de « voir » un pays ) et qui disent que leurs vacances ne sont pas assez longues pour qu' ils puissent aller assez loin, ceux-là auront recours à la bicyclette. « C' est la machine idéale, me disaient mes copains au commencement des dernières vacances, pour circuler sur les routes plates de la douce France. » Ils exagéraient et je n' aurais pas dû les prendre au sérieux puisque nous n' avons trouvé, dans notre tour à bicyclette, que des côtes... et encore tournées en long et dans le sens de la montée. En 7 jours nous avons fait un total de 333 km ., c'est-à-dire un peu moins de 50 km. par jour et 8 km. à l' heure me direz que c' est peu. Peut-être bien, mais songez à notre équipement, nous étions chargés d' énormes sacs de montagne qui nous forçaient de marcher à une allure de rouleau compresseur qui va prendre sa retraite. Un jour même, à Sochaux, près de Montbéliard, des terrassiers dont la tête seule émergeait du sol qu' ils avaient éventré, des terrassiers nous voyant passer « au ralenti » sur la route nous ont apostrophés en disant: « Dis donc! regarde ces ballots! C' est le Tour de France », puis, montrant du doigt le dernier de notre équipe: « V' là Leducq! Y va rien s' casser, çui-là! J' savais pas que les cornichons ça poussait deux fois l' an! » Voilà pour la bicyclette et son plaisir. Il y a aussi le ski pour ceux qui aiment la vitesse, et comme on peut skier en toute saison, à condition de monter assez haut, on passera de délicieuses vacances dans la neige de nos Alpes en glissant à travers l' espace, comme Mercure aux pieds ailés. La meilleure époque de l' année c' est Pâques: la neige est tassée, le soleil déjà chaud et les hôtels vides très accueillants... Quoique Suisses, on est bien reçu partout, et c' est le moment de chanter « les Alpes sont à nous! » — Je vous recommande nos cabanes du Club alpin et les champs de neige qui donnent tout autour; je pense surtout à la cabane Rotondo, au St-Gotr hard. Allez voir la cuvette ouatée du Muttengletscher. C' est une combe très large avec des pentes douces, à droite, à gauche et au milieu, sur une distance de plusieurs kilomètres à une différence de niveau de près de 1500 m. Le lundi de Pâques 1933 ces pentes étaient recouvertes d' une couche très épaisse de vieille neige, et le brouillard qui régnait dans la combe l' avait saupoudrée d' un givre moelleux. Figurez-vous une vraie neige de cinéma, comme dans « Ivresse blanche », et sur cette neige toute notre équipe de skieurs se laissant glisser, doucement d' abord, plus vite ensuite, enfin à toute vitesse jusqu' en bas, sur une espèce de palier qui leur permet de se reprendre avant la deuxième partie de la descente. Les uns vont à droite, les autres à gauche, ils se croisent, s' entrecroisent, s' enlacent et s' entrelacent dans le brouillard qui confond leurs formes mouvantes. C' est une suite ininterrompue de « virolets » gracieux et veloutés. C' est comme dans les rêves, quand les idées se mêlent, s' entremêlent et se démêlent d' elles, que les images se font et se défont à l' envi. Une vision finit à peine que l' autre commence déjà, c' est un chassé-croisé fondu, estompé, qui n' a rien de brusque ni de brusqué. Nous garderons longtemps le souvenir de cette matinée-là. Nous étions tous si heureux que tout en descendant nous hurlions de joie comme des gosses. ( C' est le cas de dire que « les gens raisonnables durent, seuls les enthousiastes vivent », on pourrait même dire: les enthousiastes vivent, les raisonnables végètent, vivotent. ) Sitôt arrivés sur le palier 300 m. plus bas, nous faisons demi-tour et remontons la pente pour recommencer de plus belle.Vu d' en haut, notre quadrille sur la neige poudreuse de ce vaste glacier, ce quadrille est aussi beau que la plus belle musique impressionniste, tenez, un menuet de Debussy, par exemple, où la main gauche esquisse un thème que la main droite reprend, continue et amplifie... on voudrait l' entendre encore et encore et toujours. Après le palier, la neige est encore plus légère, plus vaporeuse; la pointe de nos skis ouvre un sillon, elle reste à l' air et domine la situation. Avez-vous déjà vu une couleuvre traverser une rivière tranquille? une rivière de pays plat, une rivière placide comme la Thielle ou la Broye... seule la tête de la couleuvre sort de l' eau, laissant un sillage tourmenté derrière elle... ainsi la pointe des skis dans la neige légère.

Il y a encore, il y a surtout les ascensions. C' est le passe-temps idéal des vacances.

Le romancier anglais H. G. Wells fait dire à un de ses personnages: « Votre système nerveux est détraqué, partez à la recherche d' un air stimulant, allez dans les Alpes, cela vous guérira! » Comme ce romancier a raison! A mesure que la fatigue de la marche envahit notre corps, l' âme, qui était en train de sombrer, de couler à pic, faute de vacances, l' âme revient à la surface après avoir plongé plusieurs fois dans le remous de la lutte pour la vie, l' âme reprend vie et courage, la bonne humeur et avec elle la santé reviennent peu à peu loger en nous... L' air stimulant de nos montagnes est bien le cordial, le tonique dont notre anémie morale a besoin au début des vacances.

Peut-on trouver plus belle et meilleure initiation que la montagne? Mieux que l' école ou l' église, elle suscite à la fois la leçon de choses et la leçon d' action, elle oblige à penser ( c' est pourquoi le temps passe si vite quand on varappe, sans guide ), elle oblige à vouloir, elle est un vaste champ d' expé qui se renouvellent à l' infini et elle reste la meilleure école d' énergie et de volonté qu' on puisse imaginer. Résister au froid, à la faim, essuyer les orages, s' essouffler sur des pentes de neige éblouissante, se blesser au contact mordant du granit du Rothorn, conquérir patiemment et avec une lenteur d' escargot sénile et rhumatisant un but choisi longtemps à l' avance, prendre peu à peu conscience de la force intérieure qu' il faut avoir, soi, si petit, si faible, pour oser se mesurer avec la masse énorme du Weisshorn par exemple. Mais quand le courage faiblit, quand on ahane — comme la vieille locomotive à vapeur des Rochers de Naye — sur l' arête qui a l' air de se redresser à mesure que l'on monte et que l'on avance, quand toutes nos pensées se concentrent sur cette idée obsédante, lancinante comme une douleur périodique: le sommet à atteindre coûte que coûte, comme il fait bon lui crier à lui qui vous nargue: « Je t' aurai quand même! » Quel noble effort! qui vaut en lui-même toutes les entreprises humaines quelles qu' elles soient. Grâce à ce moment sublime: l' arrivée au sommet, la montagne exalte la vie et elle satisfait pleinement aux quatre besoins dont la vie de l' homme est remplie:

les besoins du corps, les appétits de l' esprit, les élans du cœur et les aspirations de l' âme.

C' est à ce moment-là, au sommet, devant la vue qu' on a de là-haut, qu' on éprouve le plus la joie de vivre, la joie de sentir, la joie de voir et la joie de connaître.

Je me rappelle notre arrivée sur l' arête nord du Bietschhorn en août dernier et la vue qui nous accueillit là-haut. Le soleil venait de se lever, il léchait au-dessous de nous le seul gendarme de cette crête neigeuse et glacée, et le gendarme flamboyait sous ce baiser, un gendarme qui avait la couleur locale, un vrai gendarme valaisan en tenue du dimanche. Le soleil embrassait et embrasait les hauts sommets de l' autre côté de la vallée du Rhône.Vue étonnante que celle qu' on a du Bietschhorn! C' est qu' il est le seul de son espèce dans cette région du Valais. On a appelé le Cervin le « Solitaire » ( il y avait, d' après le chroniqueur alpin du Journal de Genève, 80 personnes au sommet du Cervin le 21 août 1933 !), on pourrait en dire autant du Bietschhorn qui se dresse isolé dans cette ligne de tirailleurs et dépasse de 600 m. tous ses frères d' armes alignés sur lui: le Wylerhorn, le Hohgleifen, etc. On voit tout du sommet du Bietschhorn, et la réciproque est vraie: on voit le Bietschhorn de partout, de Sion, de Montana, de Saas-Fée... et du Chasserai.

Faites des ascensions pendant vos vacances! Vous rentrerez chez vous « fatigués mais contents », le cœur et les yeux pleins de visions rares, que seule la Suisse — petite, mais montagneuse — pourra jamais vous donner.

Internationale Union Alpiner Verbände.

Generalversammlung vom 6. 7. September 1934 in Pontresina.

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