«mais les vrais voyageurs...»

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Marcel Michelet, Vollèges

En souvenir de l' abbé Marcel Dentand Nous avions renvoyé nos élèves à onze heures; le soir, je devais joindre un village de montagne relié à Sion par la route. Dans la voiture postale, je retrouvai, plié en deux par l' entassement des voyageurs, un de mes élèves.

- Comment, lui dir je, tu es encore là? Qu' est que tu as fait tout ce temps?

- Bien! j' ai attendu la poste!

- Tu ne pouvais pas monter pied par le vieux chemin? Une jolie promenade, et tu serais à la maison depuis longtemps.

Une jolie promenade, et tu serais à la maison depuis longtemps.

- Monsieur, fit-il avec une dignité offusquée, cela ne se fait plus.

Il y a pourtant de ces choses qui se font encore, mais plus par les jeunes, et je me rappellerai toujours, entre beaucoup d' autres, une excursion dans la vallée de St-Nicolas.

Marcel, mon grand ami genevois, m' y avait entraîné. Je l' appelle grand, non parce qu' il mesurait un mètre quatre-vingt-dix, mais parce que je n' ai connu personne qui fin aussi parfait dans l' amitié. Cette amitié avait besoin du mouvement et des espaces; ce qu' il appelait « une expédition », même sans aller jusqu' aux déserts ou dans les Himalayas, n' était que le signe, le symbole d' une aventure intérieure qui nous rendait témoins ensemble d' un acte de la beauté du monde.

C' était pendant la guerre. Désertés de leurs pratiques étrangères, nos chemins de fer et nos stations attiraient la clientèle indigène par la devise: « Va, découvre ton pays ».

Et nous voulions découvrir, de notre pays le monument le plus grandiose, le Cervin!

En ces temps heureux, on avait mis le Gornergrat à la portée des bourses modestes et Marcel disait:

- La Suisse est à nous, ou quoi?

Il y avait assez longtemps qu' elle appartenait aux Anglais! En route donc. Mais il ne serait pas dit que le chemin de fer nous allécherait par ses bas prix. Nous avions nos bicyclettes et nos jambes. Nous remontâmes ainsi la vallée de Viège, puis celle de St-Nicolas par le petit chemin qui longe la rivère, tantôt la surplombant au-dessus des gorges, tantôt l' accompagnant avec douceur le long des prairies en fleurs, comme la tendresse succède aux grandes passions. On traversait des bois de mélèzes d' une fraîcheur satinée, on débouchait sur des prairies on le pinceau de Dieu avait piqué toutes les couleurs du monde. Et la Viège tantôt roulait ses flots en une série de chutes grondantes, tantôt coulait paisible entre ses berges fleuries.

Nous avions du retard; les ombres montaient, le Breithorn devint rose et la nuit s' établit, une nuit lumineuse et vermeille, quand la lune sortit de la montagne. Marcher dans cette obscurité fondue était délicieux, mais la fatigue eut raison de nous, et il fallut chercher un abri pour dormir. Nous commençâmes par nous étendre à même le sol dans un bouquet de mélèzes, mais bientôt la rosée nous couvrit et la brise de la vallée fraîchit. Un peu plus haut que le chemin, dans un éventail de prés en pente douce, quelques fenils alignaient leurs triangles noirs. Ils avaient côté montagne une porte béante, à quelques pieds au-dessus du sol. Une échelle était suspendue horizontalement contre une paroi: ce fut vite fait de l' ap et de monter; puis nous la tirâmes à nous pour éviter toute surprise. Marcel avait une lampe de poche qui nous permit d' exami le tas de foin, d' y aménager deux couchettes en berceau, d' y étendre nos vestons et de nous installer, non sans avoir fait notre prière du soir. Malgré toutes les impressions qu' il nous était agréable d' échanger - car nous n' étions pas vieux - le sommeil ne tarda pas à venir, chan- tant avec la rivière et dansant sur les rayons de lune qui filtraient par les tavillons du toit. A force de douceur, le sommeil, pour moi du moins, dépassa son but, ce qui était le meilleur moyen de le manquer. Comment dormir lorsque de telles délices vous enveloppent! Mon ami pouvait s' enfoncer dans l' oubli bienheureux; je voulais lui raconter, le matin, des visions et des chants plus beaux que les songes. Il dormit d' un trait jusqu' à un moment que j' esti plus très éloigné du jour, la lune s' étant couchée et l' obscurité plaquant sur mon visage un voile glacé. Mais bientôt le carré de la porte se découpa comme avant, en une clarté qui n' était plus celle de la lune, moins rosée et d' un bleu acier qui s' amollit peu à peu. Et j' entendis « grésiner » le foin sec; j' entendis Marcel se lever, brosser à coups de claques les brindilles attachées à ses habits. Puis sa haute stature se colla au montant, éteignant la moitié de la lumière - car le paysage ne se montrait pas encore.

Je lui dis bonjour. Il ne bougeait pas plus qu' une statue et je me demandais si je ne rêvais pas. Il faisait maintenant partie des choses autour de moi et jetais seul au monde. Plusieurs appels inutiles et je me levai, je m' approchai de lui. Son bras gauche me retint en arrière, puis me ramena doucement. On n' entendait que le bruit d' un ruissellement dans la prairie.

— Qu' est qu' il y a? lui dir je, effrayé.

- Là, sur le coteau, regardez... Ma parole, c' est un trappeur!

Mon ami vivait ses romans d' aventure. Il voyait, quelque part dans le Far-West, je ne sais quelle chasse aux fauves dans les gestes d' un paysan qui irriguait sa prairie, levant les deux bras pour rabattre F« étanche » et barrer le canal.

La méprise mettait dans notre simple excursion une saveur exotique. Rafraîchis par l' air vif, nous glissâmes l' échelle et bientôt nous fûmes en marche.

Le chemin montait jusqu' à l' arête, puis disparaissait dans le ciel qui devenait jaune. A l' hori iod zon apparut d' abord une tête, puis un buste, enfin la complète silhouette d' un voyageur qui se rapprochait rapidement. La même réflexion s' échappa de nos lèvres:

- Quelle stature! Quelle « forme »!

Le voyageur avait un air de noblesse princière, une démarche si ferme, si élégante, si vivante, qu' elle ne nous faisait plus penser à un sport, mais à un art. Je rencontrerais ce voyageur d' hui que je le reconnaîtrais, non aux yeux ou à la voix ou au visage, mais à sa démarche. Et je sus que d' elle on peut dire: « Le style, c' est l' homme ».

Cependant, à mesure qu' il approchait, les détails se précisaient et aucun ne démentait l' image que nous nous étions faite. Un veston gris-beige et des pantalons de golf de même ton dessinaient, sans raideur, un corps et des membres parfaits; un chapeau de feutre à courtes ailes, un bouquet de rhododendrons pris dans le nœud du cordon vert, laissait apparaître au sommet du front une mèche de cheveux dont seuls quelques filets d' argent accentuaient le noir d' ébène. C' était plus fort que nous, il fallait arrêter ce voyageur et le connaître; et, à notre manière, lui dire merci d' exister, comme on doit le faire à toute créature qui met un rayon sur notre chemin. Marcel avait cette habitude; son affabilité était un échange, ce qui est plus que le don; et c' est pourquoi elle établissait toujours instantanément la communication.

- Bonjour, Monsieur. Voulez-vous avoir la gentillesse de nous dire à quelle distance nous sommes de Zermatt?

- Avec plaisir, Messieurs. J' en viens. Vous avez passé Herbriggen; dans un quart d' heure vous êtes à Randa; une heure plus loin, c' est Taesch; une heure encore, et c' est Zermatt.

- Merci, Monsieur, Ainsi vous avez marché plus de deux heures ce matin et ne portez aucune fatigue? Nous admirions, mon ami et moi, votre pas dégagé.

- La marche, la vraie marche, ne lasse pas, au contraire! C' est l' absence de mouvement qui nous tue.Vous verrez, quand chacun aura sa voiture, personne n' ira plus à pied ni au magasin, ni à l' église... Je marche partout où on peut le faire encore. Débarqué hier matin du train de Paris, je monte à Zermatt; ce soir, je reprends le train de Paris.

Il parlait effectivement une langue sobre, élégante, précise, où le meilleur accent de la capitale française avait certaines inflexions incontrôlables, mais distinguées, comme serait pour un grand vin le soupçon d' un terroir inconnu.

Les yeux de Marcel pétillaient; un brin de jalousie ne m' eût pas surpris chez lui. Confident de toutes ses « expéditions », j' étais témoin que l' inconnu le battait sur son propre terrain. Mais ce Marcel un peu hâbleur, dont le geste abondant et le verbe facile amplifiaient les exploits, vivait ceux des autres avec l' humilité et l' enthousiasme d' un enfant.

- C~a, dit-il, c' est fantastique. Pourrait-on, sans indiscrétion, savoir votre âge?

Je compris pourquoi il le demandait. Rayonnant de sa course, l' étranger avait le visage plein, mais anguleux et brun; il venait d' ôter son chapeau, découvrant une chevelure complète, abondante, unie, brillante encore, avec à peine quelques filets blancs. De ces hommes immuables dans la perfection de leur quantité corporelle dominée par l' esprit, et de qui, entre trente et soixante-dix ans, il est très difficile d' ap l' âge.

- J' ai soixante-huit ans sonnés, fit l' étranger en tirant de son veston un portefeuille et, du portefeuille, un passeport suisse qu' il nous invita à consulter.

Ce fut un double étonnement que nous apporta la première page:

Nom: Biner Prénom: Jean Né à Zermatt ( Valais ) -le: 27 juin 1873-Domicilié à: Tours ( FranceProfession: facteur d' orgues.

Nous pûmes lire ensuite qu' il avait fait au pays toute la mobilisation de 1914-1918.

— Et vous revenez souvent dans votre vallée?

- J' ai encore des parents là-haut, mais tout le village m' est plus que parent; et chaque montagne me salue comme un frère. Et je reconnais tous les hameaux, tous les ruisseaux, les torrents, les sources, les buissons de la vallée et jusqu' aux pierres qui bordent le chemin. Chaque, chose a un visage et me chante un souvenir. Tous les ans, ce pèlerinage Viège-Zermatt et retour est pour moi une symphonie connue et renouvelée, la même et une autre, avec un rien de mélancolie que j' aime; elle me rappelle un chemin où l'on ne passe pas deux fois, mais qui conduit à la vraie patrie.

Mais, cette fois, appelé pour les nouvelles orgues, je suis plus pressé. C' a été vite fait, et je rentre, heureux de penser qu' après ma mort, elles prieront pour moi dans l' église de mon village.

Ainsi cet homme, que nous avions pris pour un des hôtes les plus distingués de la grande station internationale, était un enfant du pays. Ce Valaisan de la montagne, émigré à l' âge de vingt ans, loin de perdre sa race, l' avait affinée, complétée, mûrie. Le paysan de Zermatt était devenu un homme exquis, d' une parfaite élégance de traits, de gestes, de langage, mais d' une plus grande richesse intérieure.

Une poignée de mains et nous le vîmes s' éloi dans l' aube blanchissante,dumême pas léger mais résolu; disparu au tournant du chemin, il nous avait laissé une joie, un regret, une fierté.

Il y en a combien, aujourd'hui, qui refont à pied le pèlerinage à leur montagne? Cela ne se fait plus, n' est pas? Parce qu' aujourd la vie va trop vite, il faut la rattraper en voiture ou en avion pour ne pas la manquer au tournant de la fortune. Il y a de l' argent, et l' argent roule, il n' attend pas.

Et la joie? Elle est blottie à chaque source, à chaque pierre du vieux chemin; mais nous n' avons plus le temps de la saluer au passage. Et c' est dans un café de Sion ou de Viège que nous attendons la voiture postale ou le train du soir. Parce que, là, il y a du monde et l'on n' a plus besoin de converser avec soi-même, ce stupide muet qui n' a rien à dire.

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