Noms de lieux alpins. — VI

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Par Jules Cuex. VI1 ).

Deuxième partie. Trois noms illustres.

Quand l' homme n' est guidé que par l' intérêt matériel, par des préoccupations utilitaires, il enlaidit à coup sûr les sites les plus admirables. Hôtelleries, crémaillères, barrages... Gornergrat, Jungfrau, Barberine... Mais, par une compensation heureuse et consolante, il est des lieux dont les noms très humbles ont été ennoblis par l' homme désintéressé. Il n' est de gloire véritable que par le jeu des valeurs morales. Les vertus viriles: enthousiasme, persévérance, audace, mépris de la mort, confèrent à certains sanctuaires de l' alpinisme une dignité, une noblesse, une grandeur austère que les années révolues rendent plus émouvantes. Je pense à ces noms tout chargés de poésie: Le Breuil, la Brenva, les Drus, de signification bien modeste pourtant, et bien prosaïque, comme je le montrerai tout à l' heure.

Le Breuil. Tyndall, Whymper, Carrel et Guido Rey! Toute l' épopée du Mont Cervin! C' est la tranchée d' où les conquérants partirent pour la bataille et où ils revinrent parfois ensanglantés, la rage au cœur.

Ce vocable glorieux n' implique cependant, aux yeux du linguiste, aucune idée de mort, de lutte ou de vie périlleuse. Il n' a rien même de particulièrement alpin, car on n' en saurait accepter l' explication donnée par l' historien Durandi, qui prétendait que Breuil, à l' origine Brividum, serait le synonyme du toscan brivido « frisson, sensation de froid aigu et brusque » 2 ).

Le Breuil ( que les Valtorneins prononcent breil, dans leur patois si proche parent des nôtres ) est un nom très répandu sous des formes et des orthographes diverses:

en France: Breuil, Breil, Breuille, Bréau, Bruel, Bruéjouls, Breuilh, Breuillet, Breuillat, Brouillet, Brouillat, Bruglie, etc.; en Suisse romande: Breuil, Breuille, Broilliat, Brolliet, Brouillet, Breu ( d' où, dans le Jura bernois, le dérivé brevard, vieux mot qui signifiait: garde-champêtre chargé plus particulièrement de la garde des vignes et des prés seigneuriaux ), Lac de Bret, etc.; en Italie: Broglio ( d' où le nom d' une famille devenue française, mais d' origine piémontaise: duc de Broglie, qui se prononce, comme on sait, broie ), Breil ( près de Châtillon ), Breuil ( près de Morgex, de Valsavaranche et au pied du Cervin ), Glacier et Torrent de Breuil ( sur la Thuille, près du Petit-St-Bernard ).

Quant au Mont du Brouillard ( 4053 m ., versant sud du Mont Blanc ) et au Glacier du Brouillard, il y faut voir une déformation imputable à des cartographes mal informés. Ch. Durier, dans son « Mont Blanc », en avait eu l' intuition, puisqu' il écrit: « ...arêtes du Brouillard ( Broglio )... » Je préférerais à cette forme broglio, trop italienne pour la Vallée d' Aoste, une orthographe Brouillât, qui explique mieux l' erreur intervenue et qui est identique à un nom, fréquent en Haute-Savoie, Brouillât. Il désigne, sur la rive gauche du Glacier de Miage italien, un îlot de verdure entouré de moraines et parsemé d' étangs et de gouilles. C' est un dérivé de breuil.

Mais quelle est l' étymologie de ce mot, devenu nom de lieu? Dans les Capitulaires de Charlemagne, on trouve un mot latin de la basse époque: brogilus, emprunté au gaulois brogilos, dérivé de broga « champ, pays » ( d' où Allobroges « de l' autre pays », soit « étrangers », et le breton et le gallois bro « pays, contrée » ). Ce brogilus, devenu breuil, breil, broil, bruel, etc., en France, et brolo, broglio, en Italie, désignait à l' origine un « petit bois entouré de murs et de haies, dans lequel on enfermait des bêtes fauves », plus tard, « bois où se retirent les fauves », ensuite « jeune bois, bosquet, taillis, buisson, parc, verger », enfin ( et ce doit être sa signification dans le Val Tournanche ) « pré marécageux, pré où abondent les ruisseaux ». Et l'on sait que le Breuil de Whymper et de Guido Rey est au sein d' excellents pâturages bien arrosés et de forêts luxuriantes, où brillent des lacs bleus qu' on aime à saluer du haut du Cervin et de la Dent d' Hérens.

Col et Glacier de la Brenva. Des pentes de neige croulante prodigieusement escarpées, des cascades de séracs monstrueux, une chevauchée d' une heure sur une arête de glace tranchante comme la lame d' un couteau, assez mince et assez transparente pour laisser passer la lumière solaire: voilà ce qu' ont affronté les premiers vainqueurs, quatre vaillants Anglais, guidés par Melchior et Jakob Anderegg, ces grands glaciéristes, ces formidables tailleurs de marches. C' était le 15 juillet 1865, le jour même où Whymper rentrait à l' aube, égaré, à l' Hôtel du Mont Rose: 1a catastrophe du Cervin détourna injustement l' attention, et le triomphe des Anderegg passa presque inaperçu.

Mais ce nom de Brenva ne devrait pas évoquer des images sinistres et terrifiantes, puisqu' il fut donné à l' origine et appartient encore au Chalet de la Brenva ( 1516 m .), situé sur la rive gauche du glacier. Chalet de la Brenva: lieux paisibles, ensoleillés et boisés, nom modeste, aimable et gracieux, qui signifie « mélèze » tout simplement. Comme le Breuil, c' est un mot qui nous vient des langues qui ont précédé le latin dans nos Alpes, mot gaulois, peut-être même plus ancien, dont la forme primitive était * brenva ou * brenga. Il est localisé, semble-t-il, dans le haut Piémont, sous les formes brenva, brendje, brendze, et dans la Tarentaise sous celle de brinzi, au pluriel brinzè.

Son rôle en toponymie n' est pas aussi considérable que celui de son synonyme lardze ou larze, si répandu chez nous. Cependant j' ai relevé sur les cartes: Col ( de ) Brenve, entre Champorcher et Issogne; le Grenière Brenvei, chalet à l' est de la Tour du Grand-St-Pierre; la Cima Brenvello, sur Valprato ( Canavèse ); l' Alpe Brengi, sous la Becca della Tribolazione, tous par conséquent dans le Piémont franco-provençal et italien de langue.

Le mot existe-t-il dans nos patois vaudois et valaisans? Je ne le crois pas, car j' hésite fort à l' identifier dans un lieu-dit de la commune de Trient: Comba berindze, petite combe escarpée qui domine la rive droite du Trient, vis-à-vis du Col de Balme, et où les mélèzes sont beaux et nombreux.

Aiguille du Dru. On sait que la première ascension de ce redoutable sommet fut la récompense méritée d' une magnifique persévérance. La forteresse de granit ne se rendit qu' après une vingtaine d' assauts poursuivis durant cinq années, de 1873 au 12 septembre 1878, par le grand alpiniste anglais Clinton Dent. Que d' obstacles à vaincre! Parois verticales, pluies diluviennes, rivaux dangereux, railleries, désertion des guides. Mais il sut insuffler son esprit tenace à Burgener, le lion de Zermatt, et 1a victoire fut remportée.

Du temps de Dent, la merveilleuse montagne était appelée partout et par tous de son nom, d' ailleurs très ancien, d' Aiguille du Dru. Ce n' est que plus tard qu' apparurent ces noms, assez heureux dans leur brièveté: les Drus, le Grand Dru et le Petit Dru. On aurait mauvaise grâce à les condamner, puisqu' ils nous ont valu une page de toponymie « poétique » infiniment plus attrayante que nos sèches analyses. Guido Rey était parti à l' aube pour escalader le Petit Dru. Il allait dans les ténèbres, d' un pas nonchalant, avec l' atonie et la stupeur de qui, réveillé à l' improviste à une heure insolite, se trouve contraint d' agir. Ses paupières étaient lourdes et ses yeux, arrachés au sommeil, étaient brûlants. « Depuis un moment, écrit-il, mon attention était attirée par le son rude et profond que produisaient en frottant le rocher les semelles cloutées du guide: c' était une note grave; mieux qu' une note, cela me paraissait une syllabe formée d' un r et d' un u. Je l' entendais nettement; elle alternait avec une autre note, aiguë celle-ci et grêle, une autre syllabe prononcée par la pointe d' un piolet heurtant la roche. Dans le mouvement rythmé des pieds et du bras du guide, les deux syllabes se succédaient avec la régularité d' un pendule: tit, disait le piolet, dru, répondaient les clous; il n' y avait pas de doute: c' était le nom de la montagne qu' ils me martelaient dans la tête à chaque pas, et je le répétais à voix basse, mécaniquement. Petit Dru! Que de fois je l' avais prononcé, ce nom qui semble celui d' un nain difforme et méchant et qui appartient à une magnifique fée de la montagne. » Oublions la fantaisie ailée du poète et demandons-nous ce que veut dire Aiguille du Dru. Remarquons que le nom n' est pas Aiguille Drue, mais Aiguille du Dru, tout comme on dit: Aiguille du Plan, Aiguille de Blaitière, Aiguille du Tour, etc. C' est l' Aiguille qui domine le Dru.

Mais qu' est que le Dru? Les origines lointaines de cet appellatif sont, sans doute aucun, un adjectif de la langue des Gaulois, un très vieux mot, âgé de deux mille ans au moins ( comme breuil et brenva ), druto « fort, vigoureux ». Ce druto passa dans la langue des conquérants de la Gaule, et au XIIe siècle il est attesté, avec l' orthographe dru, dans la Chanson de Roland, la plus belle des épopées du moyen âge, et dans le sens primitif de « vigoureux ». Mais cette signification va évoluer et s' étendre: elle deviendra « bien portant, en santé, vif, épais, serré ( en parlant de l' herbe ), gras, fertilisé par l' engrais, bien fumé ». Et, en plusieurs de ces dérivés, cette idée de « gras, bien fumé » reparaîtra avec insistance. Qu' on en juge par les exemples suivants, tirés d' une très remarquable étude de M. le prof. Jud, consacrée à l' histoire, dans les langues romanes, de cet adjectif dru et de sa famille 1 ).

Dérivés: druzine, druisa « engrais »; druesse « fumier, sève abondante »; druosse, drouance « suc, ou matière fertilisante de l' engrais »; druos « engraissé »; druiara « animal à l' engrais »; drudje, drudze, druze « fumier, pré gras dans la montagne et bien fumé, dans le voisinage d' un chalet ».

Composés, tels que: endruar, endrudjyé « engraisser le terrain et le bétail ».

Mais l' adjectif dru « gras, bien fumé » est, dans les noms de lieux, un substantif, dont la signification, par hypothèse, doit être « terrain gras, bien fumé, où l' herbe pousse avec vigueur ». Comme les hypothèses sont toujours dangereuses, j' ai fait appel à la complaisance et à la science de M. le prof. Louis Gauchat, à Zurich, qui a bien voulu m' ouvrir les trésors, non encore publiés, du Glossaire des patois de la Suisse romande. Et, dans les matériaux précieux de cette œuvre admirable, j' ai trouvé la confirmation de mon hypothèse. « Le substantif dru, m' écrit M. le prof. Gauchat, existe dans les Alpes vaudoises et du Valais, et il a exactement le sens que vous lui donnez: terrains gras, autour du chalet, où le bétail a laissé son fumier et où pousse une herbe abondante, aussi prés bumentés. Le substantif est attesté dans ce sens à Corbeyrier, Rossinières, Diablerets, Leysin, Panex ( Vaud ), Vérossaz, Vouvry, Savièse ( forme drou ), Champéry, Conthey, Isérables, Vernamiège ( Valais ). Le dru signifie en outre „ fumier " à Nendaz ( droü ), Vernamiège ( drou ); à Evolène ( drouk ) herbe qui pousse serrée. » Et cette signification convient pour expliquer quelques noms de lieux de ma connaissance:

a ) Le Lac du Dru ( chaîne des Ecandies ) doit son nom aux gazons voisins, situés au haut du couloir qui tombe sur le Veisevey, gazons où, depuis fort longtemps, les moutons viennent brouter et dormir.

b ) Le Dru ( Anzeindaz ) est une prairie au terrain gras, profond, toujours frais, toujours vert.

e ) Le Dru aux Boyards ( à Anzeindaz encore ), côtes gazonnées où vont ( ou allaient ) paître les moutons.

d ) L' Aiguille du Dru enfin. Y a-t-il, en face du Montenvers, un lieu appelé le Dru, dominé par cette aiguille et traversé par le torrent du même nom? Le nom a disparu, c' est certain. Les renseignements qu' a bien voulu me donner M. le maire de Chamonix ( et dont je le remercie vivement ici ) sont précis et catégoriques. Mais les pentes gazonnées, situées sur la rive droite de la Mer de Glace en amont du Caiset ou Quèzet, ont été de tout temps un petit pâturage pour les bovins et ovins. En 1742 déjà, le voyageur Martel, excellent observateur, constate que « le bétail traverse le glacier pour aller paître au pied des montagnes, de l' autre côté de la vallée, là où le soleil peut parvenir et où l'on trouve un peu d' herbe »1 ). Et voilà sans doute le Dru cherché. Le nom est mort dans l' usage actuel, mais on dit encore: l' Aiguille du Dru, le glacier du Dru, le Torrent du Dru. Dominé par les premiers, traversé par le troisième, le Dru était le nom de ces gazons qu' engraissaient de leur fumier fertile les brebis et les génisses.

Et pour conclure, réjouissons-nous que les vertus viriles des conquérants de l' Alpe aient ennobli pour toujours le Breuil, un simple marécage, la Brenva, aux modestes mélèzes, le Dru enfin, des gazons souillés par la fiente des moutons.

Vevey, février 1933.

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