Médecine en pays kurde

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PAR LE DT P. DOMBRE, ANNEMASSE

Nous avions appris, avant d' arriver dans la province de Hakkâri, que la contrée était très déshéritée du point de vue médical en raison des énormes distances qu' il fallait parcourir et du manque de communications. Nous avions envisagé nous-mêmes la difficulté que nous aurions à évacuer un blessé, car plusieurs journées à dos de mulet ( ou à pied, dans certains passages impossibles à franchir autrement ) étaient nécessaires pour rejoindre la plus proche infirmerie. Nous avons mis plus de quatorze heures pour évacuer l' un des nôtres et rejoindre Yüksekova. De là, il fallait encore une journée de voiture pour atteindre un hôpital! Un médecin du pays ne peut évidemment faire de tels déplacements sans une énorme perte de temps.

Aussi, dès notre arrivée dans un village ou un yahlâ, annoncés par nos muletiers ou par je ne sais quel autre moyen, nous avons vu venir à nous un peuple de clients avec une pathologie extrêmement variée et des idées thérapeutiques tout à fait pittoresques. C' est ainsi que l' un de nos muletiers, ayant reçu un coup de pied de son animal et ayant un gros hématome de la jambe, s' était soigné d' abord avec des cataplasmes de terre, puis s' était procuré un gros morceau de viande d' agneau et l' avait mis au contact de la peau sous des feuilles de laitue. Il avait gardé ce pansement deux jours, et nous avions de la peine à rester ses côtés.

Au camp II, où nous sommes restés quatre jours, nous avons passé de longs moments parmi les bergers et leur famille; nous étions très préoccupés, car nous ne comptions pas sur ce raz de marée de malades, et nos provisions médicales se sont vite révélées insuffisantes. De plus, la difficulté de se faire comprendre ne nous a pas facilité les choses. Nous avons eu, heureusement, avec nous un être un peu extraordinaire, électronicien de son métier, que l' attrait d' un voyage dans une région qu' il ne connaissait pas a fait quitter son travail et sa maison pour nous accompagner. Notre infirmier-interprète était né! Il avait adopté son métier avec un tel sérieux qu' il aurait pu passer pour un professionnel. Les harangues qu' il faisait, d' après nos directives, aux nomades des yahlâs pour leur apprendre un minimum d' hygiène ne manquaient ni de conviction ni de sel. Nous avons trouvé, en effet, des adultes assez propres, mais les enfants traînant dans la poussière, au contact des mouches collantes, ne montraient pas souvent des mains blanches. De plus, la réverbération solaire aidant, fréquentes étaient chez les femmes et les enfants les blépharoconjonctivites parfois bien douloureuses, alors que les hommes, protégés par la visière de leur grande casquette, étaient en général indemnes. Notre infirmier couchait ses malades à même le sol et faisait la tournée des yeux avec une technique très personnelle, mais particulièrement efficace.

Le premier soir, au camp II, nous avons vu arriver, portée sur le dos de sa mère, une petite fille de huit mois qui avait une broncho-pneumonie tellement importante que nous avons pensé avec Bretton qu' elle ne passerait pas la nuit. Nous n' avions que trois flacons de bipénicilline pour adultes, mais nous n' avons pas hésité longtemps; pendant plusieurs jours, portant réchaud, casserole et seringue, nous sommes montés au yahlâ, heureux de voir cette enfant retrouver lentement sa santé.

Ce même jour, Bretton, en tant que spécialiste ORL, avait opéré, presque sans anesthésie, un énorme abcès dentaire, plongeant vers le sinus d' un adulte qui n' a pas bronché; je n' aurais vraiment pas aimé être à la place de son client!

Le lendemain, notre renommée avait franchi les montagnes, et nous avons vu arriver, à pied ou à dos de mulet, des gens qui n' avaient pas hésité à marcher plusieurs heures pour venir se faire soigner. Quels spectacles il nous a été donné de voir! Je pense à ce diabétique obèse, amputé de son pied droit à deux reprises et marchant sur une énorme plaie inguérissable avec l' os du talon à nu, et qu' il protégeait des cailloux du chemin par une grosse épaisseur de coussins de plastique enfilés dans sa chaussure; l' odeur avait fait fuir mes coéquipiers!

Un enfant a marché cinq heures pour nous montrer un certain nombre de foyers d' ostéomyélite qu' il présentait sur tout le corps. Il avait déjà été soigné, mais, depuis un an, n' avait plus vu personne.

La salle des consultations était soit notre tente, soit une tente de yahlâ, soit encore un tapis à même le sol; à côté de moi, me tournant le dos s' il s' agissait d' une cliente, l' interprète; dehors, devant la porte, Dittert qui traduisait notre colloque singulier et donnait mes directives de nouveau à l' interprète.

Quelle difficulté parfois pour examiner un petit morceau de peau de femme !.. Lutte sans merci contre ses mains et celles des membres féminins de sa famille qui tiraient vers le bas le vêtement que j' essayais en vain de soulever!

En général, les plaies se fermaient bien, aidées en cela par une constitution solide et pas mal de poussière! Les enfants, cependant, nous ont semblé rachitiques et maigres, nourris surtout de lait, de fromage, d' un peu de viande et de pain. Ils paraissent assimiler mal, mais heureusement tout finit par s' arranger, car les adultes présentent un aspect normal.

Il y a, en effet, de très nombreux enfants dans ces yahlâs. Le chef de la communauté, pour sa part, se plaignait d' en avoir eu six en six ans. Nous avons entrepris, avec Dittert et l' interprète, de leur faire un grand cours sur la régulation des naissances, avec les moyens du bord, et nous avons été surpris de l' intérêt que nous avons suscité là; je pense que nous avons fait du bon travail. Le chef nous a assuré qu' il allait essayer de « semer la bonne graine » dans la cervelle de ses administrés. Mais quelle difficulté pour se faire comprendre, car partant du français, Dittert parlait anglais, l' interprète traduisait en turc et le muletier en kurde! Nous avons eu bien des surprises lors des réponses!

Au cours de nos différents camps, nous avons eu ainsi pas mal de travail, essayant de soigner et aussi de donner des notions d' hygiène bien indispensables parfois. Il n' était pas rare de voir une quinzaine de personnes par jour, et pour soigner tout ce monde, nous n' avions qu' un stock d' aspirine, des collyres, quelques pommades et des pansements.

Au retour à Van, nous avons eu un succès certain, car notre hôtelier, qui souffrait d' une sciatique et qui nous avions simplement donné de l' aspirine lors du départ de notre expédition, nous avait fait une grande publicité: aucun remède ne l' ayant aussi bien calmé, tous voulaient ce remède miracle! Il a été très surpris lorsque nous lui avons dévoilé notre secret.

Nous avons été vivement intéressés par tout ce que nous avons vu, et très heureux d' avoir pu faire quelque chose pour ces gens qui passent parfois six mois dans des pâturages très éloignés de tout centre de soins. Nous espérons avoir fait quelque œuvre utile et gardons de cette population hospitalière et souriante un souvenir qui n' est pas près de s' effacer.

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